‹ L'avènement de Bonaparte (volume 2)Chapitre 18 sur 63 · II. I · texte numérisé non relu

II. I

arrivé de prendre son dernier arrêté sur l'exercice des cultes (1) . »

Fouché fit plus; il imagina un moyen de tourner, d'éluder l'arrêté consulaire sur les prêtres, et d'en restreindre la portée pratique. Par une interprétation outrageusement arbitraire, il prétendit qu'aucun prêtre ne pouvait être admis à signer la promesse et à se mettre en règle avec la loi s'il n'avait prêté dans le temps tous les serments exigés. La promesse ne tiendrait pas lieu des anciens serments, elle devrait se surajouter à eux; ce serait un engagement non substitué, mais superposé aux autres. Des instructions furent données dans ce sens par le ministère de la police. Le dessein de Fouché était clair et ressort d'ailleurs de divers témoignages; c'était de réserver aux constitutionnels j aux jureurs^ le bénéfice du libéralisme consulaire, bien que la constitution civile du clergé fût dépourvue depuis 93 de toute existence légale. Plus intelligent que les maniaques d'irréligion, plus perfide, Fouché admettait à la rigueur qu'il se reformât en France une Eglise, mais il la voulait schismatique et détachée de Rome, inféodée à la Révolution. Pour ranimer, pour galvaniser léglise constitutionnelle, il essayait de lui rendre une situation privilégiée et un monopole de fait.

Les catholiques en appelèrent du ministre au Consul. Il existait à Paris un groupe de catholiques de foi profonde et de vie édifiante, désireux de réconcilier l'Église avec les lois nouvelles, avec les lois plus douces; leurs chefs étaient les anciens supérieurs de Saint-Sulpice et principalement l'abbé Émery, infatigable artisan de la pacification religieuse. Au nom de ce groupe, l'abbé Bernier, qui s'était signalé en obtenant la soumission des chefs vendéens, vint trouver le premier Consul. L'attitude de Bonaparte fut caractéristique de ces temps de transition et des ménagements dont il recouvrait encore ses intentions profondes. Il ne réprima pas son ministre par acte public, mais le désavoua nettement en conversation.

(i) Archives nationales, AB, XIX.

D'après ses propres paroles à Dernier, les lettres et instructions du ministre n'exprimaient pas la véritable pensée du gouvernement. Cette pensée, il fallait la chercher dans les termes mêmes de l'arrêté et dans l'article du Moniteur qui en était le commentaire autorisé (I). En conséquence, on ne pouvait opposer à aucun prêtre le défaut de serment antérieur comme un empêchement à souscrire la promesse et à exercer le culte. Pratiquement, l'interprétation de Bonaparte prévalut peu à peu sur celle de Fouché.

Toutefois, Bonaparte n'avait pas révoqué les pénalités individuelles, les arrêtés de déportation lancés par le Directoire contre une infinité de prêtres catholiques, à raison de délits ou de prétendus délits contre-révolutionnaiies ; il n'avait pas abrogée en termes formels les décrets de bannissement portés par la Législative et la Convention contre la masse des insermentés.

Sous le Directoire fructidorien, des centaines de prêtres avaient été déportés en Guyane. La plupart y avaient péri, suppliciés par le climat; Bonaparte ne se pressa pas de rappeler les survivants, laissa se prolonger leur agonie : c'est l'une des taches qui pèsent sur sa mémoire. D'autres prêtres par centaines avaient été entassés dans les lies de Ré et d Oléron. On mit en liberté ceux qui consentirent à signer la promesse ; sur les autres, la surveillance se relâcha ; il y eut des élargissements et des évasions en masse.

Outre les déportés, il y avait les reclus. Les prisons départementales regorgeaient de prêtres condamnés à la déportation et dispensés de cette peine par le Directoire, à raison de leur âge ou de leurs infirmités; on les tenait enclos dans des locaux dits de détention ou de «i réunion " . Les préfets, autorisés sous leur responsabilité à modifier le <ort de ces malheureux, usèrent diversement de cette latitude. Un assez grand nombre de prêtres, affreusement malados, Curent tirés des

(1) L\N/\(: DK L.vnoRiK, Paris sous Xapolo'nn, consnld/ :) temps et cousu/, i( .'i vie, p. 28V. d'après les papiers l'inerv. — CF. le jjraïul ouvrage de Tabbé SlCAUi), /.'(tiiricn rlenjé de France, III. [>. .')(U).

260 L'AVEINEMENT DE liONAPAllTE

f "eôles et placés simplement en surveillance. Certains préfets jugèrent imprudent d'ouvrir trop tôt les prisons pour prêtres; ils blâmaient le libéralisme de leurs collègues.

Dans rénorme quantité de prêtres rentrés en France au lendemain de la Terreur, lors de la première accalmie, tous n'avaient pas été déportés ou emprisonnés après le 18 fructidor et la reprise des rigueurs. Tous s'étaient trouvés sujets aux lois de bannissement que le Directoire avait rééditées avec un (jrand fracas de menaces. La plupart d'entre eux étaient cependant restés en France. Ils avaient réussi à se dissimuler, à écliapper aux poursuites. Ils s'étaient retirés au fond des campagnes, errant de village en village, vêtus du sarrau rustique, protégés par le paysan et vivant de sa vie, travaillant parfois la terre à ses côtés et continuant néanmoins leur héroïque apostolat.

On a vu qu'après le décret consulaire sur la liberté des cultes, il V avait eu réapparition en masse de cette église à la fois souffrante et militante (1) . En beaucoup d'endroits, le peuple tirait lui-même les prêtres de leurs cachettes; il les ramenait d'autorité dans les églises et leur enjoignait de reprendre publiquement le culte, sans se soumettre à aucune formalité. En particulier, dans certaines régions du centre, telles que la Haule-Loiie et la Lozère, il y avait eu ivresse de liberté religieuse, griserie de délivrance, enthousiaste méprise sur la véritable portée des décrets de Bonaparte. Les paysans de la Lozère criaient : " Nous avons été assez esclaves, nous voulons que le culte s'exerce publiquement. » Ailleurs, reprenant l'église par force, ils disaient que, « formant la plus grande masse de la nation, ce n'est que pour eux que cette église est destinée, qu'elle leur appartient et qu'ils veulent absolument user de la liberté des cultes accordée par la loi et parles arrêtés des Consuls (2). w La lutte contre la Révolution se faisait au cri de : « Vive la liberté! » Ces effervescences étaient maintenant réprimées, mais les prêtres surgis

(1) IJ Avènement de liouapaitc, I, j). 562-569.

(2) Kapports sur la Lozère, nivôse an YIII. I^IC, III, 5.

de terre, sortis des bois, restaient en vue, animés de sentiments divers à Tégard du gouvernement qui n'exig^eait plus d'eux qu'une promesse de fidélité. D'autre part, les prêtres restés ou retournés en exil se remettaient à rentrer, à s'insinuer par les frontières de terre et de mer, d'un mouvement d'abord incertain.

Parmi les prêtres reparus ou rentrés, quelques-uns sig^nèrent j

tout de suite la promesse de fidélité à la constitution. Le plus 1

g^rand nombre s'y refusa. Ces nouveaux réfractaires se sen- 1 taient retenus par d'honorables scrupules, par la crainte d'adhérer à un pacte confirmatif de dispositions odieuses à leur conscience, telles que le bannissement à perpétuité des émigrés et la vente des biens ecclésiastiques. Puis, ces prêtres de l'intérieur continuaient d'obéir aux évêques du dehors, aux évêques émigrés, et ceux-ci, par zèle royaliste, se montraient en majorité hostiles à la promesse, qui impliquait reconnaissance delà forme républicaine. Beaucoup de prêtres avaient eux-mêmes en exécration le seul mot de république et conservaient la foi monarchique. Ces dévots du trône autant que de l'autel eussent considéré comme une apostasie toute compromission avec l'infernale Révolution et ses oeuvres démoniaques. Ainsi se fit, indépendamment de la vieille | querelle qui subsistait entre catholiques et constitutionnels, j une nouvelle et grave scission dans le clergé français, entre ; catholiques eux-mêmes. La division ne portait sur aucun point de dogme ou de discipline, mais seulement sur la grande question de savoir si l'Église doit se désintéresser des formes de gouvernement et peut accepter en conscience toute puissance établie. Ce qui s'agitait alors sous une forme pressante et aiguë, c'était ce qu'on a nommé de nos jours le problème du ralliement. Il y eut les ralliés et les intransigeants, ceux qui firent la promesse et ceux qui s'v refusèrent: une minorité de soumis contre une majorité d'insoumis.

Les soumis ne furent plus inquiétés et purent librement exercer le culte, movennant subvention des fidèles. Ils l'exerçaient dans les églises rouvertes, lorsqu'elles n'étaient

pas occupées par les constitutionnels; ils exerçaient de préférence clans les chapelles et oratoires que les fidèles étaient libres d'ouvrir en se conformant à certaines dispositions légales. Dans ces asiles discrets, le catholicisme se sentait plus chez lui ; il n'avait à y subir aucun contact profanateur; il aimait à s'y recueillir dans une sorte de pénombre, dans une atmosphère d'intimité, comme s'il eût craint de passer brusquement de l'obscurité des catacombes au g^rand jour des basiliques dévastées.

Les insoumis ne furent pas admis au bénéfice de la liberté légale. Ces récalcitrants n'en restaient pas moins disséminés sur la surface du territoire et persistaient à remplir leur ministère, sans l'aveu des autorités. Ils disaient la messe en maisons privées ou en retraites rustiques. A côté du culte qui s'exerçait dans un certain nombre d'églises, à côté du culte privé qui s'exerçait licitement dans les oratoires, il continuait d'exister un culte illicite, un culte en chambre ou en grange, clandestin, souvent nocturne; c'était celui que préféraient les catholiques fervents et la presque totalité des populations rurales.

Il était traité différemment selon les régions. Dans le Pasde-Calais, le préfet Poitevin-Maissimy se donne encore le plaisir de chasser au prêtre et se plaint que ce gibier se terre : <' Il est extrêmement difficile de les atteindre en ce que, n'exerçant les cérémonies de leur culte que la nuit dans des maisons particulières et ne paraissant jamais le jour, il ne serait possible de les arrêter qu'en faisant des visites domiciliaires à des heures où on ne pourrait pénétrer dans les habitations sans violer la constitution (1). » Ce préfet du Consulat regrette le bon temps de l'arbitraire directorial. C'est dans son département que l'on verra pendant quelque temps encore des épisodes dignes de la Terreur. A l'autre extrémité de la France, le préfet de la Haute-Garonne prend un arrêté général d'expulsion contre les insoumis. Cet

(1) Rapport du 21 brumaire an IX. FIC, ITT, 8.

exemple est imité par plusieurs de ses collègues. En g^énéral, les préfets tachent plutôt d'incliner les prêtres à la promesse par persuasion et raisonnement; ils essayent de leur démontrer que cet engag:ement civil n'a rien qui puisse blesser leur conscience et altérer la pureté de leur orthodoxie. Parfois, on se contente d'une promesse accompagnée de restrictions verbales ou écrites, qui réservent les points délicats. On obtient ainsi un certain nomJ^re de prêtres amphibies, à peu près soumis, quoique partiellement réfractaires.

Le gouvernement n'établit pas une règle uniforme d'indulgence ou de sévérité. Il laisse la difficulté religieuse se décentraliser, en quelque sorte, et abandonne les préfets à leurs inspirations, ce qui souvent les embarrasse, ou il se détermine selon les cas, selon les lieux. On en vient à respecter l'état d'esprit de certaines populations dites arriérées, ensevelies « sous la rouille des plus anciens préjugés (1), » auxquelles il paraît impossible d'arracher encore une fois leurs pasteurs de prédilection. Dans les départements belges, en Alsace, dans la Savoie où la Terreur elle-même n'a pu décapiter les clochers et abattre les croix, dans certaines régions du centre, dans la fervente Lozère, dans les pays de montagnes, refuge et retranchement des antiques croyances, le culte insoumis s'exerce impunément et presque ouvertement.

A mesure qu'on approche de l'Ouest, la tolérance s'accroît. ( Dans l'Orne, Fouché en arrive à recommander au préfet Lamagdelaine d'accorder des permis individuels d'exercer même aux nouveaux réfractaires, à condition que, sans prononcer la formule qui déchire leur conscience, ils se soumettront virtuellement, prêcheront à leurs ouailles l'obéissance aux lois, le respect du gouvernement, et participeront à l'œuvre pacificatrice (2) . La tolérance devient ainsi un encouragement, une prime à la soumission de fait. Le procureur général d'Angers invite le maire de Mayenne à faire dire aux prêtres cachés qu'ils peuvent sans crainte rentrer dans les

(i) Le préfet (le la Lozère, 9 fructidor. FIC, III, 5.

(2) le département de t'Orne en 1799-1800, par Duval, p. 30G.

26J^ L'AVENEME>'T DE BONAPARTE

é^jlises et y dire la messe; toutefois, il ne veut point se compromettre par un engagement écrit : sa parole doit suffire (1) .

Dans les départements de la ci-devant Bretagne et en Vendée, la tolérance envers les insoumis devient positive, absolue, officielle. Détacher le catholicisme de la fidélité monarchique, séparer Tautel du trône, c'est toute la politique de Bonaparte en ces pays de foi exaspérée. On a vu qu'au cours des pourparlers pacificateurs, il avait permis au général Hédouville de ne point insister sur la promesse à exiger des prêtres ; conséquemment, les commandants militaires avaient délivré aux insoumis des cartes de sûreté et des autorisations d'exercer. Les préfets eurent à continuer ce svstème. Les prêtres de toute catégorie furent admis à rentrer dans les églises de campagne, à y célébrer les offices avec une certaine solennité: on faisait plus que de les autoriser à rentrer dans les églises, on les y invitait: il importait qu'aux yeux du peuple le catholicisme apparût rétabli dans son plein exercice et que le gouvernement ne passât plus pour l'ennemi de Dieu.

Quelquefois, c'était le prêtre qui, par obstination contrerévolutionnaire, refusait de retourner à 1 église, préférait exercer dans un obscur réduit et se garder des airs de persécuté. Mais les autorités subalternes secondaient le zèle des préfets pour des motifs qui souvent n'avaient rien que d humain. L'église de village, avant que la Révolution la fermât, n'était pas seulement lieu de prière et de célébration ; elle concentrait la vie locale à l'ombre de ses frustes murailles et au devant de son porche. C'est là qu'à jour fixe, à l'appel des cloches, les gens de l'endroit s'assemblaient endimanchés, avant la messe dominicale ou à la sortie de l'office. Ils venaient se raconter les nouvelles, écouter les anciens, traiter de leurs affaires, former communauté. Sur la place de l'église avaient lieu les jeux, les amusements traditionnels ; c'est là que les paysans s'attablaient au-devant des cabarets pour boire un coup ou passer le jour du repos en stations prolongées.

(1) L'ancien cierge de France, par l'abbé Sicard, III. p. 501.

Les petites industries locales y trouvaient leur profit ; elles se plaig^nent maintenant. Dans la Loire-Inférieure, un prêtre qui refuse de prendre possession de Tégfiise est dénoncé par un ag^ent municipal. Vérification faite, le préfet découvrait que le dénonciateur était de son état " marchand de vin, qu'il avait spéculé sur la réunion des sectaires (c'est-à-dire des catholiques) et qu'il souffrait impatiemment de voir ses espérances déjouées (1). » L'attentat aux croyances s'était tourné en lésion des intérêts. Aujourd'hui que dans l'Ouest le (gouvernement permet que l'on jouisse partout des ég^lises, le peuple trouve mauvais que certains prêtres, par esprit d'opposition, contrarient le vœu et l'intérêt communs.

En majorité, les pasteurs bretons et vendéens comprirent autrement leur devoir. Pris d'une immense compassion pour les maux de leur peuple, ils essayèrent de le soulager en se faisant apôtres de paix ; ces insoumis s'associèrent aux intentions conciliantes des Consuls et furent les meilleurs auxiliaires d'un gouvernement que leur conscience leur interdisait de reconnaître; ils justifièrent amplement, par la sainteté de leur œuvre, la liberté qu'on leur rendait.

L'Ouest, en somme, par son indomptable opiniâtreté à défendre sa foi, s'était conquis un régime à part, un régime de privilège, une véritable autonomie religieuse; sa vertu de ténacité s'était imposée même à Bonaparte. Et de façon , générale il semble que le Consulat, pour régler sa conduite première à Tégard du clergé, se soit fait comme une carte des opinions religieuses en France. D'après cette topographie des croyances, d'après la teinte plus ou moins foncée en catholicisme qu'accuse tel ou tel département, il dose et mesure les franchises accordées. Aux termes d'un rapport royaUste, « Bonaparte, qui n'est pas un sot, proportionne ses mesures au caractère de ses sujets, et il n'y a peut-être pas trois départements où les lois sur la religion et les prêtres s'exécutent d'une manière uniforme ^:2) » .

(1) Bulletin dôparlciucnlal, 11 prairial. Hihliotlièquo nationale, foncU cite.

(2) Archives de Chantilly, série Z, IV septembre 1800.

266 I/AVENEMENT DE nONAPARTE

ÏV

Dans toute la France, sous les entraves qui subsistent en beaucoup d'endroits, le réveil catholique se fait toujours sentir et perce. Les administrateurs sont à peu près unanimes à signaler un afflux de peuple aux cérémonies. S'ils visitent les majestueuses cathédrales, occupées parles constitutionnels, ils n'aperçoivent que de rares fidèles, perdus dans Tampleur des nefs. Dans les oratoires où les catholiques officient, la foule s'entasse et ne trouve pas toute à se loger; elle déborde sur la rue. En Seine-et-Oise et Seine-et-Marne, où les prêtres ont sig^né la promesse, le culte se reconstitue spontanément dans presque toutes les communes. Dans les départements mêmes qui restent pays de rigorisme révolutionnaire, des curés catholiques sont çà et là redemandés, rappelés, accueillis avec des effusions touchantes. Ils forment autour d'eux des centres de prière et de dévotion, des groupes pratiquants, des îlots pieux, pareils à ces chrétientés que nos missionnaires ont fondées dans les pays d'Orient et d'Extrême-Orient, en terre d infidèles. Quelques prêtres &e font eux-mêmes errants missionnaires, passent alternativement d'une localité à l'autre pour subvenir aux besoins de la vie religieuse. Lorsque les prêtres manquent, le peuple supplée comme il peut à leur absence. Dans l'Hérault, les paysans demandent à pouvoir s'assembler au moins dans l'église pour prier en commun, pour assister à un simulacre de cérémonie, pour faire le geste religieux. Consulté par le préfet, Fouché assimila ces réunions à des clubs et les interdit parce qu'elles ne se conformaient point à la loi sur les sociétés politiques, « attendu que tout rassemblement religieux supposait un orateur et un régulateur 1^ » .

(1) Rapport du préfet pour {jeruiinal. FIC, III, 9.

LA QI:ESTI0>^ religieuse 267

La force de raccoutumance catholique se manifeste surtout par le discrédit de plus en plus marqué où tombent les observances décadaires, les lois profanatrices du dimanche et des jours fériés, ces lois minutieuses, vexatoires, par lesquelles le Directoire s'était rendu odieux à la masse du peuple et s'était fait le tyran des humbles. Bonaparte trouvait ces prescriptions stupides. Il savait toutefois qu'aux yeux de beaucoup de républicains elles s'identifiaient avec la République. Sans v toucher, le g^ouvernement consulaire se bornait à fermer les yeux sur l'universelle infraction.

Le consul Lebrun disait doucement au préfet Barante, qui s'en allait dans l'Aude : « Vous ne trouverez sans doute pas mauvais que les jeunes filles aiment mieux danser le dimanche que le décadi. Vous mettrez dans tout cela de la prudence et du discernement (1) . » Lég^alement, le peuple n'a pas le droit de travailler et de tenir boutique ouverte le décadi, de se reposer et de s amuser le dimanche ; ce droit, il le prend, et les autorités laissent faire. Dans les villes, sous Toeil et devant l'exemple des fonctionnaires, on observe encore un peu le décadi ; aux champs, on ne reconnaît plus g^uère d'autres jours fériés que ceux consacrés par l'Eglise ; il en résulte une anomalie de plus dans cette incohérente période ; les villes chôment le décadi et les campagnes le dimanche ; il semble qu'il y ait un calendrier citadin, revêtu de l'estampille officielle, et un libre calendrier rural.

Il est vrai qu en chaque chef-lieu de canton, dans l'égalise même rendue aux chrétiens, le culte décadaire conserve sa place, son décor et ses emblèmes. Tous les dix jours, les maires et adjoints viennent le célébrer, interrompant la messe ou les vêpres, mais ils remplissent dans le désert leur fonction quasi-curiale ; dans l'église qui se vide instantanément, ils restent à peu près seuls ; ainsi délaissés, ils écourtent 1 office obligatoire, l'expédient au plus vite et s'en acquittent comme d'une désag^réable corvée.

(i; H.\n.v^Tl:, I, p. 50. Cf. \vL\r^r>, Histoire polititfuc de la Révolution y p. 7^9 .

268 L'AVENEMENT DE BONAPAllTE

Parfois, devant la poussée catholique, le culte décadaire évacue spontanément l'égalise et pliebagag^e. ALaon, le mobilier décadaire est transporté de la cathédrale à Thùtel de ville, et les autorités président elles-mêmes à ce déménagement. Dans la cathédrale d'Auch, l'autel décadaire, installé jusque-là au milieu de la nef, est relégué dans un des bas côtés. Dans la cathédrale de Tonnerre, les catholiques en possession des bas côtés et du chœur prétendaient ravoir également la nef, car beaucoup de nos églises restaient divisées en domaines respectifs, en compartiments rivaux; elles étaient morcelées entre les différentes religions comme les sanctuaires de Palestine entre moines ennemis.

Le culte ancien empiète parfois au dehors et tend à rede venir public, malgré les lois prohibant au delà de l'enceinte consacrée toute manifestation quelconque, tout signe, tout emblème chrétien. Une procession se hasarde çà et là à sortir de l'église. Le peuple retourne aux lieux de pèlerinage, aux sources miraculeuses; dans le Calvados, les autorités permettent d'v aller, mais par scrupule révolutionnaire s'efforcent de laïciser ces sources, en affirmant que la science leur a reconnu une vertu curative. En maint endroit, on voit encore des prohibitions, des violences et des petitesses dignes de l'époque précédente ; la tendance générale n'en est pas moins à un retour de bon sens. Le culte est moins astreint à s enclore strictement et à se calfeutrer dans son local, comme une industrie honteuse. On n'est plus au temps où, dans une commune d'Indre-et-Loire, un prêtre était condamné à 100 francs d'amende et à un mois de prison «pour s'être permis de paraître sur le seuil extérieur de la porte du temple en habit sacerdotal (1) ; » où à Meaux il était défendu pendant la journée de laisser les portes de l'église ouvertes, de peur que les passants, en voyant du dehors les crucifix et les cierges, ne fussent tentés de faire le signe de la croix et de s'agenouiller ; on n'est plus au temps où un commissaire du

(1) Compte rendu du 9 pluviôse an VIII. F'IC, III, 6.

LA QUESTIOM IIELIGIEUSE 269

Directoire, s'applaudissant de la destruction de tous emblèmes extérieurs, ajoutait : 'J'ai cependant trouvé dans ma tournée des cimetières où les croix poussent sur les tombes comme les champig^nons sur les couches. J en ai fait faire plusieurs récoltes au grand scandale des fanatiques. Gomme le g^erme de ces croix est dans leur tête, je suis certain que depuis elles repoussent (l). » Elles repoussent en effet par milliers au printemps de 1800, ces croix de bois, protectrices des tombes rustiques, et déjà quelques croix de pierre se replacent au sommet des porches.

Après le décret consulaire sur la liberté des cultes, les cloches, se crovant affranchies, avaient carillonné de tous côtés et fait un grand vacarme ; mais le nouveau gouvernement n avait point admis que le culte sonnât sa résurrection de cette façon par trop agaçante pour les oreilles des révolutionnaires, par trop publique et triomphale. Les administrations collectives d abord maintenues, encore imbues des principes du Directoire, avaient assez durement refréné les cloches ; contre quelques-unes on avait sévi brutalement ; on leur avait arraché la langue ; à la grosse cloche de la cathédrale de ïroyes, on avait enlevé son battant. Après rétablissement des nouvelles magistratures, les préfets même les plus modérés refusèrent la permission de sonner. Dans les villes, on tenait compte de leur défense, mais comment réprimer les milliers de cloches campagnardes qui profitaient de leur éloignement et de leur dispersion, qui épiaient un moment d'inattention ou d'indulgence de la part des maires, pour se remettre séditieusement en branle? Donc, elles sonnent par intermittences, par instants et par endroits, obstinément, effrontément; contre les délinquantes, on dresse procès-verbal; elles récidivent. On les fait taire en tel lieu : elles s'insurgent à côté. Il n'est guère de département ou d'arrondissement où il n'v ait réveil des cloches tantôt dans un village, tantôt dans un autre, et ce tintement épars, disséminé, s'arrêtant

(1) Dcpartcinent du Nord, coinplc rendu de l)ruiuniro an VII. EI(^. III. 8.

ici, reprenant là, s'élevant toujours quelque part, passant et repassant par vibrations fugitives d'un bout de la France à l'autre, semble la voix même du peuple s'obstinant à prier tout haut et à laisser monter vers le ciel, avec le chant des cloches, l'envolée des âmes.

Il y avait à la fois renaissance et anarchie religieuse. La poussée se faisait en désordre, par élans divergents. Toute sorte de cultes coexistaient en France, à l'état inorganique. A côté de groupes restreints, calvinistes, luthériens, juifs et ihéophilanthropes, l'église constitutionnelle s'efforçait de rassembler ses débris, et la masse des catholiques d'obédience . diverse, à peine libérée, apparaissait désunie.

Ces catholiques voulaient tous la religion; ils la voulaient immaculée, mais différaient d'opinion sur la qualité de ses ministres. Que de variétés de prêtres prétendaient à la conduite des âmes, s autorisant de motifs divers! Parmi les pasteurs qui avaient enduré la torture et l'exil, sans jamais pactiser avec l'erreur, et qui portaient les glorieux stigmates de la persécution, on vénérait des saints, dont le front s'ornait de la couronne d'épines, et ceux-là semblaient vraiment en communion avec les martyrs qui dormaient sous la terre. D'autre part, combien de prêtres restés en France au prix de certaines concessions, échappés aux rigueurs extrêmes, avaient déployé discrètement un zélé admirable ! Chez le peuple livré à la Révolution, ils avaient conservé la foi, entretenu la lueur sacrée, ravivé l'étincelle. Indépendamment des prêtres qui avaient refusé tous les serments et de ceux qui les avaient prêtés tous, on en voyait qui avaient refusé les uns et prêté les autres, distingué entre les serments religieux et les engagements politiques; des prêtres qui avaient rétracté leurs serments ou qu'on supposait les avoir rétractés, des prêtres d'état indéfini, des prêtres de couleur tranchée et d autres de nuance indécise. Entre tous, à qui se fier et à quoi reconnaître le signe d'orthodoxie? Tout était entre eux sujet de suspicion et de reproche, la façon dont ils s'étaient comportés pendant la Révolution, la façon dont ils agissaient présentement et le

lieu même où ils officiaient. Les ministres rentrés excitaient parfois le peuple contre les ministres restés. Les prêtres de chapelle voyaient de mauvais œil les prêtres d'égalisé, qui s'accommodaient de voisinages odieux, et la dispute établie au sujet de la promesse dominait maintenant tout le débat.

Les ecclésiastiques soumis et leurs adhérents, les promissaires, étaient taxés de faiblesse par les insoumis, qu'ils accusaient à leur tour de sacrifier à une préférence politique le salut des âmes et l'avenir delà religion en France. Les purs répétaient que les concessions avaient tout perdu, les autres répondaient que les plus grands efforts de révolte n'avaient abouti qu'à des catastrophes, et le pis était que ni les uns ni les autres n'avaient absolument tort. Une controverse se poursuivait entre Técolede Saint-Sulpice et les docteurs de l'intransigeance, qui manquaient de charité chrétienne. L'abbé Émery était traité par eux en apologiste de toutes les défaillances. Ses partisans le soutenaient avec conviction. Mandements et écrits contradictoires circulaient sous main et se heurtaient. La France se remplissait de « schismes partiels fl) » . Dans les villes, voici d'aigres colloques entre ecclésiastiques, entre laïques, où l'on argumente à force sur le plus ou moins de soumission que l'on doit au pouvoir temporel ; les femmes s'en mêlant et prouvant « ce que peut l'esprit de parti sur une tête de femme i:2) " ; des théologiennes et des docteuresses en remontrant à leur curé; la paix des ménages troublée, le mari inclinant à la modération, la femme intransigeante; l'angoisse des consciences se prolongeant; la question des acquisitions de biens ecclésiastiques toujours pendante au tribunal de la pénitence; les incertitudes et les réticences du confessionnal; dans les villages, de grosses rixes de femmes et d'enfants se gourmant à propos de deux curés qui se disputent l'église et se qualifient mutuellement d'intrus. Au grand silence de l'oppression succédait un bruissement de voix discordantes.

(1) Lcltro (rKincry du 15 mai 1800, cilco par lahlic Sicviu), III. j». 3r)(>.

(2) Lettre tic révù(|uc Mcrcy, 20 juillet 1801. Abhe Sicvnn. III. p. :3()().

272 L'AVENEMEINT DE BO.NAPAllTE

Les autorités locales interviennent quelquefois dans ces querelles et se mêlent de faire entre les cultes office de juge de paix ou de gendarme. Le préfet de la Manche, pour mettre la paix dans une commune, invite les habitants à faire leur choix entre deux prêtres concurrents : « Le maire ne pouvant, faute de temps, constater le nombre des sectateurs de chaque ministre, les invita à se départag^er en passant chacun du côté de celui qu'ils préféraient. La majorité presque générale se rang^ea autour du citoyen Gilette. » \ing^t personnes environ s'étant rangées du côté de son adversaire, « il leur a été désigné en conséquence à chacun des heures différentes [pour officier]. Parce moyen, la tranquillité publique et la liberté des cultes n'ont souffert aucune atteinte (1)." A Luzarches, comme deux partis cherchaient à s'arracher l'église, " le maire s'est conduit avec prudence et, voyant qu'aucun des deux ministres n'était doué de l'esprit de paix et de conciliation nécessaire à la tranquillité d'une commune, a ordonné la clôture du temple jusqu'à ce qu'il se présente un sujet dont les intentions pacifiques, la soumission aux lois et l'attachement au gouvernement ne soient pas équivoques (2) . »

Bonaparte ne voulait point de ces interventions subalternes ; il fera bientôt défense aux préfets de se mêler de » toutes ces discussions religieuses (3) » . C'est à lui seul qu'il réservait le droit d'intervenir, à son heure et en grand. L'idée d'un large édit de réunion, d'un acte à la fois autoritaire et transactionnel qui deviendrait entre ses mains puissant moyen d'ordre, de pacification et de gouvernement, s'établissait certainement dans sa pensée. Mais les temps n'étaient pas mûrs. D ailleurs, pour fondre toutes les nuances du catholicisme français et les réduire à l'unité, il avait besoin de s'adjoindre un concours à la fois immatériel et décisif. Cette grande alliance, il Tirait tout à 1 heure chercher en Italie, au delà des monts, en même

I I l^ihliothèque nationale, fonds fiançais, 1161.

(2) Ihid.

(3) Corr., VI, 5024.

temps que la victoire confirmative de son pouvoir matériel. En attendant, comme il veut contrarier le moins possible le vœu de la majorité, comme il entend se rallier les catholiques urbains et l'immensité des campag^nes, il rend au culte traditionnel une certaine liberté de fait. II tire le catholicisme d'un état intolérable d'oppression et de torture, mais ne permet pas encore son ascension à la liberté complète, à la pleine lumière. Il tient le catholicisme dans les limbes. Sa politique est de laisser fléchir les lois de persécution qu'il se garde encore d abroger par ménagement pour les révolutionnaires. En matière de cultes, entre la première période du Consulat et l'époque précédente, la différence est moins dans la législation que dans la façon de l'appliquer, dans la manière, dans l'intention, car le Directoire avait prétendu détruire la religion et Bonaparte voulait s'en servir.

Comme les prêtres, les émigrés rentraient, par tolérance formelle ou tacite. Le grand mouvement de retour s'annonce seulement; néanmoins, le branle est donné. Sur toutes les routes conduisant à nos frontières, des exilés s'acheminent, allant vers la patrie qui s'entr'ouvre.

Le nombre des rayés ^ c'est-à-dire des émigrés admis légalement à rétablir leur domicile en France, restait minime. Plus grand était celui des émigrés qui rentraient ou reparaissaient à la faveur de surveillances. On appelait ainsi des permis de résidence provisoire que leur décernaient le ministre de la police ou les préfets, en attendant qu'il fût statué sur leur demaHde en radiation. Les autorités locales accordaient aussi des radiations provisoires, sauf ratification du pouvoir central. Mais beaucoup d'émigrés rentraient simplement en fraude, sans permission ni droit, à la faveur de mille subterfuges. II. 18

Dans rOuest, comme ramnistie s'applique aux Chouans qui rendront leurs armes, les émig^rés, lorsqu'ils ont pu atterrir quelque part, se présentent en insurgés soumis, et en remettant une paire de mauvais pistolets, obtiennent un certificat d'amnistie, qui assure à peu près leur sécurité; dans ces temps singuliers, mieux vaut se dire rebelle d hier que simplement banni. Pour passer les frontières terrestres, les émigrés exhibaient des passeports mensongers. Ils s'affublaient d'un nom d'emprunt, déguisaient leur qualité et leur nationalité, se disaient étrangers ; le prince de Léon s'appelait Dubois et Chateaubriand n'était plus que le citoyen Lassagne^ natif de ^euchâtel en Suisse. D'autres avaient en poche, pour s'en servir à l'intérieur, des certificats de complaisance attestant comme quoi ils n'avaient jamais quitté le sol natal, encore qu on les eût vus résider publiquement à Londres et s'y marier (1). Cette contrebande humaine s'infiltrait par toutes les frontières. En ce temps où tant de monde vivait d'illicites profits, toute sorte d'entreprises clandestines et d'officines se montaient pour fabriquer aux émigrés un faux état civil. Les agents chargés de la surveillance négligeaient de vérifier la valeur de ces pièces ou se laissaient payer pour y croire. La vénalité des bureaux, l'énorme désordre existant se faisaient complices de l'apaisement.

Une fois introduits en France, les émigrés ne se montraient pas la tête haute, l'air assuré et presque menaçant, ainsi que l'avaient fait leurs prédécesseurs dans les temps de franche réaction qui avaient précédé Fructidor. En face de Bonaparte, ils avançaient timidement, prudemment; ils posaient <' un pied l'un après l'autre » comme pour s'assurer de la solidité du terrain (2). Ils s'avançaient en éclaireurs. Lorsqu'il ne leur arrivait rien de fâcheux, ils faisaient signe aux autres, restés là-bas. Peu à peu, autour de nos frontières et dans toutes les parties de l'Europe, le bruit se propage qu'en ce pays de France où tant de fureurs ont sévi, une douceur s'épand dans l'air : douceur

(1) Mémorial de JSorvins, II, p. 236-237.

(2) Mémoires du comte de More, p. 188.

d'avril, intermittente et précaire, coupée par d'aigres bises et des retours de rigueur. Malgré tout, on se risque; si fort est l'attrait qu'exercent sur des âmes d'exilés l'espoir du sol natal et cet invincible aimant! Les familles disjointes aspirent à se recomposer; les maris veulent revoir leur femme, leurs enfants. On voit se renouer des liaisons que naguère l'indulgente facilité des mœurs a presque légitimées. Cne pauvre femme réfugiée à Madrid supplie son amant, établi à Bordeaux, de la faire revenir :

« Je ne vois plus d'obstacles qui puissent s'opposer à mon empressement et à mes justes désirs. La foule immense des personnes qui étaient dans ma position et j'ose dire dans une bien plus critique que la mienne) qui sont déjà rentrées et qui rentrent chaque jour, rappelées par leurs parents et leurs amis, me font espérer que mon retour en France sera prochain. J'ai le mal au cœur de voir chaque jour partir mes amies qui vont se réunir au sein de leurs familles. Quelle joie et quelle satisfaction ne doivent-elles pas éprouver! Serait-il donc possible que je fusse la seule à qui une semblable consolation fût interdite? Cependant, j'ai tout comme elles les mêmes moyens et plus encore, puisque vous m*avez écrit dernièrement vous-même que vous aviez le plus grand désir de me voir, et d'après cette assurance que n"ai-je pas à espérer du plus tendre des amis? La seule chose qui pourrait vous retenir serait sans doute la crainte, mais j ose croire que votre amitié saura la dissiper, et que pourriez-vous craindre sous un gouvernement aussi juste et aussi modéré (l)? »

Les rentrants se glissaient dans les villes et s'y mêlaient aux sociétés royalistes. D'autres s'établissaient en bourgades rurales, où ils pourraient vivre discrètement et à peu de frais. La population, qui rappelait les prêtres, ne rappelait pas les f émigrés. Parfois, leur présence inquiète les acquéreurs de leurs biens, semble un reproche muet, met en alarme tout un département (2). Cependant, comme la phipart des nouveaux

(1) Documents prives, M) juin 1800.

(2) Bullrtin (le l'Aisne, 22 ventôse an VIII. Bil>. nat., fonds eile.

venus se faisaient humbles et petits, comme ils se contentaient de vivre, comme ils n'allaient point, à l'exemple des émigrés guerroyeurs qui les avaient précédés, s'enrôler dans les conspirations et les bandes, le peuple les plaignait plus souvent qu'il ne les redoutait, et leur présence ne causait pas aux préfets de gros embarras. Les préfets leur appliquaient ' de temps à autre, en cas d'imprudence ou à titre d'exemple, les sévérités de la loi. En général, ils souffraient leur présence; ils toléraient ce qu'ils ne pouvaient empêcher, car le gouvernement, en démentant sa réputation d'humanité et de justice, eût perdu sa raison d'être.

On voit qu'en matières très importantes, les premiers temps de l'administration préfectorale se caractérisent moins par l'application de lois fortes que par le relâchement des anciennes rigueurs. C'est une période de détente et de tâtonnements plus que d'autorité. La force de ce régime est toute dans le prestige incomparable de son chef; voilà le lien qui en unit les parties mal rassemblées. Les documents prouvent ! combien Bonaparte matériellement est encore peu maître de la France. Par le rayonnement de sa renommée militaire, par le caractère réparateur de srs premiers actes, il détient l'imagination des Français. Il est leur espoir, leur recours; vers lui monte une aspiration continue, sortant des profondeurs de la nation.

Les habiles et les raisonneurs doutent encore; les simples croient. C'est le phénomène de ce temps que les hommes « dont la profession ou métier paraissent s'éloigner le plus des spéculations politiques (1), » ceux qui d'ordinaire ignorent à peu près le nom des gouvernants, s'occupent de ce prodigieux Bonaparte et se persuadent que par lui tout ira mieux.

Dans les villes, le petit bourgois égalitaire et l'ouvrier démocrate s'enthousiasment pour celui qui leur promet une république régénérée et glorieuse. La majeure partie des campagnes avait pris en horreur le mot de république parce

(Ij Compte rendu du commissaire du gouvernement dans les Hautes-Pyrénées, nivôse an VIII. FIC, III. Q.

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qu'il était devenu synonyme de persécution religieuse. A la fin du Directoire, elle tournait au royalisme; to^is les administrateurs le constataient amèrement, mais quelques-uns, plus perspicaces que les autres, comprenaient que la multitude ne demandait le Roi que pour ravoir la Croix : « Ceux d'entre eux qui soupirent après le retour de l'ancien régime désirent encore moins un roi que de retrouver des prêtres, des processions et des cloches » , constatait le commissaire du Loiret. Celui du Tarn écrivait : « Beaucoup de gens tendent à la royauté par horreur de l'irréligion républicaine » , et signalant Tétat d'esprit de la population agricole, il ajoutait : « De là sa tendance irréfléchie vers la royauté qu'elle n'aime ni ne désire sincèrement. » Le commissaire du Nord écrivait crûment : «Plus je parcours le département, plus j'aperçois que l'esprit public est subordonné aux préjugés religieux. Rendez les prêtres, les crucifix, les cloches, les dimanches et surtout ceux qui vivent de ces mômeries, et tout le monde criera : Vive la République ! (1) » Les croix, les prêtres, les autels, les églises, voilà précisément ce que Bonaparte commence à rendre aux campagnes, et c'est pourquoi elles accepteront sa république.

Dans quelques districts, les paysans lui en veulent de ne leur avoir pas restitué la totale liberté du culte, qu'il avait paru leur promettre, et l'appellent un trompeur {-2). Dans d'autres, comme l'égHse est ouverte, comme on n'entend plus parler de révolutions et de déchirements, on voit en lui l'être suscité par la Providence pour finir les maux du pays. Dans le Loiret, le bonhomme Lamesin, marchand de bois à Neuville-aux-Bois, qui a imaginé de tenir un fruste journal de ses impressions, écrit : « Présentement, il gouverne la France

(1) Kapporl <lo hruinuiie an VII. FIC, III.

(2) Dans le Sancerrois, l'administration écrit que le petit peuple ignorant appelle Bonaparte fiounc-attrape, parce qu'il n'a pas rétabli entièrement la relijjiou. ('.«> sobriquet parait avoir couru en diverses régions. Voy. Matiiiez, La tlieop/iildiithropic vt le culte décadaire, p. 583.

paisiblement et fait justice à qui il appartient. Il relève la foi catholique, il fait rouvrir les églises dans toute la France; c'est un homme de Dieu (1). » Ailleurs, on attend de lui la justice qui n'existe pas encore dans les lois. Les paysans d'Alsace, que la Terreur avait fait fuir par milliers sur la rive droite du Rhin, rentrent maintenant sans permission, retournent au foyer, veulent revoir le clocher : « Lorsque la gendarmerie les arrête, ils invoquent la justice et la loyauté du g^ouvernement actuel; des femmes, des enfants, des vieillards sont avec eux et déclarent qu'on pourra les faire fusiller, mais non les forcer à quitter de nouveau la France : quon nous conduise au grand Bonaparte, disent quelques-uns, il verra que nous sommes de bons citoyens (2) . » Dans beaucoup de départements, tous ceux qui souffrent croient que son génie omniscient connaît les besoins de chacun et voudra y pourvoir. Dans le Gers, les femmes de la campagne auxquelles on avait confié les enfants assistés avaient menacé de rapporter ces petits malheureux àla commission des hospices, parce qu'elles ne recevaient pas un sou pour les nourrir ; elles renonçaient à ce projet, patientaient encore par foi en Bonaparte : « La plupart disaient : Boiiaparte connaît nos besoins ; il nous fera payer (3) . »

(1) Cité par H. Welscuinger, Joio-iial des Débats du 31 décembre 1902.

(2) Le préfet du Bas-Rhin, 21 floréal an VIII. FIG, III, 7.

(3) LALLEMA.MD, la Révotutiou et les Pauvres, p. 230. Rapport du 6 pluviôse an YIII.

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