‹ L'avènement de Bonaparte (volume 2)Chapitre 19 sur 63 · ADMINISTUATIOX. — IMPOTS ET RECRUTEMENT. — L EST · texte numérisé non relu

ADMINISTUATIOX. — IMPOTS ET RECRUTEMENT. — L EST

IjCS préfets en tournée. — Dégradation des routes. — Les villes. — Les industries. — luuiioralité ambiante. — Etat des hôpitaux. — Sœurs laïcisées. — Difficulté de composer les corps municipaux dans les communes rurales. — Juges de paix élus; choix déplorables. — Anarchie rurale. — Moins de misère qu'autrefois dans les campagnes; premiers et fondamentaux bienfaits de la Révolution. — Arbitraire et abus dans la perception de l'impôt. — Fléaux divers; les garnisaires, les percepteurs. — Premières améliorations. — Moyens dont se sert Bonaparte pour activer la perception de l'injpôt et la levée des conscrits. — Concours institué entre les départements. — La faculté de remplacement. — Appel de volontaires. — Au nom de t'Iwnncu}-. — Proclamations redoublées. — Le thème dominant. — Paroles nouvelles sur un air ancien. — La Franc:" à la fois passionnément avide de paix et militarisée. — Régions réfractaircs. — Persistance de la désertion. — L'Est inépuisable en soldats. — Esprit patriotique et républicain de ces départements frontières; Vornbre au tableau. — Départ des conscrits. — Admirable entrain. — Réquisitions en nature. — Pourquoi l'ancienne place Royale sera dénommée place des Vosges.

Le gouvernement ne pouvait encore rien aux souffrances matérielles de la Erance, à son dénuement physique. Les préfets commencèrent des tournées, explorèrent leur département. L'état affreux des routes leur faisait obstacle; point d'arg^ent pour les réparer. On dut se borner aux travaux les plus urgents, sans entreprendre une réfection totale et continue. Dans quelques villes, les préfets retrouvaient de? fabriques et manufactures, des industries qui avaient perdu à la Révolution et d'autres qui y avaient gagné, parfois une

activité désordonnée, un désir de revivre. Ils constataient en même temps le dévergondage des mœurs, la rupture des liens sociaux, le débordement des appétits, le foisonnement des cabarets où le peuple s'enivrait et se démoralisait. Une folie de jouissances immédiates, une avidité sans scrupule bannissaient la bonne foi des transactions privées.

La vénalité avait corrompu la plupart des services. D'après les renseignements recueillis au ministère de l'intérieur, un cri général s'élevait contre l'administration des services hospitaliers : « On accuse une compagnie chargée de l'approvisionnement des hôpitaux connus sous le nom de dépôts de mendicité de faits dont on aime encore à douter pour l'honneur de l'humanité (1). » Les enfants assistés périssent toujours par milliers, faute de soins. En général, les hôpitaux et hospices affligent le regard par leur aspect de délabrement et de saleté. Cependant, en visitant ces « asilesdela douleur» , les préfets font parfois d'intéressantes découvertes; ils constatent entre les établissements tenus par d'anciennes sœurs laïcisées et les autres une différence que le préfet de Seine-et- Marne fait ressortir en ces termes, à propos des hospices de son département :

«Le soin de ces hospices (j'en excepte deux pourtant, l'hospice de Grécy et celui de Bray dirigés chacun par un homme et sa femme) , le soin de ces hospices, dis-je, est confié aux anciennes sœurs. Les nommer, c'est faire l'éloge de la tenue de ces maisons. Je me plais ici à rendre hommage au zèle pieux de ces véritables mères de l'humanité souffrante, de ces femmes respectables qui représentent ici-bas la plus douce des vertus, la charité... Le mérite des anciennes sœurs n'a besoin d'aucun rapprochement pour être apprécié, mais combien ce mérite ressort par la comparaison des hospices qu'elles dirigent avec ceux où la direction est remise à des mains autres que les leurs; ces mains sont vraiment étrangères, quand les autres paraissent toutes maternelles (2)! »

(1) Rapport de Beugnot, nivôse an VIII. Archives nationales, AB, XIX, 348.

(2) Rapport d'ensemble, brumaire an IX. FIG, III, 6. Le préfet des Ardennes

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Les préfets trouvent rinstraction publique en complet désarroi. Gomme le Consulat n'a pas encore pris de parti en cette matière, on laisse végéter les org^anismes créés ou ébauchés par la Convention et le Directoire. Les écoles centrales, c'est-à-dire les écoles secondaires établies en chaque chef-lieu de département, d'après un plan rationnel et méthodique, réussissent parfois. Celle de Bordeaux se montre très supérieure à l'ancien collège de Guyenne. Le plus souvent, ce ne sont qu'établissements mort-nés; la confiance publique s'en détourne à cause de la façon dont ils sont tenus et des principes qu'on y professe : « L'école est déserte, l'école centrale a autant de professeurs que d'élèves, les classes sont presque désertes (1). " Les familles, « préférant avec raison les mœurs à la science, n'envoient pas leurs enfants à l'école centrale ou, si leur fortune le leur permet, les placenta grands frais loin de chez eux dans les pensionnats rétablis >' , dans les pensionnats libres.

A la campagne, l'instruction primaire a presque totalement disparu de certaines régions; là, il semble même que depuis la Révolution la civilisation a rétrogradé, « principalement dans les communes placées au scindes montagnes (2).» En beaucoup d'endroits, on ne fait la classe aux enfants que pendant l'hiver, pendant l'interruption des travaux agricoles. Au village, l'instituteur public n'est souvent que l'ancien maître d'école, qui enseigne Dieu et la morale à l'ancienne mode, sans souci des programmes et des dogmes révolutionnaires.

L'une des grosses difficultés que rencontrèrent les préfets fut de composer les municipalités rurales, vu la faute que l'on

t'ciivait de son côté : « L'lios|)icc civil de Sedan est tenu avec heaucoup d'ordre et d'économie par des ci-devant sœurs de Saint-Charles. Les soins assidus que ces femmes donnent aux malades méritent le plus {jrand éloge. Il serait bien à désirer pour l'humanité que l'on cherchât à faire des élèves pour leur succéder. Cet objet est de la plus haute importance et mérite toute 1 attention du gouvernement. '1 18 frimaire an IX. FlC. III, 5.

(1) Rapports de préfets, passim.

(2) Rapport du sénateur Rampon, sans date.

I avait commise en multipliant à l'excès les communes. La plupart des préfets recherchaient de très bonne foi dans chaque commune riiomme juste, estimé, possédant quelque instruction, celui qui n'avait point participé aux excès dans un sens ou dans l'autre, pour en faire un maire. Dans les petites localités, ils avaient beaucoup de peine à le découvrir; déplus, les citoyens désignés se récusaient très souvent, fuyaient les fonctions. Gomme l'horrible tourmente s'apaisait à peine, le campagnard n'aimait pas à se mettre en avant, à sortir de I son trou, et L'organisation des municipalités a été très diffi- I cile, écrit le préfet d'Ille-et-Vilaine, et les nominations ont \ été souvent faites sans qu'on ait eu la possibilité d'un ^ choix (1) ». — a Sur six cents communes, écrit le préfet de Seine-et-Marne, j'ai pu choisir dans quelques-unes ce qu'elles offraient de plus recommandable, mais dans d'autres (et c'est le plus grand nombre) j'ai été forcé d'accepter ce qu'elles renfermaient de moins faible (2) » . Par milliers, les maires de communes rurales montraient une inaptitude totale à tenir les registres de l'état civil, à en réformer les irrégularités monstrueuses, à correspondre avec les sous-préfets et préfets.

Dans les cantons, le maintien des juges de paix élus, cet unique vestige d'élection directe qui subsistât dans la consti- 1 tution nouvelle, donnait des résultats déplorables. Le suffrage populaire, affreusement vicié par l'esprit de faction, avait fait les pires choix. Le moins qu'il arrivât aux préfets était de trouver des juges de paix ignares, grossiers, ivrognes: « 11 en est même qui sont coupables de délits réels et que la sévérité des lois pourrait rechercher, si l'intention bien connue du gouvernement n'était pas qu'on ensevelit dans l'oubli une foule de fautes passées qu'on ne saurait poursuivre sans réveiller des opinions ou des souvenirs qu'il est de notre sagesse de ne jamais rappeler... (3) »

(i) Rapport du 15 nivôse an IX. FIG, III, 7. (2) Rapport précité.

(:i) ihùi.

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Cette composition hétéroclite des justices de paix, cet amalg^ame «bizarre et presque monstrueux (1) », se joignant à Tabsence d'une bonne police champêtre, à l'insuffisance de gardes « mal salariés, plus mal payés (2) » , favorisaient universellement les délits ruraux. De là des atteintes continuelles à la propriété, des bris, saccages, rapines, usurpations et empiétements passés en force d'habitude. Dans les campagnes, on en arrive à ne plus distinguer le tien du mien; le préfet Delacroix constate que « les délits champêtres étaient portés à un tel excès qu'ils anéantissaient en quelque sorte le droit de propriété (3) » . Cette espèce de communisme rural encourage l'incurie et la paresse, car nul ne sait plus, en travaillant, s'il travaille pour soi. il entretient pourtant une aisance précaire. Puis, l'abolition des servitudes et redevances féodales, la libération de la terre, les premiers et fondamentaux bienfaits de la Révolution favorisent le développement de l'agriculture et le progrès matériel des classes rurales. Si les villes regorgent de mendiants, il est des départements où l'on n'en voit plus guère dans les campagnes. Le paysan souffre néanmoins et se plaint, parce que l'impôt l'opprime et que la conscription met en coupe réglée les générations jeunes. Faute d'hommes, on envoie travailler aux champs des enfants de neuf ans : « des enfants, des vieillards dirigent les charrues (4). » Depuis la Révolution, les femmes se sont mises à toute sorte de travaux et de métiers qui jusqu'alors leur étaient inconnus; elles s'y mettent vaillamment, attestant la vitalité foncière de la race et sa bravoure au travail.

(1) Préfet de Seinc-cl-Marno, rapport précité.

(2) Ibid.

(3) Uapport du i" prairial an XI. FIC, III, 7.

(4) Uapport du préfet de la Meuse pour la 3"^ décade de yenlôse, prairial et germinal an VIII. Ibid.. 7,

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A ce peuple tant de fois ruiné, pressuré, saigné, il fallait demander des sacrifices nouveaux, sacrifices d'argent et d'hommes, pour faire face au péril extérieur qui pressait toujours nos frontières et aux nécessités de la prochaine campagne. Les premiers préfets furent avant tout des collecteurs d'impôts et des recruteurs d'hommes.

L'impôt pesait moins par sa lourdeur que par l'iniquité et l'incohérence de la répartition, par les abus de la perception. Les conseils généraux et d'arrondissement, qui se réuniraient dans le courant de l'été, amélioreraient les bases de la répartition. L agence des contributions directes travaillait diligemment à la confection des rôles; toutefois, au dire d'un préfet, il semble que c- cette année on s'est plus occupé à faire vite dans cette partie qu'à bien faire (1) » .

Sous le Directoire, les moyens de contrainte employés contre les réfractaires à l'impôt et à la conscription étaient devenus un intolérable fléau. Les garnisaires installés de toutes parts chez les récalcitrants ou chez leurs parents s'étaient abattus sur le pays comme une nuée dévorante et l'avaient littéralement rongé. Le préfet des Landes insiste sur les extorsions commises par les garnisaires, a dont le nombre se doublait chaque décade chez les parents des réquisitionnaires. Par suite de cette mesure, le pays a été ravagé comme s'il eût été la proie dune armée conquérante; pour payer les garnisaires, on a vendu révolutionnairement toutes les propriétés mobilières. Le canton de Pouilhou offre particulièrement sous ce rapport le tableau, le plus déplorable. Tous ses bestiaux ont été vendus, et les pertes éprouvées par

(1) Rapport du préfet de la Haute-Garonne, 15 frimaire an IX. FIC, III, 8.

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