CHAPITRE X
Organisation départementale et municipale. — Les deux préfets. — Libéralisme provisoire. — Les cultes. — Sociétés diverses. — Conflit d'idées. — Les journaux. — Un nouveau type de journal. — Liberté des plaisirs. — Les théâtres.
— Les bals publics. — Les modes. — Mme Récamier. — Le monde des . banquiers. — Les ïiouveaux riches. — Salons et salles à manger. — Les
émigrés rentrés. — Impressions de Chateaubriand. — La lanterne magique.
— La société défunte. — Résurrections successives. — Le carnaval. — Fêtes ministérielles. — La promenade de Longchamp. — Fêtes religieuses. — Polémiques de presse. — Les deux doctrines. — Projet de reformer l'Académie française — Le livre de !Mme de Staël. — Impartialité du gouvernement. — Joséphine et les émigrés. — Bonaparte et les révolutionnaires de toute nuance.
— Il soigne ses rapports avec l'Institut. — Réceptions du soir aux Tuileries.
— Public mêlé. — La Malmaison. — Les deux familles. — Bonaparte en visite. — Ses excursions à travers la ville. — La parade du quintidi. — L'état-major; la troupe; la foule. — Curiosité enthousiaste. — Les hussards jaunes. — Duel de deux régiments. — Excès militaires. — Nécessité de contenir à la fois et d'électriser l'armée. — Grande revue au Champ de Mars. — Impression salubre. — Hostilité des milieux rovalistes. — Leur antipathie pour l'armée. — Bonaparte populaire à la Halle et détesté chez Garchv. — Permanence du complot rovaliste. — Division entre royalistes. — Un volontaire de la police. — Les exclusifs et anarchistes. — Bruits de conspiration jacobine; arrestations diverses. — L émotion de germinal an VIII; commencement de panique. — Impassibilité de Bonaparte. — Un incident à la parade.
— Le premier Consul préside la séance publique de l'Institut. — Son arrivée aux Italiens. — Mesures arrêtées contre les divers éléments de désordre. — Intervention de Fouché. — Il obtient l'ajournement de toute mesure contre les Jacobins. — L'émotion s'apaise. — Immobilité des faubourgs. — L'ouvrier patriote; les jeunes gens des faubourgs demandent à s'enrôler.
La loi org^anique de pluviôse et l'arrêté du 17 ventôse avaient institué dans Paris, à la place de l'ancien conseil
départemental, un préfet de la^Seine; à la place du bureau central, un préfet de police; au lieu de deux collectivités, deux hommes. Le premier fut Frochot et le second Dubois. Le conseil général de la Seine eut à remplir pour Paris les fonctions de conseil municipal. Aux douze municipalités d'arrondissement succédaient douze maires ^1). Le partage des attributions entre les deux préfectures ne se ferait définitivement qu'en messidor, le préfet de police obtenant le gros morceau; d'ici là, il y aurait quelque tiraillement, difficulté à s'entendre sur les domaines respectifs et contestation de limites (2). Dubois débuta par une proclamation où il promettait aux Parisiens la jouissance des franchises les plus diverses. En fait, la transition entre le système administratif de Tan III, adouci depuis Brumaire, et le pur régime de l'an VIII fut d'abord peu sensible; elle ne se manifesta point par un brusque sursaut d'autorité.
Paris sentant planer au-dessus de soi une volonté unique, celle de Bonaparte, assez forte pour protéger, assez prudente encore pour ne pas contraindre et violenter, jouissait de sa sécurité et prenait ses aises. Dans les choses qui leur tenaient le plus au cœur, les habitants possédaient une somme de liberté fort appréciable; ils la jugeaient délicieuse, à la comparer aux rigueurs du régime conventionnel et fructidorien.
La liberté individuelle était passablement respectée, d'après les témoignages les moins suspects (3) . Pour les cultes, comme la majorité du clergé parisien a signé la promesse, c est la tolérance, à la condition qu'ils se renferment dans l'intérieur des temples; point de manifestations extérieures; les clochers toujours muets, le silence des cloches laissant planer dans l'air, par-dessus le bourdonnement de la ville, le deuil d'un éternel vendredi saint; point de costume
(1) Sur l'orjjanisalion de Paris, voy. Lanzac dk Lauorik, Paris sous Napoléon^ Consulat provisoire et Consulat à temps, p. 33-08.
(2) Sur les iiuitlcnts de cette lutte, voy. Mémorial de j\ori'ius, II, \). 238-39.
(3) a ïranquillilé partout, liberté individuelle, oubli du passé, jouissance assurée de tous les plaisirs, tels sont Ks moyens eniplovés pour engourdir les esprits. . . » Bulletin des argents de Condé, 27 février 1800. Archives de Chantilly, Z.
294 L'AVENEMENT DE BONAPAllTE
ecclésiastique dans les rues, mais les églises libres de s'ouvrir à leur jour et à leur heure; le catholicisme rentrant en possession d'un nombre toujours croissant d'églises et d'oratoires; la ferveur de ces asiles faisant contraste avec le paganisme officiel; les offices très suivis, surtout par les femmes; les pratiques religieuses s'affichant avec bravoure, encore que quelques hommes, « furieux de voir reparaître ce qu'ils ont persécuté, se montrent dans les églises avec indécence et affectent de jeter le ridicule sur les femmes qui s'y livrent aux exercices de leur religion (I). »
En dehors des églises, quelques établissements religieux tendent à se reformer; çà et là, en maison discrète, un groupe de religieuses reprend à huis clos la règle et Ihabit de leur ordre. Dans les églises où les différents cultes cohabitent, les catholiques souffrent de cette promiscuité, cherchent à restreindre la place occupée par leurs rivaux, à faire disparaître les emblèmes civiques, et gagnent insensiblement à la main. A côté du catholicisme qui a fait de Saint-Roch sa métropole, l'église constitutionnelle, quoique officiant dans la nef de Notre-Dame, maintient péniblement la concurrence. Des protestants vont au prêche, réclament pour leur culte une église située près du Louvre. En d'autres églises, les Théophilanthropes célèbrent encore leurs rites ; on voit des fêtes de la Bienfaisance ^ de la Tolérance ^ des Boniies mœurs, où des philosophes pratiquants expliquent devant leurs auditeurs les beautés de la religion naturelle (2) . On voit des prédicants divers et des loges de francs-maçons, car les partis extrêmes, démagogue et royaliste, semblent s'être servis alors de la franc-maçonnerie pour dissimuler leurs secrètes assemblées sous le voile d'une quasi-religion et de pratiques rituelles (3).
(1) Rapport de police, 15 pluviôse. Aulard, I, 136.
(2) Matiiikz, La tliéoplnla)itlnopic et le culte décadaii-e, p. 639-647.
(3) Rapport de police du 4 prairial : u Les sociétés de francs-maçons sont devenues depuis quelque temps le point de réunion des factieux de tous les partis. Au Pont-aux-Choux, il existe une loge d'exclusifs prononcés; rue du Vieux- Colombier, une autre loge, composée de rovalistes. »
PAllIS 295
Plus de réunions politiques autorisées; depuis la suppression du Manège, Paris n'a plus de clubs ; la tribune aux vociférations est renversée. En revanche^ des sociétés artistiques ou littéraires, des sociétés formées pour la diffusion de la science et des lumières, subsistent ou se fondent, chacune s'inspirant d'un esprit différent et de tendances rivales. Rue de la Chaussée-d Antin, La Harpe a rouvert son cours de littérature; philosophe repenti, il groupe autour de sa chaire tout le public bien pensant et transforme l'explication des auteurs en cours de réaction dogmatique. Le Lycée des Arts se donne pour mission d'encourager les inventions utiles, et au Portique républicain^ devant un public de démocrates, la citoyenne Constance Pipelet lit un mémoire sur la condition de s^ femmes dans une république. Dans l'ordre spéculatif et théorique, il est permis de parler et d'écrire, de raisonner et de déraisonner librement. Il en résulte une floraison assez variée d'initiatives discordantes, quelques efforts même de groupement et d'association, que Bonaparte supporte encore et n'ira pas supprimer trop, tôt.
Malgré le calme de la place publique, rien ne donne moins l'idée de ce que nous appellerions aujourd hui l'unité morale, l'idée d'une règle imposée aux esprits, que cette première période du Consulat. Contre la réaction qui se manifeste de plus en plus dans les écrits et les paroles, l'esprit et la doctrine révolutionnaires se défendent. La lutte n'est plus dans la rue; en dehors de la rue, elle est partout : dans les groupes littéraires, dans les cénacles, dans les salons, dans les sociétés, dans les journaux.
Les journaux réduits à treize, se sentant sous la main du pouvoir, louaient le Consul sur des modes variés, qui allaient depuis l'adulation plate, continue, écœurante, jusqu'à l'éloge enveloppé; sous le couvert de cette déférence unanime envers le suprême magistrat, ils pouvaient encore dire beaucoup de choses. On leur laissait le droit de discuter les lois en suspens, de critiquer les ministres et surtout de se déchirer entre eux.
296 L'AVENEMEINT DE BONAPARTE
Quelques-uns ne se disting^uent que par des nuances, d'autres lancent des notes violemment discordantes. Le Journal des Hommes libres reste le porte-voix de Tintransig^eance jacobine. Le Journal de Paris et le Publicisie, où écrivent Suard et Lacretelle, sont surtout officieux, approbateurs; ils réclament cependant les reconstitutions nécessaires. La réactionnaire Gazette de France voudrait que le Consulat ressemblât autant que possible à l'ancienne royauté ; elle s'acharne contre l'olig^archie révolutionnaire et prend vertement à partie le jacobinisme. Chaque matin, le rédacteur de l'a Gazette de France et celui des Hommes libres^ Thurot et Méhée, se valant par la moralité, s'aguichent ou s'invectivent des deux bouts de l'opinion. Et ces polémiques de presse ne font que traduire brutalement la lutte établie, à l'intérieur même du gouvernement, entre les hommes qui veulent pousser Bonaparte à droite et ceux qui veulent le retenir à gauche. Ce n'est un mystère pour personne que Fouché tient en main le Journal des Hommes libres et s'en sert contre ses collègues; le Journal de Paris, le I^ubliciste, la Gazette de France exaltent au contraire Tallevrand, vantent Lucien et donnent une voix au bonapartisme de droite.
A côté d'eux, un organe nouveau ou plutôt renouvelé prend tout de suite une grande place; c'est le Journal des Débats. Créé en 1789, réduit depuis plusieurs années à l'état de simple bulletin, il venait d'être acheté, agrandi, transformé, fondé à nouveau par les frères Bertin, avec divers concours politiques et financiers. Ces jeunes hommes avaient passionnément lutté dans r Éclair conire le jacobinisme, après Thermidor, et n'avaient succombé que sous la proscription fructidorienne (1). Maintenant, fort répandus dans le monde des lettres, de la politique et des affaires, ils avaient de grands moyens d'information, des accointances avec Talleyrand, des relations et trop de relations avec l'Angleterre. Le journal qu'ils établirent dans l'imprimerie Lenormand, rue des
(1) Voy. le livre du Centenaire du Journal des Débals, p. 18-29.
Prêtres, allait devenir une puissance et presque une institution. En littérature, les Débats se montraient franchement réacteurs; ils opposaient nos g^rands classiques aux auteurs modernes, le dix-septième siècle au dix-huitième : ils cherchaient à rendre aux Français le sentiment de la règ^le et du goût, en quoi ils servaient les desseins de Bonaparte, car le goût est une forme de l'ordre. En politique, ils soutenaient les idées de contre-révolution modérée. Royalistes au fond, mais royalistes libéraux, les frères Bertin ne voyaient dans le Consulat qu'un expédient réparateur.
C'étaient de remarquables journalistes et d'habiles lanceurs d'affaires. Leur journal, traditionnel par ses principes, était le plus novateur et le plus moderne par ses procédés. Ils créèrent plus qu'un journal, un type de journal : le journal cher, plus cher que les autres, mais servant à ses abonnés et à ses lecteurs ce qu'on cherchait vainement ailleurs : une impression soignée, une rédaction choisie, des articles de fond sur toutes les questions pendantes, d'abondantes correspondances de l'étranger, d'intéressantes variétés; enfin, une trouvaille, le feuilleton, c'est-à-dire, en annexe au bas de chaque numéro, un supplément quotidien, supplément littéraire et très parisien. Le feuilleton contenait des appréciations sur les pièces nouvelles, des comptes rendus d'ouvrages, des articles de mode, des éphémérides, des petits vers, des devinettes, des amusettes. Il insérait aussi, sur les plaisirs de Paris, sur la curiosité du jour, sur Texhibition qui aspirait à se lancer, d'ingénieuses et fructueuses notices ; il substituait l'art de la réclame à la simple annonce (1).
(1) Exemple : « Vive Paris, mon chci-, vive Paris ! quelle ingénieuse variété dans les plaisirs, quelle diversité de fêtes, de spectacles... les Veillées de la Cité, Brunet dans Pourceaugnac, la Fantasmagorie de Rohertson, Carat au concert Feydeau, les chevaux de Franconi dans les pantomimes de la Cité, le Panorama, le café des Aveugles, le bal de Garchy, les Sourds-et-Muets à la séance du Lycée des Arts, le ventriloque au Palais-Égalité, Gavaudan dans le Délire, la Femme invisible qui m'a soufflé dans la nuiin, Mlle Contât aux Français, les bals brillants de Despréaux et de l'hôtel de Mercy, l'Ane qui parle, les Chevaux qui dansent, et qui mieux est, les élégants magasins de modes de Lerov et de Mme Dcville, les sublimes découvertes en rouge, en bianc, en bleu et en toutes
La liberté des plaisirs restait entière; c'était encore la licence du Directoire, avec quelque chose d'un peu moins fiévreux et haletant. Les Parisiens qui veulent s'amuser — le nombre en est toujours immense — ont amplement de quoi satisfaire leurs goûts : l'Opéra et ses drames Ivriques, ses ballets, ses évolutions choré(jraphiques ; le Théâtre-Français, rOpéra-Gomique, l'Opéra-Italien à la salle Favard, Feydeau, Louvois, des théâtres de quartier; les Troubadours \ le boulevard du Temple avec ses spectacles forains, ses tréteaux, ses bateleurs, ses petits théâtres, son répertoire populacier et canaille, et partout des cafés, des estaminets, des filles et des exhibitions plus qu'en aucun lieu du monde.
Certes, derrière ce clinquant et ce tapag^e, à chercher dans les profondeurs, on trouve un autre Paris, créateur de richesse, créateur de pensée et d'art; les manufactures et les ateliers qui commencent à se ranimer et mettent au loin un sourd bourdonnement de ruche; Paris studieux, celui qui fait des livres, celui qui interroge les collections du Muséum et du Louvre, celui qui va se presser bientôt à la réouverture des leçons du Collège de France; Paris artiste, les artistes proprement dits et les industries d'art, louvrier habile à travailler le bois, à ciseler le métal, à réaliser de consciencieux chefs-d oeuvre, des objets de probe travail, avec des solidités et d'admirables finesses d'exécution; mais cette activité féconde ne se révèle que par ses résultats. Ce qui arrête les yeux d'abord et donne à la ville son premier aspect, ce que voit l'arrivant, c est le Paris bruvant, agité, jouisseur, flâneur, celui du Palais-Roval et du boulevard, celui des beaux magasins de la rue Yivienne, des restaurants, des bals et des théâtres.
Le l)rLiit court parfois que le gouvernement va restreindre
les couleurs, de l'ingénieuse Mme Dumas... mais tous ces êtres animés ont des moyens naturels, toutes ces espèces de miracles qui nous ravissent, ils ont un esprit, un instinct, une langue, des bras même pour les opérer. Ah ! je vous le demande, toutes ces merveilles valent-elles un geste de Y Automate .. . tJn Automate jouer aux échecs et aux dames, etc. Nota. On voit cet Automate rue des Poulies, grande place du Louvre, vis-à-vis la colonnade, n*^ 211... » 11 ventôse.
le nombre des théâtres et les réduire à une stricte discipline; ce n'est qu'un bruit. Liberté aux entrepreneurs et directeurs de monter des pièces de tout genre, comiques, bouffonnes, sentimentales, larmoyantes, terribles; des spectacles forcenés qui secouent les nefs et font frissonner les femmes d'une horreur délicieuse. Le public aime à la fois l'anodin vaudeville, le couplet bon enfant, et la pièce à crime, le mélodrame, cet ancêtre plébéien du drame romantique; il applaudit aussi à la tragédie, aux fastueux alexandrins, car cette société brisée, dissoute, vit tout de même enveloppée de grands événements et dans une atmosphère d'épopée; elle aime à se donner le tressaillement héroïque. Mais le public a perdu le sens des nuances. Naguère, aux Français, le parterre, composé d'habitués, savait d'un murmure discret contenir, tempérer, guider l'artiste. Maintenant, pour réussir, il faut que les acteurs, y compris les plus remarquables, forcent leur talent, outrent leur jeu, enflent la voix et dressent au-dessus de leur tête des bras épouvantés.
La police n'examine pas préventivement les pièces; elle montre moins de susceptibilité et de pruderie républicaine que les agents du Directoire. Des empereurs d'opéra, des princesses de féerie commencent à reparaître sur la scène; on prête ces mots à Bonaparte : « Je ne crains pas les rois régnants, moins encore ceux de théâtre (1). »
Toutes les classes de la société vont au théâtre. L'ouvrier, lorsqu'il travaille, gagne assez gros pour se payer une place à l'Opéra et vivre pendant quelques heures dans l'enchantement des jardins d'Armidc : » La cherté de la main-d'œuvre, fruit du régime révolutionnaire, a répandu dans les dernières classes une aisance inconnue jusqu'alors, qui permet à l'artisan de satisfaire ses anciens penchants pour la débauche et l'espèce d'instinct qui l'entraîne vers des jouissances dont il ne se faisait autrefois aucune idée (2). » Par contre, les dames du beau monde fréquentent les petits théâtres, s'en
(1) Rapports d'ajjcuis scoivls, 23 ventôse. Archives nationales, F 7, 3701.
(2) l.ex J)(''/)ats, 24 pluviôse.
300 L'AVÈNEMENT DE r,ON APARTE
vont rire chez Nicolet et se fourvoient chez la Montansier. On va pkis au théâtre qu'autrefois parce qu'il y a moins de société, parce que les maisons ouvertes ou entr'ouvertes demeurent rares et clairsemées.
On danse cependant, on danse toujours; c'est encore la dansomatu'e, mais on danse hors de chez soi. A certains jours, il semble que tout Paris soit en bals publics. A passer dans les ruelles obscures, on voit filtrer, à travers les vitres des rezde-chaussée, des lueurs rougeàtres ; on entend le trot des couples populaires s'ébattant sous les lampions : « Le bruit d'un violon discordant appelle dans la taverne, convertie en salle de bal, l'artisan, le soldat, la grisette, le porteur d'eau (1). " Ailleurs, des hôtels de noble architecture demeurent établissements de plaisirs payants; brillamment illuminés au dehors, ils ouvrent des salons publics, des salons » qu'on croirait créés par la baguette des fées (2) » . Là, les jeunes gens à la mode, ceux qui ne manquent jamais une première et achèvent ensuite leur soirée chez Garchy qui a relevé le luxueux établissement de Frascati, chez Tortoni, au bal Longueville, viennent courtiser les beautés en renom.
L'élégance des femmes est extrême : la taille toujours très haute, la robe du soir hardiment décolletée, très ornée; les bras gantés; un miroitement de bijoux à l'antique; les cheveux ramenés sur le front et sur les tempes en mèches frisées, surmontés sur le haut de la tète d'un cercle de pierreries ou de perles. Gomme couleur, le blanc toujours domine; on aime aussi les tons chamois^ serin et vert (Veau. On porte le schall nacarat, gros vert et jaune soufre, et c'est tout un art que de le faire ondover autour des épaules, autour des bras, et subitement s'abattre. Pendant l'hiver et sur l'indication discrète de Bonaparte, l'usage de la soie a repris généralement. Robes, schalls, spencers, tout a été de satin (3). Vienne
(1) Journal des Débats, 24 pluviôse.
(2) Ibid.
(3) Voy. les articles de mode dans le feuilleton du Journal des Débats, pluviôse, ventôse, germinal an VIII.
le printemps, viennent les beaux jours, et il v aura un retour offensif des gazes transparentes et des nudités à la grecque. La robe cependant s'allonge en demi-queue et prend un peu plus d'ampleur. Le visage, les épaules vont se nimber de tulles légers, vaporeux, estompant les traits et laissant à deviner les contours. Aux hardiesses provocantes des femmes du Directoire, on commence à préférer de moins plastiques beautés. A l'empire de la citoyenne Tallien va succéder le règne de Mme Récamier.
Son hôtel charmant plutôt que luxueux va rassembler un pubHc très divers, « un peu de toutes les élégances (1). » Sa chambre à coucher est une merveille selon le goût du jour, un poème, une allégorie, l'une des curiosités de Paris ; il faut l'avoir vue. Une étrangère de passage la décrit ainsi : « Tous les meubles sont élégants; le lit est blanc et or avec des franges, les marches pour y monter sont d'un bois précieux; des draperies de taffetas tapissent la chambre; mais ce qui m'a le plus frappée, c'est une espèce de trépied en marbre blanc qui est au pied d'une des marches du lit, sur lequel est posée une lampe d'or, avec la figure d'un génie qui tient une urne dont il verse l'huile dans la lampe. De l'autre côté du lit, au chevet, est la statue du Silence; elle est en marbre blanc; un divan, un piano, une table à écrire complètent l'ameublement (:2) . » La déesse du Heu est toute de grâce plus encore que de beauté, avec son air candide, un peu effarouché, et la limpidité de ses veux. Si elle plait et ravit, la douce enchanteresse, c'est peut-être que la musique de sa voix et la cadence de ses gestes, l'ajustement parfait de sa toilette à sa taille et à son visage, le rythme délicieux de toute sa personne évoquent en cette société disloquée ce qui manque le plus : Tharmonie.
Tout reste en effet confusion et heurt. Point de société pour donner le ton aux autres, pour les régler et les modérer. Les gens du gouvernement ne sont qu'un personnel; il est
(1) Journal de Mine Cvzknovk d'Arlk>s. p. 28.
(2) llnd.,^. 70,
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plus difficile de recréer une société qu'un g^ouvernement, et le temps n'est pas venu où le Consul mieux établi se fera un grand monde à sa façon, stylé, dressé, tant bien que mal éduqué, superbement liarnaché ; où ce monde donnera en un biver des milliers de bals et où il y aura une explosion de magnificence réglée (1).
A présent, les seules maisons qui reçoivent un peu décemment et grandement, ce sont celles des banquiers, gens d'opulence relativement ancienne et qu'il ne faut pas confondre avec les nouveaux riches^ avec les parvenus de la finance. Ce monde des banquiers est mêlé fortement d'éléments étrangers et surtout suisses; il garde quelque cliose de la raideur genevoise. Les banquiers ont des façons et du savoir-vivre; il leur manque cette fleur de politesse, cette aisance qui donnait à la bonne compagnie d'autrefois un charme incomparable; ils ont été un peu de l'ancien monde, sans en être tout à fait. Leurs femmes sont parfaitement mises, vivent bien, s'occupent utilement, organisent chez Frascati au profit des indigents des bals par souscription, remarquables « par une élégante simplicité (2) " . L'intérieur des banquiers s'ouvre assez largement, sans s'ouvrir à tout le monde. Dans les maisons de franche bourgeoisie, on reçoit moins qu'autrefois, parce qu'on ne peut plus recevoir aussi simplement, parce qu'on désespère de rivaliser avec le coûteux apparat et le train de folle dépense que les nouveaux riches ont mis à la mode.
Chez ceux-là, chez les parvenus de la spéculation et des fournitures, c'est toujours une énorme flambée de luxe : un luxe hàtif, précaire, trop neuf; une débauche de dorures, un décor dans le dernier style; une profusion de bronzes, marbres, albâtres, trépieds, urnes, statues; tout le pastiche grécoromain. A leur table, la conversation est nulle; le goût pour les choses de l'esprit a été remplacé par la passion de jouir au sens le plus brutal du mot, de manger et de bâfrer. Il semble
(1) Mémoires de Mine d'AkrantÈs, III, 403.
(2) Journal des J)ébatSj 29 pluviôse.
qu'à Paris les salles à manger aient remplacé les salons; on voit des déjeuners dinatoires, des goûters-soupaioires, des raffinements culinaires, des prouesses gastronomiques et des bombances. Le monde qui s'attable cbez les nouveaux ricbes est une foule plutôt qu'une société. Autant qu'aux bals de barrière, c'est une cohue, mais différente de l'autre en ce qu'elle affecte maintenant des manières, prétend au grand genre et se fait contre-révolutionnaire par vanité : 'i Dans la première de ces deux cohues, on conserve le ton, le langage, comme le costume de la sans-culotterie dans toute sa pureté. Dans les autres, au contraire, on écarte avec soin tout ce qui rappelle la forme républicaine, on s'efforce de singer l'ancienne cour, l'ancienne bonne compagnie (1). » Et les vrais nobles qui reviennent d'exil, les émigrés qui rentrent, trouvent dans ce monde-là leur propre caricature.
Ils revenaient tout doucement, un à un, désirant et craignant Paris. Ceux d'entre eux qui ne se sentent pas parfaitement en règle n'osent y entrer comme tout le monde, par la malle-poste ou la diligence. Ils s'arrêtent aux environs; là, un ami complaisant vient les prendre dans sa voiture, qui les dépose près de la barrière ; ils entrent à pied : les voici dans Paris.
En pages inoubliables, Chateaubriand a raconté ses impressions de rentrée. C'était un jour férié, à trois heures de l'après-midi; conduit par Fontanes, il avait passé la barrière de l'Étoile et descendait l'avenue des Champs-Elysées. L'esprit possédé de récits et de descriptions sinistres, il allait vers la place de la Révolution, vers les lieux évocateurs ; il
(1) Journal des Débats, 29 pluviôse.
s'attendait à des visions, à des émotions qui ébranleraient profondément sa sensibilité d'artiste. Il avance. Ce qui lui annonce Paris, c'est un son de clarinette, de violon et de cor; d'aigres musiques, des explosions de rire, des couples qui dansent, des bals installés sous les quinconces, et il lui faut passer entre deux rangées de bastringues pour arriver à la place de la Révolution. La place est banale, ordinaire, traversée de passants; rien n'y rappelle à Chateaubriand les holocaustes où le sang des siens a coulé. Au delà de la place, le pavillon central des Tuileries lui apparaît tel qu'autrefois, « dans renfoncement de ses deux grands massifs de marronniers (1) ». Au Palais-Royal, il trouve plus de divertissements que jamais, mille montreurs de curiosités, des orchestres et des bals jusque dans les caves. Dans l'un de ces bals souterrains, un petit bossu, planté sur une table, raclait du violon et chantait a un hymne à Bonaparte » , en rimes ineptes ; « On lui donnait un sou après la ritournelle (2). " Au milieu d'une foule oublieuse. Chateaubriand est seul à se souvenir, et il s'étonne à constater l'indifférence des hommes, l'indifférence des lieux.
Chez tous les rentrants, l'impression est la même. Il leur semblait que la fureur des événements devait avoir créé nécessairement des aspects et des êtres tragiques. Ils trouvent lassitude et détente, insouciance surtout et frivolité; avec cela, d'extraordinaires contrastes : un péle-méle de passé et de présent, bizarrement enchevêtrés; des Français qui vivent ensemble et qui cependant ne semblent plus parler la même langue et s'intitulent entre eux de façon différente ; des gens qui se maintiennent en pose stoïque, d'autres qui papillonnent, battent des entrechats et font la révérence ; toute sorte de figures disparates, inattendues, fantasques; une lanterne magique — c'est le mot qui leur vient à tous sur la langue ou sous la plume.
Ils s'arrêtent à la regarder. Le spectacle de la rue leur
(1) Mémoires d'outre -tombe, édition Biré, II, p. 236.
(2) Ibid., p. 240.
donne parfois l'idée du monde renversé. Des femmes de leur condition vont à pied; un virtuose de concert se prélasse dans une belle voiture (1). Çà et là, voici quelques fig^ares de connaissance, mais usées, flétries, affreusement vieillies, car chaque année de révolution compte pour dix. A côté de ces mines ravagées, des militaires vigoureux, des officiers très beaux passaient d'un air assuré; leur tenue voyante tranchait sur le fond terne de la foule. Mais des mendiants se serraient en haie le long des murs, et, parmi eux, des malheureux portant des restes de linge fin, d'habits soignés, imploraient la pitié sans rien dire, avec un air navrant (2). Et dans la rue beaucoup de gens semblaient dormir debout, l'air hébété, abruti, comme au sortir d'une nuit de cauchemar ou d'ivresse, parce qu'ils avaient traversé les affres de la Terreur et lénorme débauche qui avait suivi (3) .
Sur les murailles, l'enluminure révolutionnaire subsiste : partout des bonnets phrygiens peints aux trois couleurs ; des emblèmes républicains, des devises fières, des invocations à la Liberté en lettres rouges, et l'on vous dit d'autre part que Bonaparte est plus obéi qu'un roi. A la porte des restaurants se lit cette inscription : «Ici on s'honore du titre de citoyen. » A l'intérieur des mêmes restaurants, des consommateurs fort réactionnaires tournent en dérision le titre de citoyen en rappliquant à des inférieurs : » Citoyen Jean, décrottez mes souliers ; citoyenne Angot, ouvrez-moi des huîtres (4) . » Ces mêmes réactionnaires n'en ont pas moins adopté dans leur mise, dans leurs manières, le négligé et l'excentricité révolutionnaires.
Quelques ci-devant prennent les choses du bon côté et préfèrent en rire. Le comte de More écrit : « Moi qui ai toujours fait belle jambe et qui n'ai jamais entendu raillerie sur les
(i) Mémoires du comte de More, p. 187-188.
(2) Un hiver à Paris sous le Consulat, d'après les lettres de Reichard, par A. Laquiante, p. 184.
(3) Ibid., p. 85.
(4-) Rapporte de police. Aui.ard, I, p. 89.