II
bas et les culottes courtes, je me disais : Est-ce que la Révolution a rendu les jeunes gens cagneux? Ce fut bien autre chose quand je vis des consçrves sur des nez de vingt ans, ou des jeunes gens lorgnant avec un monoculef^/cj; je me dis : Celte malheureuse révolution les a rendus myopes (1) . »
D'autres font de Paris une noire peinture. Ceux qui se sont habitués à la propreté anglaise supportent difficilement la saleté des rues, l'incommodité des maisons aux escaliers borgnes, où flottent de fétides relents (2). Puis, quel affairement universel, quelle vie haletante et trépidante! Pour ceux qui reviennent d'une petite ville d'Allemagne, dormante et figée, c'est un étourdissement.
Ils se cherchent logement en quelque quartier retiré, discret : à l'île Saint-Louis où " l'on se couche à neuf heures du soir (3) » , ou bien dans un coin du faubourg Saint-Germain, ce qui, pour les élégants de la Ghaussée-d'Antin, est « le bout du monde (4) » . Ils trouvent à s'y loger assez agréablement à peu de frais. La journée se passe en courses obligées; il faut aller à la police faire viser ou renouveler son permis de séjour, s'occuper de l'instance en radiation, visiter la personne qui se charge moyennant argent d' « arranger des affaires d'émigrés (5) » , se chercher quelque accointance avec les puissants du jour, monter des escaliers, quêter des recommandations, essuyer des rebuffades, traiter avec des employés fripons ou brutaux. Et le soir on rentre rompu, écœuré parfois et dégoûté. Cependant, chemin faisant, on a vu des boutiques bien achalandées, des devantures brillantes, des quartiers en train de se créer, des bâtisses neuves à côté de décombres, une ville dont on ne saurait dire si elle est en démolition ou en reconstruction; des jardins que l'on répare et que l'on replante; d'autres déjà très beaux, peuplés de
(1) MéîHoires, p. 187.
(2) Mémoires cV outre-tombe , II, p. 238.
(3) Mémoires de More, p. 190-191.
(4) Journal de Mme de Gazenove d'Arlens, p. J3.
(5) Mémoires iV outre-tombe , II, p. 236.
statues; des places où s'érig^ent en trophées les chefs-d'œuvre de l'art antique ; des perspectives largement dégag^ées, et il semble que Paris, tout de même, s'est plutôt embelli (1).
On se met à la recherche des amis d'autrefois, de ceux qui sont restés. Quand on les a retrouvés, c'est une douceur mélancolique que de se laisser aller avec eux à l'émotion des souvenirs. « La société défunte » fait l'objet des causeries : «j'en parcours les ruines avec plaisir et peine, — écrit le prince de Léon, — car, de tous les côtés, on n'entend autre chose : « Vous souvenez-vous? C'était là. C'était ici (2). » Comme les distances sont énormes, comme on n'a pas de voiture pour s'aller voir les uns les autres, comme il n'y a pas de maison qui fasse centre, on se donne rendez-vous dans les endroits publics, dans les spectacles, à Idalie, à Tortoni, chez Frascati; on se remet ainsi dans le mouvement parisien, et peu à peu le charme de la ville unique vous ressaisit. A quelques-uns des émig^rés revenus, l'existence parait assez douce, encore que menacée et précaire.
Dans cette société qui est comme une petite ville éparse dans l'autre, les jeunes générations ont grandi, au milieu de celles où la hache révolutionnaire a frappé : ainsi des pousses tendres parmi les ruines d'une forêt ravagée. Les jeunes filles se sont mariées. Comme il faut que jeunesse s'amuse, ces dames et leurs cavaliers vont bravement aux bals d'abonnement, aux bals par souscription. On y va selon ses moyens, à pied, en toilette très modeste, sans souci des anciennes convenances, et il est même de bon ton d'affecter une extrême simplicité, pour ne pas ressembler aux parvenus : (i Que de femmes charmantes — écrit Norvins — nous avions le bonheur d'accompagner au bal, avec un parapluie sur leur tête et leurs souliers dans nos poches (3) ! » Dans les bals payants, on grimpe comme tout le monde sur les banquettes
(1) Lettre du prince de Léon cilcc par >L Charles Haillk, Le caril{)ial ilc Bohan-Chabot, p. 73-74.
(2) Ibid.
(3) Mémorial de Norvins, II, p. 249.
pour voir Trénis, Tincomparable Trénis , exécuter avec Mme Hamelin un duo chorégraphique. On danse ensuite entre soi, en sisohint à quelques-uns dans la foule. On vit et on s amuse comme en vovage, comme à l'étranger, sans s'occuper des gens qui vous coudoient. Puis, à mesure que le gouvernement laisse renaître certaines formes de l'ancienne vie française, on se sent un peu plus chez soi.
La Révolution avait hautement surexcité le sentiment national, mais elle avait prétendu en même temps transformer radicalement la France et la dépayser sur place. 11 avait été enjoint aux Français de renoncer à leur foi, à leurs mœurs, à leurs usages, à leur façon même de compter les jours et les heures. Cette violence faite au sens traditionnel de la race avait peut-être plus préjudicié à la Révolution que la Terreur. Aujourd hui que l'insupportable contrainte se desserre, la grande masse de la population revient spontanément aux observances abolies, aux accoutumances séculaires; elle v revient avec délices. Au sortir de la grande folie novatrice, qu'il fait bon se reposer et se détendre dans les habitudes reprises î On aime à refaire le geste des aïeux, à prier, à vivre, à s'égaver comme eux, et à Paris autant qu'ailleurs se ressent cette douceur qu'éprouve la France à redevenir française.
Ainsi s'opèrent des résurrections successives, provoquées par l'opinion, combattues vivement par quelques groupes, tolérées par le gouvernement; c'est à leur propos que les journaux se mettent aux prises.
Quelques jours après l'installation des Consuls aux Tuileries, Paris se souvient que 1 on est au temps du carnaval ; on voudrait qu'il revînt d'exil, ce joveux ci-devant. Le gouvernement, par crainte de désordres, n'ose encore autoriser la promenade des masques dans les rues, mais il permet le
bal de l'Opéra, supprimé depuis 1790, et voilà l'événement dont tout le monde s'occupe. La Gazette de France applaudit à ce retour au passé ; elle serait tentée d'y voir un retour aux bonnes mœurs. Pour justifier la mesure prise, le {^rave Moniteur émet des considérations de l'ordre le plus élcA'é, invoque des raisons d'économie politique : les commandes, les achats, les dépenses que l'on va faire pour le bal verseront quelque aisance dans la classe commerçante et ouvrière.
Le premier bal, donné le mardi g^ras, fut un énorme succès d'argent. On s'y précipita, on s'y entassa; on y alla tant qu'on ne s'y amusa guère ; la cohue fut affreuse, et ce fut une cohue figée. Dans l'atmosphère étouffante des couloirs, dans la salle et sur la scène, sous les constellations de lustres, audessous des loges pleines de dominos et d'habits de soirée, une masse bariolée ne pouvait ni avancer ni reculer. Seuls, les propos, les on-c^/i circulaient; on disait que Mme Bonaparte se cachait au fond d'une loge, et d'aucuns prétendaient avoir reconnu Barras en Turc. En somme, une curiosité intense, peu d'animation et de gaieté; Paris, tel que la Révolution l'avait fait, avait perdu cette désinvolture de l'esprit, cette grâce d'ironie qui s'aiguise sous le masque, sémillante et légère.
La Gazette de France veut néanmoins que la réussite ait été complète : « Cet heureux début prouve combien a été sage et politique la détermination qui a rendu au goût français un genre de divertissement qui semble n'être fait que pour lui (1) » . Le Journal des Hommes libres opposera bientôt cette description : a Le dernier bal de l'Opéra a été encore plus populeux que les précédents. La chaleur insupportable d'une masse qui essaye en vain de se mouvoir et fait un pas par heure, une musique assourdissante, les propos connus de nombreux chiants-liis, tel est en deux mots le tableau fidèle des plaisirs que certains journalistes se félicitent d'avoir réhabilités (2). » Au reste, à chacun son goût, ajoute l'organe
(1) Nuuicro du 7 ventôse.
(2) jNuméro du 25 ventôse.
jacobin, qui n'en est pas moins d'exécrable humeur. Il lui semble, en effet, que le mardi gras remis en honneur va rappeler aux esprits son antique repoussoir, le mercredi des Gendres; à ressusciter le carnaval, on risque d'évoquer le carême.
Il y avait d'ailleurs bien autre chose. En ce temps de divertissements consacrés, certains ministres avaient cru devoir ouvrir leurs salons, donner des bals ; ils s'essayaient à refaire du gouvernement un centre de vie sociale. Cette initiative n'a pas le don de plaire dans les milieux jacobins : passe encore pour Lucien qui n'a invité que les fonctionnaires et les catégories officielles, mais le bruit se répand que Talleyrand, le ministre aux accointances suspectes, compte profiter de l'occasion pour attirer chez lui et présenter au Consul moins de républicains que « de gens comme il faut » , même des grands seigneurs, « ce qui était noble et très noble (l), » et voilà la République en péril à propos d'un bal. Pendant plusieurs jours, Talleyrand est poursuivi d'insinuations venimeuses.
Le 6 ventôse, il donna son bal ou plutôt sa fête. A l'entrée des salons de grand style, pleins d'une confusion de toilettes assez disparates, le maître de la maison se tenait, tel de visage qu'il serait décrit trois ans plus tard par une étrangère, en des temps plus fastueux : «i Une figure qui me parut celle d'un mort habillé d'un habit de velours rouge avec une large broderie en or; grande veste, manchettes, épée, grande coiffure Sur ce visage de mort, on trouve pourtant la physionomie fine et spirituelle de l'évéque d'Autun (2). » Lorsque le premier Consul eut fait son entrée et pris place, les divertissements commencèrent. La Harpe récita des vers, Garât chanta, Vestris et Mme Chameroy dansèrent un pas russe et une gavotte. Dans l'assistance, on se montrait, à côté du monde officiel et fonctionnaire, des personnes d'un tout autre air, d'anciens députés fructidorisés tels que Portalis et Dumas, voire même des gens de Tex-faubourg Saint-Germain et du
(1) Journal des Hommes libres, 15 ventôse.
(2) Journal de Mme dk Ca/-e>ove, p. 22.
plus pur : Mmes de Verçennes, de Gastellane et d'Aiguillon, un Grillon, un Goigny qui s'étaient rendus à l'invitation de « M. de Périgord » . Ils ne seraient pas allés chez le maître, aux Tuileries, et ils venaient chez le ministre, parce que Talleyrand, malgré tout, restait du monde et que Bonaparte n'en était point.
Le lendemain, le Journal des Hommes libres n'ose blâmer Bonaparte d'avoir paru au bal, mais il veut absolument que le Gonsul y ait pris un ton rogue et défensif, attestant qu'il se sentait fourvoyé en compromettante compagnie. Dans l'assistance, il n'aurait honoré de sa conversation qu'un danseur de profession, le roi de la danse, Vestris : « Bonaparte est arrivé tard, a salué les dames, n'a rien dit à la cour, et a causé avec le seul Vestris, qui en effet, dans un bal, est l'homme intéressant (1). » Désespérons de concilier cette version avec celle des Débats, d'après laquelle Bonaparte se fût fait un délicat plaisir d'annoncer aux fructidorisés présents le retour en France de deux de leurs compagnons d'infortune : « Le premier Gonsul, qui honorait cette fête de sa présence, a mis un généreux empressement à annoncer lui-même à Portalis et à Dumas qu'il recevait à l'instant la nouvelle de l'arrivée à Brest, en bonne santé, de Barbé-Marbois et de Laffon- Ladebat (2) . »
Trois décades passent. Aux approches des ci-devant fêtes de Pâques, la célébration des jours saints renaît à son tour, mais il faut toujours que Paris mêle à ses dévotions quelque chose de profane et de frivole. On annonce que la promenade de Longchamp va reprendre son éclat traditionnel.
Le premier jour, la pluie tombe sans discontinuer et met en déroute les promeneurs. Les autres jours, le ciel est un peu plus clément, et il y a vraiment beaucoup de monde aux Ghamps-Élysées et au bois de Boulogne pour voir le défilé des voitures, le concours des exhibitions diverses, l'éclosion des modes de la saison qui s'essaient et se lancent. Il se trouve de
(i) Numtiro du 8 ventôae.
(2) Ibid.
bonnes gens pour s'attendrir sur ce spectacle, qui rappelle le passé, et s'en sentir tout réconfortés; des femmes disaient dans la foule : « On renaît; sans Bonaparte, on ne verrait pas cela (1). » La Gazette de France ne se tient pas d'aise; elle a soin de faire remarquer que tout Paris est allé à son ancien rendez-vous, que la file des équipag^es se prolong^eait « depuis le premier arbre des Champs-Elysées jusqu'au dernier du Bois (2) » . Les Hommes libres haussent les épaules, puis exercent leur verve populacière aux dépens des théâtres qui ont cru devoir changer leur programme habituel, reprendre le vieil usage des concerts spirituels et annoncer le Stahat de Pergolèse.
Que sera-ce quand les grandes fêtes de l'Église vont s'échelonner pendant toute la durée du printemps et que chacune de ces solennités provoquera un afflux de foule dans les églises, une affirmation de vie religieuse? Contre les prêtres et leurs momeries, contre les bourgeois qui croient se mettre à la mode en retournant à la messe, le journal jacobin n'a pas de sarcasmes assez gros. On le laissait dire, et les indifférents même et les sceptiques se plaisaient à la douceur des vieilles choses ; ils aimaient à revoir ce qu'ils avaient vu enfants, les particularités touchantes, les usages symboliques, le dimanche des Rameaux et les vendeurs de buis bénit à la porte des églises, Pâques fleuries, Pâques joyeuses; plus tard, la blancheur des premières communiantes, l'Ascension, la Pentecôte, la Fête-Dieu, ces dates d'allégresse, ces fêtes claires qui ne figuraient plus dans le calendrier officiel et cependant rentraient d'elles-mêmes dans les mœurs, parce que pendant des siècles elles avaient parlé aux yeux et parlé aux cœurs.
Remettre de l'autrefois en toutes choses, voilà la tendance dominante, et c'est de quoi le jacobinisme et ses journaux enragent. Parfois, le débat des gazettes s'élève et devient théorique. On voit nettement s'opposer les deux doctrines : celle qui voudrait une France datant de 89, toute recons-
<i) Rapport de police, 22 germinal. Aulard, I, p. 263. ^2) Numéro du 23 germinal.
truite à neuf et posant sur le vide; celle qui veut que la nation reprenne racine dans son passé et se replace sur ses assises tant de fois séculaires : « Quand notre origine se perd dans la nuit des temps, pourquoi consentirions-nous à ne dater que d'hier? L antiquité pour les nations est un sujet d org^ueil, et cet orgueil-là est bon, car la raison l'approuve (1 ). «
Sur les deux façons de concevoir la France^ le monde de rintelligence et de la pensée se divise. La controverse s'engage à propos de tout : s'agit-il d'un plan d'instruction publique, le Journal des Débats demande le retour aux études classiques, aux humanités, par réaction contre 1 enseipnement surtout scientifique dont la Révolution a voulu doter la France (2) . Les savants restent du côté de la philosophie et de la Révolution ; les littérateurs sont plutôt réactionnaires. Un groupe intellectuel de droite se reforme; on v voit briller Fontanes, qui se fait le défenseur des bons principes et préconise la religion sans y croire. Contre l'Institut, grand corps savant, création révolutionnaire, il est question de recomposer l'Académie française. L'idée nait autour d'Élisa Bacciochi, sœur du Consul, femme intelligente, ambitieuse, à qui Fontanes son ami compose une opinion et fait un salon. L'idée serait de reformer l'Académie avec ceux de ses anciens membres survivants et de la compléter par quelques adjonctions; elle renaîtrait dépourvue de toute attache officielle, mais reprendrait son titre et ses statuts (3). Par Élisa, on s'assure de Lucien; ce ministre de l'intérieur, qui est en même temps ministre des lettres et des arts, juge le projet digne de son génie, songe à en tirer profit et se voit déjà occupant une place parmi les Quarante. Cette tentative met en émoi le monde littéraire, inquiète Mme de Staël, et l'Institut se sent d'autant plus menacé que les journaux en vogue
(i) Gazette (le France, 27 ventôse.
(2) Vov. spécialement le miniéro du 3 ventôse.
(3) Au sujet de c-elte tentative, voy. les lettres de Suard. Morellet et autres, publiées par Charles Xisard : ,)A(''»H)/Vt'A- e< correspondances liistorit/ues et littéraires, p. 269-286.
314 L'AVENEMEIST DE BONAPARTE
ne lui éparg^nent point les critiques et les épigrammes. On Taccuse d'avoir égard, dans ses choix, moins au talent des candidats qu'à leurs opinions, d'exiger d'eux une profession de foi philosophique ; on reproche à ses membres un pédantisme autoritaire, des prétentions à l'infaillibilité doctrinale et Torgueil de l'esprit.
De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales^ c'est le titre du livre que Mme de Staël oppose à ces attaques. Dans les premiers jours de floréal, avant de partir pour Goppet où elle va passer l'été, elle lance cet ouvrage attendu et voudrait en faire le grand livre de la saison. C'est un livre brave, généreux, tour à tour mélancolique et optimiste. En ce temps où les crimes des révolutionnaires avaient discrédité les principes de la Révolution, c'est un effort pour remonter le courant. Parce qu'il y a eu, depuis dix ans, trop d'insensés et de coupables, faut-il se venger des hommes sur les idées? Faut-il que l'esprit humain se condamne pour jamais à réprimer son vol et à reployer ses ailes? Mme de Staël ne le croit pas, et elle entreprend l'apologie de la littérature se vouant à exprimer les hautes spéculations de la pensée, se faisant propagatrice d idées et organe social. En toutes choses, elle revendique l'indépendance et voudrait établir la suprématie de l'esprit. Le règne de la force lui est odieux; elle hait l'obéissance passive, celle du soldat et du moine. Dans son livre, il n'est question nulle part de discipline et de règle; il est partout question d'essor illimité de la pensée et de libre examen; entre ceux qui obéissent ou qui croient et ceux qui veulent savoir, elle n'hésite pas à prendre parti.
Le progrès des sciences, dont elle a été témoin, l'exalte et l'enivre : les sciences, dit-elle, sont aujourd'hui « nos véritables richesses » . Elle estime que dans l'ordre naturel la vérité absolue se laissera saisir, et elle ne juge pas impossible d'appliquer à la science de la politique et du bonheur humain les méthodes des sciences exactes.
La raison éclairée par la science n est pas d'ailleurs son
seul dieu; elle croit à la nécessité pour un peuple de sentir autant que de savoir; de sentir fortement ce qui est grand, beau, juste et généreux. L'idée de séparer la justice de la politique et de tout sacrifiera la raison d'Etat lui apparaît non seulement révoltante, mais profondément erronée; c est le sophisme sauvage au nom duquel les partis de violence ont immolé des milliers d'innocents, et elle trouve pour en faire justice des accents remarquables : '> Quand vous dévouez des innocents à ce que vous croyez l'avantage de la nation, c'est la nation que vous perdez. D'action en réaction, de vengeance en vengeance, les victimes qu'on avait immolées sous le prétexte du bien général renaissent de leurs cendres, se relèvent de leur exil, et tel qui restait obscur si l'on fût demeuré juste envers lui, reçoit un nom, une puissance, par les persécutions mêmes de ses ennemis. »
Il semble en somme à Mme de Staël qu'une morale enthousiaste, une passion de justice et de vertu doit être la flamme vitale des sociétés. Où place-t-elle le fondement de cette morale? En réalité, elle ne le met nulle part. Elle croit à la morale instinctive, naturelle, spontanée, qui est à soi-même sa source et sa cause. Pour développer ce germe inné, elle fait appel à l'éducation, aux habitudes d'enfance et très subsidiairement à l'idée religieuse, prise dans son sens le plus vague ; elle rappelle ce mot de Sénèque : « Dans le cœur de l'homme vertueux, je ne sais quel dieu, mais il existe un dieu. " Il lui paraît surtout que le progrès des lumières et celui de la sensibilité doivent se poursuivre concurremment, s'aider l'un par l'autre, et qu'ils suffiront à pousser l'humanité en avant. Fidèle au dogme essentiel de la Révolution, elle croit à la perfectibilité de l'espèce humaine, à son ascension indéfinie par le seul effort de la raison et du sentiment (1).
Cet idéal, on le connaissait; c'était celui dont la France s'était frénétiquement éprise au début de la Révolution. La France alors avait fait un rêve impossible de félicité dans
(1) Cf. GiUTiKu, Napoléon et Mme de Staël, p. 5i-58.
la vertu; elle s'était réveillée dans le sang[ et dans Tordure. Désabusée par d'effroyables expériences, elle n'écoutait plus ceux qui osaient lui parler de Tidéal déchu et elle attendait d'autres voix. Le livre de Mme de Staël fut plus lu qu'approuvé. A la même époque, dans un entresol de la rue de Lille, Chateaubriand remaniait sur épreuves le Génie du Christianisme. Opportuniste supérieur, il fera concorder l'apparition de son livre avec la restauration officielle du culte et le lancera trois jours avant l'entrée de Bonaparte à Notre-Dame, en avril 1802; selon sa propre expression, il embouchera la trompette à la porte du temple, fera retentir au loin le mag^ique instrument, et l'air apaisé s'emplira de ces vastes sonorités.
Au printemps de 1800, Bonaparte laissait simplement les croyances, les mœurs, les habitudes, comprimées par le dogmatisme révolutionnaire, reprendre peu à peu leur niveau. Il tolérait le conflit de doctrines qui cherchaient moins à le renverser qu'à se le disputer. Il ne se mêlait point de ce combat d'idées, sauf à limiter de temps en temps le mouvement de réaction. Le Consulat restait g^ouvernement de g^auche, mais de g[auche ouverte, généreuse, largement accueillante.
Les Tuileries recevaient les visiteurs les plus divers. Le matin, des émigrés rentrés et des solliciteuses jadis haut titrées se faisaient introduire presque furtivement chez Joséphine, en s'autorisant auprès d'elle d'anciennes et un peu vagues relations. Tandis qu'au rez-de-chaussée du palais Joséphine les accueillait avec grâce, apostillait d'un mot leurs demandes en radiation, écrivait en leur faveur aux ministres, s'employait pour eux diligemment, gentiment, et se sentait ravie d'obliger des personnes qui lui restaient socialement supérieures, Bonaparte, dans son salon du premier étage, rece-
vait d'anciens Montagnards, des Girondins, des thermidoriens, des friictidoriseurs et des fructidorisés, des libéraux, des Constituants. Il semblait que toutes les phases de la Révolution revinssent défiler sous ses yeux et s'accorder sous sa loi.
Aux révolutionnaires, il recommandait la tolérance et la largeur d'esprit; aux hommes de l'autre bord, aux modérés teintés de royalisme, trop pressés de voir s'accentuer les mesures réparatrices, il demandait du temps et conseillait la patience. A Mathieu Dumas, il disait : « Si je donnais trop d'élan, trop d'influence à vos constitutionnels de 1791, à ceux que vous appelez exclusivement le parti des gens de hien^ je ne tarderais pas à produire une réaction embarrassante. J'ai bientôt appris, en m'asseyant ici, qu'il faut bien se garder de vouloir tout le bien qu'on pourrait faire; l'opinion me dépasserait; le cheval amaigri bondirait bientôt dans la bonne pâture et deviendrait indomptable (1). « Suivant qu'il vovait les uns ou les autres, son habileté était de se donner l'air d'être au fond de leur avis; il se disait seulement obligé à tenir compte des circonstances et des possibilités.
A jours fixes, de midi à deux heures, il recevait les tribuns qui se présentaient individuellement, les membres du Corps législatif, les sénateurs et les généraux. Aux tribuns, il disait volontiers : « On croit que je veux du pouvoir; j'en ai trop de pouvoir, je n'en veux pas de pouvoir (2). » Parfois, retenant un tribun, restant à causer près d'une fenêtre, lui " le genou sur un pliant » et l'autre appuyant le coude « sur la tablette de 1 embrasure » , il tâchait de le raisonner (3) . Le Sénat restait l'objet de grands égards ; ses membres pouvaient encore se croire et s'intituler entre eux a la première autorité de la République (4) » .
(1) Mathieu Dumas, Souvenirs, III, p. 174-75.
(2) Raillfii , ouvra^;c citr, p. 550.
(3) Ibid.
(4) Pnpici,< inédits ilo Lkmercikr, qui fut, en 1 été do 1800, président du Sénat.
L'Institut était toujours traité en puissance de TÉtat. Bonaparte aimait réellement les savants et les g^rands mathématiciens qui en faisaient partie. Avec les idéologues, avec les métaphysiciens qui, après Tavoir traité en Benjamin de l'Institut et de la philosophie, s'inquiétaient de ne plus l'avoir tout à eux, il avait soin de ne pas rompre. C'est parmi ces hommes que l'acte de Brumaire avait trouvé ses plus hauts interprètes ; ils l'avaient présenté comme l'avènement de la république véritable, fondée sur les principes et délivrée d'un empirisme grossier; comme la revanche de 89 sur 93. A la révolution brutalement accomplie dans l'Orangerie de Saint-Cloud, ils avaient donné un idéal; vis-à-vis du parti philosophe, il importait encore de se couvrir de leur autorité. Bonaparte gardait donc contact étroit avec les membres de l'Institut, pris individuellement ou en corps, et n'admettait pas qu'il fût touché prématurément à leur monopole de penseurs officiels.
L'Institut renouvelait son bureau tous les trois mois, par roulement entre les différentes classes. Pour le troisième trimestre de Tan VIII, la présidence revenait à la classe des sciences, dont Bonaparte faisait partie dans la Section de mécanique. L'Institut l'élut pour président. Il prit au sérieux cette fonction, et l'on sut que le 15 germinal il présiderait la séance publique que l'Institut tenait une fois par trimestre, toutes classes réunies. En attendant, il présidait les séances privées, s'intéressait aux travaux en cours, faisait des propositions (1). Parmi ses confrères, Laplace, Monge, Berthollet restaient ses amis personnels et ses préférés. Le soir, pour se délasser de l'absorbant travail du jour, il discutait avec eux des problèmes scientifiques. Contre ces représentants de l'orthodoxie rationaliste, il se donnait aussi beaucoup de peine pour défendre sa politique d'appel à tous les partis et « le système de fusion (2) » . Cabanis était toujours écouté avec une particulière déférence.
(1) Mémoires de Muniei- Descloi,eanx (Iléal), p. 16.
(2) Eclaircissement de CambacÉrès.
Gomme Bonaparte ne voulait pas encore se faire une cour et ne disposait point d'ailleurs des éléments nécessaires, les réceptions du soir aux Tuileries demeuraient restreintes. A défaut d'étiquette et de cérémonial, on y avait introduit un certain décorum ; le conseiller d'État Benezech y veillait, ayant été chargée de réguler le service intérieur du palais. On n'était reçu que sur invitation écrite ou verbale, et pour accuser en tout le caractère transactionnel du régime, on conservait aux hommes la qualification de citoyen et on appelait les femmes : madame.
Au reste, rien de fastueux; à l'entrée des appartements, un huissier en noir et deux ou trois valets semblaient comme perdus dans les vastes vestibules; les salles médiocrement éclairées, les lustres incomplètement g^arnis de leurs bougies, attestaient une stricte économie. La vie de ces réceptions se concentrait dans le salon jaune où Joséphine tenait cercle de dames, et où, allant et venant, Bonaparte causait. En fait de femmes, on trouvait là des éléments encore douteux, des femmes mitoyennes entre les divers mondes; en hommes, l'élite politique, guerrière, scientifique; des ménages de fonctionnaires ; d'anciens habitués de l'hôtel de la rue Chantereine ; quelques hommes du vrai monde, sans leurs femmes; les dames de la famille s'occupant auprès de Joséphine à des ouvrages de femme ; des côtés d'intérieur bourgeois et par certains côtés un milieu artiste. Des comédiens et des chanteurs, des virtuoses de la rampe, Laïs, Garât, étaient reçus sur un pied d'égalité. Hortense éprise d'art se servait d'eux pour organiser des comédies de salon et de jolis concerts. Mole, l'acteur de la Comédie-Française, qui excellait dans les rôles d'homme du monde, était particulièrement recherché (1). On disait que les jeunes gens admis au château s'étudiaient à copier son ton, ses gestes, sa tenue, ce qui arrivait à leur donner un air d'acteur trop bien mis et une élégance postiche.
(1) Correspondance des agents de Conde\ 6 juin 1800. Archives do Chantilly, série Z.
Chaque décadi, Bonaparte allait passera la Malmaison la journée et la soirée. Là, en dehors des réceptions priées, les officiers de la maison militaire et les deux familles Beauharnais et Bonaparte faisaient le fonds de la société. Dans ce milieu étroit, où l'on vivait tassé, les heurts de caractère s'accusaient et les affinités se recherchaient.
Joséphine apparaissait comme étourdie des intrigfues qui s'agitaient autour d'elle et n'arrivait pas — c'est elle-même qui le disait — à se reconnaître dans ce chaos (1). Hortense, charmante, avec l'affinement de l'ancienne France, était traitée très affectueusement par son beau-père, qui l'appelait <t sa petite Ghouanne (2)». Eugène, cambrant sa fine taille d'officier aux guides, servait correctement, loyalement. Les Corses déjà encombrants, pourvus et insatiables, effrénés, prenaient 1 air châtelain et seigneurial. Lucien arrivant du ministère ou de sa terre de Plessis-Chamant, affairé, indépendant, fastueux, supportait mal les taquineries de son frère. Joseph, conseiller d'État et possesseur du domaine princier de Morfontaine, infatué de son aînesse, ne renonçait pas à revendiquer, en face de son frère chef d'Etat, ses droits de chef de famille. Tous deux détestaient Joséphine, qui représentait l'influence rivale. Caroline, mariée tout récemment à Murât, choyait au contraire Joséphine, pour l'avancement du ménage. Élisa, plus rare, faisait un peu bande à part, et Jérôme, collégien viveur, pommadé, musqué, friand de luxe et frôleur de jupes, trouvait le Consul indulgent à ses frasques. Dans le ménage Leclerc, le mari, bel officier blond, s'avantageait de ses services en Brumaire, et Pauline, dans tout l'épanouissement de sa beauté païenne, bornait son ambition à égaler de son luxe les femmes de la finance, qui passaient alors pour le type de l'élégance parisienne.
Bonaparte, curieux et inquisiteur, s'intéressait aux affaires des ménages, aux brouilles, aux intrigues. Il connaissait les
(i) Propos rappela dans une lettre adressée à Jos«'phinc et attribuée à l'agent Dossonville, 1" frimaire an XI. Archives nationales, F7, 6318. (2) Mémoires de Dufort de Cheverny, H, p- VSO.
siens et ne s'illusionnait pas sur le dévouement de ses frères Néanmoins, comme il était Corse, comme ils étaient de son sang, il leur donnait des occasions de se produire, de se faire valoir, et tâchait de leur découvrir ou de leur faire des qualités hautes.
Joséphine restait son affection fondamentale, son habitude. 11 lui revenait toujours après des passades sans importance et des voluptés brusques. Lui si économe et rangé, qui ne dépenserait jamais plus de quinze cents francs par an pour son habillement (1), passait à sa femme un train de folle dépense, la manie d'acheter partout et toujours, le goût des confidents subalternes, parce qu'il la trouvait continuellement attentive à lui complaire; elle servait ses goûts, respectait son travail; elle lui ménageait une vie d'intérieur douce et moelleuse comme le toucher de ses doigts fins. Par ses soins, par son goût d'arrangement, elle lui ferait éprouver dans le domaine restauré et transformé l'impression du chez soi, cette impression que ne lui donnaient pas les mornes Tuileries.
A la Malmaison, il trouverait un chez soi luxueux et joli, ni trop grand ni trop petit, où ses yeux de Latin aimeraient à se reposer sur le décor néo-classique, sur les meubles d'art, sur les luisants acajous aux incrustations d'or ou de pierres rares, sur le poli des marbres, sur la puissance des bronzes et la fine polychromie des murailles. Autour de la maison, c'est déjà, en ce printemps de 1800, l'éveil de la nature, gazons tendres, lilas en tleurs, arbres saupoudrés de vert par germinal naissant, et par delà les pelouses, par delà les allées tournantes, comme pour continuer le beau parc, le verdoiement des coteaux.
Pour Bonaparte, la Malmaison est lieu de repos moral et de distraction physique; c'est le contact avec le grand air, avec la nature, avec l'espace. Là, il pouvait se délivrer des contraintes de la grandeur, se montrer tout à son aise jeune, joueur, taquin, fougueux; malgré son physique chclif. donner
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