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Italiens, Par mesure de précaution ou de déférence, la garde fut aussitôt mandée. Les soldats venaient de se ranger à l'entrée du théâtre, lorsqu'un particulier en redingote grise survint et demanda la raison de cet appareil. On lui dit que le premier Consul est attendu : a Voilà bien du bruit pour peu de chose! » répond-il. Quelques personnes aussitôt s'indignent, trouvent le propos irrévérencieux et demandent qu'on arrête l'impertinent, puis s'arrêtent confondues de leur méprise en s'apercevant que l'auteur de la remarque n'est autre que Bonaparte lui-même, venu à pied, sans escorte, en simple bourgeois de Paris (1). il assista tranquillement au spectacle, dont faisait partie r Eîilèvement des Sabùies, pièce inspirée par l'exposition récente du tableau de David; un couplet y chantait les louanges du vainqueur de l'Italie et de l'Egypte. x\près la représentation, il fit savoir qu'on lui serait agréable en supprimant le couplet (2). Le lendemain, son arrivée impromptue au théâtre faisait la conversation de Paris, et chacun d'applaudir à ce gouvernant qui n'avait pas peur et qui communiquait aux autres sa confiance brave.

Les journaux consulaires donnèrent avec ensemble contre les propagateurs de nouvelles alarmes, contre la crédulité qui accueillaitleurs dires. Le thème des journaux était à ce propos d'opposer victorieusement le pouvoir consulaire â ses prédécesseurs et de faire ressortir la différence des temps. Sous le Directoire, pour justifier des mesures d'iniquité, le gouvernement annonçait périodiquement et au besoin inventait des complots, auxquels le public refusait d'ajouter foi. Maintenant, c'est l'inverse; c'est Paris qui refuse de croire â son bonheur, à la sécurité retrouvée, et qui se forge des périls imaginaires; c'est le gouvernement, conscient de sa force, qui dédaigne ces billevesées et n'admet pas qu'il puisse y avoir complot.

Il n'en restait pas moins que les Jacobins avaient bougé et que Paris, ouvert encore à divers moyens d'agitation, s'était troublé. Pour Bonaparte, c'était l'occasion trouvée de sévir,

(1) Journal de Paris, 17 {j^CDiiinal. — Cf. Kcmederkr, YI, p. 405. (2; Co,r., VI, '1-706.

de procéder dans les bas-fonds de la ville à une opération de curage, de soumettre en même temps tout Paris à une discipline plus sévère.

D'urgence, les Consuls arrêtèrent les mesures suivantes : suppression du Journal des Hommes libres et de deux autres ; suppression de la liberté d'affichage; interdiction de crier dans les rues aucun journal ou pamphlet sans permis de la police; défense aux entrepreneurs de spectacles de mettre ou de remettre à la scène aucune pièce qui n'aurait pas été préalablement soumise au visa du ministère de l'intérieur; étude des moyens propres à renvoyer de France les émigrés rentrés dans le département de la Seine sans s'être mis en instance régulière de radiation (1). Enfin, par avis expédié des Tuileries, Fouché était invité à dresser une liste d'une cinquantaine d'individus « accoutumés à vivre de mouvements révolutionnaires (2) » , agitateurs de métier, dont la main depuis dix ans se retrouvait dans tous les bouleversements. On ne parlait encore que d'éloigner de Paris ces individus; en réalité, ils semblaient bien destinés à la déportation, à l'internement en lieu sur et lointain. Pour la première fois, Bonaparte se préparait à écraser le jacobinisme rebelle.

Fouché accourut aux Tuileries. Il trouva le Consul au milieu de ministres et de conseillers d'État, qui s'entretenaient avec vivacité des mesures convenues. Qu'on frappât les émigrés, Fouché n'y voyait aucun inconvénient, à condition que la chose se fît avec discernement; quant à toucher aux Jacobins, à cette réserve de l'armée révolutionnaire, d jugeait la mesure impolitique et funeste; il prit audacieusement la défense de ces hommes et se porta leur garant : " Général, je vous réponds d'eux (3), » Bonaparte était très monté et Fouché eut à essuyer une bordée de paroles furibondes contre les septembriseurs; tous les assistants faisaient violemment chorus. Fouché cria plus fort qu'eux, « avec des

(1) Corr., VI, 4706 et 4707.

(2) Ihid., 4707.

(3) Rœderer, III, p. ;5()9.

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f. .. et des b... » qui scandalisaient Rœderer. Il eut une altercation avec Lucien. Le plus étonnant fut que, devant la révolte de l'étonnant personnage, devant les arg^uments très adroits qu'il produisit en termes grossiers, Bonaparte se sentit ébranlé dans ses résolutions; il en était encore à voir dans Fouché le ministre indispensable, quoique suspect : une mvstérieuse et louche puissance qui disposait d'une espèce de sortilège pour tenir assoupi le monstre révolutionnaire.

Fouché l'entreprenait en même temps par les rapports de police. Ces comptes rendus quotidiens étaient rédigés au ministère d'après les renseignements fournis par les agents en contact direct avec la population. Avant d'envoyer le rapport au Consul, Fouché le revoyait très soigneusement et au besoin en faisait modifier par Desmarest la teneur et l'esprit. Dans l'occurrence présente, ces retouches se multiplient ; leur but est évident; c'est de déguiser autant que possible le péril de gauche et de grossir le péril de droite; c'est de présenter les Jacobins comme des patriotes ardents, coupables seulement d'un républicanisme par trop ombrageux; c'est de détourner la colère du Consul contre les réactionnaires et de montrer en eux les seuls adversaires véritablement dangereux.

A cet égard, la comparaison des rapports en minute, raturés et surchargés, avec les copies expédiées au Consul, est significative. Par exemple, le 14 germinal, le texte primitif porte : « Les anarchistes forment des réunions et conspirent avec ardeur contre le gouvernement ; ils veulent le détruire pour établir à sa place celui de 1793. " Desmarest a biffé ces mots et les a remplacés par ceux-ci : « Les républicains sont inquiets. Les anarchistes sont travaillés par des intrigants qui jettent au milieu d'eux des terreurs, des bruits et des pressentiments sinistres. Les royalistes poursuivent toujours leurs plans, liés aux soulèvements de l'intérieur, aux secours et aux victoires de l'étranger. Les indifférents se tiennent plus resserrés que jamais. » Le 16, voici le passage biffé : « Des

anarchistes excités et soldés par l'ennemi perpétuel du repos de la France, avaient effectivement formé un complot contre le gouvernement. La surveillance de la police avait empêché qu'il ne pût être mis à exécution... » Passage substitué : » Des hommes avides de troubles et de divisions ont essayé de remuer les partis... On a particulièrement cherché à exaspérer une classe d'hommes signalés dans les troubles précédents, afin d'appesantir sur eux le pouvoir du gouvernement, servir quelque haine privée et détourner l'attention et les moyens du gouvernement de dessus les vrais conspirateurs royaux et étrangers... (1). »

Finalement, la main de Bonaparte levée pour frapper les Jacobins s'arrêta encore une fois. Par ménagement pour l'opinion républicaine, il épargna ses pires représentants, quitte à les ressaisir plus tard. Toute idée de mesure arbitraire et collective, de déportation en masse, fut éloignée. Même, l'interdit jeté sur les journaux révolutionnaires fut levé; au bout de trois jours, le Journal des Hommes libres reparut, ayant victorieusement traversé l'épreuve.

Paris d'ailleurs se remettait de ses alarmes. L'agitation n'avait fait qu'effleurer les masses profondes. Dans les faubourgs, il y avait eu un peu d'émotion, nul mouvement. Les anciens meneurs, qui cherchaient encore à travailler l'ouvrier, s'étonnaient de le trouver si calme, si froid, détaché de la politique et n'aspirant qu'au travail. Les faubourgs se déclaraient eux-mêmes inébranlables; dans leur langage imagé d'enfants de Paris, les ouvriers disaient qu ils ne bougeraient pas plus « que la Bastille avant sa démolition (2) " . Si quelque chose vivait encore dans leurs âmes lassées et pouvait les remuer, c'était la fibre patriotique, la fierté d'appartenir à la grande nation. Gomme tous les Français, ils aspirent à la paix, mais sentent la nécessité de la conquérir sur un ennemi qui s'acharne à la refuser; pour cette tache, ils

(Ij Archives nationales, F7, 3701.

(2) Rapport du 10 prairial. Aulard, I, p, 375.

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comptent sur Bonaparte et au besoin donneront le coup d épaule. Gomme les proclamations du Consul sonnent l'appel aux frontières, comme les casernes des faubourgs s'emplissent d'un tumulte de mise en route, beaucoup déjeunes ouvriers demandent à s'enrôler dans les troupes en partance (i).

(l) Rapport de police du 27 ventôse. Au lard, I, p. 217.

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