‹ L'avènement de Bonaparte (volume 2)Chapitre 27 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

le branle à une bande enivrée de jeunesse et de printemps, mener en casse-cou des attelag^es, organiser sur les pelouses des parties de barres, des jeux batailleurs qui lui rappelaient sa fruste enfance corse, dans les bois et les monts. Ainsi se dépensait le trop plein d'âpre sève qui bouillonnait en lui, et chacun s'étonnait devant cet extraordinaire sauvageon, greffé sur la tige révolutionnaire épuisée.

A Paris, il se montrait peu dans les endroits publics et les promenades. Parfois, sur le boulevard, à l'heure élégante, parmi l'encombrement des équipages, la voiture consulaire passait rapidement, signalée par le Mamelouk de service qui galopait en tête. Le Consul se montrait parfois à l'Opéra. Il visitait encore des particuliers. Accompagné de Talleyrand, il alla voir Mme Helvétius près de s'éteindre, dans la petite maison d'Auteuil. On le vit chez Lucien à des réunions officielles ou intimes.

C'est là qu'il rencontra pour la première fois et remarqua Mme Récamier. Elle était assise au coin de la cheminée; lui tenait par la main la dernière fille de Lucien, âgée de quatre ans, et, comme il causait vivement avec plusieurs personnes sans lâcher la petite main, l'enfant un peu serrée se mit à pleurer : « Pauvre petite, dit-il, je t'avais oubliée (1). » Après le dîner, on fit de la musique. Bonaparte était assis seul à côté du piano; après avoir entendu Garât avec plaisir, d'autres chanteurs avec ennui, il se mit, impérieux et familier, à taper sur le piano en criant : » Garât, Garât! » et réclama son chanteur favori. Il allait parfois chez ses aides de camp a des réunions données pour événements de famille, en appartement bourgeois. Là, mis en contact avec des personnes de condition moyenne, il savait plaire, intéresser, étonner surtout et subjuguer.

Il soignait encore plus sa popularité auprès des petites gens, des gens de boutique et d'humble négoce, qui avaient toujours exercé une action sensible sur les mouvements de Paris.

(1) Souvenirs et correxpondcDice tires des papiers de Mme Récamier, par Mme Lenormant, I, p. 36-37.

Assez souvent, à cheval et presque seul, il parcourait la ville, où sa redingote grise commençait à devenir objet familier: çà et là, il s'arrêtait et questionnait les gens. Le soir, il demandait parfois à Bourrienne de Taccompagner pour faire incognito un tour à pied dans les quartiers voisins des Tuileries. G était alors chose comique que de le voir se déguiser tant bien que mal en aimable du jour, enrouler gauchement autour de son cou et faire bouffer par devant les plis d'une grosse cravate à la mode. Ainsi affublé, méconnaissable, il courait les boutiques de la rue Honoré, sans pousser ses promenades plus loin que la rue de TArbre-Sec. Sous prétexte d'emplettes, il entrait en conversation avec les marchands et arrivait à les interroger sur ce qu ils pensaient de » ce farceur de Bonaparte 1) •' . Il ne fut jamais si content qu'un jour où s'étant hasardé dans une boutique à médire du premier Consul, la marchande le mit honteusement à la porte (2; .

Une fois par décade, réguHèrement. ponctuellement, il se montrait à I armée et au peuple. Dès les premiers jours de ventôse, l'ordre de la garnison avait porté : « Par ordre du premier Consul, il y aura, les quintidis de chaque décade, grande parade de toute la garnison dans la cour (\qs Tuileries '3y . » Avant midi, dans la cour et au Carrousel, c'était la formation des troupes en bataille, face au château : la garde des Consuls en grande tenue; derrière la garde, d'autres lignes d'infanterie, d'artillerie et de cavalerie; plus loin, sur la place, au pied des bâtiments biscornus, parmi l'encombrement des échoppes, le fourmillement de la foule.

(1) Mémoires de BoinniKNNF. VI. p. 37.

(2) Ibid.

(3) Pub/iciste du 10 ventôse.

A midi précis, heure militaire, Bonaparte monte à cheval; les tambours battent aux champs, des sonneries éclatent sur le front des escadrons, les lignes se rectifient, un frémissement parcourt les rangs. Bonaparte portait la petite tenue consulaire : Thabit bleu boutonné jusqu'en haut, avec étroit collet et mince broderie d'or; la culotte blanche et les demibottes; avec cela, la redingote grise et le chapeau à cornes })lacé.en bataille ou un peu de biais, à la Frédéric II. En tête de ses officiers et des généraux présents à Paris, on le voyait passer devant les rangs, commander lui-même des formations et des exercices. Dans le milieu de la cour, autour des arbres de la Liberté, autour des deux peupliers dont le feuillage montait maintenant en mince jet de verdure, les compagnies exécutaient des changements de front et des voltes, manœuvraient et pirouettaient (1). Parfois, s'approchant d\me compagnie, le Consul faisait ouvrir les rangs et inspectait les liommes un à un, avec une minutie sévère.

Finalement, il se plaçait face au château, près de l'endroit où sélève aujourd'hui l'arc de triomphe à colonnes roses, et en avant de l'état-major piaffant et caracolant, l'étroite silhouette grise se campait, sous la barre du petit chapeau, i'^t voici le défilé ; voici les tambours et les fifres ; le tambourmajor de la garde, rehaussé par un immense panache, figure populaire à Paris et dont les journaux parlent; le chef de musique marchant de côté en avant de sa bande et de se> bras étendus marquant la cadence; les musiciens jouant une marche guerrière, les cuivres ronflants, les instruments contournés et bizarres; un espace, puis les rangs d'infanterie, l'aliynement des habits bleus à épaulettes rouges et à buffleleries jaunes, l'alignement des bonnets à poil et des plumets ])ourprés, les jambes guêtrées marchant du même pas, les bataillons défilant en rangs serrés, les grands carrés mouvants, le hérissement des baïonnettes au-dessus desquelles palpitent les larges drapeaux et guidons aux trois cou-.

(1) Les deux arbres de la Liberté tigurent sur l'estampe dessinée par Desrais ^ la première en date de celles qui représentenl la parade du quintidi.

leurs. Par derrière, les escadrons divers se rapprochent, accélèrent l'allure, défilent au g^rand trot, jusqu'à ce que l'artillerie passe en tonnerre, dans un fracas de fers secoués et de rebondissants caissons.

Tassée sur la place, serrée contre les grilles, la foule contemplait ce spectacle avec des yeux de curiosité et d'extase. Des filous en grand nombre profitaient de la presse pour fouiller dans les bourses. Des agents secrets de la police, des gens à mine de fouine furetaient çà et là, se coulaient dans les groupes, happaient des bouts de conversation. Leurs rapports nous font connaître quel sentiment dominait dans la foule; d'autres renseignent sur les propos qui s'échangeaient entre officiers, entre soldats. La gravure a popularisé la parade du quintidi dans les moindres détails de son aspect ; les documents intimes de Tépoque font parler ce tableau.

Ce général qui commande la revue sous les ordres du premier Consul et lui présente les troupes, c'est Lefebvre, chef de la IT*" division militaire. Celui-là n'entend rien à la politique et ne connaît que la consigne ; au reste, patriote convaincu, chaud républicain, iljuge que le premier devoir civique est de sabrer les Autrichiens, les Russes et « autres incroyables de cette espèce (1) ». Les jeunes officiers qui entourent le Consul, ceux qui commandent la garde, ne rêvent que prouesses, aventures de guerre, avancement, honneurs; en attendant, ils prennent du galon et du panache; ils se dorent ou s'argentent sur toutes les coutures. Parmi les généraux d'un renom plus ancien, parmi les grands bicornes, plusieurs jalousent Bonaparte. Le raisonnement de ces hommes bien découplés, taillés en force, est de se dire : pourquoi lui, pourquoi ce chétif, ce rabougri? Pourquoi lui et pas moi? La veille, dans des sociétés particulières, dans réchauffement des dîners, ils ont pris des attitudes de Hrutus. A la parade, ils se tiennent fixes, immobiles, et se remettent à l'alignement.

Le soldat reste en général féru de Bonaparte. Pour la

(1) Lefebvre à Ernouf, 2IÎ pluviôse an VII Arcliires Bord.

troupe, c'est Thomme qui en sait plus long que tous les autres et avec lequel on irait au bout du monde. Les soldats néanmoins et surtout les anciens, ceux qui ont fait les premières campag^nes de la Révolution, restent ou se croient républicains farouches. Il serait dang^ereux pour le Consul de heurter trop tôt leur formalisme ègalitaire ; certains Taccusent déjà de faire le roi (1). Pour manier ces rudes hommes, il lui faut une solidité de poigne peu commune et d'extrêmes délicatesses de toucher.

Avec quel art il sait les prendre! Il les fascine d'un regard et les exalte d'un mot. Avec eux, il est impérieux mais simple, familier, accessible. A la parade, tout militaire qui se juge en droit de se plaindre peut parler directement au.Consul et lui raconter son affaire. Après la parade, il reçoit tous les officiers sans distinction de grade. Des soldats lui écrivent directement; il répond toujours.

Un sergent de grenadiers à la 32® demi-brigade, Léon Aune, lui a écrit de Toulon pour se rappeler à son « dieu tutélaire (2) ') ; ce brave énumère en même temps les exploits surprenants par lesquels il s'est montré « comme un républicain (3) » , cinq actions d'éclat, cinq blessures. Bonaparte répond : « Au brave Léon. J ai reçu votre lettre, moii brave camarade. Vous n'aviez pas besoin de me parler de vos actions. Vous êtes le plus brave grenadier de l'armée après la mort du brave Benezette. Vous avez un des cent sabres sur ceux que je distribue à l'armée. Tous les soldats étaient d'accord que vous étiez le modèle du régiment. Je désire beaucoup de vous voir; le ministre de la guerre vous en envoie l'ordre. Je vous aime comme mon fils. Bonaparte (4).» Un brevet de sous-lieutenant dans la garde accompagnait l'envoi de cette lettre.

(1) Notes de police du 24 ventôse : « On a entendu des militaires de garde se dire entre eux, sur le cri ^u.v armes au passage des Consuls : Aux amies, voila le Roi qtii va passer. « Archives nationales, F7, 3701.

(2) Lettre insérée dans la Correspowlance, VI, 4529.

(3) Ibid.

(4) ïhid.

Malg^ré ces merveilleuses précautions, les soldats républicains froncent un jour le sourcil, à la parade, et regardent de travers certains nouveaux venus. En faisant son appel de volontaires, Bonaparte avait décidé que divers avantagées seraient assurés à ceux d'entre eux qui se monteraient et s'équiperaient à leurs frais. C'était une première invite aux privilég^iés de la naissance et de la fortune. A Paris, quelques jeunes gens de famille, quelques fils de nobles s'enrôlèrent, malgré l'improbation de leur entourage. Obéissant à leur sang gaulois, à la gaillardise de leurs vingt ans, ils consentaient à devenir hussards de Bonaparte pour sortir d'un état de suspicion et de langueur. Afin de mieux les attirer, Bonaparte avait prescrit de leur composer un habillement «très beau» (1), tirant l'œil, car il savait que la séduction de l'uniforme est pour quelque chose dans la vocation militaire. Quand les volontaires parisiens lui furent présentés à la parade, leur vue suscita parmi les autres troupes une grosse jalousie. Pour les faire plus flambants, on n'avait rien imaginé de mieux que de leur donner, avec la pelisse en sautoir, avec le gilet et la culotte bleu de ciel, un dolman jaune canari. Contre les hussards jaunes, contre les serins^ ce sera désormais un feu roulant de sarcasmes, auxquels les volontaires ne se priveront pas de riposter hardiment.

Il existe d'ailleurs dans tous les régiments un esprit de corps endiablé; entre eux, c'est une fureur d'émulation. Pour se surpasser en courage, on n'attend pas qu'on soit sur le champ de bataille; pour un mot mal sonnant, pour un regard, pour rien, on se provoque et l'on s'en va dégainer au bois de Boulogne.

Les duels entre officiers sont presque journaliers, les rixes de soldats très fréquentes. Voici qui est plus fort : en plein jour, un duel entre deux régiments. A propos d'histoires de femmes, le 1:2^ hussards et le 15® chasseurs se déclarent la guerre, et l'on décide de vider la querelle au lieu ordi-

(1) Con., VI, 46U.

naire des rencontres, par le moyen de champions respectifs : a La plupart des soldats composant ces deux régiments se sont portés au bois de Boulog^ne; quatre hommes de chaque corps combattaient les uns contre les autres, tandis que la masse g^arnissait les avenues pour empêcher de séparer les combattants. On peut juger de Teffroi que cette scène occasionna aux femmes qui se promenaient. Le ministre de la police se trouvait alors au bois avec son épouse, mais vêtu en bourgeois, sans aucun signe pour se faire reconnaître, il a été obligé de renoncer à Tespoir de faire entendre la raison ou parler lautorité au milieu de ce tumulte (1).» Pour finir l'esclandre, il fallut l'arrivée des officiers supérieurs; on assurait qu'un mort et cinq blessés gisaient sur la place.

Hussards, chasseurs, dragons, grenadiers, fantassins, artilleurs s'accordaient à mépriser souverainement le bourgeois, le civil, le pehin, et au besoin à le molester. A ces batailleurs, il semble que le port de l'uniforme donne tous les droits, droit en tous lieux à la meilleure place, droit aux jouissances, droit aux femmes. En dehors du service, la subordination n'est pas leur fort. A la parade, les voici qui marchent comme un seul homme et s'évertuent à manœuvrer impeccablement. La veille au soir, ils en ont fait de belles. Malgré la retraite sonnée, des dragons et des chasseurs en bande ont roulé sur les boulevards, troublé la tranquillité, bousculé les passants, envahi tel café, saccagé le mobilier et rossé le patron (2) . Ils font tapage dans les lieux de plaisir et les théâtres. Au Palais-Royal, un grenadier de la garde fend la tête à quelqu un d'un coup de sabre. Le premier Consul envoya son propre chirurgien panser le blessé (3) .

Il avait fort à faire pour réprimer les intempérances du sabre, pour donner l'impression qu'on n'était plus en ces temps où les vainqueurs de Fructidor lâchaient sur Paris et la France la terreur militaire. Il lui fallait à la fois contenir et

(1) Gazette de France,'^'! ventôse. Cf. le rapport du iiu-nic jour, Aul.vrd^ I, p. 217.

(2) Voy. spécialement les rapports de police pour germinal.

(3) Rapport du 7 germinal, Aulard. I, p 2V0.

électriser l'armée, tâche complexe dont il se tirait par un continu prodigue d'habileté. La difficulté était de faire admettre aux soldats qu'il s'était servi d'eux précisément pour inaugurer une lég^alité civile, fortement réglementée, et que le 18 brumaire avait eu pour objet de clore militairement la série des coups d'État militaires.

Le soldat, s'il vivait assez mal avec le bourgeois, vivait au mieux avec l'ouvrier. Les bourgeois eux-mêmes aimaient le militaire en corps, sous les armes, à la parade, parce qu'il incarnait à leurs yeux la force et la splendeur de la nation. Paris s'éprenait des beaux régiments. Tous les dix jours, des gens du quartier et de tous les quartiers venaient griser leurs yeux de l'éclat des couleurs et du scintillement de l'acier, s'exalter au bruit de la musique militaire qui les prenait aux entrailles, se donner le frémissement patriotique et l'émotion sacrée. Les rapports signalaient l'attention passionnée, le contentement de la foule. On se plaignait seulement que l'emplacement trop resserré ne permit pas à tout le monde de distinguer les détails du spectacle (1) .

Bonaparte déplaça pour une fois et élargit le cadre. Dans la seconde moitié de ventôse, plusieurs demi-brigades rappelées de Normandie étaient de passage à Paris, où elles devaient se joindre à d'autres détachements pour former la r® division de l'armée de réserve. Ces troupes étaient arrivées misérables et gueuses; à Paris, on les rhabilla de pied en cap. Ainsi refaites, le Consul décida de les passer en revue au Champ de Mars, avec toute la garnison. Ce fut une véritable solennité militaire ; le peuple s'y porta en masse et y parut tout vibrant : « On n'avait annoncé qu'une revue, et cette revue s'est trouvée une fête (2). » Lorsque le canon des Invalides annonça l'approche du Consul par le pont de la Concorde, lorsqu'on le vit poindre « en grand uniforme rouge, au milieu de son étatmajor (3) » , quel empressement pour accourir sur son

(1) llapport de police, 17 ventôse. Aii.ard, 1, j). 19(>.

(2) Journal de Paris, 26 ventôse,

(3) Puhlicistc, n\C\i\c date.

chemin, pour l'acclamer! Joséphine passa en voiture pour se placer au balcon de l'Ecole militaire, et Tentliousiasme se refroidit à sa vue, car Joséphine, adorée de ceux qui l'approchaient et éprouvaient sa bonne grâce, n'avait pas encore conquis la multitude. Dans le peuple, on lui reprochait son passé, ses dépenses surtout, ses toileltes de reine, ses falbalas, ses bijoux, ses dentelles, et de gaspiller tant d'argent en chiffons quand la République était si pauvre (1).

La revue fut superbe; en aucun temps, Paris n'en avait vu d'aussi nombreuse et brillante. Sous un ciel lumineux, quoique un peu voilé, le Ghamp-de-Mars étincelait de baïonnettes. Au lieu des décors en toiles peintes et des vides allégories que plantait là le Directoire, on avait devant soi une réalité vivante, pleine, solide. Après avoir vu manœuvrer et défiler environ trente mille hommes, le peuple s'en revint avec une joie salubre, une gaieté de plein air. En ce jour, les observateurs de la foule parisienne, gazetiers et policiers, remarquent en elle quelque chose de confiant et de dégagé qui ne s'est pas vu depuis longtemps, un air de santé morale. Dans l'atmosphère allégée, il semble qu'un souffle tonique circule. Les cœurs et les fronts se redressent. Par l'action stimulante de l'autorité, tout apparaît relevé, grandi, renforcé : On croirait, sacreb/eu, disait un vieux soldat, cjue le canon tire plus fort aujourd liai que V année passée (2) .

YI

Parmi la masse des satisfaits, des groupes demeuraient hostiles. Les francs royalistes restaient en nombre dans toutes les classes; ils formaient la grande majorité de l'ancienne classe supérieure. Parmi les privilégiés d'autrefois et leurs

(1) Notes d'afjonts secrets, 27 ventôse. Archives nationales, F7, 3701,

(2) Journal de Paris, 26 ventôse.

adhérents, parmi les nobles restés ou rentrés, si quelques-uns déjà se ralliaient effrontément ou timidement, la plupart profitaient des premières licences accordées tout en exécrant la main qui les octroyait. Chez eux, le souvenir des horribles souffrances subies ne pouvait s'effacer si tôt; une honorable fidélité les rattachait au passé, et puis l'aspect des hommes et des choses en France choquait leur délicatesse. La vulg^arité révolutionnaire leur était odieuse; la force révolutionnaire leur était incompréhensible. Après l'effondrement de tout ce qui pour eux avait été la France, ils ne semblaient nullement s'apercevoir du puissant travail d'organisation en train de s'accomplir. Dans les intérieurs strictement royalistes, on détestait tout de la France nouvelle, y compris ses gloires, y compris son armée. L'uniforme était suspect en ces milieux et celui qui le portait mal vu. C'est ce que déplorait une royaliste exaltée, dans un accès de bon sens :

a II n'v a peut-être qu'en France où l'on se pique d affecter le mépris pour nos militaires. Si on les admet dans la société, le moins qui puisse leur arriver est de se voir toujours préférer le dernier royaliste qui s'y trouvera; la plus légère humiliation est d'être forcés de désavouer leur habit, de faire une espèce d'apologie de leur conduite. Il porte runifonne, dit le maître ou la maîtresse, mais c'est un honnête homme ; il pense comme nous. C'est de mode, de bon ton, d'afficher l'opinion royaliste et de dire fi des bleus... Qu'en peuvent conclure les militaires, sinon que, si nous étions les maîtres, nous manifesterions ce mépris autrement que par des airs et des paroles (1) ? »

Ces exclusifs de droite influençaient une partie de Topinion par le prestige de leur situation ancienne et de leurs manières. Des gens qui n'avaient pas les mêmes raisons qu'eux de regretter le passé adoptaient leur langage pour leur ressembler. Bonaparte avait toujours contre lui les préjugés sociaux et mondains. Ses vrais amis étaient dans les

^1) Correspondance l'ite'dite de Mme J)(injou arec d'Àrardv.

332 L'AVENEMENT DE KONAPARTE

ateliers et les mansardes ; ils n'étaient nullement dans les endroits de plaisir élég^ant : » L'esprit public est bon aux halles et marchés, disaient les rapports de police, détestable chez Garchy (1). » L'ancienne société parlait du « g^rand petit homme » , de « la clique " qui formait le monde des Tuileries et des » espèces que 1 on y rencontrait (2) » , exactement sur le ton que nous avons entendu employer depuis à l'ég^ard des pouvoirs les plus bassement démag^ogues. Les royalistes ardents déclaraient le premier Consul un sombre tyran, assassin de l'héroïque Frotté; les plus calmes l'admettaient par comparaison avec ses devanciers; une lettre saisie à la poste disait de lui : « On ne l'aime pas, mais on le préfère (3) . »

Les agfents royalistes ne renonçaient pas à leurs desseins, mais n'arrivaient point à s'accorder. Très secrètement, le conseil royal, composé de Glermont-Gallerande, Montesquiou et Royer-GoUard, s'était mis sur pied; il avait reçu par l'abbé de La Marre les instructions de Mitau, pris en dépôt les lettres de Louis XYIII pour Bonaparte et Lebrun, mais il avait frémi d'horreur en apprenant qu'on voulait lui adjoindre l'un des membres de l'agence anglaise. Plutôt que de se commettre avec des conspirateurs de cette sorte, Glermont-Gallerande, Montesquiou et Royer-Gollard se dessaisiraient des pouvoirs que le Roi leur avait conférés; ils le firent savoir à Mitau en termes respectueux, mais formels, et le premier acte de ce conseil fut de démissionner. On ne savait encore quel parti prendrait le Roi à propos de cette contrariété.

Parmi les membres de l'ag^ence, Hyde avait attiré par ses imprudences l'attention de la police; se sachant dénoncé, épié, il avait brusquement décampé de son domicile; caché quelque part dans Paris, il song^eait aux moyens de s'abriter momentanément à Londres et d'y retourner prendre le mot d'ordre. Goig^ny et les autres continuaient à se voir, à se réunir. La police flairait un groupement dangereux, mais

(1) Rapport d'agents secrets, 4 floréal^ F7, 3701.

(2) Correspondauce des agents de Co/jf/e, 6 juin 1800, archives de Chantillv, Z.

(3) Archive» nationalee, F7, 6244.

n'arrivait pas à mettre la main dessus. Elle l'entrevit d'abord dans l'une de ses ramifications, celle qui se prolong^eait hors de Paris pour se relier aux organismes insurrectionnels toujours subsistants dans l'Ouest.

Un volontaire de la police, nommé La Gornillière, signala les allures suspectes de deux inconnus que l'on voyait se promener tous les jours bras dessus bras dessous au Palais-Royal et fréquenter les restaurants et théâtres. Il sut se lier avec eux, et l'on fit partie d'aller ensemble au bal de l'Opéra. Là, le policier trouva moyen de soutirer à l'un de ses deux compagnons une partie de leur secret. On sut qu'ils servaient d intermédiaires entre les malintentionnés de Paris et deux agents ou commissaires anglo-royalistes postés à Rouen, c est-à-dire à proximité des restes de la chouannerie normande (I) .

La Gornillière s'insinua davantage dans la confiance des deux inséparables et fit si bien qu'ils l'adressèrent, comme homme utile, aux deux agents de Rouen. A Rouen, il se fit reconnaître de ceux-ci et releva leur signalement ; 1 un était d aspect franchement britannique. Gomme La Gornillière avait décidément de l'habileté et du liant, il plut à l'un et à l'autre, noua avec eux des relations de camaraderie et de plaisir (2) ; il se laufiki dans leur intimité et finalement se fit envoyer par eux en mission dans la basse Normandie, à 1 effet de vérifier les moyens dont on disposait encore. Naturellement, il communiquait à la police toutes ses découvertes. Ghacunc de ses lettres, il est vrai, se terminait par une demande d argent, et ce perpétuel quémandage, le côté louche du personnage, devaient mettre en garde contre l'absolue véracité de ses dires. Néanmoins, non seulement Dèsmarest et Fouché, mais Bonaparte lui-même, qui avait l'ins-

^r Lettres de La (Idrnillière, ventôse et {jonninal. Arehives nationales, F7. 62 V8 et 0692.

(2) Il écrivait le 2 {jorniinal : « Nous soupons demain soir avec nn émijjré de ce pays-ci et avec un ancien chef de Chouans noi inand ; ce sera une petite org;ie, car on se propose de boire comme des Ten>p!icrs; il est même question de catins. alin de eouxrii- notre petit banquet. »

tinct policier, s'intéressaient à la chose et s'en promettaient (juelque éclaircissement sur les menées royalistes (1).

A l'autre extrémité de l'opinion, les Jacobins dissidents et intransigeants restaient formés dans Paris en groupes obscurs. On les dénommait exclusifs ou anarchistes. Beaucoup de ces exclusifs étaient des exclus, c'est-à-dire des révolutionnaires non placés à raison de leur passé par trop horrible, ceux qui avaient massacré dans les prisons, ceux qui regrettaient 93 et le régime scélérat. D'autres férocement humanitaires rêvaient le bonheur commun par nivellement absolu; ils formaient le parti de la révolution intégrale, isolé maintenant au miheu de la masse détrompée. D'autres regrettaient simplement les formes de l'an III et croyaient de bonne foi que Bonaparte immolait la liberté parce qu'il remplaçait par le despotisme d'un seul la tyrannie de plusieurs.

Ces mécontents, ces exaspérés rôdaient dans les bas quartiers, se donnaient rendez-vous dans les cabarets, tenaient leurs conciliabules autour des tables tachées de vin, exhalaient leur haine en propos atroces; des énerguménes parlaient d'assassiner le tyran, de tuer les Consuls et de leur arracher le cœur (2) . Ces groupes se tenaient en correspondance avec leurs congénères provinciaux, avec les révolutionnaires inapaisés qui maintenaient partout une association souterraine. Bonaparte pensait par moments à se débarrasser de ce détritus de la Révolution, à purger, à récurer Paris. Il trouvait aussi que le Journal des Hommes libres^ par son langage de club, encourageait les fauteurs d'anarchie et nuisait au bon renom, à la tenue du Paris consulaire. Il guettait les Jacobins et épiait le moment de les surprendre en flagrant délit d'agitation.

Dans le courant de germinal, le bruit se répandit qu'un

(1) Lettre à Brune, 14 germinal. Con-., YI, 4705,

(2) Vov. les rapports de police, ventôse et germinal. Vov. aussi le rapport (lu 12 germinal où l'ofticier de paix Spycquet, signalant un point de réunion et citant des noms, ajoute : « Si d'un côté les royalistes se remuent et cherchent à culbuter le gouvernement, il est démontré que les anarchistes visent au même but par des movcns lieaucoup plus cxpéditifs. » Archives nationales, F7, 6267.

complot jacobin venait d'être découvert et que la police avait saisi quelques-uns de ses auteurs. D'autres arrestations firent également sensation. On disait que l'Angleterre, acharnée à nous nuire, ne travaillait pas seulement à diviser et à corrompre la France, mais à l'affamer; qu elle faisait extraire de notre territoire des quantités de grains, par achats et embarquements clandestins. Un nommé Boucherot fut arrêté sous l'inculpation d'avoir voulu monter une entreprise de ce genre. Il se disait Hollandais et venait d'arriver à Paris; il avait fait le voyage en compagnie d'une femme qu'on arrêta en même temps que lui et en qui on reconnut Mme Omer Talon, dont le mari avait eu sa célébrité. Cet ancien procureur au Ghàtelet, mêlé à l'affaire Favras, l'une des plus ténébreuses de la Révolution, avait été ensuite membre de la Constituante, où il passait pour avoir pratiqué en grand et pour le compte de la cour la corruption des députés. Il tenait, disait-on, le tarif des consciences et savait ce que coûtait au plus juste prix un homme public. Il vivait maintenant en Angleterre, en quête d'affaires politiques ou financières. Son nom, remis subitement en vedette par l'arrestation de sa femme, parut évoquer un passé de dissensions et d intrigues, précurseur des grands troubles (1).

Paris s'émut. Tous les partis de désordre en profitèrent pour se remuer, pour tàter et tenter l'opinion. Des cricurs de journaux et de libelles, se répandant à travers la ville, hurlaient des choses à faire frémir : Le passé ma trompé, le présent ?ne tourmente et l'avenir ni épouvante^ voilà ce que les Parisiens entendaient crier sous leurs fenêtres; ce titre terrifiant recouvrait une brochure assez inoffensive. Au coin des rues , quelques péroreurs de carrefour reparaissaient, hissés sur un tréteau dont ils se faisaient une tribune; certains quartiers prirent un aspect houleux. Les spéculateurs augmentaient l'inquiétude, en l'exploitant, et jouaient effrontément à la

(1) Il existe aux Arohivos nalionalcs, F7, 62VV, I analyse tic plusieurs lettres (le Mme Talon datant fie cette éporjuc : elles senihlent unitjuenient relatives à (les affaires privées. — Sur Houclierot. vov. F7. 02 f3.

baisse. Les 14 et 15 germinal, sans cause réelle ou du moins suffisante, une vaste panique se déclara. Le maigre complot dont il avait été question d'abord se transformait, dans l'imagination publique, en une conspiration tendante détruire le gouvernement ; on y mêlait des généraux, des ministres, lin frère du Consul. Dans l'ordre établi, il parut que tout se remettait à osciller, à virer. Paris eut une reprise de vertige.

Bonaparte resta très calme et n'interrompit pas un instant ses occupations ordinaires. Le 15 étant un quintidi, c'était jour de parade aux Tuileries; elle eut lieu à l'heure accoutumée, et le premier Consul s'y montra.

La foule était nombreuse, un peu nerveuse. Malgré des défenses réitérées, des curieux grimpaient sur le soubassement des grilles pour mieux voir ce qui se passait dans la cour; les cavaliers chargés du service d'ordre les poussaient pour les faire sautera terre, et, comme l'un des contrevenants résistait, un soldat le frappa durement sur la tête du plat de son sabre. Cet acte de brutalité révolta quelques spectateurs; dans un groupe de populaire, on entendit des individus dire « qu'ils avaient pu autrefois se réunir pour forcer cette barrière et qu'ils le pourraient encore s'ils l'entreprenaient (1) >» . Ce rappel d'autres temps n'éveilla d'ailleurs aucun écho; cette mutinerie isolée n'aboutit même pas à un semblant de sédition. Bonaparte put tranquillement continuer la revue, et quand il passa devant les troupes, devant la foule immobilisée sous son regard dompteur, nul ne broncha.

Ce même jour, à cinq heures, il devait présider la séance trimestrielle et publique de l Institut. Cette assemblée continuait de sié{^er au Louvre, dans la salle des Cariatides; ses séances publiques attiraient toujours le monde littéraire ou voulant le paraître, plus une quantité de gens simplement curieux de voir et de se faire voir. Ce jour-là, malgré l'émoi ambiant, il v eut foule, chacun désirant voir Bonaparte dans sa double

(1) Rapport de police, 16 germinal. AuLino, I, p. 25?.

fonction de « président de la République française et de président de la république des lettres (l) » . Dès une heure, on se pressait aux entrées qui conduisaient à la salle des séances. Cette salle s'emplit rapidement et l'assistance par elle-même était déjà un spectacle ; parmi les quinze cents à deux mille personnes qui la composaient, on se montrait des réapparitions impressionnantes, des voisinages inattendus, des personnages revenus tout récemment d'exil et d'autres qui les y avaient envoyés, Garnot assis non loin de Merlin, les proscrits et les proscripteurs, réconciliés ou au moins juxtaposés par le miracle de la politique consulaire (2) .

A l'heure fixée, Bonaparte fit son entrée avec le bureau et prit place au fauteuil; des applaudissements éclatèrent de toutes parts. Il était en costume civil, sans aucun signe distinctif, car les membres de l'Institut ne portaient pas encore l'habit à palmes vertes. Il ouvrit la séance. Des prix furent décernés, puis le président donna la parole aux orateurs chargés de faire des lectures. Imperturbablement, il soutint trois heures et demie de séance. Dans leur morceau, quelques orateurs firent allusion à une présence déjà auguste, à raison de quoi ils furent réprimandés par la sévère Décade p/iilosophiqiie : « Deux des rapporteurs laissèrent échapper quelques grains d'encens, dont celui à qui ils étaient adressés eut le bon esprit de ne point paraître s'apercevoir (3)" .On s'accorda généralement à trouver les lectures un peu longues et les sujets médiocres. Le grand intérêt de la séance fut d'observer avec quel tact Bonaparte soignait son attitude républicaine et remplissait très simplement l'office qu'il tenait de ses pairs : « Point de gardes qui l'entouraient, point de distinction ; en un mot, le premier Consul a préside comme un citoyen qui préside ses collègues (4). »

Le soir, le bruit se répandit sur le boulevard qu'il irait aux

(1) Gazette de France, 18 fjerminal.

(2) Décade philosophique, 20 germinal.

(3) Ibid.

(4) Gazette de Fraiice, 17 fjorminal.

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