‹ L'avènement de Bonaparte (volume 2)Chapitre 31 sur 63 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L'armée de réserve en lutte avec les Alpes. — Passage du Saint-Bernard. — Le fort de Bard. — Toute l'opération en suspens. — Passe critique. — Regard de Bonaparte vers l'intérieur; extraordinaire effort pour retenir et raviver les dévouements. — Cajoleries envers tout le monde. — Progression de l'armée. — Bonaparte journaliste. — Les bulletins de l'armée. — Articles divers. — Le Journal des défenseurs de la patrie. — La question des fructidorisés devant l'Institut; orageuses séances. — Lettre du premier Consul. — Georges dans le Morbihan. — On prépare à Paris le coup essentiel. — Les vengeurs de Frotté. — Renfort de Chouans. — Menées jacobines. — Le parti anonvme. — Les conjurés du 18 brumaire. — Conciliabules d'Auteuil. — La Fayette ou Carnot. — Le parti des frères. — Le secret de Cambacérès. — Fouché veut se mettre en main à la fois les Jacobins et les Chouans. — Bernadotte est une carte dans son jeu. — Rôle de Tallevrand. — Ce qui se passe à Calais. — Capture, évasion et reprise de Dupérou. — Au Temple. — Un personnage multiple. — Les faux gendarmes. — Dupérou dénonce le ministre des relations extérieures. — Etroite connexité entre cette affaire et celle de Roux- Laborie. — Chaîne de trahisons. — L'intrigue anglaise. — Les flottes britanniques tàtent nos côtes. — Multiplicité et caractère commun des conspirations dites de Marengo. — Fidélité du peuple parisien. — Nouvelle de la prise de Milan; explosion de joie. — Fâcheux effet produit par la capitulation de Gènes. — Revirement de l'opinion. — Plus de nouvelles. — La bataille de Marengo est d'abord perdue.

Sous le ciel des Alpes, ciel variable, tantôt chargé de neige et tantôt tourmenté d'orages, l'armée de réserve prononçait son mouvement. Le Saint-Bernard était assailli. Fantassins à la file, cavaliers tirant leur monture par la bride, officiers et gradés, ouvriers d artillerie, paysans soldés, gravissaient les pentes, et toute cette fourmilière s'attaquait au géant. Par

une g^org^e abrupte, par un àpre couloir montant, l'armée s'élevait à la région des mousses et des lichens, à la rég^ion des neiges, et atteignait le chaos des grandes cimes; sur les sentiers glissants, sous les rafales glacées que le vent lui poussait au visage, elle peinait, souffrait, haletait. Le passage de Tartillerie présentait des difficultés inouïes. Il fallait démonter les affûts, coucher les pièces dans des troncs d'arbre évidés et les traîner à bras d'hommes. Une pièce mettait deux jours à passer, et les caissons, " ces maudits caissons (Ij » , donnaient encore plus de mal. Une division ne voulait pas se séparer de son artillerie et préférait passer en deux jours, bivouaquant dans la neige. Lorsque la montée était trop rude, l'escarpement trop difficile, on marchait comme à l'assaut ; les tambours battaient la charge, la musique jouait, et les républicains passaient.

Le 24 floréal-16 mai, Lannes avec l'avant-garde avait franchi le col, dépassé l'hospice et occupé Aoste, d où il avait débusqué un détachement croate. Depuis trois jours, le gros de l'armée travaillait à le suivre. Bonaparte établi au pied des monts, à Martigny, et se préparant lui-même à passer, activait le mouvement. Il espère surmonter l'obstacle par un effort d'ingéniosité méthodique et de volonté ardente. Il se rend compte néanmoins des difficultés de sa dure entreprise. Avec sa disposition d'esprit à tout se représenter sous forme vivante et sensible, il donne une personnalité au Saint- Bernard; il en fait un grand être formidable, qu'il faut à tout prix terrasser. Par trois fois, il emploie dans sa correspondance cette épique et singulière façon de parler : « Le Saint- Bernard est étonné de voir tant de monde et si brusquement le franchir. Il s'est opposé tant qu'il a pu au passage de nos pièces de huit, et surtout de nos caissons; cela était nouveau pour lui. Depuis Gharlemagne, il n'avait vu une armée aussi I nombreuse (2). » '

Derrière la montagne, voici qu'un autre obstacle surgit.

(1) Corr , VI, 4814

(2) Ilml., VI, 4810, 4815, 4819

384 L'AVEiNEMEINT DE BONAPARTE

Dans Tétroile vallée où la Dora Baltea écume et se tord, les demi-brigades qui ont passé se heurtent au fort de Bard, occupé par une garnison autrichienne et commandé par un officier énergique. Ce fort tient sous le feu de ses canons la route que l'on doit nécessairement suivre pour atteindre la plaine. On essaye de s'en emparer par bombardement et escalade; il résiste, et cet infime obstacle suffit à transformer la vallée en cul-de-sac, bouche l'issue, met en péril l'opération tout entière.

D'affligeants avis arrivaient d'autres lieux. Un courrier venait d'annoncer un lointain écroulement : l'Egypte perdue, Kléber signant la capitulation d'El-Arish. Sur le littoral français, le département des Alpes-Maritimes est en proie à l'ennemi ; les Autrichiens ont forcé le col de Tende; Suchet se maintient péniblement sur le Var. Derrière lui, le Midi royaliste frémit; dans l'Ardèche et Vaucluse, les guérillas s'enhardissent, et il se forme « un noyau de Vendée (1), » contre lequel le général Férino ne peut employer qu'une faible infanterie. Dans le Nord, au delà du Rhin, Moreau avec sa grande armée a repoussé l'ennemi à Engen, à Mœsskirch, mais il ne se presse pas d'envoyer à Moncey, sur le Gothard, un nombre de troupes suffisant pour faciliter notre descente en Italie.

Malgré la fermeté d'âme et la vaillance d'humeur dont il fait preuve, Bonaparte se sent dans une passe obscure, tourmentée, critique, au bout de laquelle il n'aperçoit pas encore le point de lumière, et dans la partie qu'il hasarde, la France encore plus que l'Italie est l'enjeu. S'il ne force l'accès de l'Italie, la France désenchantée peut le renier. Dans les ténèbres où il marche, s'il bronche, s'il trébuche, mille ennemis embusqués par derrière vont fondre sur lui : Jacobins, royalistes, rebelles, traîtres, jaloux; les intrigants de Paris, les Chouans du Midi et de vingt autres provinces, l'Ouest qui recevra de ces événements « une secousse g^énérale (2) , » et de

(1) Corr., VI, 4797.

(2) Ibid.

PEyDA>'T LA CAMPAGNE 385

pins loin les escadres britanniques dont la forme se dessine vaguement dans les brumes de l'Atlantique et de la Manche, ces flottes qui s'approchent de nos côtes pour v jeter la g^uerre civile. Dès à présent, les à-coups de la marche à travers les Alpes, les revers essuyés ailleurs peuvent retentir fâcheusement sur l'intérieur. L'heure est propice aux défaillances, aux infidélités, aux écarts. Bonaparte le sait, et quand on le croirait tout entier à son rôle de conducteur d'armée, à son incessant travail militaire, il regfarde constamment derrière lui, vers les hommes qui ont mission de lui garder Paris et la France.

Avec ce mélange de rouerie et de grandeur que nul ne posséda au même point, il les cajole tous et les stimulcj pique leur amour-propre, entretient leur zèle, affecte envers chacun d'eux une particulière confiance; il tache de retenir les dévouements et de raviver les énergies, d'étreindre toutes ces forces disparates, de resserrer le faisceau.

Il écrit affectueusement aux Consuls : ce J'espère dans quinze jours être de retour à Paris. Au reste recevez mes compliments sur la tranquillité de Paris (1) . » A Mortier, qui a succédé à Lefebvre dans le commandement de la 17^ division militaire : *; Grâce à votre activité et à votre surveillance, je suis tranquille sur Paris (2^^... » Il s'intéresse à la santé de tout le monde, à celle de Talleyrand, à celle de Lebrun. Talleyrand a été malade : ii Je désire fort apprendre que vous êtes parfaitement rétabli et que vous êtes débarrassé de vos vilains médecins... J'ai appris avec bien du plaisir que vous étiez sorti (3) . » Le général Lefebvre souffre d'une ancienne blessure : « Dites à Lefebvre qu'il se dépêche de se guérir de son bras (4). " A l'adresse de Fouché, ce ne sont que compliments, flatteries et douceurs : » La réponse à toutes les intrigues, à toutes les cabale?^, à toutes les dénonciations, sera

(1) Corr., VI. VSIÎ'f.

(2) JbiJ., 4839.

(3) Ihid., 47()9. VS(i() (V) /6ù/., .V790.

Page 1