II
toujours celle-ci, c'est que, pendant le mois que j'aurai été absent, Paris aura été parfaitement tranquille. Après de tels services, on est au-dessus de la calomnie et, auprès de moi, cette épreuve n'était pas nécessaire et ne peut rien ajouter à la confiance entière que j'ai en vous (1). " Il n'est pas jusqu'au citoyen Abrial, l'effacé ministre de la justice, qui n'ait sa part de g^àteries : « J'espère effectivement être de retour à Paris dans le courant de prairial. Ce ne serait pas toutefois mes sollicitudes sur votre ministère qui pourraient accélérer mon retour; ma confiance dans tout ce que vous faites et dans vos décisions judiciaires est, vous le savez, bien entière?... (2) »
Quoi qu'il en dise, il lui faut veiller à tout, penser à l'armée de l'Ouest quia besoin de 500,000 francs pour « alig^ner la solde » , penser à Joséphine qui réclame de l'argent : « Je te prie de donner 30,000 francs à ma femme » , écrit-il à Joseph qu'il a institué trésorier de la famille 3). Afin de retenir Bernadotte nouvellement réconcilié, il envoie un mot de souvenir pour sa femme : « Mille choses aimables à Mme Bernadotte, si elle est à Brest 4 . '^ Ecrivant au mari, il termine ainsi sa lettre : « Je vous salue et je vous aime (5). »
Aux autres commandants d'armée, il essaie de communiquer sa propre énergie; il leur adresse des paroles fortes qu'il enveloppe de délicats compliments. Avec quel empressement il félicite Moreau de ses nouveaux succès : « Vous venez d'illustrer les armes françaises par trois belles victoires; cela abattra un peu l'orgueil autrichien. '> C'est un préambule pour demander que Moreau ne diffère plus 1 envoi sur le Oothard des troupes promises : « Vous voyez les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons. Le succès de la campagne peut dépendre de la promptitude avec laquelle
(1) Corr., VL 4837,
(2) Ibid., 4859.
(3) Ihid., 4836.
(4) Ihid., 4838.
(5) Ihid., V877.
vous Opérerez la diversion demandée. 8i elle s'exécute d*nn mouvement prompt, décidé, et que vous l'ayez à cœur, ritalie et la paix sont à nous. Je vous en dis déjà peut-être trop. Votre zèle pour la prospérité de la République et votre amitié pour moi vous en disent assez (I). ''
Il conjure Suchet de tenir bon sur le Var, de réprimer les malintentionnés ; le mouvement parle Saint-Bernard va nécessairement le dégager: le secours approche, il arrive. Avec Masséna bloqué dans Gênes, il est difficile de communiquer; Bonaparte tâche de lui faire passer un billet : « Vous êtes dans une position difficile, mais ce qui me rassure, c'est que vous êtes dans Gênes ; c'est dans des cas comme ceux où vous vous trouvez qu'un homme en vaut vingt mille. Je vous embrasse (2) . " Il apprend que Desaix sorti d'Egypte vient de débarquer à Marseille; vers ce lieutenant préféré, vers cet ami qui lui revient, c'est un sincère élan de cœur : « Enfin, vous voilà arrivé : une bonne nouvelle pour toute la République, mais plus spécialement pour moi qui vous ai voué toute l'estime due aux hommes de votre talent et une amitié que mon cœur, aujourd'hui bien vieux et connaissant trop profondément les hommes, n'a pour personne... Venez, le plus vite que vous pourrez, me rejoindre où je serai (3). ^
Le 29, après avoir reçu son courrier de Paris, il se décide à passer lui-même le Saint-Bernard et couche à Étrouble, sur le versant piémontais. Bard tient toujours. L'infanterie réussit à tourner l'obstacle par des chemins de chasseurs, la cavalerie par un sentier u si effrayant que les gens du pays même n'osent pas y faire passer les mulets (i) > . Sans artillerie, Lannes intrépide se lance en avant et s'empare d'Ivrée, qui nous assure un débouché en plaine, mais i! réclame instamment des munitions et des canons.
Finalement, après plusieurs essais infructueux, on arrive à
(i) Corr., VI, 4797.
(2) Jbùl., 4795.
(3) Ihùl., 4786.
(4) CuGNAc, la Campagjie de Marengo, p. H I.
faire passer sous le fort de Bard six pièces une à une, nuitamment et par divers stratag^èmes. Quelques-unes passent ou plutôt glissent silencieusement sur un lit de paille, les roues étoupées de foin. Le gros de l'artillerie, avec ses munitions, reste buté à l'obstacle. C'est avec six pièces d'artillerie en tout que l'armée doit entreprendre ses opérations de grande guerre, se dégager complètement des montagnes, se porter sur Milan, se relier aux troupes de Moncey et à la ligne du Gothard, refouler les corps ennemis qui lui disputent les derniers contreforts des Alpes et le passage des rivières (1).
D'Aoste, d'Ivrée, des bords de la Sésia et du Tessin, de chacun de ces points marqués par une lutte obscure, par un obstacle brisé, Bonaparte se retourne vers Paris sans cesse, surveille l'esprit public et tâche de le maîtriser. Durant ces jours où, suivant son expression, il est « en mouvement perpétuel (2) " , où il lui faut presser l'arrivée des approvisionnements, remettre ses divisions en ordre et en assurer la progression à travers un enchevêtrement de montagnes où roule la fusillade, à travers les bois et les ravins fourmillants de partis ennemis, il trouve le temps de composer ou d'inspirer des articles pour les journaux de Paris.
Journaliste, il l'était dans l'âme. Nul n'eut davantage le goût, la passion, l'art d'agir sur l'opinion, de l'éblouir et de lui en imposer. Pour lui parler, il employait alors trois organes . Et d'abord n'est-ce pas un journal, un véritable journal, que ce bulletin de l'armée de réserve qu'il se met à dicter périodiquement après le passage, à destination des camps et de la France, et qui sera le précurseur des bulletins de la Grande Armée? C'est le journal gratuit, le journal pour tous, spécialement pour les humbles, les troupiers, les artisans, les campagnards; celui qui doit se mettre au niveau des intelligences les plus simples et en même temps faire vibrer les cœurs, intéresser aussi et récréer ; le journal excitant et le journal amusant.
(I) Cuo>A(;, /(/ Cainpaqne de Marenc^o, p. 110 (^) Corr., VI. .V857.
On y trouve le récit des opérations militaires à la fois simpliiié et dramatisé; puis, Tanecdote typique, le détail, le pittoresque. C'est comme une façon de mettre la description d'une campagne en images pour tous, fortement coloriées, avec des traits et des tons qui accrochent le regard et s'impriment dans la mémoire populaire.
A lire le récit du transport de Tartillerie parle col du Saint- Bernard, on croit voir littéralement la chose. Plus loin, voici des traits épiques et des discours à la romaine : « Le premier Consul a dit à la 28® de ligne : Voilà deux ans que vous passez sur les montagnes souvent privés de tout, et vous êtes toujours à votre devoir sa?is murmurer. C'est la première qualité d un bon soldat. Je sais qu il vous était du, il y a huit jours, huit mois de prêt, et que cependant il ny a pas eu une seule plainte. Le premier Consul a ordonné, pour preuve de sa satisfaction de la bonne tenue de cette demi-brigade^ qu'à la première affaire elle marcherait à la tète de 1 avant-garde (1) . »
A tourner le feuillet, nous trouvons des descriptions de pays et des faits divers. Plus tard, il sera question des concerts qui se donnent à Milan et de la musique italienne, ' qui a un charme toujours nouveau (2) v . Ce sera l'article Spectacles, et voici le mot pour rire : « Les soldats autrichiens prisonniers disent qu'on leur avait assuré que le général Bonaparte serait venu à l'armée commander les Français, mais qu'il avait été fait premier ministre à Paris, et que les ministres ne vont pas se battre (3) . »
Le 15 prairial, en guise d'illustration comique, on insère au bulletin la description minutieuse et comme la reproduction des caricatures que les Autrichiens avaient répandues sur l'armée de réserve, avant de la connaître : «La cavalerie était montée sur des ânes, l'infanterie composée de vicllkirds invalides et d'enfants armés de bâtons avec des baïonnettes au bout; l'artillerie consistait en deux espingoles du calibre
(1) Bullotin du 9 prairial.
(2) l(i prairial.
(3) 9 prairial.
3do l'aveine>ie:nt de roiNx^parte
dune livre. Ils commencent à bien changer de lang^age. » Le Moniteur servait aux communications officielles et à leur commentaire. Du fond des Alpes, Bonaparte en surveille assidûment la rédaction, confiée à Maret, et indique la note à donner, ce qu'il faut dire, ce qu'il faut celer. Tant qu'on n'avait pas eu de résultats majeurs à publier, il lui avait paru bon de n'annoncer aucune nouvelle, » à moins que cela ne fût très nécessaire (1). " Plus tard, il a permis d'insérer deux petites relations u pour étancher la soif du public (2) » ; ensuite, la série des bulletins et des rapports. Entre temps, il a composé lui-même le canevas d'un article destiné à expliquer les événements d'Egypte et naturellement à démontrer que,
1 s'il eût été sur les lieux, » cette superbe colonie serait encore
à nous (3). « Il charge Lebrun, l'homme de lettres du gouvernement, de mettre cet article en forme sans y rien changer pour le fond.
Il ne lui parait pas moins urgent de démentir les faux bruits
et d'en ridiculiser les auteurs. Quelques journaux se mêlent
de le faire parler, citent une prétendue lettre à sa mère où il
aurait annoncé à date fixe son entrée dans Milan : a Gela ne
peut être dans mon caractère. Bien souvent, je ne dis pas ce
que je sais, mais il ne m'arrive jamais de dire ce qui sera. Je
désire que vous fassiez mettre à ce sujet une note dans le
Monùeur, sur le ton de la plaisanterie (4) . »
I A côté de la publicité officielle, il a organisé la publicité
/officieuse. Comme Talleyrand dispose de plusieurs journaux,
j c'est lui qui reçoit l'ordre d'y faire paraître des articles
{ destinés à paraphraser et à renforcer ceux du Moniteur. Mais
Bonaparte, depuis quelque temps, avait mis lui-même la main
à une entreprise de presse. En germinal, un assez mauvais
journal, celui des Défenseurs de la patrie, n'avait échappé à la
suppression qu'en se livrant à Lagarde, secrétaire général des
(1) Corr., VI, V8ii.
(2) Ihid.
{.)) Ihid., 4800.
(4) Ihid., 4817.
Gonsuls(l) . Pour la rédaction, Lag^arde s'associa Bourrienne, le secrétaire intime, et ce fut désormais à la porte même du cabinet consulaire que le journal se fit, avec la collaboration directe ou indirecte du maître.
Ce maître en viendra, lui si avare de son écriture, à griffonner de sa propre main un entrefilet relatif à un mouvement de troupes, une note que Lagarde aura toutes les peines du monde à déchiffrer et pour laquelle il devra recourir à Bourrienne (2) . Un jour, ce sera un article à sensation : » Le premier Consul a passé une partie de la nuit d'avant-hier à hier à faire l'article dont on a lié les diverses parties dans le travail qu'on a fait aujourd'hui. "
A présent, pendant la campagne, La^arde resté à Paris et Bourrienne attaché au quartier général se tiennent en com- ^ munication journalière. Bourrienne expédie presque quotidiennement à l'autre un petit bulletin puisé à la source directe et le gratifie de cette primeur. Il lui transmet l'impression du Consul sur le journal : « Le premier Consul a été content du journal ; il me Ta dit hier soir ; » le premier Consul a promis formellement de soutenir le journal par la prise d'un certain nombre d'abonnements ; il le soutiendra envers et contre tous, pourvu qu'on sache mordre sur le public : « Marchons bien, travaillons pour la chose, et ne vous inquiétez de rien ; avec un homme tel que le premier Consul il ne faut que réussir. » Mais Lagarde a des ennuis ; les anciens propriétaires du journal contestent ses droits et lui intentent des procès. Au plus fort de la campagne, Bonaparte écrira à ses collègues : " Voyez à mettre fin à tout cela (3). » C'est Lagarde, d'autre part, qui se fait le transmetteur des divers journaux et les expédie en paquet au quartier général. Bonaparte est ainsi tenu au courant de tous les incidents de la vie parisienne; de chacune des
(1) Nous tlcvous les détails et documents qui suivent à 1 obli{»eance dos descendants de Lajjarde.
(2) [iajjarde renvoie la traduction à Bourrienne avec ces mots écrits au bas : it Je prie le citoyen Bourrienne de voir si j'ai bien lu. — Oui. " met Bourrienne en inarjje.
(15) Co/r., VI, WVO.
étapes de sa marche aventurée, il les suit et au besoin y prend part.
L'incident du jour, c'était une tempête autour de l'Institut, remuant de fâcheux souvenirs et d'anciennes discordes. Après le coup d'État directorial du 18 fructidor, l'Institut avait eu la faiblesse d'exclure de son sein et de remplacer ceux de ses membres inscrits sur la liste de déportation. Aujourd'hui que ces citoyens recommandables à tant de titres avaient été rendus à la patrie, la a proscription littéraire » , pour parler comme les journaux, devait-elle survivre à la proscription politique? Dans un généreux mouvement, Lisle de Salles avait demandé à ses confrères la réintégration des fructidorisés; l'opinion se prononçait dans le même sens et pressait l'Institut de rétracter « ses longues erreurs (1)» : est-ce que ce corps ne pouvait s'incliner devant la justice réparatrice de Bonaparte, s'étant incliné devant Barras, Rewbell et Larevellière- Lépeaux?
La question se posait pour quatre des anciens fructidorisés, Pastoret, Fontanes, l'abbé Sicard et Barthélémy, et elle se compliquait d'une difficulté légale. La loi du 3 brumaire an IV, charte organique de l'Institut, avait fixé limitativement le nombre des membres à cent quarante-quatre; la réintégration des proscrits le porterait à cent quarante-huit, chiffre illicite. L'Institut biaisa et prit un moyen terme. Réuni en séance plénière, il décida que Pastoret, Sicard, Fontanes et Barthélémy, en attendant d'être renommés aux premières places vacantes, auraient droit d'assister aux séances et y seraient convoqués par écrit.
Cette façon de les mettre à la suite ne leur parut pas compatible avec leur dignité. Dans une lettre très mesurée, ils repoussèrent la demi-réparation qu'on leur offrait. Saisi de leur lettre, llnstitut s'assembla de nouveau; la séance fut à tel point troublée de violences qu'elle parut renouveler les orages parlementaires. Lisle de Salles réclama un vote au
(1) Journaux de floréal et prairial.
scrutin secret sur cette question de principe : « Un membre de l'Institut, lég^alement élu, peut-il être privé de sa place? « Malgré un noble discours de Legouvé, une majorité passionnée réclama bruyamment et fit prononcer la question préalable. Quelques membres ayant ouvert Tavis de s'adresser aux pouvoirs publics pour qu'ils tranchassent la difficulté au moyen d'une loi, la réunion crut devoir passer à Tordre du jour (1). Ces résolutions furent vivement critiquées, et un journal, l'Ann des lois, lança contre l'Institut une furieuse diatribe.
L'Institut étant corps constitutionnel, partie intégrante de l'État, Gambacérès et Lebrun jugèrent à propos de sévir; sur rapport du ministre de l'intérieur, le journal fut bel et bien supprimé. Le plus curieux est que Bonaparte, instruit de ces incidents, désapprouva la mesure de rigueur et donna très spirituellement à ses collègues, à ses ministres, une leçon de libéralisme. Il persistait à ménager la presse, l'opinion, et au fond tenait-il à ce que l'Institut, ce parlement d'idéologues, avec lequel il se sentait déjà en sourd désaccord, fût déclaré intangible? Il écrivit donc aux Consuls pour déclarer l'Institut supérieur aux attaques et par cela même tenu de les négliger; dans sa lettre pleine de désinvolture, il est difficile de ne pas voir un chef-d'œuvre de malicieuse hypocrisie :
« Le rapport du ministre de l'intérieur, pour la suppression de r Ami des lois, ne me paraît pas du tout fondé en raison. Il me semble que c'est rendre l'Institut odieux que de supprimer un journal parce qu'il a lâché quelques quolibets sur cette société qui est tellement respectée en Europe, qu'elle est audessus de pareilles misères. Je vous assure que, comme président de l'Institut, il s'en faut peu que je ne proteste. Qu'on dise, si l'on veut, que le soleil tourne, que c'est la fonte des glaces (jui produit le flux et le reflux, et que nous sommes des charlatans ; il doit régner la plus grande liberté (2). »
(1) Voy. la Dorade j)lii/()soplii'(/ue, 10 prairial.
(2) Corr.^ VI, 4890.
Malgré cette intervention continue et cette vigilance qui s'exerçait de loin, les partis se remuaient davantage au fond de Paris, sans que leur agitation parût à la surface, et poussaient leurs mines.
Les royalistes d'action reprenaient courage, depuis que la police avait laissé Hyde et sa bande lui filer entre les doigts. On commençait, il est vrai, à soupçonner le rôle joué par le chevalier de Goigny ; un mandat d'arrêt fut lancé contre lui, mais cet incident ne fit que manifester les influences occultes qui paralysaient encore l'action de la police. Pour se préserver, Goigny contesta d'abord son identité, puis fit appel à des relations qu'il possédait en très haut lieu, et ces puissances intervinrent. Fouché sut que Joséphine s'intéressait fortement au sort du chevalier; il n'en put plus douter en recevant du général Morand, commandant de la place, ce billet extraordinaire et presque comminatoire, à la date du 25 floréal : " Gitoyen ministre, ci-joint la demande du citoyen Goigny. Veuillez donner les ordres les plus prompts au préfet de police pour suspendre le mandat d'arrêt lancé contre lui, comme vous me l'avez promis hier soir. Mme Bonaparte y prend le plus vif intérêt. Salut et considération. Morand (l). » Fouché tenait essentiellement à tirer Joséphine de son côté dans la lutte acharnée qu'il avait à mener contre toute une partie du gouvernement; Goigny n'alla pas au Temple. Il semble qu'on lui promit de ne point l'inquiéter sous la condition qu'il s'engagerait d'honneur à se tenir tranquille; Morand se porta garant de cette espèce de traité et prit chez lui comme en dépôt le chevalier (2). Étrange situation que
(1) Archives nationales, F7, ()2V9.
(2) Un mois plus tard, Bonaparte étant revenu d'Italie, Goigny fut arrêté,
celle de ce gouvernement consulaire, présenté dès ses débuts comme le type du pouvoir fort^ homogène, maître de ses décisions, et où la femme du premier magistrat intervenait, d'accord avec un officier général, pour soustraire aux rigueurs légales un chef de conspirateurs !
La trame ourdie par Hyde, Goigny et leurs associés, n'en était pas moins rompue, mais d'invisibles mains s'avançaient dans l'ombre pour la renouer, pour reprendre le permanent complot. L'explosion devait toujours concorder avec l'insurrection de l'Ouest; c'est de ce coté que nous arrivent d'irrécusables indices.
Georges, plein de ses vastes projets, venait de quitter l'Angleterre et de se rejeter dans le Morbihan en boute-feu ; rôdant à travers le pays, il voyait ses gens, expédiait au loin des avis, faisait passer depuis la Normandie jusqu'en Vendée le mot d'ordre : insurrection générale dès que le Bourbon attendu et le secours d'Angleterre auraient paru. Il communiquait en même temps avec Paris et comptait y opérer par procuration l'attentat qu'il essaierait plus tard de commettre en personne.
D'après les bruits qui couraient, il s'imaginait que Bona* parte allait rentrer prochainement à Paris, après une campagne peu décisive, sans être préservé et sacré parla victoire ; il ne doit y rentrer que pour tomber dans l'embuscade royaliste. Une lettre écrite le 30 prairial-19 juin par Georges au ministre anglais Grenville montre où en était l'ensemble de l'entreprise : «Tout est prêt; j'ai parlé à tous les chefs; ils sont en mesure... L'insurrection éclatera dans tout l'Ouest et même dans une partie du Midi, avec laquelle nous correspondons. Les royalistes de l'Anjou, du Poitou, du Maine, réunis à la grande armée, peuvent espérer le plus grand succès, surtout si l'on n'a pas manqué le coup essentiel à Paris. Le premier Consul y arrivera au premier jour. Il est de la der-
sur «le nouveaux indices Sa fcnune fut se jeter aux pieds de Joséphine. Sur rapport de Fouché invoquant l'espèce d'enj;a<jeinent pris, Bonaparte Ht simplement reconduire le chevalier à la hontiùre. F7, (32V9.
nière conséquence de s'emparer le plus promptement possible de ce personnage. J'envoie à Paris pour savoir dans quelle position sont ceux qui se sont chargés de cette opération. J'ai une soixantaine d'hommes à coup de main que je leur propose. S'ils ont de l'énergie, ils réussiront, et alors le succès de la grande entreprise est assuré... ^1). »
Quels étaient les hommes chargés à Paris de 1' « opération " , selon le mot de Georges. Dans une autre lettre, Georges cite parmi les personnes désignées pour passer de Londres à Paris, Hyde de Neuville, dont il n'était plus question, et le marquis de Rivière, ancien capitaine des gardes. Il est certain que le marquis de Rivière fit alors à Paris un mystérieux voyage, désapprouvé par Louis XVIIl (2). Faut-il rapprocher de ce voyage certains faits découverts par la police, la présence signalée à Paris et surtout aux environs d'un grand nombre d'officiers et de militaires d'ancien régime, animés des plus mauvais desseins : u On est instruit positivement qu'il est arrivé de Hambourg à Paris une cinquantaine de chevaliers ou cadets ci-devant dans les maisons du Roi et d'Artois, gens d'exécution. Des personnes bien instruites prêtent à ces chevaliers le projet d'une entreprise sur la personne du premier Consul. On apprend aussi, par une autre voie, que des individus de la ci-devant maison militaire du Roi et des princes sont disséminés tant à Paris qu'à Franciade (Saint-Denis);, Saint-Cloud, Meudon, qu'ils se communiquent et s'entendent à leffet de tenter d'enlever le premier Consul, etc. En restreignant ces renseignements à la mesure de confiance qu'ils méritent, la police n'en a pas moins pris tous les moyens de surveillance nécessaires (3). »
Plus dangereux sans doute que ces conspirateurs suburbains étaient quelques-uns des Chouans déjà introduits dans Paris. L'un des chefs, Bruslart, homme à figure énergique, à
(1) Martel, p. 212, d'après le Record office . — Cf. Boulw de la Meurthe, introduction à la Correspondance du duc d'Enghien, xiii-xiv.
(2) Martel, p. 300-303.
(3j Rapport du 19 fructidor. Aulard, I, p. 638-639.
barbe noire qui lui maugréait le visag^e, s'était juré de venger Frotté, dont il avait été le lieutenant et l'ardent ami; ce dessein serait désormais le but et la passion de sa vie. Il avait emmené avec lui à Paris quelques-uns de ses compag^nons de guerre et d'aventures, qu'il avait absolument fanatisés. Une bande, une légion de vengeurs de Frotté se formait obscurément. L'un d'eux, Pivet de Boëssulan, arrêté sous l'Empire pour attaque de diligences, ferait ces aveux rétrospectifs : « Je confesse ici que tels étaient l'aveuglement et le fanatisme de ma jeunesse (à présent trente et un ans), que j'aurais fait tout ce qui m'aurait été ordonné. Peu après notre pacification, Bruslart étant à Paris avait le projet formel d'enlever le premier Consul avec une petite troupe. Je l'ai toujours entendu depuis regretter de n'avoir pu faire effectuer ce coup et emmener l'Empereur fsic) jusqu'à la côte de Gaen par le moyen de nos intelligences sur toute cette côte (1). » Bruslart lui-même avouerait plus tard qu'il était entré dans un complot ayant pour but d'attaquer Bonaparte au milieu de son escorte, « un jour où il irait à la Malmaison, sauf à le tuer dans le combat s'il n'y avait pas moyen de l'enlever (2) . »
C'était à des gens de cette trempe que Georges proposait un renfort de Chouans à insinuer dans la ville, quelques compagnons de premier choix. Déjà, dans son Morbihan, il s'occupait à les choisir et à les trier; ils iraient vers Paris par sentiers couverts, sous bois, s'abritant çà et là dans des fermes, dans des maisons amies, dans les lieux d'asile qui jalonnaient le parcours. De gîte en gîte, ils se glisseraient et ramperaient jusqu'aux approches de Paris, pour s'y lever en furieux agresseurs. Parmi eux était Saint-Régeant, l'un des futurs auteurs de la machine infernale (3). Pour le moment, il ne s'agissait que de préparer sur le chemin de la Malmaison le guet-apens, l'embûche, la trappe qui, s'ouvrant subitement sous les pas du Consul, l'engloutirait.
(1) Archives nationales, F7, ()!275.
(2) Pasquier, I, p. 155. Cf. Archives nationales, F7, 62îU.
(3) Daudkt, la Police et les Chouans, p. V5. — CvvDnii.i.iKn, élude cit<5e.
Les bas Jacobins de Paris travaillaient de leur côté. Dans divers quartiers, ils se rencontraient le soir au coin des rues, échan^o^eaient des signes de reconnaissance, puis s'enfournaient dans des locaux obscurs ; ils variaient continuellement le lieu de leurs réunions, pour dépister les soupçons. On leur prétait maintenant des chefs assez notables, Félix Lepelletier, Antonelle, Briot : ceux-là, disait-on, dînaient ensemble, s'échauffaient le verre en main, déclaraient impossible de vivre plus longtemps sous la tyrannie : « Qu'il fallait se réunir et qu'on en viendrait à bout; qu'alors chacun serait bien placé (I). » Une portion du parti se composait d'officiers de la Révolution mis en réforme et exaspérés de cette mesure, car le Consulat eut ses officiers à la demi-solde qui traînaient dans Paris leur houppelande minable, leurs bottes éculées, et exhalaient leur rancœur. Quelques-uns songeaient à employer au profit du jacobinisme le procédé chouan : « D'anciens militaires, réunis à quelques Jacobins forcenés, conçoivent le projet de tuer Bonaparte sur la route de sa campagne de la Malmaison (2). " Sans attendre son retour, d'autres forcenés ne jugeaient pas impossible de le frapper au mileu même de l'armée et pendant la campagne. La police avait signalé le départ d'un individu suspect pour Dijon, d'où il comptait se rendre à Genève (3) . Le gros du parti s'en tenait à des projets informes d'insurrection et d'attentat.
Loin des deux partis tranchés, royaliste et anarchiste, un troisième existe. Il n'est pas à l'extérieur du gouvernement, il est au dedans. Recruté dans le haut personnel législatif,
(1) Rapport de police, 25 floréal. Aclard^ 1, p. 331.
(2) Mémoires inédits de Villiers du Terraçje.
(3) Rapport du 1" prairial, F7, 3701.
PENDAJNT LA CAMPAGNE 399
pourvu des meilleures places, aspirant à s'y consolider, il se tient à l'état d'observation et d'attente; c'est celui qui n'annonce pas ses intentions, celui qu'on ne sait comment nommer : l'autre.
Tous les rapports de la police préfectorale vont pourtant le désigner d'un nom ; ils l'appelleront quotidiennement : le parti orléaniste. Ils y placent Sieyès et, à ses côtés, des tribuns, des députés, des sénateurs : tous orléanistes. D'une locution passée en usag^e depuis le début de la Révolution et en quelque sorte traditionnelle, doit-on induire que Sieyès et ses amis eussent lié partie avec un prince de la branche cadette, avec un Bourbon à côté, pour le substituer à Bonaparte (1)? Chez eux, il y avait moins dessein arrêté que velléité permanente, orientation commune de désirs et de tendances, état d'esprit.
Rœderer les qualifiait assez justement de hrumairiens mécontents. Ce que l'on aperçoit en effet, c'est toujours la sourde révolte du vrai parti brumairien contre l'homme de Brumaire. Parmi les politiques qui avaient conçu l'opération de force, avant le retour d'Egypte, plusieurs envisageaient comme but final l'établissement d'une royauté constitutionnelle par substitution de branche ou de dynastie (i2) ; en dehors d'un roi couronné de leurs mains, subordonné à leur influence et pourtant reconnu par l'Europe, ils n'apercevaient point de garantie permanente et stable pour roligarchie révolutionnaire; pour finir la Révolution, dirait plus tard un homme exprimant l'opinion de toute une classe, « il faut un roi créé par elle (3). » L'entreprise préparée au profit d'un parti et presque d'une caste, Bonaparte la faisait dévier au profit de ses ambitions personnelles et aussi de toutes les classes; c'est pourquoi
(1) On sait que la maison d'Orléans venait de se réconcilier orHciellenient avec la branche ainée.
(2) Voy. C Avènement de Bonaparte, I, p. 2CV.
(3) Paroles de Chanipagny à d'Antrai^jucs, en avril 1802. (-hanipaf;nv ajoutait : « J'ai vu, il y u quinze mois, une quantité de sénateurs, do généraux, mémo des ministres, prévoir cet événement... Mais je n'ai vu balancer qu'entre deux personnes, le duc d'En{>liicn et le duc d'Orléans. « L. Pincaud, Un agent secret sous fa Révolution et l" lùnpirc. p. 226-227.
quelques-uns de ses anciens auxiliaires songeaient maintenant à reprendre sans lui et contre lui la conception primitive, à suborner un prince de sang royal. Subissant le Consulat, ils appelaient de leurs vœux un régime moins despotique et plus exclusif, moins national et plus parlementaire, moins brillant et plus paisible; au parvenu hasardeux qui risquait sans cesse la fortune de la France révolutionnaire, ils voulaient faire succéder un prince qui se déclasserait pour leur servir d'instrument et faciliter leur paix avec l'étranger; au dictateur dont ils dépendaient, un roi qui dépendrait d'eux. Ces hommes d'arrière-pensée se posaient simplement aujourd'hui en détracteurs du despotisme naissant; ils attiraient ainsi à eux des républicains attristés, des libéraux convaincus, qui désespéraient un peu plus tous les jours de faire coexister Bonaparte et la liberté.
Parmi ces mécontents et ces prévoyants, nul ne songeait à s'insurger ouvertement contre Bonaparte, à le renverser par violence; plusieurs désiraient sincèrement que sa main forte continuât quelque temps encore de régir la France, car ils l'estimaient nécessaire pour déblayer et préparer le terrain. Seulement, il ne leur échappait pas que le Consul, à monter plus haut, s'exposait davantage; que la haine des légitimistes déçus et des bas Jacobins s'exaspérait; que des poignards s'aiguisaient dans l'ombre. Sans vouloir participer à la / besogne brutale, le tiers parti la faisait entrer dans ses calculs et tenait à en accaparer le bénéfice.
Aujourd'hui, il juge nécessaire d'aviser plus positivement, puisque Bonaparte s'est lancé dans une formidable aventure et court de lui-même au-devant du danger. S'il force les Alpes, s'il descend en Italie, quel sort l'y attend? La victoire peutêtre, c'est-à-dire la confirmation de son pouvoir par coup d'éclat; peut-être la balle ennemie ou traîtresse, qui n'a pas épargné Joubert; peut-être la défaite qui n'a pas épargné nos meilleurs généraux et qui rompra le charme par lequel le Consul tient la France ensorcelée. Bonaparte mort ou vaincu, c'est la vacance du pouvoir immédiate ou prochaine; donc, il
PENDA^XT LA CAMPAGNE 401
faut s'organiser à tout événement et pourvoir à l'éventualité.
Le g^roupement se resserre. Les membres des anciennes commissions intermédiaires, ceux qui s'intitulaient volontiers entre eux « les conjurés du 1 8 brumaire (1) » , quoique répartis entre le Sénat, le Tribunat et le conseil d'État, avaient su g^arder le contact et ne pas se perdre de vue. Le 19 de chaque mois, ils se réunissaient dans un dîner commémoratif, qui était presque une institution (2) . Maintenant, en lieu discret, à Auteuil, dans ce village verdoyant et tranquille où vit une petite colonie d'idéologues, ils tiennent des conciliabules. Gomme ils se font honneur d'avoir six mois auparavant sauvé la chose publique, ils se jugent sur leur œuvre un droit de surveillance et de suite ; ils se forment en comité de prévoyance.
Hommes d'assemblée et de tribune, ils dissertent, confèrent. Il n'est pas temps encore de produire la solution définitive que certains ont en vue, la solution pseudo-monarchique. L'essentiel est de désigner dès à présent un successeur éventuel, un remplaçant de passage, qui rassure et rallie la majorité des révolutionnaires nantis.
Si Bonaparte disparaissait d'une façon quelconque, on se retrouverait à peu près dans la même situation qu'avant Brumaire, avec cette différence que l'on disposait d'une administration reconstituée et d'une légalité plus forte. Avant le débarquement de Bonaparte, Sieyès et ses amis avaient recherché l'alliance de deux hommes alors proscrits, mais * dont le nom restait notable, Garnot et La Fayette. Le premier était aujourd'hui ministre de la guerre, le second rentré
(1) Papiers inédits de Lcmercier.
(2) Texte d'un billet d'invitation : « Je vous préviens, mon eher ancien collègue, que le dîner fraternel que les uKMubres dos deux anciennes commissions législatives ont fixé au 19 de chaque mois pour célébu r la mémorable journée du 19 brumaire an VIII, se prendra le 19 de ce mois, à cinq heures précises, chez le restaurateur Brigant, rue Thomas-du-T-ouvre. Si quelque enq>èchement ne vous permettait pas de vous trouver à ce dîner, je vous serais obligé de m'en prévenir avant le 18 à midi. Passé ce jour, vous serez, conqué comme présent et contribuable comme tel. T^a dépense est tixéeà dix francs. » Siyne' : F.vrgx"KS, rue Honoré, n" 386. Papiers Leinercier.