ROEDERER, III
(2) INotes manuscrites do GnorvKLi.K. l^ihliotlirqiie Carnavalet.
(3) Mémoires inédits.
442 I/AVEISEME>ÎT DE BONAPARTE
se remit très rég^iilièrement à celle fonction décadaire, malgré Tété torride, malgré le soleil de midi qui faisait tout resplendir d'un aveuglant éclat.
C'est en ces jours qu'Isabey le vit et le dessina : immobile sur son cheval, penché surTencolure, le buste grêle, Téchine maigre et commecassée, le regard profond, le visage empreint de celle mélancolie propre aux grands ambitieux; quel rêve supérieur à toutes les félicités présentes tourmentait son àme inassouvie! A coté de lui et sur la même ligne, se tiennent à cheval Carnot, Berlhier, Glarke, beaux militaires à face pleine, à menton rasé, à favoris en iiageoires ; par derrière, une confusion de chevaux écumants, les chamarrures de rétat-major et l'amoncellement des panaches. En tête de la cavalerie qui défile, Bessières, Murât, Eugène, sur des bêtes fougueuses, viennent saluer le Consul de l'épée, avec un geste théâtral, et tout le long du château et des bâtiments formant retour sur la droite le trot des grenadiers à cheval décrit une courbe puissante, dans une envolée de poussière.
Tel le Consul serait décrit par Charles Nodier, un jour où celui-ci tout jeune le verrait passer avec son cortège par le grand escalier du château, pour se rendre à la parade : « Un jeune Mamelouk qu'il a ramené d'Egypte ouvre la marche. Il est vêtu avec toute la magnificence orientale, un long damas est attaché à son coté. Il tient un arc dans sa main, et ce premier aspect a quelque chose d'extraordinaire et de romantique. Viennent ensuite quatre aides de camp, couverts de broderies d'or. Derrière eux s'avance modestement un homme en habit gris, la tête penchée vers la terre, marchant sans éclat et sans prétention; c'est Bonaparte. Aucun de ses portraits n'est ressemblant. Il est impossible de saisir le caractère de sa figure, mais sa physionomie terrasse... Il a le visage très long, le teint d'un gris de pierre, les yeux fort enfoncés, fort grands, fixes et brillants comme un cristal. Il a l'air triste, affaissé, et il soupire de temps en temps. Il a monté un cheval blanc qui fait partie de ceux que lui a envoyés le roi d'Espagne. Ce cheval est couvert d'un caparaçon
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de velours nacarat, brodé en or. Le mors, les bossettes, les étriers, tout est en or, et sur cet animal si richement harnaché, le plus grand homme de l'univers, vêtu d'un habit que Garât (le chanteur) ne voudrait pas voir à son jockey (1) » . Par cette simplicité, il affectait de trancher sur la magnificence ambiante, toute émanée de lui, et de se montrer chef austère d'une république splendide. Le jour où il avait reparu à la parade, une multitude d'habitants et surtout d'ouvriers accourus de très loin s'étaient amassés au Carrousel pour l'apercevoir, pour jouir de sa vue, pour s'en rassasier; pendant toute la durée du spectacle militaire, ce fut un brouhaha continu d'acclamations.
Après ces ovations spontanées vint le triomphe officiel, mais il ne fut décerné ostensiblement qu'à la République seule et aux armées. On l'avait fixé au 25 messidor, c'est-àdire au 11 juillet; tous les ans, à pareil anniversaire, il y avait fête nationale; on convint d'y joindre cette année la pre'sentation des drapeaux conquis en Allemagne et en Italie, plus la solennité promise à l'occasion des résultats du plébiscite et de la pacification intérieure, et de réunir le tout sous ce titre cette fois mérité : béie delà Concorde.
Dès son second séjour à Milan, Bonaparte s'était occupé du programme. Il avait fait engager pour la partie de chant deux virtuoses italiens, le ténor Bianchi et la Grassini ; cette brune et massive Italienne, dont la voix magnifique avait ému sa sensibilité d'artiste, était alors son caprice. Lucien de son côté avait fait rédiger dans ses bureaux et expédié à Milan un programme, un prospectus^ comme l'appelait Bonaparte (2), qui y apporta plusieurs retouches. Il aurait voulu que 1 on
(J) Archives nationales, IIII, F7, 6457. (2) Corr., YI, 4938.
trouvât quelque chose de neuf et d'inattendu pour célébrer la patrie, l'honneur, les vertus militaires ; il voulait en même temps rendre à Paris quelques-uns des spectacles qui avaient fait partie des anciennes fêtes monarchiques et qui plaisent toujours à la multitude : » Il me semble, écrivait-il, qu'un feu d'artifice serait d'un bon effet (1). » Plus de parades révolutionnaires; plus de défilés allégoriques, mythologiques; on ne devait plus abuser des exercices, combats et jeux renouvelés des anciens et dépourvus d'utilité pratique; ces fictions n'avaient plus que faire dans la forte réalité française. Lucien avait proposé des courses de chars; Bonaparte répondit très judicieusement : « Les courses de chars pouvaient être très bonnes en Grèce, où l'on se battait sur des chars; cela ne signifie pas grand'chose chez nous (2) . " Cet article fut cependant maintenu au programme.
La fête commença le 24 au soir, par l'inauguration du quai Desaix, par cet hommage rendu au grand mort dont le souvenir demeurait inséparable de cesjours d'orgueil. Le soir, il y eut spectacle gratuit dans tous les théâtres. Le lendemain, dès cinq heures du matin, une salve de vingt et un coups de canon fut tirée. Le soleil de messidor s'élevait splendide; la journée s'annonçait brûlante; elle serait très chargée. Quatre cérémonies officielles devaient successivement s'accomplir; elles auraient lieu sur la place Vendôme, sur la place de la Concorde, aux Invalides et au Champ-de-Mars.
Débouchant des rues sombres, des ruelles et des passages, la foule se portait aux espaces libres, aux grandes places, aux quais, aux Tuileries, aux Champs-Elysées. Un afflux de provinciaux encombrait Paris. Le canon tirait d'heure en heure, répandant dans l'air une solennité. Des corps de troupes traversaient les rues, tambour et musique en tête, pour s'établir aux emplacements désignés. On acclamait les compagnies de la garde consulaire, arrivées d'Italie le matin même et encore en tenue de campagne, sac au dos. Dans le public, des médi-
(1) Covr., 4940.
(2) Ibid.
sants prétendaient que Ton avait affaire à de faux grenadiers, hâtivement recrutés pour remplacer les vrais, ceux-ci étant tous restés là-bas, restés morts sur la plaine de Marengo : la preuve, disait-on, c'était que les remplaçants, lorsqu'on les interrogeait, ne pouvaient fournir aucun détail sur la fameuse journée (l). Des cortèges officiels fendaient la foule. Le Tribunat passa dans ses voitures, s'étant formé de bon matin au Palais-Royal pour se rendre directement aux Invalides.
Sur la place Vendôme, le préfet Frochot, entouré de son personnel, posait la première pierre du monument dédié aux braves du département de la Seine. Il était neuf heures; à onze heures, on poserait sur la place de la Concorde la première pierre de la colo?ine nationale, dédiée à la gloire de toutes les armées. Pour faire place à ce monument, on avait enlevé la grande Liberté de plâtre, la statue effritée, dégradée, dont les pieds avaient trempé dans le sang. Maintenant, au balcon de l'hôtel de la marine, Lucien et ses collaborateurs attendaient l'heure fixée pour la cérémonie, à laquelle devaient assister les Consuls et les corps constitués. Dans le milieu de la place, une enceinte avait été réservée, une excavation creusée.
Par la grande allée des Tuileries, le gouvernement s'avança : les Consuls en rouge et or, les ministres et conseillers d'État en costume brodé, entre deux haies mouvantes de baïonnettes, de hauts bonnets à poil et de plumets rouges. Lucien, précédé de hérauts d'armes, vint recevoir les Consuls sur la place et officia selon le rite accoutumé ; des allocutions furent prononcées; sous la première pierre du monument, on déposa une boite d'acajou contenant des monnaies et des médailles commémoratlves (2). La foule, qui ne voyait et n'entendait rien, supportait néanmoins la longueur de la cérémonie; elle s'unissait de confiance au Ivrisme officiel, en ces jours d'émotion continue et de patriotisme exultant.
Ensuite et vivement, Bonaparte à cheval, entraînant avec
(1) Rapport de police. Arr.viu), l, p. 512.
(2) Procès-verbal de la cérémonie. Archives nationales, AF, IV, 9.
soi ses deux collègues et les miuistres é{jalement montés, prit le chemin des Invalides, tandis que la foule des dignitaires à pied, « préfets, maires, magistrats, sénateurs, députés, tribuns, académiciens (1) » , s'efforçait de suivre, sans garder les rangs, haletait et se précipitait en une espèce de déroute, dans un nuage de poussière. Sur les deux côtés du parcours, une quadruple rangée de curieux faisait la haie, et derrière eux une colonne de-femmes et d'enfants courait parallèlement au cortège, criant sans discontinuer : Vive Bonapariel Des gens en délire se jetaient entre les chevaux, arrivaient au Consul, baisaient sa selle : " J'arrive de quarante lieues pour voir Bonaparte, n criait l'un d'eux^ et ceux qui l'avaient vu voulaient le revoir : " ils couraient pour gagner un passage où ils pussent le revoir encore (2) " .
Dans l'église des Invalides, dans le vaste vaisseau transformé en temple de Mars, des tribunes avaient été réservées aux corps constitués, aux habits brodés, aux femmes les plus distinguées par le rang et la toilette ; le simple public trouva difficilement à se placer, et les plaintes qu'excita ce commencement de privilège mirent une ombre au tableau.
Au début de la cérémonie, Bianchi et la Grassini chantèrent dans leur langue une ode en l'honneur de la délivrance de leur patrie, et dans la chaude atmosphère de juillet, dans la pénombre traversée par des rais de lumière, ces voix d'outremonts, le décor antique du temple, les statues, les trophées, les bronzes dorés, la pâleur des marbres et l'éclat de nos imiformes français, ces Parisiennes à coiffure de camée, le mélange de leur élégance et des attributs sévères, ces magistrats au titre évocateur^ le Sénat, les tribuns, ce consul au profil de César maigre, et l'imagination nationale subissant une fois de plus l'enchantement des victoires italiques, tout donnait à ce jour un caractère essentiellement latin, un caractère de solennité romaine et française. En périodes classiques, Lucien célébra le 14 juillet et le 18 brumaire, invoqua « la
(Ij Mémorial de JSorvins, II, p. 253.
(2) ROEDKRER, VI, p. 413.
concorde réparatrice de tous les maux " , et Ton entendit un chant du 14 juillet^ dont Fontanes av^ait composé les paroles et Méhul la musique. L'effet fut grandiose, trois orchestres de cent musiciens chacun se répondant de divers points du temple.
Bonaparte ne quitta pas 1 hôtel avant d'avoir passé en revue les invalides et distingué par le don d'une médaille cinq d'entre eux, les plus signalés » par les actions d'éclat de leur jeunesse (l) » . L'un de ces anciens avait cent quatre ans, et il se trouva qu en ce jour le vainqueur de Marengo décora peutêtre un combattant de Fontenoy.
La scène se transporta finalement au Ghamp-de-Mars. Sur les tertres formant rebord des deux côtés et s élevant en gradins rustiques, la multitude s'était entassée; dans le milieu, le scintillement des baïonnettes, l'alignement des troupes et des gardes nationales, encadraient un bataillon sacré, une redoute vivante, pavoisée de drapeaux conquis : un détachement des gardes portant vingt-trois drapeaux autrichiens, blasonnés, armoriés, marqués de l'aigle héraldique. Bonaparte se fit présenter ces trophées, pas-sa en revue les troupes.
Ensuite, il devait y avoir jeux renouvelés d'Olympie: dans une lice tracée par des poteaux et des cordes, courses à pied, courses de chevaux, courses de chars montés par des jeunes gens de la ville en pur costume de jockeys anglais, car l'antiquité et FAngleterre se disputaient bizarrement les faveurs de la mode; les vainqueurs recevraient en prix des armes de la manufacture de Versailles, des porcelaines de Sèvres, et lascension d'un aérostat terminerait la fête (2). Mais le peuple se souciait peu des courses et voulait voir Bonaparte. Sous la lumière crue, dans Féblouissement des couleurs et des mouvants spectacles, c'était vers lui (jue tendaient tous les regards; du plus loin, ils cherchaient à distinguer, en tète de l'état-major et plus tard au balcon do l'Ecole militaire, dans le miroitement des dorures officielles,
(i) ROEDEUKR, VI, p. 4i;î.
(2) Mémorial de Norviiia, II, p, 253-256.
la mince silhouette consulaire, le point rouge, le point magnétique vers lequel s'élançait électrisée Tâme de la France. Une immense poussée de foule se fit, rompit le cordon des troupes, envahit la lice, renversa les poteaux et les cordes, déborda jusqu'à la façade de TÉcole, dans une furie d'acclamations; devant cette tempête populaire, il fallut remettre à un autre jour l'achèvement du programme, et la journée finit dans un grand tumulte d'enthousiasme.
Le soir, la fête se concentra principalement autour des Tuileries. Les Champs-Elysées, la place de la Concorde, l'expalais Bourbon, les Tuileries elles-mêmes, la place Vendôme, le Palais-Égalité, l'hôtel du second Consul au Carrousel et les bâtiments adjacents se pointillaient de feux; cette suite de monuments lumineux et de verdures éclairées faisaient un triomphal ensemble, tel que n'en aurait pu offrir aucune capitale. Les maisons du Carrousel montraient des emblèmes, des décors parlants, dont quelques-uns étaient assez expressifs du vœu populaire; l'un d'eux représentait Bonaparte tenant à la main une branche de laurier, avec cette légende : Assez pour la gloire, maintenant pour le bonheur, v Ces mots Pour la pa/.r s'inscrivaient sur des transparents.
De l'autre côté du château et du jardin, par-dessus les futaies, d'énormes gerbes de fusées s'élançaient du pont de la Concorde; au milieu des détonations, la foule en délire battait des mains. Les allées du jardin étaient toutes illuminées. Le peuple y affluait par les diverses entrées, se bousculait, foulait les parterres, se poussait vers le château, audevant duquel un grand orchestre exécutait un concert d'harmonie. Dans l'intervalle des morceaux, on entendait un vaste bourdonnement de foule. Une voix tout à coup perça; elle disait très haut : // ti'est rien de plus beau que ce que nous voyons aujourd'hui, mais demain on nous demandera des hommes et des millions. Quelqu'un répondit au trouble-fête qu' « il ne pouvait savoir ce qui se ferait demain (1) ». Tout le monde
(i) Rapport du 26 messidor. Aulard, I, p. 512.
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approuva, et la voix du prophète anonyme se perdit dans Tuniversel émerveillement.
A Tintérieur du château, c'était comme un flamboiement d'incendie, perçant par toutes les fenêtres : des appartements violemment éclairés, des allées et venues, par instants des voix isolées et ensuite un fracas d'applaudissements. Bonaparte avait réuni dans un banquet de cent couverts les premiers personnages de l'Etat, mais il avait pris soin d'inviter également les cinq invalides qu'il avait médaillés; des voitures consulaires étaient allées prendre ces vieux braves et les amener aux Tuileries. On entendit à nouveau des paroles officielles : des toasts à la victoire, aux armées, au héros de i Marengo, à la paix, à la constitution, au gouvernement de la République ; le président du Tribunat but : A la philosophie ei à la liberté civile, et Bonaparte, levant son verre : Au qua- j torze juillet, au peuple français, tiotre souverain à tous.