‹ L'avènement de Bonaparte (volume 2)Chapitre 36 sur 63 · L 'E F F E T HE M A II E N · texte numérisé non relu

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un rassemblement qui interceptait la circulation. Plus loin, les rues profondes du Marais montraient un éclairag^e assez terne, mais à mesure qu'on avançait vers Textrémité du boulevard, une vaste clarté s'épandait sur le ciel; c'était le faubourg Antoine, Tex-quartier révolutionnaire, le faubourg émeutier, qui se mettait en frais d'apothéose pour Bonaparte devenu le grand meneur de la masse ouvrière.

Nulle part le décor lumineux n'était plus abondant, plus ingénieux, plus varié. Des feux brillaient jusque sur les toits, le peuple dansait en vingt endroits; il v avait à minuit autant de monde dans la rue qu'il y en avait ordinairement à midi ; les vivais retentissaient : « les plus anciens habitants du faubourg ne se rappellent pas d'avoir vu une aussi éclatante démonstration de la satisfaction générale, » écrivait la municipalité d arrondissement au préfet de la Seine (l).

Beaucoup d'ouvriers cependant étaient restés en ville, grossissaient la foule qui continuait à stationner dans le jardin des Tuileries, au pied du château. Sous les fenêtres de l'appartement consulaire, la musique de la garde jouait; par les fenêtres ouvertes, on voyait à l'intérieur des ombres passer et repasser sur un fond de lumière. A ers onze heures, des acclamations redoublées, prolongées, instantes, réclamèrent Bonaparte; il ne parut point, se laissant désirer et évitant de se prodiguer (2) .

Dans la journée, il avait reçu le Sénat, une députation du Corps législatif, une députation du Tribunat dont le président lui avait tenu un langage très républicain et exempt de servilité. L'Institut lui fut amené par son nouveau président trimestriel. Il vil en particulier beaucoup de personnes et les entreprit sur ce qui s'était passé en son absence. Il n ignorait pas que son silence pendant les jours qui avaient précédé Marengo avait entretenu toutes les incertitudes. A la veille d'une partie décisive, ce serait toujours sa coutume que d interrompre ses dictées, ses envois, et (jue de suspendre sa

(1) L.VNZAc i)K L\noRiK, volume cité, \^. UO.

(2) Ha|)[)orl ci II' à la pajjc précéclenlo.

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correspondance avec Tintérieur : » La bataille répondra, " disait-il à ses secrétaires (l). La bataille avait répondu. Il tenait néanmoins à savoir quels projets, quelles velléités avaient couvé en certains esprits.

Dans le téte-à-téte avec Gambacérès, l'un de ses premiers soins fut de lui pousser cette question : « S il n'avait pas été embarrassé dans l'intervalle qui s'était écoulé entre les premières nouvelles de Marengo et l'annonce officielle de la victoire. " L'autre, imperturbable, répondit: a J'ai eu de vives inquiétudes et peu d'embarras. — Gomment donc! Si j'étais mort? — J'aurais considéré le malheur comme irréparable. Après avoir cédé à une juste douleur, je me serais occupé de donner au g^ouvernement de la République un autre chef. N'ayant pas la prétention de vous succéder, j'aurais eu toute liberté dans ma manière d agir. — Qu'auriez-vous fait? — J'eusse été sans doute informé le premier de la perte que faisait la France. Aussitôt, j'aurais mandé Frère, colonel des grenadiers de la garde, sur qui vous m avez dit que je pouvais compter. Je lui aurais enjoint de tenir sa troupe prête à marcher au premier signal. Ensuite, j'aurais convoqué le Sénat au palais des Tuileries, moins ceux des sénateurs dont les intentions sont douteuses et qui seraient restés en état de surveillance. Sur le compte rendu au Sénat de votre mort, je lui aurais proposé de nommer votre frère Joseph premier Gonsul. En France, on tient aux noms. Joseph est, dit-on, d'un caractère accommodant. Je me serais flatté d'avoir de l'influence sur lui et qu'il continuerait votre ouvrage. En procédant ainsi, le public aurait appris à la fois que le premier Gonsul n'existait plus et qu'il avait un successeur (2) . »

Bonaparte eut un sourire : « Je sais, fit-il, que vous êtes idomme de ressource (3) . » La confidence de Gambacérès s'ébruita; Joseph lui fut reconnaissant; Lucien lui témoigna

('!) Mémoires manuscrits deFaiii.

(i2) Eclaircissements inédits de Cambackivks.

^) Ibid.

LEFFET DE MAUE>;G0 441

plus d'égards, et dans toute la famille on lui sut gré de s'être montré si dynastique par anticipation.

Bonaparte connut quelque chose du projet formé pour lui substituer Garnot, s'il eût péri en Italie, et ne parut pas désapprouver cette prévoyance : « Garnot, dit il, peut-être vaudrait mieux qu'un autre, si Garnot était du goût de tout le monde (1), » et il tâcha par Rœderer d'en savoir davantage. Pour pénétrer Sieyès, il lui parla le premier de lutilité qu'il y aurait à faire désigner légalement et secrètement par le Sénat un successeur éventuel, afin de pourvoir en cas de besoin à la vacance de la première place, et il en vint à prononcer le nom de Garnot. Sieyès feignit l'étonnement, affecta de. ne pas comprendre : « il vivait dans la solitude, disait-il, et n'étant au fait de rien, ne pouvait avoir d'avis. » Devant Tinsistance de Bonaparte, il finit par dire : «Tout ce que je sais, c'est que, si Garnot est mis là, c'est à nous d'émigrer. — Je vois bien que vous n'êtes pas pour cet homme (:2) , » fit Bonaparte s'apercevant que l'autre avait esquivé le piège.

Plusieurs ministres et fonctionnaires, pour écarter d'eux les soupçons, s'accusèrent les uns les autres, se dénoncèrent mutuellement. Bonaparte fut assailli de basses délations, où il sentit un fond de vérité. Il connut mieux les hommes et les méprisa davantage. Un pli d'amertume creusa plus profondément son visage. 11 comprit toutefois qu'à écarter certains ministres, il aurait à les remplacer par d'autres moins intelligents et pas plus fidèles : « Il y a des domestiques, dit crûment Yilliers du Terrage, par lesquels on aime à se laisser voler (3). " Il importait d'ailleurs de ne pas donner consistance aux bruits de désagrégation gouvernementale qui avaient couru. Aucune révocation ne fut prononcée.

Le second jour qui suivit l'arrivée était un quintidi; le premier Gonsul reprit ses occupations tant extérieures qu'intérieures, et fit passer la parade dans la cour des Tuileries. Il

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