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se jouerait des obstacles, comment elle se faufilerait prestement à son but, « cette proposition trop empressée à devenir une loi '^ . Il continua ainsi longtemps, spirituel, mordant, incisif; chaque mot portait sa g^riffe. Il finit par des paroles graves, osa lever le voile sur Tavenir et montrer à 1 horizon « un régime de servitude et de silence » . Il avait cessé de parler qu'on l'écoutait encore; Técho de ce qu'il avait dit retentissait profondément dans Tesprit de ses collègues.

Le soir, Mme de Staël attendait à dîner un certain nombre d'amis. Au lieu des convives, ce furent les billets d'excuse qui arrivèrent Tun après l'autre ; il en vint dix à la file. L'audace de l'ami de la maison avait fait ce vide, et la soirée s'acheva presque dans le désert (1). Mme de Staël se maîtrisa d'abord; à la fin, elle ne put dissimuler sa cruelle blessure. Les jours suivants, des amis d'ancienne date, des obligés évitèrent son approche; Talleyrand fut l'un des premiers à lui tourner le dos. Ces hommes de salon ne demandaient déjà qu'à se transformer en gens de cour; vers le maître à peine démasqué, c'était un élan d'empressements lâches, une concurrence de bassesses, et la servilité devançait la servitude.

On doit reconnaître que le Tribunat ne se montra pas tout à fait disposé à suivre ce mouvement. L'impression produite par Benjamin Constant ne s'était point effacée. Sans doute, la majorité de ses collègues n'entendait pas le suivre jusqu'au vote; ils lui donneraient raison dans leur conscience et tort par leur suffrage, mais encore importait-il de ne pas mettre à trop rude épreuve leur docilité un peu troublée. Dans la séance du 16, une intervention maladroite, un excès de zèle, faillirent tout compromettre.

Le tribun Riouffe demanda la parole. Il incrimina violemment « l'amertume scandaleuse » de Constant, revint mal à propos sur le discours de Duveyrier, et tout d'un coup cet ancien flagorneur du Directoire se répandit en adulations effrénées sur le compte de Bonaparte (1). Il l'appela «juste,

(i) J){x années rVexil, p. 9.

clément et grand » ; s'il le compara aux plus célèbres héros de l'antiquité, ce fut pour proclamer qu'il avait surpassé Annibal en Italie, César en Afrique, Pompée en Asie. Cette impudence dans l'éloge parut bientôt choquante devant une Chambre républicaine ; des murmures s'élevèrent.

Riouffe s'exaltant : « Je demande la parole pour parler de celui que l'univers admire. » Ici, le compte rendu porte : « L'opinant est interrompu de nouveau. Plusieurs membres : Parlez-nous de la loi. " Un membre fit observer que l'orateur mettait ses collègues dans une position désobligeante et fausse, puisqu'en protestant contre de prétendues insultes adressées au premier Consul, il semblait supposer que le Tribunat avait toléré ces outrages. Pour couper court, l'assemblée prit d'urgence une décision réglementaire aux termes de laquelle les orateurs auraient à s'abstenir de toute personnalité. Mais Riouffe, sans tenir compte de cette décision et des admonestations du président Daunou , continuait éperdument, comme grisé par le grossier encens qu'il prodiguait et emporté par la passion de s'avilir.

Il annonça enfin qu'il allait passer à la discussion de la loi : « Un mouvement d'impatience se manifeste. — Riouffe : » Je ne m'attendais pas à devenir fatigant en louant les magistrats de la République. » Les murmures reprirent. On demanda le rappel à l'ordre. Le président: «Je rappelle l'orateur à Tordre pour la troisième fois et je l'invite à se conformer avec scrupule et respect à la décision du Tribunat. » On eut grand'peine à interrompre l'emphatique digression, plus nuisible que salutaire au succès de la loi.

Chauvelin défendit le projet avec plus de convenance, fit valoir la nécessité d'accélérer l'énorme travail législatif qu'attendait la France. Ginguené, s'intitulant vieux sohbit de la liberté, déclara carrément qu'il voterait contre la loi; il représenta la gravité des questions en cause et comment leur solution allait profondément engager l'avenir; en ce jour, il

(l) Moniteur, 18 et 19 nivôse.

appartenait au Tribunat de s'annuler ou de se fonder. Thiessé soutint le projet tout en reconnaissant la force des objections émises.

La majorité était en somme plutôt conciliante que servile. Elle craig^nait de débuter par un acte d'opposition, aujourd'hui surtout que toute tentative de ce genre encourait un formidable discrédit, et d'autre part il lui répugnait de se livrer aux liens passablement étroits dont on voulait l'enserrer. Son véritable désir eût été, sans refuser au gouvernement une loi nécessaire, d'obtenir que cette loi fût amendée dans un sens libéral. Desmeuniers répondit à cette double préoccupation en proposant de voter la loi en principe et en déclarant qu'il voterait ensuite « pour qu'on émit devant la législature le vœu des modifications nécessaires » . Ce serait pour le Tribunat un moyen détourné de saisir ce droit d'amendement que la constitution lui déniait. La question se trouvant ainsi posée, on passa au scrutin, et la loi fut approuvée par cinquante-quatre voix contre vingt-six.

Desmeuniers reprit aussitôt la parole : « Vos orateurs émettront-ils votre vœu pour des modifications à la loi? « Crassous lui opposa la constitution. Par manière de transaction, on décida que les orateurs du Tribunat ne porteraient devant le Corps législatif d'autres conclusions fermes que le vœu d'adoption, mais qu'ils l'accompagneraient de l'exposé fidèle de la discussion qui avait eu liviu dans leur assemblée, ce qui permettrait d'énoncer les réserves formulées et les modifications souhaitées.

Le débat s'ouvrit le 19 devant le Corps législatif. Les orateurs du Tribunat, Mathieu, Duchesne et Thiessé, remplirent consciencieusement leur mandat; les conseillers d'État Fourcroy et Champagny défendirent le projet avec habileté et modération. Ils reconnurent que la loi avait fait l'objet d'une première discussion déjà si célèbre, » qu'elle arrivait précédée d'oppositions et de censures si importantes (l) " qu'il

(l) Moniteur j 21 nivôse.

convenait de maintenir au débat toute son ampleur. Ils s'expliquèrent abondamment et tinrent le langage usité dans les États libres : « Que les amis de la liberté ne s'alarment pas de l'espèce d'effervescence qui s'est manifestée; l'agitation est nécessaire au mouvement du corps politique. » Même^ par légère concession au Tribunat, le gouvernement promit que les exposés des motifs seraient dorénavant et toujours communiqués à cette assemblée. Ainsi pourvu d'une espèce d'amendement oral, le projet fut adopté par le Corps législatif à la majorité de deux cent trois voix contre vingt-trois.

Le gouvernement l'emportait; il tenait la loi sans laquelle la machine constitutionnelle n'eût pu se mettre en train, mais la victoire lui avait été chaudement disputée. Au Tribunat, une nette opposition avait réuni le tiers des voix; elle s'était comptée, affirmée; le jour où Benjamin Constant avait parlé, elle avait obtenu incontestablement les honneurs de la séance. On crut qu'elle pourrait se développer et mettre en péril la stabilité du gouvernement; ce fut précisément ce qui suscita le public contre elle.

Depuis dix ans, on avait vu toute scission entre les principales autorités aboutir très vite à des déchirements, tout parti dégénérer en faction ; les violents discours avaient toujours précédé les coups de fusil, les déportations et les égorgements ; ces souvenirs lugubres pesaient sur les esprits. A voir renaître un germe d'opposition, l'opinion littéralement s'affola; on se crut rejeté dans le chaos; la rente était retombée au-dessous de vingt francs.

Voilà donc, criaient les journaux ameutés, voilà ce que l'on a gagné à repeupler les assemblées d'hommes usés, discrédités, habitués à vivre de discordes; c'est à eux qu'il faut s'en prendre si l'acte pacificateur de Brumaire n'a pas encore produit les résultats espérés. Parce que ces hommes avaient trop longtemps fatigué et tourmenté la France, on ne leur permettait plus l'indépendance ; ils avaient raison dans le présent, tort par leur passé. En quelque position (ju'ils se soient aujourd'hui réfugiés et logés, l'animadversion publique les

recherche et les incrimine. Aux tribuns payés pouf parler, on reproche de trop parler. Aux législateurs payés pour se taire et voter, on reproche de mal gagner leur argent. Ils ne viennent même pas à la Chambre. Le 17 nivôse, après que l'on eut voté sur le projet en suspens, le Corps législatif ne s'est plus trouvé en nombre suffisant pour que d'autres scrutins pussent s'ouvrir. Les députés touchent leur traitement et ne remplissent pas leur mandat. Qu'on les rappelle à la décence, à leur fonction, et, s'ils osent réclamer, nous leur répondrons, le texte de la constitution à la main : vous n'avez pas la parole.

Dans ce concert d'invectives et de quolibets, les journaux les plus divers se réunissaient. \^e Journal des Hommes libres^ rédigé pour le compte de Fouché, avait l'un des premiers donné de la voix ; il avait lancé contre Mme de Staël et Benjamin Constant d'orduriers outrages. Jacobin autoritaire, Fouché détestait le parlementarisme sous toutes ses formes. D'autre part, la Gazette de t^ance, organe indépendant, procédait par insinuations venimeuses ; derrière Benjamin Constant et autres vains parleurs, elle prétendait découvrir une plus redoutable puissance, Thomme qui s'était fait du silence une force, le patient tisseur d'intrigues, Sieyès le taciturne. Sans le nommer, elle le désignait, et derrière Sieyès quelquesuns croyaient apercevoir la faction d'Orléans, toujours prête à pousser au désordre pour pêcher en eau trouble.

Parmi les journaux de pure droite, c'était une furieuse levée de boucliers. L'occasion leur paraissait bonne pour s'acharner sur les hommes de la Révolution. Ils adjuraient Bonaparte d'en finir avec ce résidu, de le balayer. Ils lui proposaient en exemple Cromwell, qui s'était débarrassé du Parlement croupion en le faisant jeter dehors « comme une vile canaille (I) », et Gustave III de Suède, disperseur d'assemblées. Aujourd'hui, à propos d'une apostrophe injurieuse et d'un discours trop éloquent, c'était un appel au

(1) Expressions cités dans VAmi des lois, 20 nivôse.

coup de force, à l'acte brutal, une incitation à recommencer la journée de Saint-Cloud.

Rares étaient les défenseurs des assemblées. Il s'en trouvait pourtant. Dans ÏAîni des lois, Poultier protestait par un article dont la vig^ueur peut donner une idée du ton de liberté qui régnait encore dans la presse : » Je ne puis imputer à Bonaparte, disait-il, la brutalité hypocrite de Gromwell, mais si, en abusant des forces militaires qui lui sont confiées, il opprimait et chassait des hommes qui ne peuvent compter beaucoup sur la force publique, puisque le pouvoir consulaire en a fait son partagée exclusif; si, après avoir fait accepter un pacte social au peuple français, le premier Consul en dispersait par la violence les parties intégrantes, et si le peuple français supportait cet insigne affront, alors je conseillerais aux républicains de traverser les mers, de fuir vers les contrées américaines et d'y demander l'hospitalité à un peuple dont les magistrats sont des modèles offerts aux peuples libres. Mais jamais, jamais les républicains ne seront réduits à cette douloureuse alternative; ils trouveront en France un jeune Washington, et ne seront pas obhgés d'aller demander un asile au vieux Washington de l'Amérique (l). »

Bonaparte tenait cercle tous les soirs au Luxembourg. Dans la pièce même où quelques dames formaient « le petit comité M de Mme Bonaparte et s'asseyaient autour d'elle, des militaires, des fonctionnaires, des députés et hommes politiques se tenaient rangés, immobiles, droits sur leurs pieds, tandis que le général passait devant eux et s'adressait familièrement à chacun. Après les séances du Tribunat où Cons-

(1) Numéro du 20 nivôse.

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tant et d'autres avaient décoché leurs flèches, on se demandait avec anxiété comment allait se comporter le « héros » harcelé. Un soir, il parut tout autre qu'à l'ordinaire; sa voix était stridente, son reg^ard mauvais. Il piqua droit sur quelques tribuns qui se trouvaient là et avec une âpre vivacité releva l'inconvenance des discours prononcés par leurs collègues. Il s'y prit à plusieurs fois, s'acharnant, cherchant à faire peur. Pour briser les hommes qui retardaient la réfection de la France, il n'aurait, disait-il, qu'à lâcher le torrent d'indig^nation qui grondait contre eux, à lâcher le peuple, à lâcher l'armée. Il fit allusion à la phrase de Duveyrier : «J'étais dans le bain quand on m'a lu cette phrase; il était minuit; un tel;, mon aide de camp, demandait à aller sur-lechamp lui couper les oreilles; je ne l'ai pas voulu (1). » Il s'exprima grossièrement sur certaines influences féminines. Cambacérès avait vainement essayé de le détourner de cette fougueuse algarade (2).

Il est vrai qu'après avoir dit leur fait aux tribuns, il recompose immédiatement pour le grand public son visage et son geste. C'est seulement en milieux privés qu'il avait voulu faire gronder la foudre. Dans ses manifestations extérieures, il ménageait les formes et les apparences de la liberté; il se donnait l'air de respecter ce droit de discussion qu'il détestait au fond. A ce moment, (ju'on l'observe dans son rôle public, qu'on l'écoute; c'est le langage, le ton, l'attitude d'un grand républicain.

Il dédaigne de relever les insultes et ne s'offense que des louanges. Point de réponse aux discours de Duveyrier et de Constant; mais Riouffe l'a bassement adulé ; les journaux du orouvernement publient aussitôt cette note : » On prétend que Bonaparte a annoncé qu'il refuserait sa porte à quiconque se permettrait contre lui des éloges emphatiques ou

(il Baillkul, Examen ci'iluiue des Considérations de Madame la haionnede Stacl sur les principaux événements delà Révolution française ^ etc., Il, p. 2V8. Raillcul était membre du Tribunal et assistait à la scène.

(2) CambacÉbÈs, Eclaircissenicnts inédits.

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ridicules (1). » On le pousse à chasser les assemblées; il invite les présidents des deux Chambres à choisir eux-mêmes les commandants de leur g^arde. On voudrait qu'il se saisit du rôle de César; voici sa réponse : veillant à l'aménag^ement des Tuileries, ou il se garde encore de prendre domicile, il commande de placer dans la grande galerie, parmi les bustes des personnages célèbres, celui de Brutus. Mais un journal, le Rédacteur, blâme ce choix: le poignard de Brutus n'a été que l'instrument du ne faction oligarchique contre un homme qui sest imposé à 1 admiration des siècles. Aussitôt le Moniteur répond par une de ces dissertations d'histoire romaine qui plaisent à l'imagination classique de lépoque : il reproche à César d'avoir « cumulé sur sa tète toutes les dignités, tous les pouvoirs, et mis partout sa volonté à la place de la loi i2) » . Quant à celui qui la frappé, il était noble et pur : > 1 ier d être le libérateur de ses égaux, il eût cru les offenser et s'humilier lui-même en ne devenant que leur maître. '^ Et ce n'est pas un des spectacles les moins piquants de cette période que de voir le journal de Bonaparte prendre contre César la défense de Brutus.

De même, si Bonaparte s'est décidé à sévir contre la double influence qu il aperçoit derrière les orateurs d'opposition, contre les puissances inspiratrices, contre Mme de Staël et Sieyès, il n'y met aucun éclat. Les coups qu'il porte demeurent tout intimes, prudemment calculés, aigus et courts, brefs et retenus, et il frappe en sourdine.

Contre Mme de Staël, on parlait de mesures extrêmes. Etrangère, elle dépendait du gouvernement, qui pouvait par simple arrêté l'expulser de France, et la malheureuse femme tremblait, car elle ne voyait en dehors de Paris qu'endroit de bannissement et {\q langueur. .. plus que le tombeau (3) ^ . Mais Bonaparte n'en est pas encore là: tout au jdus fait-il

(1) Ac Puhlicisti:', '22 nivôse.

(2) Moniteur tlu 19 nivôse.

(3) l^aroles rappcicos dan? une réponse de Nccker à sa fille, 28 janvier iSOO, Archives de Copj>el.

donner avis à Mme de Staël de se retirer pour quelques jours dans sa maison de Saint-Ouen, aux portes de Paris, et va-t-il jusqu'à la déporter dans la banlieue.

Il sait d'ailleurs le moyen, où qu'elle soit, de la tenir en lieu de pénitence et d'exil. Pour prolonger le vide qui s'est fait autour d'elle, il n'a qu'un mot à dire, il le dit, et à l'exception de quelques visiteurs d'un courage furtif, tout le monde se détourne du salon compromettant et le met en quarantaine. C'est frapper Mme de Staël dans ce qu'elle a de plus cher, dans son besoin de société, dans sa passion de parler et de se communiquer, dans ce goût pour les échanges et les batailles d'idées qui donnent un aliment à sa dévorante activité d'esprit et qui la sauvent de ce qu'elle redoute le plus au monde, l'ennui. A se voir délaissée, sevrée de relations et de causeries, elle souffre horriblement; elle souffre des injures de la presse; elle souffre encore plus d'avoir perdu la faveur du Consul, car il lui est également impossible de se plier au joug et de supporter la disgrâce. Dans sa retraite de Saint-Ouen, elle s'agite, s'affole, vit dans une exaltation douloureuse, dans une perpétuelle surexcitation de 1 esprit et des nerfs. Et vainement son père, qui l'adore, s'efforce de loin à la calmer et à la consoler.

Il fait de son mieux pour arranger les choses. Dans des lettres confiées à la poste et destinées à passer sous les yeux d'une police rien moins que scrupuleuse, il loue Bonaparte, l'appelle « le grand Gonsul, le héros, ton héros, » et tâche ainsi de l'adoucir. Quand il écrit à Mme de Staël par voie plus sûre, il la conjure de ne pas permettre à son imagination de grossir ses malheurs. Il lui conseille de renoncer à la politique, qui décidément lui réussit mal, et voudrait l'avoir pour quelque temps à Coppet, dans une atmosphère apaisante; elle retournerait à Paris ensuite : « Il faudrait se soumettre à une lacune de Paris pour y retourner ensuite en gens d'esprit et non plus en gens d'affaires. Ces derniers me paraissent du néant et font le même effet sur tout le monde. Tu es blâmable de vivre si fortement d'opinion et de la plus mauvaise que

j'aie connue depuis longtemps (I). - Il la supplie surtout de se remettre au travail, d'y chercher l'oubli, de faire un livre, un beau livre qui la remettra en faveur auprès du public, auprès de Bonaparte peut-être, et de prendre « le bénéfice du temps {2) » . Il n'avait pas si tort, puisque Bonaparte, qui cherchait toujours à rallier après avoir frappé , laisserait bientôt son frère Joseph porter à Mme de Staël quelques paroles de paix, offrir une rentrée en grâce, des faveurs, tout ce qu'elle voudrait, au prix d'une absolue soumission. « Mon Dieu, — répondrait-elle en retrouvant sa fierté, — il ne s'agit pas de ce que je veux, mais de ce que je pense (3) . » On n'en avait pas moins réussi à la tenir quelque temps en état de demi-claustration et à l'écart des événements.

Vis-à-vis de Sieyès, on usa de procédés à peu près analogues, en les appropriant au personnage. On jugea nécessaire qu'il s'éclipsât momentanément et qu'après avoir cédé en frimaire sur la question constitutionnelle , il parût une seconde fois quitter la partie. Sur lui, les moyens d intimidation pouvaient beaucoup. Il parait bien que, sous une forme plus ou moins directe, on 1 avertit que sa présence à Paris donnait un centre aux éléments d'opposition et que les hommes de discorde, à le rechercher, le feraient malgré lui factieux. Comprenant à demi-mot, il s'avisa subitement que 1 air des champs était devenu indispensable au bien de sa santé. Le 22 nivôse, après avoir prévenu ses collègues du Sénat qu'il s'abstiendrait quelque temps de les présider, il s'esquiva de Paris pour se rendre à la campagne chez un ami, le sénateur Clément de Ris, et prestement fila.

Bonaparte avait espéré que cet exil par persuasion passerait à peu près inaperçu et serait mis sur le compte d un désir assez invraisemblable de villégiature hivernale. Il en fut autrement. Sievès restait un personnage antipathique, mais notable. Le bruit qu il avait disparu de son domicile courut

(i^ Accker à Mme de Slaèl^ 28 janvier 1800. Arcliivos de Coppol,

(2) Ibùl., 28 nivôse.

(3) Dix années d'exil, p. V.

(lès le 21 à la Bourse. " Dans ce pays-là, disait un journal, on fait argent de tout (1) ; w les spéculateurs s'emparèrent de la nouvelle et la grossirent pour accentuer le mouvement de baisse. En un instant, le bruit de la Bourse devint la rumeur de la ville. Où était Sieyès, en prison, en exil ou en fuite? Telle était la question que chacun se posait. Chercher Sieyès, ce fut pour quelques heures la préoccupation, l'amusement, le jeu des Parisiens, et les journaux, obéissant à l'universelle manie des calembours, en faisaient un par citation latine : Si es, uhi es? Mais beaucoup de gens se disant informés affirmaient des choses graves. Ils savaient, à n'en pouvoir douter, que Sieyès avait été arrêté et conduit sous bonne escorte au château de Ham, que douze tribuns avaient partagé son sort, comme auteurs ou complices d'un grandissime complot.

Dans le monde politique et parlementaire, la terreur gagnait. Là, on ne s'intéressait plus à Sieyès qu'en tremblant ; une personne connue pour ses relations avec lui donnait-elle un diner; plusieurs invités évitaient d'y paraître et s'abstenaient au dernier moment. Parmi les convives, on causait avec affectation de choses indifférentes, puis chacun, se penchant vers son voisin, s'enquérait de l'événement du jour. Dans ces nmilieux affolés, curieux et peureux, c'était un chuchotement à mi-voix (2) .

Ce surcroît d'émotion ne faisait nullement le compte de Bonaparte. Dès le 22, le Moniteur intervint pour couper court aux faux bruits et les accabler d'une hautaine ironie. Quoi? Faudra-t-il toujours que l'on attribue des motifs sinistres aux plus minces incidents? Est-ce que le départ de Sieyès ne peut s'expliquer par les plus naturelles raisons? « Dans un moment où l'une des autorités républicaines (le Sénat) , destinée par sa nature même à une activité peu fréquente, est inactive, un de ses membres est allé chercher à la campagne quelques

(1) Gazelle de Franco, 24 nivôse.

(2) Lettres de Madame lleinhardy p. liV-iiS. Lettre inédite de Bourqoinq , 22 nivôse. Lettres inédites de Madame Delessert. Correspondance des agents de Condé, 13 et 2V janvier, archi\es de Chantilly, série Z.

OUVERTURE DE LA SESSION LEGISLATIVE - Qk

jours d'un repos nécessaire à sa santé. Aussitôt, on suppose un motif secret à cette absence... et personne ne dira que le citoyen Sieyès est à quelques lieues de Paris dans une maison de campag^ne qui appartient à son collègue et ancien ami, le citoyen Clément de Ris (1;. i»

Le lendemain, nouvel article, destiné à réprimer les exagérations, d'où qu'elles viennent, et à donner de haut la note juste. Le Moniteur reprend à la fois les tribuns trop véhéments, les nouvellistes trop inventifs, le public trop crédule^ Il constate un manque général de sang-froid et reproche à tout le monde de vivre sur le passé : « Qu ils sont loin du présent,... les hommes qui ont voulu essayer la ridicule répétition des scènes si vieillies et si usées des déclamations de tribune, et ceux qui, pour rappeler des souvenirs du même genre, veulent faire croire qu'on est encore au temps des exils et des exclusions, des conspirations inventées ou découvertes, de toutes ces vaines ressources de la crainte, de toua ces misérables mensonges de la faiblesse... Au reste, il était juste d'essayer en même temps de recommencer l'éloquence des clubs, et d'accréditer des nouvelles de mesures dignes de l'administration des comités. » Ignore-t-on qu'un ordre nouveau commence, qu'un grand fait est survenu et que la France possède enfin un gouvernement? Le caractère de ce gouvernement, c'est de suivre sa ligne sans s'inquiéter de vaines turbulences et sans recourir à des violences surannées. Gomme la nation est avec lui, il ne craint rien; il est assez fort pour pouvoir être modéré.

Malgré cette parole à la fois apaisante et ferme, le tumulte des polémiques continuait. Dans la cacophonie des journaux, la note dominante restait cruelle aux assemblées existantes. L'idée de s'en débarrasser et de renouveler le personnel législatif prenait corps. La chose était facile, disait-on maintenant, et pouvait s'accomplir sans recours au remède militaire, puisqu'on avait affaire à des législateurs nommés et

(1) Numéro du 22 nivôse.

point élus, conséqiiemment révocables. Bonaparte, revêtu de la sanction populaire, était seul l'élu de la France; entre lui et les assemblées, qu'il fasse juge le peuple, qu'il l'appelle à se prononcer par plébiscite sur la question suivante : les cboix faits ont-ils été agréables au peuple; le peuple veut-il que le premier Consul nomme une commission de sénateurs qui sera chargée de les reviser et d'en opérer d'autres (1)?

Ce moyen de solution, proposé d'abord par le Surveillant^ fut violemment soutenu par le Journal des Hommes libres ; des feuilles modérées, telles que le Publiciste, s'y rallièrent. La Gazette de France s'emportait; son rédacteur Thurot interpellait Bonaparte : «Interrogez la France. Les nominations faites par le Sénat conservateur ont été si étranges, ont tellement heurté l'opinion publique, que tous les signes d'improbation indirecte se sont manifestés à la fois. L'argent s'est resserré, le crédit est devenu plus impossible, les fonds publics ont oublié le 18 brumaire, et nous restons tremblants et incertains entre un gouvernement qui appelle notre confiance et des autorités législatives qui la repoussent. « Pour agir, attendrat-on que le mal s'aggrave? « Vous qui gouvernez, osez consulter l'opinion ; elle est toute en votre faveur... De toutes nos autorités, vous êtes la seule à laquelle on puisse se rallier. Les hommes nécessaires sont toujours ceux qui sont préférés et les gouvernements ne sont aimés que par nécessité (2) . "

Ainsi lancée, l'idée de recommencer les nominations prenait étonnamment dans le public. Les uns l'adoptaient par passion contre-révolutionnaire, les autres pour plaire à Bonaparte ou simplement par effroi de sa colère, plutôt pressentie qu'éprouvée. On répandait que l'idée n'avait pu être émise que de son aveu, comme moyen de ta ter les esprits. Avec impatience, on attendait qu'il se fut positivement exprimé et que le sphinx eût parlé.

Le sphinx ne parla point. Le 23, le Puhliciste semblait l'y encourager, en se portant garant de la tendance publique :

(1) Gazette (le France, 22 nivôse.

(2) Ibid.

<( L'opinion continue à s'occuper de l'idée d'une revision qu'elle semblait appeler dans les nouveaux choix. » A cette invite et à d'autres semblables, aucune réponse officielle ne fut faite, et peu à peu la polémique s'éteignit, faute d'aliment.

Bonaparte avait-il songé à se débarrasser des assemblées telles que Sieyès les avait composées et à s'en faire d'autres, en s'autorisant d'un mouvement de presse toléré ou provoqué? A supposer qu'il ait eu cette idée, il y renonça promptement, ~ mieux- inspiré ou mieux conseillé. Il sentit qu'à renouveler brusquement le personnel législatif, à doubler le 18 brumaire par une espèce de second coup d'État, il marquerait son gouvernement d'un caractère d'instabilité; il donnerait raison à ceux qui prétendaient que tout pouvoir issu de la Révolution ne pouvait cheminer que par cahots et secousses; par la brèche qu'il ferait lui-même aux institutions, il ouvrirait peutêtre passage au royalisme, toujours debout et menaçant?

D'ailleurs, où trouver un personnel de rechange, à moins de recourir à des hommes par trop suspects aux républicains et que Bonaparte ne comptait employer que plus tard, en les insinuant peu à peu dans l'Etat? Les membres actuels' des assemblées représentent les intérêts nés de la Révolution; ils représentent la classe révolutionnaire établie et possédante. Bonaparte a fait pacte en Brumaire avec ces hommes et ne peut encore se passer d'eux. S'il tient à les discipliner, il doit en même temps les protéger et les couvrir. Gomme ils ont manifesté quelque velléité de mutinerie, il a permis ou voulu qu'un grand orage s'élevât contre eux et les secouât rudement; il leur a fait sentir la fragilité de leur pouvoir. Maintenant, sans dissiper totalement la menace qui plane au-dessus d'eux, il les laisse se replacer et s'assurer tant bien que mal sur leurs sièges momentanément ébranlés.

Sieyès revint au bout de quelques jours présider tranquillement le Sénat. On raconta que Bonaparte avait eu avec lui des explications et finalement s'en était déclaré satisfait (1).

(1) Voy. B.viLLKu, Rapports de Venvoyc prussien Sandoz-Rollin . iî-î et 26 janvier, 2 février 1800, p. 36'(l-.

64 I/AVENEMEINT DE BONAPARTE

Effectivement, Sieyès ne paraissait plus song^er qu'à savourer les avantagées matériels de sa situation et se mettait en jouissance. Ayant échangé le domaine de Crosne contre un capital rond, il eut hôtel à Paris, train de maison, bonne table et des femmes élégantes pour meubler ses salons. Renfermant ses rancunes, il s'éloignait de la politique, quitte à s'y insinuer de nouveau dès que les circonstances lui en rouvriraient l'accès.

Le Moniteur adjurait toujours Paris de se calmer. A ce Paris encore nerveux, impressionnable, tressaillant au moindre bruit, il semble que la parole officielle, par une suggestion continue, impose le sommeil et commande de dormir.

Il est temps, dit-elle, qu'on cesse de croire à des troubles dont les causes n'existent plus; que les passions, les inquiétudes s'assoupissent. A ce repos nécessaire succédera bientôt une activité féconde. Le commerce, l'industrie, les arts utiles vont refleurir. On s'occupera moins de politiique que d'affaires : « des altercations de club, des propos de groupes ne fourniront plus matière aux conversations du soir (l) " , et l'on sentira la vérité de cette parole des Consuls provisoires : la Révolution est finie. Oui, elle est finie, la grande et terrible révolution, mais elle s'est terminée en se fixant aux principes qui l'ont commencée, à ces principes de saine philosophie, de tolérance et de liberté réglée qui ont donné une base nouvelle aux rapports entre gouvernants et gouvernés. L'honneur du dix-huitième siècle est d'avoir formulé ces principes. Pendant les orages de la Révolution, le groupe des modérés les a conservés comme en dépôt. Semblables aux politiques du temps des guerres de religion, ces modérés attendaient leur heure pour intervenir entre les partis extrêmes, séparer des furieux et se rallier la nation. C'est ce qu'ils ont fait au 18 brumaire. Le gouvernement issu de cette journée n'ira pas se livrer à une faction rétrograde; il ne connaît pas, il ne voit pas de factions : « la sienne est com-

(1) Numéro du 25 nivôse.

posée de tous les bons Français (I). » Il s'en tiendra aux principes qui ont présidé à son avènement; il saura les détendre contre les hommes qui leur ont fait subir une déviation monstrueuse et contre ceux qui les invoquent perfidement aujourd'hui pour les méconnaître ensuite et rejeter la France en arrière.

Aussi bien, l'une des grandes préoccupations de Bonaparte est toujours de ne point se laisser gag^ner à la main par la réaction. S'il ouvre à toutes les soumissions la République élargie, il n'admet pas qu'on prétende l'isoler lui-même de la Révolution et que son gouvernement passe pour l'ami des aristocrates et des prêtres. Or, c'est en cette fin de nivôse qu'arrivent à Paris les rapports départementaux dénonçant l'effet partout produit parles édits de tolérance, par le rappel des proscrits de Fructidor, par l'adoucissement des rigueurs révolutionnaires. Au Luxembourg, on apprend tout à la fois : l'immense soulagement des masses, etd'aiitre part les audaces réactrices, les turbulences catholiques, les autels décadaires insultés ou renversés, les prêtres insermentés sortant de leurs cachettes, ces prêtres refusant la promesse de fidélité et officiant quand même, les messes séditieuses, le réveil des cloches, la rentrée d'un certain nombre d'émigrés. Sur plusieurs points, les acquéreurs de biens nationaux commencent à s'inquiéter, et cette alarme des intérêts est autrement sérieuse que les criailleries de quelques tribuns réclamant la liberté politique pour un peuple qui n'en a cure, il importe d'autant plus de limiter le mouvement réacteur que les chefs de l'Ouest refusent décidément de se soumettre et qu'ils peuvent se sentir encouragés par l'effervescence d'autres départements, par Fétat troublé de mille localités.

Fouché d'ailleurs est là pour remontrer aux Consuls la nécessité de rester à gauche et d'y rester à sa façon; il se soucie peu qu'on ne rende aux principes qu'un platonique hommage, pourvu (juon rassure les intérêts et les passions

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