LA RENTE
tnois. L'opération sur laquelle roulaient toutes les combinaisons de relèvement financier restait à peu près en suspens. Si le bruit de la défaite se fût confirmé, le désastre politique et militaire se fût doublé d'un désastre financier. Au lendemain de la victoire, l'élan de confiance qui se manifesta, une reprise d affaires, une accélération dans la rentrée des impôts, provoquèrent quelque affluence de fonds. Les receveurs g^énéraux, institués banquiers du gouvernement, consentirent plus généralement k échelonner des avances sous ' forme d'obligations; ces obligations trouvèrent plus facilement à se placer, et le gouvernement put compter qu'au début de l'an IX il disposerait par anticipation de la majeure partie des revenus de cette année.
Sans doute, malgré un violent effort d'économie, malgré le recours à des moyens extraordinaires et non renouvelables, le déficit pour l'an VIII s'élèverait au moins à 30 ou 40 millions, sans parler du lourd passif antérieur dont le Trésor restait grevé. Néanmoins, des prévisions certaines s'annonçaient pour la première fois à l'horizon et permettaient d'aménager plus régulièrement les finances.
Depuis le 15 jusqu'au 25 thermidor, de grandes mesures furent discutées par les Consuls en conseil des finances. Le ministre Gaudin proposait de revenir à une règle fondamentale de la comptabilité d'État. L'une des causes de l'affreux désordre des finances révolutionnaires, c'était le mélange continu de l'arriéré et du courant tant pour les dépenses que les recettes. Depuis longtemps, comme on n'a jamais eu d'argent devant soi, « une partie des recettes de l'année qui venait de finir est devenue indispensable pour faire face aux dépenses de celle qui commençait, et le gouvernement s'est ainsi trouvé dans le cas de manquer constamment au service passé, pour subvenir d'une manière incomplète au service courant » . Le gouvernement s'est placé « dans un état d'infidélité perpétuelle, et il serait impossible de calculer ce qu'une telle situation a occasionné de sacrifices au Trésor national, car c'est de l'exactitude à remplir les engagements contractés
que dépend principalement la réduction des dépenses publiques (1) " . Gaudin proposait en conséquence de tirer entre le passé et l'avenir une infranchissable lig^ne. Le restant des produits à percevoir sur. Tan Vlll serait rigoureusement employé à solder les dépenses de la même année ; il entrerait en ligne de compte comme premier moyen de liquidation générale, l'an IX devant affecter ses ressources à ses propres besoins et pouvant y suffire, sauf un supplément à obtenir du Corps législatif sous forme d'impôt. De cette façon, on procéderait désormais par exercices réguliers, nettement distincts, qui n'auraient plus à empiéter l'un sur l'autre et à s'enchevêtrer inextricablement.
Bonaparte discute le projet, concurremment avec Gretet et d'autres membres du conseil. Sans contester le principe, « il ne pense pas qu'on puisse élever un mur d'airain entre le service de l'an VIII et de l'an IX, et il observe qu'il est dans la nature des choses que ces deux services s'aident réciproquement (2) » . Contre le système ministériel, il invoque une raison d'immédiate économie. Les obligations des receveurs, payables à échéances assez longues, ne se transformeraient en fonds qu'à condition d être négociées, escomptées à des taux toujours onéreux : « On se trouvera encore forcé à des sacrifices d'intérêts qui consommeront le plus pur sang du peuple. » Au contraire, en se gardant la disponibilité des sommes restant à percevoir sur l'an VIII, on pourra ne livrer à la circulation les effets souscrits pour l'an IX qu'au moment de leur échéance, a c'est-à-dire non comme elfets à cours, mais comme billets au porteur et sans aucun sacrifice d'intérêt » .
On finit par ajourner encore toute mesure de liquidation partielle ou totale. C'est le 30 ventôse an IX seulement qu'une grande loi de liquidation viendrait consolider toutes les variétés du passif révolutionnaire : dettes diversement exigibles, dette flottante, tiers provisoire, plus IIO millions
(1) Séance tlu 15 thermidor, paroles de Gaudin. Archives nationales, AF, IV,
(2) Même procès-verbal, paroles de Bonaparte.