LA RENTE
de dettes contractées envers toutes les catégories de fournisseurs et de traitants. Ces dettes seraient converties en rentes capitalisées à un taux fort réduit ou dépourvues d'arrérages pendant un certain nombre d'années. Par cette réduction arbitraire contre laquelle le Tribunat élèverait des arguments d'une incontestable valeur, par cette espèce de concordat imposé aux créanciers de la Révolution et même à ceux de l'an VIII, le gouvernement s'affranchirait définitivement de l'oppression de ces hommes de lucre, dont l'intérêt particulier, selon le mot du rapporteur de la loi, avait toujours été « en conspiration contre l'intérêt général (1) ».
Dès à présent, Gaudin proposait une autre mesure et y attachait la gloire de son ministère ; ce serait de reprendre le payement de la rente en argent, interrompu depuis des temps qui semblaient fabuleux.
Cette mesure d'un saisissant effet, Gaudin se disait en état d'y pourvoir; il démontrait même qu'à considérer le mécanisme de l'opération, on n'y découvrait rien de trop dispendieux et que le prodige pouvait s'accomplir à bon marché. Les rentiers, c'est-à-dire les détenteurs du tiers consolidé, étaient actuellement payés en papier, en bons (Varrërages, passablement discrédités. Or, ces bons étaient admis en payement des contributions, ce qui diminuait d'autant l'encaisse métallique du Trésor et contrariait l'opération sur les receveurs, pivot de toutes les autres, en laissant toujours incertain le produit réel de l'impôt. Si les rentiers étaient désormais payés en numéraire, c'est avec une partie de ce numéraire qu'ils acquitteraient nécessairement leurs contributions. L'État récupérerait partiellement d'une main ce qu'il aurait déboursé de l'autre; en outre, il arriverait plus facilement à fixer le montant des avances à fournir par les receveurs généraux (2) .
Le conseil néanmoins n'adopta pas d emblée la grande innovation : « Ce projet éprouve une discussion assez éten-
(1) SxonnM, p. 159,
(2j Procès-verbal tle la séance du 17 thermidor.
(lue; diverses objections sont faites. » On regarda de très près aux moyens d'exécution. D'après Gaudin, le payement s'opérerait par l'intermédiaire de la Banque de France qui se couvrirait en se faisant remettre chaque mois par le gouvernement des obligations de receveurs pour un douzième du montant total des rentes, plus un droit de commission de 1 1/2 pour cent. Bonaparte trouvait ce droit bien élevé, lésinait : « Le premier Consul, avant de prendre un parti sur cet important objet, demande que le ministre des finances s'entende avec les régents de la Banque sur les conditions qu'ils pourront souscrire pour faire ce service d'une manière moins onéreuse à l'Etat... 11 désire de plus, pour fournir une base essentielle à la délibération du conseil, que le ministre présente, mois par mois, l'indication de la somme dont le Trésor public pourrait disposer pour le service général de l'État (I) . »
Gaudin fournit des justifications suffisantes, car le 25 thermidor parut un arrêté dont l'article premier portait : « A compter du second semestre de l'an VIII, les rentes et pensions de TÉtat seront acquittées en numéraire (2). »
On s'attendait à une explosion de reconnaissance. On se heurta d'abord au pessimisme des rentiers, qui refusèrent de croire à leur bonheur. Affreusement traités par la Révolution, dépouillés par la loi banqueroutière de l'an \l des deux tiers (le leur créance, les rentiers s'attendaient toujours au pire; en supprimant les bons et en promettant un payement en espèces que le Trésor serait vraisemblablement hors d'état d'effectuer, le gouvernement ne leur préparait-il pas une déconvenue totale? Jusqu'à présent ils avaient reçu des papiers qui valaient peu de chose, mais valaient en somme quelque chose ; à présent sans doute, ils ne recevraient plus rien (3). Pour ajouter foi au miracle, il leur fallut le toucher et le palper. Le 1" nivôse an IX, lorsque la première échéance semestrielle survint, lorsque la Banque effectua le payement en espèces à
(i) Procès-verbal de la séance du 17 thermidor.
(2) Stourm, p. 287.
(3j Jhid., d'après la notice de Gaudin sur les finances.
UEORGAMSATION ET APAISEMENT 491
bureau ouvert, « avec une rig^oureuse ponctualité (1)» , il fallut se rendre à l'évidence et reconnaître avec joie que le gouvernement, par différence insigne avec ses prédécesseurs, tenait ses eng^ag^ements. L'approbation fut unanime, et il parut que dans les mesures de réconfort ordonnées par le grand Consul, tout marchait de pair.
La réorganisation administrative s'accéléra. L'espace de temps compris entre le retour de Milan et le commencement de l'an X, c'est-à-dire entre l'été de 1800 et l'automne de 1801, voilà l'époque où l'autorité des préfets prend vraiment possession du pays, se saisit des hommes et des choses. Alors seulement la paix intérieure commence pour toute la France; c'est à partir de Marengo que les résultats de Brumaire se font universellement sentir.
Partout, la protection publique devient plus forte. Dans les zones particulièrement troublées de banditisme et de rapines, Sud-Est, massif des Gévennes, Midi, Sud-Ouest, Ouest, le progrés se manifeste à des degrés divers. Dans la région Ivonnaise, l'amélioration est rapide. A Lyon, grâce à la sécurité rétablie, l'industrie capitale, celle de la soie, reprend un vigoureux essor. Dans l'Auvergne et ses plantureuses vallées, dans les régions de la Haute-Loire, qui ne sont plus troublées que de bouillonnements épars, l'agriculture prend l'avance sur l'industrie. Plus bas, dans la Lozère, le brigandage a disparu, le conseil général vote des remerciements au préfet. L âpre et sèche région du Midi est encore parcourue de feux errants.
Contre le banditisme provençal et cévenol, Bonaparte décide guerre à mort. L'institution de tribunaux spéciaux composés de militaires et de civils, ces commissions mixtes
(l) Sto€Rm, p. 287.
du Consulat, ces justices d'exception arrachées péniblement à un vote du Corps législatif, assurent d impitoyables répressions. La rentrée à 1 intérieur d'une partie des troupes permet un déploiement de forces. Les chefs de bande sont poursuivis à outrance, traqués, saisis avec leurs principaux complices; deux cents sont exécutés; les simples égarés, ceux qui ont pris la montagne par exaspération et souffrance, sont admis à rentrer dans la vie commune. Sous l'action de ces mesures, le niveau de la haute criminalité tombe rapidement. En Vaucluse, les relevés semestriels accusaient, pour le premier semestre de l'an VIII, quarante-sept assassinats; pour le deuxième, trente-deux; pour le premier semestre de l'an IX, onze; pour les trois mois suivants, ils n'en accusent aucun (1). Les régions infestées se réduisent à quelques passes montagneuses, à quelques tournants et endroits d'insécurité légendaire.
Sur le littoral, le département des Alpes-Maritimes est purgé de ses barbets. Le préfet possède la confiance du peuple, a 1 ayant soustrait aux dilapidations et au despotisme militaire (2) » . Dans le Var, Toulon longtemps foyer de démagogie se range à la règle commune. Après avoir visité cette ville affreusement délabrée, le préfet écrit au ministre : « J'y trouvai une foule immense de citoyens, toutes les autorités constituées, les états-majors des troupes de terre et de mer; je fus accueilli aux cris de Vive la Républifjue! Vù>e le gouvernernenil Vive Bonaparte! On m'a observé que jusqu'à cette époque ce dernier cri n'avait pas été fréquent. (Je vous dois la vérité; (3)." Dans l'intérieur du département, a on a vu un beau spectacle, celui de soixante-quatorze communes armées pour la sûreté publique et en état d'insurrection contre les brigands; c'est à cette levée en masse qu'on doit leur disparition (4) » .
(1) RocQUAiN, Etat (le la France au 18 brumaire, \). 6, d'après le rapport fin conseiller d'État.
(2) Lettre des députés du département, FIC, III, 5,
(3) Rapport de vendémiaire an IX, FIC, III, 6.
(4) Rapport du conseiller d'Etat en mission. Rocquain, p. 11.
REORGANISATION ET APAISEMENT 493
Les Boiiches-dii-Rhôiie, livrées à des administrateurs d'une partialité scandaleuse, continuent à faire tache. L'un des citoyens les plus estimés, Siméon, écrit aux Consuls : « Il n'y a point eu de 18 brumaire pour les Bouches-du-Rhône, du moins quant aux administrations » . Devant cette plainte, il est curieux de voir comment Bonaparte procède, comment il cherche à s'éclairer, à combien de fois il s'y reprend pour trancher dans le vif, voulant débarrasser le pays des exploiteurs révolutionnaires sans le livrer à la réaction.
Il renvoie la plainte au consul Lebrun et lui demande un avis. Lebrun rédige un rapport évasif, où il se dégagée des responsabilités antérieures et indique les causes du mal plutôt que le moyen de le guérir : « L'administration des Bouchesdu-Rhône fut composée d individus indiqués par Natoire et Pélissier, deux hommes très exagérés. Le sous-préfet d'Aix, Yiollet, était un homme abliorré de tout ce qui n'était pas exalté. J'en fis l'objection dans le temps, mais il me parut que le ministre de l'intérieur avait pris des engagements d'avance. D'un autre côté, il est si difficile d'asseoir son jugement sur les gens de ce pays-là. Le mieux eût été d'avoir un préfet bien sûr et d'attendre son initiative pour les choix. Mais Lacroix (Delacroix) a commencé par s'abandonner luimême à l'impulsion du parti. Il paraît qu'il va mieux aujourd'hui qu'il connaît le vérital)le esprit du gouvernement (l). »
Une annotation de Bonaparte fait observer que le rapport ne répond pas à la question posée : faut-il prononcer des destitutions? Bonaparte finit par révoquer seulement le commissaire général de police du département et le sous-préfet d'Aix.
(1) J 11- ventôse an IX, FIC, III, Delacroix resta jnsfju au l)Out un fanatique (l'irréligion : « très récenunent, il at^sistail, en qualité de membre de 1 Instilut de Marseille, au convoi funèbre dim île ses (collègues; il interposa son autorité de préfet pour que le convoi n entrât pas dans l'église pour les cérémonies d'usage. » A Marseille, dans la troisième ville de l'iaïu-e, la loi portant latiHcation du Cloiu'ordat fut publiée de la façon suivante : " lu simple garde de \iMe, assist(' de (piatie fusiliers, a fait la pronudgati(»n ; on avait choisi à desseiu un homme (pii ne sa\ait [)res(pie pas lire et (pii pendant la lecture a et»- con>pué parles (uiatre 'u>ili(rs. " 1' Kl, 111. 7.
494 L'AVENEMEIST DE BONAPARTE
Ces satisfactions paraissent insuffisantes aux habitants. Ils se plaig^nent qu'on les recherche pour délits politiques antérieurs à Brumaire, alors que la volonté des Consuls est d'ensevelir tout le passé dans l'oubli. Siméon répète son mélancolique refrain : « Il n'y a point eu de 18 brumaire pour ce pays-là (1)! » Cette fois, Bonaparte renvoie l'affaire à Cambacérés, qui rédige un rapport dont voici la conclusion : « Il est sans doute dans l'esprit et dans l'intérêt du gouvernement de ne point réveiller les anciennes affaires de parti, comme aussi de ne point mettre en place les exagérés, à moins qu'ils ne soient convertis. Sur le premier point, le premier Consul a déjà ordonné et il doit ordonner de nouveau au ministre de la justice de défendre toute poursuite de délits antérieurs au gouvernement actuel... Sur le second point, je pense qu'on a déjà beaucoup fait en destituant le commissaire général de police, le sous-préfet d'Aix et la municipalité de cette ville. Toute autre destitution serait une espèce de réaction... (2) " En fait, les choses restèrent en l'état jusqu'à la fin de 1802 où le préfet Thibaudeau procéda prudemment à la refonte des municipalités, à l'élimination des éléments indignes.
Siméon avait dit : «> Ce qui redoul^le chez nos compatriotes le sentiment de tous leurs maux, c'est de voir la paix, la sécurité, la justice partout autour d'eux et jamais chez eux. Traversent-ils le Rhône pour entrer dans le département du Gard, ils y verront régner cette paix, cette justice sous les yeux du citoyen Dubois! Passent-ils la Durance? Le département de Vaucluse si ensanglanté respire enfin et vante son état sous la préfecture du citoyen Pelet de La Lozère. Vont-ils dans les départements de l'Ardèche, de la Drôme, de l'Hérault? Partout, ils entendent louer le 18 brumaire et les choix du gouvernement. »
En effet, l'Hérault et les autres départements qui s'échelonnent sur le rivage languedocien, ceux qui longent les Pyrénées, se remettent peu à peu de leur trouble et se confient au
(i) Fie, m. 7. deuxième lellrc de Siméon.
(2) Fie, m, 7.