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aucune opposition dan^jereuse. » Dans la Seine-Inférieure, Tautorité publique ne rencontre plus d'obstacle. Sur le littoral picard et flamand, la fermeté des préfets comprime les éléments de désordre, et si Ton pousse jusqu'au bout des régions excentriques qui forment bordure de la République, on constate que les départements belges, martyrisés après Fructidor, longtemps réfractaires à la loi française, tendent à s'assimiler.

Dans les régions de l'intérieur, c'est-à-dire dans la masse des départements où la lutte armée des partis s'est moins prolongée, la paix publique se consolide. Par conséquence, l'attacbement au pouvoir réparateur se confirme. Non que le grand enthousiasme de messidor, né des victoires, ait duré bien longtemps. Au sortir de cette ivresse, le peuple se retrouve aux prises avec les maux toujours subsistants : impositions, conscription, levée des chevaux, le pain cher et la paix avec l'étranger, « l'objet de toutes les espérances et le besoin de tous les cœurs (1) », encore incertaine. Le réveil parfois est pénible. Néanmoins, la confiance en Bonaparte, moins impulsive, se fait plus raisonnée, partant plus stable; elle s'appuie désormais de réalités obtenues, et, à mesure que tout s'améliore à l'intérieur, un acquiescement général s'établit, secoué d enthousiasmes intermittents, traversé de molles résistances. On accepte Bonaparte par émerveillement à certains jours et tous les autres jours par lassitude. Puis, il faut le dire, cet homme, qui depuis un an a si merveilleusement compris la façon de gouverner les Français, s'est donné prise à fond sur leur caractère et leur tempérament. Il étreint durement la nation et cependant la satisfait, parce qu il a le sens de ses besoins, le sens de ses aspirations, le sens de ses fiertés, et parce qu'il possède au plus haut degré, comme l'a dit un homme de pensée grave, « l'instinct de l'instinct des multitudes (2). » C'est par là qu il se lie indissolublement à l'àme populaire.

(i) Lettre du sénateur Clément de Ris, 20 thermidor au VIII. Papiers Lemercier. (2) Ibid.

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En général, les habitants des campagnes se fixaient à cette obéissance passive qui est leur état habituel. Certains préfets signalent qu'en leur département l'esprit public est nul, c'està-dire que la classe la plus nombreuse, courbée sous la nécessité quotidienne, se désintéresse totalement des formes politiques qu'elle est « hors d'état de concevoir (1) " . Néanmoins, comme on ne tourmente plus les paysans » au sujet de la décade (2) » , comme on leur parle de paix, comme un sentiment de sécurité renaît, la masse rurale est pour le gouvernement. Si elle s'occupe moins de l'homme extraordinaire qui très haut gouverne, elle révère l'ordre public dans son immédiat agent, dans son représentant visible ; un rapport sur la Normandie va constater le prestige et la popularité du gendarme (3) .

Même, dégagé des excès, le peuple des campagnes jouit mieux des résultats de la grande crise, et il se trouve que la Révolution lui est entrée dans les moelles. Les paysans qui ont acquis de la terre y tiennent comme à leur chair. Les simples cultivateurs, les fermiers, artisans, journaliers, savent que la Révolution a libéré le sol, qu'elle a supprimé la corvée et la dîme, qu'elle a imprimé à l'agricullure, depuis dix ans et même dans les pires jours, un commencement d'essor. Les germes de prospérité répandus autour d'eux ne demandent qu'à éclore, à fructifier sous leur main, et sollicitent leur activité; ainsi grandissent dans l'effort des générations robustes, générations de laboureurs et de soldats.

L'étranger qui alors traverse la France, en passant de ville en ville, n'aperçoit que l'aspect encore repoussant de

(1) Compte rendu du préfet delà Creuse, nivôse an IX, 7. — Cf. Aulard, Elut de la France en Van VII et en l'an IX, p. 98.

(2) Mémoires de Dufort de Chevcrnj', II, p. 491.

(3j « II (le peuple) ne s'occupe peut-être pas beaucoup du chef qui gouverne l'Etat,... mais il est plein de respect et de conHance pour un gendarme: il s'arrête sur les chemins pour le saluer; on lui offre du cidre s il passe dans un village, on se lève quand il entre dans un cabaret. Quelquefois on le maudit quand il arrête un conscrit chez son père ou chez sa mailresse; mais habituellement on le considère connue le gardien des propriétés et l'ennemi des voleurg et des brigands.» Uoedeukr, III, p. 484-485. Rapport sur la scnatoreriede Caen.

la plupart des cités, les décombres, les édifices croulants, d'anciennes villes de luxe où tout lui apparaît a triste, sale et canaille (1). " Ce qui l'offusque, c'est la difficulté du voyage, la malpropreté des auberges, l'avidité des gens, le grossier langage que beaucoup de Français prennent pour le ton de la liberté, l'obsession des mendiants, le pullulement des misères. Ge qu'il ne voit pas ou ne fait qu'entrevoir du fond de sa voi-^ ture, c'est une autre France, la plus vaste France, celle des villages et des hameaux, disséminée dans l'infini des campagnes aux journées d'activité tenace et aux soirs paisibles; le peuple des chaumières, qui déjà et obscurément prospère. Ge peuple, plus fort par sa liberté acquise, plus fort par l'accroissement des familles, plus nombreux et plus dense, peine courageusement, met une énergie « presque surnaturelle (2) " à extraire du sol de quoi se nourrir et payer ses impôts, se sent tout de même plus à l'aise et vit mieux par la Révolution, depuis surtout qu'elle se fait ordre et travail.

Dans les villes, dans les bourgades, sur le passage des préfets en tournée, à la vue des uniformes officiels, le peuple crie à tue-tête : " Vive la République ! Vive Bonaparte ! » Sur les^ visages, la satisfaction rayonne. L'instant d'après, si quelque chose le blesse, ce même peuple murmure, fronde, clabaude et pourtant obéit, maté et las.

L'essentiel pour lui est de pouvoir gagner plus tranquillement sa vie; c'est ce que le régime lui permet par la pacification de la rue, et la foule des petits métiers, affreusement dégoûtée de l'émeute en permanence qui vidait les ateliers et fermait les boutiques, se remet peu à peu de son grand dérangement. Un voyageur la compare à une immense fourmilière qu'une secousse du sol a subitement affolée, et qui, le cataclysme passé, reprend au milieu des ruines son menu et trottinant labeur. A Paris, la masse ouvrière travaillait; elle s'était donnée de cœur au Consul et' ne se déprendrait

(1) Journal de Mme de Cazenove d'Ariens^ p. 126, à propos de Fontainebleau.

(2) Rapport sur les Vosges, 1" thermidor an XIII, AF, IV 1051.

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jamais (Ij. En province, comme d'anciens centres d'industrie se ranimaient, on voyait 1 ouvrier de fabrique retourner avec joie à l'ouvrage, au salaire, aux manufactures qui se rouvraient après la cessation des troubles.

Parmi les g^ens de condition plus relevée, diverses catég^ories sont à distinguer. Leurs passions et leurs intérêts s'étaient furieusement entre-choqués. Maintenant, à cette âpre mêlée d'éléments en heurt succède moins une paix réglée qu une sorte d'accommodement général et de tassement. Chacun se fait au régime présent; les différents groupes politiques et sociaux s'en arrangent, parce qu'il se rend supportable à tous.

Les privilégiés de l'ancien régime, les ci-devant nobles, les royalistes purs se résignent à vivre tolérés dans un pays où ils brillaient naguère, où ils viennent d'endurer les pires tourments. Ceux d'entre eux qui ont émigré s'estiment relativement heureux de respirer l'air natal, à côté des hommes qui leur ont ravi la possession de la terre. Leur conduite généralement discrète apaise les inquiétudes que 1 arrêté de vendémiaire a répandues dans la classe des acquéreurs. Que de royalistes déjà quêtent des emplois, se rapprochent du pouvoir, mendient un sourire ! Sans revendiquer aucun droit, ils sollicitent des faveurs; pour vivre, ces anciens propriétaires se réduiront à devenir fonctionnaires. Quelques-uns se sentent vraiment stupéfiés d'admiration devant l'homme qui fait cesser le grand désordre de France. Les plus fidèles à la dynastie tombée ne peuvent s'empêcher de comparer leurs princes avec cet « usurpateur ambitieux, énergique, audacieux, qui ose tout, tente tout, étonne et force presque les cœurs à l'admirer (2) » . Ils sentent d ailleurs qu'en face d'un retour offensif de l'ancien régime, la France presque entière se retrouverait debout. 2^on loin de ces royalistes à la fois découragés et éblouis, les prêtres, à l'annonce de la négocia-

(1) Sur cette Hdélité obstinée des uuvriers parisiens ù Napoléon consul et empereur, voy spéeialeinent Arr.vnn, Histoire politique di^ la Révolution, p. 776-777, avec lénioigna<]es à lappni.

(2) Mme Danjou à d'Avaray, 3 juillet 1800.

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tion avec Rome, montrent plus de propension à se conformer aux lois. Dans 1 attente de 1 acte pacificateur, il y a comme un désarmement provisoire des consciences.

La masse des simples gens d'ordre, la classe dite aujourd liai conservatrice, classe de bourgeoisie et de professions libérales, attirée par les premières promesses de la Révolution et réduite bientôt à la détester, incertaine après Brumaire, s est progressivement rapprochée; elle vient maintenant, elle afflue; sans renoncer au fond de l'âme à ses préférences pour une monarchie tempérée, elle admet à défaut d un roi l'homme qui en tient supérieurement la fonction. Gomme elle redoute à la fois le jacobinisme et le parti des émigrés, ce n'est pas en vain qu'on lui montre dans le Consulat » ce sage milieu » dont les factions extrêmes l'ont tour à tour éloignée (1). C'est de son côté que les adhésions vont se multiplier, s'empresser, et que l'administration se pourvoira d'excellentes recrues.

Les révolutionnaires nantis et assagis composaient toujours une grande partie du personnel gouvernant. Au plus fort de la crise, ils s'étaient précipités aux places; ils s'y étaient cramponnés pendant sept années, menacés et violents, toujours combattus, toujours luttant, anxieux vainqueurs. Ils jouissaient maintenant de leur sécurité, tout en regrettant d'avoir à partager avec d'autres le profit des places. Ceux de la basse et rampante espèce servaient Bonaparte comme ils avaient servi Robespierre, en plats valets. Ceux de l'espèce autoritaire le secondaient fortement, car leur tempérament les prédestinait aie servir. Les politiciens de hasard, les incapables, descendaient aux bas emplois ou retournaient à leur point de départ ; Marquézy, l'un des représentants du jacobinisme aux Cinq-Cents, reprenait à Toulon son métier de quincaillier K qu'il n'aurait jamais dû quitter ^ (2). Parmi les révolutionnaires même forcenés qui n'avaient point démérité du nom de patriotes, parmi ceux qui avaient vraiment la passion de

(1) Brochure de FiÉvée : De la fin de la Révolution française.

(2) Rapport cité par RocQrAiN, p. 24.

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