‹ L'avènement de Bonaparte (volume 2)Chapitre 47 sur 63 · RÉORGAJNISA.TION ET APAISEMENT · texte numérisé non relu

RÉORGAJNISA.TION ET APAISEMENT

la patrie, quelques-uns pardonnaient beaucoup à l'homme qui portait si haut la France . Les républicains à principes et à convictions pensaient à la liberté absente.

La liberté politique, Bonaparte ne Ta ni détruite ni donnée ; en Brumaire, « il n'a pas attenté à la liberté, puisqu'elle n'existait plus (L, 5) mais des Français de bonne foi l'avaient attendue de lui, combinée avec l'ordre. Ces Français s'étaient trompés et avaient été trompés. A présent, sauf exceptions remarquables, à part quelques âmes exaltées et fières, ils cédaient aux circonstances, à l'universel besoin de repos, à la contrainte de l'opinion et à celle de la force : bien prés de se dire que leur république a n'est pas de ce monde (2) » , ils ajournaient encore une fois leur idéal. Ils se pliaient au régime contempteur de leurs principes et conservateur de leurs intérêts, à celui qui opérait la réaction dans les choses sans l'admettre contre les personnes. Et même des penseurs désintéressés, ceux qui avaient rêvé d instituer en France la cité des sages, dégoûtés de la grossièreté des factions, écœurés par le spectacle des assemblées sans vergogne et de l'anarchie délibérante, s'inclinaient devant le nécessaire tyran et à ses pieds brisaient leur idole.

La soumission préparait Tapaisement. Entre les deux Frances appareillées au même joug, des contacts nécessaires s'établissent; on se déteste moins en apprenant à se mieux connaître. Puis, les haines et les violences finissent par se dégoûter d elles-mêmes. Une heure arrive où leur acre saveur rebute, où l'homme éprouve le besoin, dès que les circonstances s'y prêtent, de s'ouvrir aux sentiments doux. C'est l'état des Français à mesure que s'impose la paix consulaire.

Les autorités prennent toutes précautions pour ne point réveiller le passé ; bientôt, il sera interdit d'en parler et presque d'y penser. Conciliateur inexorable, Bonaparte n admet pas que quiconque s'insurge contre la loi d'oubli. Dès septembre 1800; voici tel département, dans les molles

(1) Mathieu Du.mas, III, p. J()8.

(2) FiÉvÉE, Correspondanee, I, p. 15.

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régions de la Loire, où les souvenirs s'éloignent, s'embrument, et où les faits d'hier ont subitement vieilli. En Loir-et-Cher, Dufort de Gheverny, observateur plus attentif que prévenu, écrit dans son journal interrompu à la veille de Brumaire : " Depuis que j'ai cessé d'écrire, tout est tellement changé qu'il semble que les événements révolutionnaires se soient passés il y a plus de vingt ans ; les traces s'en effacent tous les jours (1). " Le préfet d'un département plus âpre écrira au bout de dix-huit mois : u II subsiste un reste d'empâtement, des levains de vieilles haines, quelque formes d'esprit de parti, mais chaque jour on voit les âmes se rasséréner, les cœurs s'ouvrir à l'espoir, rapprendre à aimer (2). »

Il y a des exceptions. Les villes où la Révolution a le plus atrocement sévi restent coupées en deux par Thorreur des souvenirs. Telle sera longtemps Arras, la ville de Robespierre et de Lebon. L'impartialité y est inconnue, impos* sible : « Le malheur y a aigri les esprits, et l'exaspération s'y prolonge encore. Quiconque prit une part quelconque à la Révolution est un anarchiste aux yeux des familles qui ont souffert; ceux qui n'ont pris à la Révolution aucune part active sont, au sens de leurs antagonistes, les amis et les agents de la famille des Bourbons. Le même individu est bon ou méchant, moral ou immoral, ami ou ennemi du gouvernement, selon la couleur ou le parti de celui qui en parle. Si le préfet reçoit chez lui ou s'il fait placer un individu désigné comme appartenant à l'un des partis, il est accusé d être dévoué à ce même parti et d'opprimer l'autre. Sa conduite est vraiment difficile (3) » .

Ce rapport fait remarquer pourtant que ni l'un ni l'autre parti ne se pose ^ en ennemi déclaré de l'ordre des choses actuel '' . Et le préfet de la Manche, Montaiivet, constatant

(1) Mémoirea de Diifort de Chevemy, II, p. 419.

(2) Le préfet de la Drômc au ministre, 20 nivôse an X. FIG, 6. DanslaSeineînférieurc, Beuynot constatera bientôt que le peuple ne se rappelle plus de la Révolution que deux dates: le 14 juillet et le 18 brumaire : « les intermédiaires «ont effacés. » Dejean, Revue de Paris du ï^^ décembre 1905,

(3) Rapport du sénateur Jacqueminot, FIG, III, 8.

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le même fait, insiste en ces termes sur l'une des causes de la réussite consulaire : « J ai vu les hommes les plus passionnés autrefois dans les deux extrêmes; ils se consolent par la pensée, s'ils ne dominent pas, que du moins ils ne sont pas vaincus par le parti opposé (Ij. »

Effectivement, qu on soit révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, en se soumettant à Bonaparte, on ne se soumet pas à Tautre parti, à celui que 1 on exècre, à l'adversaire; on se soumet à un tiers, à Tintervenant qui s est institué irrésistiblement en arbitre. Les résultats de son g^rand arbitrage se font accepter de tous les intérêts parce qu aucun n'y est totalement favorisé ou sacrifié. Tout le monde est à peu près content parce que personne ne l'est complètement; or, la force d un gouvernement se fonde sur une moyenne de satisfaction générale.

Puis, pour les Français de tout ordre et de tout rang, c'est une grande merveille que de voir un gouvernement s'occuper enfin des besoins immédiats et urgents du pavs, réparer les routes, reconstruire les ponts, raccommoder les villes, repaver les rues, rallumer les réverbères, renforcer et épurer la gendarmerie, réduire le nombre des justices locales pour en exclure les éléments indignes, arrêter les voleurs, poursuivre les brigands, protéger la circulation, protéger le travail, protéger la propriété, faire en un mot son office et créer l'ordre public, sans lequel aucune nation ne peut vivre. Donc, c'est la vie française qui renaît. Cette résurrection s'opère par la main du pouvoir; le zèle des préfets s'accroît à constater que l'œuvre de réfection va bon train; par leurs premiers succès, ils se sentent encouragés à poursuivre. Chez ces hommes rassemblés de tous les points de l'horizon politique, il y a un effort honnête pour réparer simplement le mal et créer le bien. La nation se laisse par eux manier et traiter; longtemps ballottée entre les extrêmes de l'arbitraire et de la licence, elle se repose sous l'autorité.

(1) Compte rendu du 25 fructidor an X, EIC, 5.

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a Le peuple paraît sentir le besoin d'être gouverné, » écrivait un préfet dans les premiers temps (l). Gouverné, on l'est maintenant; on l'est à la manière forte; on le sera Jtrop bientôt, on le sera terriblement, à mesure que le joug s'appesantira et que le formalisme constitutionnel de l'an VIII fera place à l'autocratie consulaire. A l'heure dont nous parlons, les bienfaits du régime se placent en évidence. Comparée aux temps où sévissait la liberté républicaine, la tyrannie de Bonaparte apparaît une émancipation, et de fait, s'il comprime déjà et comprimera effroyablement des milliers de Français, il en a libéré des millions, en rendant au peuple la liberté qui lui est chère entre toutes, celle de vivre selon sa tradition, et en réduisant à un nombre relativement restreint de personnes l'application des lois d exception et de rigueur. Enfin, il succède au despotisme du désordre, le plus opprimant de tous. De là ce soulagement général que certains contemporains ont constaté en termes célèbres. Certes, à regarder de près, que de meurtrissures encore et de souillures! Que de mouvements incertains, tâtonnants, douloureux! Les plaies du pays commencent seulement à se cicatriser. Cependant, ses grandes souffrances ont cessé; il respire. Devant lui, il semble que 1 avenir se rouvre, car une atmosphère rajeunie et une plus chaude lumière le baignent. C'est la détente, l'épanouissement. Un tiède bien-être, une impression de renouveau, la douceur de revivre et la sensation de guérir pénètrent la France convalescente.

(1) Le préfet du Bas-Rhin^ 3 prairial an VIII, FIG, 7.

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