‹ L'avènement de Bonaparte (volume 2)Chapitre 8 sur 63 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Effet produit à Paris par les premières soumissions de l'Ouest. — Progrès de l'opinion. — On se sent gouverné. — Incertitude des classes plutôt conservatrices que royalistes; détiance des capitaux. — L'adhésion vient d'en bas. — Il se forme parmi les ouvriers un grand parti en faveur du gouvernement. — Indignation contre les fournisseurs et financiers. — Arrêté suspensif du droit des délégataires. — Mesure d'éclat contre Ouvrard. — Emoi dans le monde des affaires. — Brochure de protestation. — Le commerce de Paris chez les Consuls de la République. — Fortes explications de Bonaparte. — Une douce capti- . vite. — Transaction entre Ouvrard et le gouvernement. — Mesures d'assainissement. — Un scandale parlementaire. — Le tribun Courtois et le banquier Fulchiron. — Les plaideurs renvoyés dos à dos. — Accueil fait à Courtois par ses collègues. — La popularité de Bonaparte profite à la cause révolutionnaire. — Comment l'ouvrier de Paris conçoit la République. — Moyens dont se sert le prehiier Consul pour se tenir en contact direct avec la population. — Paris sans troupes. — Bonaparte se confie aux Parisiens. — La session législative continue. — Projet de loi sur le Tribunal de cassation. — Atteinte à l'institution du jury. — Deux voix de majorité. — Discours de Thiessé devant le Corps législatif. — Inconvenantes paroles du conseiller d'Etat Berlier; l'assemblée se rebiffe. — Rejet de la loi. — Annonce des résultats totaux du plébiscite. — Bonaparte s'occupe ardemment de l'Ouest et veut anéantir à tout prix les débris de l'insurrection.

A Paris, le gouvernement se fortifiait chaque jour dans l'opinion du plus grand nombre. Sur les premières nouvelles de rOuest, les fonds publics avaient remonté ; ce prompt apaisement d'une guerre rallumée par l'ineptie du Directoire donnait une haute idée de la vigueur et de la sagesse consu-

laires. En même temps, la ferme tenue du gouvernement, son imperturbabilité au milieu des dernières clameurs parlementaires, sa sévérité contre les factions, sa marche assurée, frappaient vivement les esprits. A l'enchantement qu'avaient produit Brumaire et les premières mesures réparatrices, à la reprise d'incertitude qui avait suivi , une confiance plus réfléchie succédait. Sans doute, à considérer l'aspect général des choses, que de points noirs subsistent : délabrement des finances, ruine du crédit, rareté du numéraire, incertitude sur le choix des futurs fonctionnaires départementaux et communaux, persistance de la guerre étrangère, l'Angleterre et l'Autriche toujours intraitables, une nouvelle campagne en perspective. Néanmoins, on a l'impression d'une grande et réconfortante nouveauté; on se sent protégé, on se sent gouverné. La satisfaction qui en résulte s'exprime par des mots qui font fortune, pardes empressements caractéristiques. Au théâtre, le public fait répéter chaque soir ces vers d'une pièce :

Toujours une vaste machine Périt par un faible tinion.

Cette phrase court : A présent^ les partis rampent, les hommes marchent, et le gouvernement. . . gouverne (0 .

L'activité de Bonaparte étonnait surtout et semblait tenir du prodige. Les gens qui l'approchaient, ses familiers, ses collaborateurs, assuraient qu'il travaillait dix-huit heures par jour. Qu'était donc cet homme supérieur aux besoins et aux défaillances de l'humanité, mangeant peu, dormant à peine, d'un esprit toujours libre dans un corps émacié; cet homme qu'on disait tout connaître par intuition géniale et qui s'appliquait cependant à tout approfondir? On ne lisait pas en vain dans les journaux : « Jamais chef d'État n'a plus gouverné par lui-même (2). » On le savait sans cesse occupé, dans son conseil d'État, à préparer des lois fortes : on atten-

(1) Gazette de France, 18 |jonninaI.

(2) Publiciste, 26 nivôse.

dait à bref délai celles qui donneraient à la France une administration, un système de finances, une justice, et qui referaient la chose publique en toutes ses parties.

Il est vrai que Tadhésion se marquait toujours de réserves dans les classes dites aujourd'hui conservatrices, chez celles qui sans parti pris dynastique désiraient un régime de sécurité, chez celles qui représentaient les intérêts capitalistes. La banque, le gros commerce, l'industrie, l'ancienne et notable bourgeoisie trouvaient parfois que la besogne réparatrice ne marchait pas assez vite ; certaines mesures alarmaient, et puis les successifs espoirs conçus depuis dix ans avaient été si constamment trompés que, dans cette partie de la population, la faculté d'espérer s'était comme usée. Ces gens d'ordre considéraient Bonaparte avec un mélange d'admiration et de défiance. Les qualités de gouvernement qu'il déployait passaient leur attente ; à raison de ses origines, à raison du caractère encore très révolutionnaire de certains actes, ils craignaient toujours de lui une rechute dans le jacobinisme. Ils lui faisaient un peu plus de crédit sans se livrer entièrement. La masse populaire se donnait.

A partir de pluviôse, c'est-à-dire dès la fin de janvier, les observations recueillies à ce sujet par la police répètent presque quotidiennement la même note (1). Ces rapports méritent en général peu de créance, lorsqu'ils s'attachent à préciser des actions ou des tendances individuelles, et qu'à ce propos l'imagination concurrente des policiers se donne carrière. Il en est autrement lorsqu'ils constatent un mouvement d'ensemble, un courant d'opinion, et qu'une impression générale s'en dégage.

Jusqu'alors, si intéressés que fussent les agents à plaire au pouvoir nouveau, ils n'avaient signalé dans la population ouvrière de Paris qu'atonie et langueur; sous le calme plat

(i) Les extraits de rapports que nous citons ici sont tirés des Archives nationales, AF, IV, 1329. Ils ont été produits par nous dans la Revue des Deux Mondes, 15 mai 1901. Depuis ils ont été insérés en leur majeure partie dans le recueil de M. Aulard, Paris sous le Consulat, t. ï.

de la surface, des oscillations values et un peu inquiétantes, cette houle de fond qui survit aux tempêtes. A présent, un mouvement plus fort se dessine ; l'ouvrier de Paris prend parti, mais il prend parti pour Bonaparte.

Le 10 pluviôse, les rapports disent : « H se forme en faveur du gouvernement et avec beaucoup de rapidité une opinion qui va devenir très forte. » 11 pluviôse : « L'ardeur avec laquelle le premier Consul s'occupe de la chose publique y rattache tous les esprits. On ne s'entretient que de la constance de ses travaux, que des soins qu'il prend pour détruire jusqu'au germe de nos divisions... L'espérance renaît dans tous les cœurs, le crédit public va renaître avec elle. » 12 pluviôse : « La tranquillité apathique des habitants de Paris tenait à l'incertitude de leurs idées sur les suites du 18 brumaire; aujourd'hui, la marche fière du gouvernement, sa justice impartiale, ses mœurs austères inspirent la confiance. C'est parmi les ouvriers que l'on remarque particulièrement les progrès de cette confiance. On a entendu des habitants du faubourg Antoine, le jour de la décade, crier en buvant ensemble : Guerre à mort au gouvernement anglais, guerre à ce gouvernement tyrannique qui refuse la paix que Bonaparte lui a proposée ! D'autres faisaient entendre ailleurs le cri de : Vive Bonaparte! Vive le gouvernement! Tous parlaient avec confiance du premier Consul, que les royalistes s'attachent à calomnier. 15 Malgré leur misère présente et la persistance de leur détresse, ces hommes de sang gaulois éprouvent une joie à se sentir commandés, conduits, dirigés fermement vers de hautes destinées.

Ce qui leur plaît aussi, c'est que Bonaparte se déclare Tennemi des financiers suspects, l'ennemi de ces agioteurs et fournisseurs abhorrés auxquels le peuple impute l'anéantissement des finances et la misère des armées. Le Directoire avait toléré autour de lui tous les tripotages et vécu dans cette boue. Rn Brumaire, pour faire son coup, Bonaparte avait exploité l'animosité des fournisseurs contre le régime jacobin de l'impôt progressif et n'avait nullement dédaigné leur

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concours. Vainqueur et mieux affermi, il n'était pas homme à supporter long^temps leur jou^j.

Pour tirer TÉtat de leurs griffes, l'opération la plus indispensable était de s'affranchir du système des délégations^ ruineux pour le Trésor quoique expressément confirmé dans la nuit de Saint-Cloud. On se rappelle que le Directoire, emprunteur discrédité, n'avait pu assurer la subsistance et l'entretien des troupes qu'en accordant aux fournisseurs, sous le nom de délégations^ un droit de prélèvement direct sur le produit de certains impôts, le droit d'arrêter les rentrées au passage, de les saisir directement dans la caisse des receveurs et de les empocher. A la façon de ce qui se pratique dans certains États insolvables de l'Orient, la République française en était descendue à engager aux mains de ses créanciers plusieurs branches du revenu public.

Depuis Brumaire, le ministre des finances avait essayé persévéramment de traiter avec les delégataires et de les faire consentir à une transformation de leur gage. Devant leur résistance, Bonaparte agit d'autorité et se donna de l'aise par un coup de plume tranchant comme un coup de sabre. Par arrêté du 15 nivôse, défense expresse fut faite aux receveurs de verser aucune somme entre les mains des délégataires, auxquels le gouvernement laissait seulement entrevoir un autre mode de paiement (1).

Cette manière de supprimer la garantie de créanciers peu intéressants, mais munis d'un titre parfaitement légal, se justifiait malaisément en droit. La théorie soutenue par Bonaparte, et d'après laquelle un gouvernement serait juge des engagements contractés par ses prédécesseurs, est contraire à tous les principes de la loyauté publique. Ce qui parut lui donner raison, c'est qu'à ce moment même certains fournisseurs et des plus hauts se laissaient prendre la main dans le sac. Contre l'un d'eux, Bonaparte fit un éclatant exemple. Le Ij

munitionnaire Ouvrard, type complet et supérieur de la race, H

(1) Stouhm, les Finances du Consulat, p. 129.

AFFEUMI.SSEME>T DU POUVOIll 109

avait soumissionné sous le Directoire les fournitures de la marine ; il avait palpé soixante-deux millions et remplissait mal ses engagements ; dans son marché, dans la façon dont il l'exécutait, » tout accusait la dilapidation et l'infidélité (1) » . Le 7 pluviôse, les Consuls arrêtèrent ce qui suit : «Le citoyen Ouvrard sera mis en arrestation, le scellé apposé sur ses papiers, et le séquestre provisoire sur ses effets mobiliers et immobiliers (2) . «

Cette espèce de coup d'État contre l'oppressive finance mit en alarme le monde des affaires. La banque et le commerce s'émurent ; tant de gens avaient traité avec Ouvrard que sa chute pourrait déterminer l'effondrement du marché et prendre les proportions d'une catastrophe. Presque toutes les grosses maisons en seraientébranlées ; leurs chefs protestèrent. Sous ce titre : " Le commerce de Paris aux Consuls de la République^ V une adresse imprimée, une brochure circula, signée de noms très connus dans les affaires, Sévène, Barillon, Doven et Germain. Ce factum énumérait diverses doléances, se plaignait notamment du sort fait aux délégataires, mais il était facile de voir que l'acte d'apparence dictatoriale commis contre Ouvrard l'avait spécialement suscité.

Devant cette manifestation, Bonaparte convoqua d'urgence et toute affaire cessante les principaux négociants et banquiers. Il leur dit en présence de ses collègues : « Au nom du commerce de Paris, pour lequel le gouvernement professe une haute considération, les Consuls n'ont pas balancé à intervertir l'ordre de leurs travaux (3) . » Il demanda si l'adresse avait été délibérée en assemblée générale du commerce; sur réponse négative, il s'étonna que Paris n'eût pas une chambre de commerce, organe autorisé de ses intérêts économiques, et il exprima le désir que cette lacune fût comblée sans délai. Il blâma le procédé employé par les

(1) Correspondance (le Napoléon I", VI, 4555.

(2) Texte inséré dans lu Correspondance de Napoléon I", VI, 4555.

(3) Procès-verbal de la réunion rédigé par le secrétaire d'Etat, 17 pluviôsic. Archives nationales, AF, IV, 1248.

signataires : pourquoi des individualités s'étaient-elles posées devant l'opinion comme organe d'une collectivité; pourquoi ne pas s'être adressé franchement à lui : a Les Consuls eussent été disposés à écouter les observations individuelles qui pourraient leur être offertes, et qui, quelles qu'elles fussent, ne sauraient offenser des oreilles républicaines, mais il fallait se présenter à eux avec franchise, au lieu de se déguiser sous un nom collectif pour surprendre leur attention. »

Ensuite, avec une simplicité forte, avec une vivacité contenue, très expressive de ces premiers temps consulaires, il se mit à se justifier de toute illégalité, à établir ses principes, à faire en même temps la leçon à la banque et au commerce trop portés à s'intéresser dans des affaires de pure spéculation :

« En quoi la mesure prise à l'égard du citoyen Ouvrard a-t-elle donc frappé le commerce? Qu'a de commun un commerçant et un fournisseur? Le commerçant ne tient au gouvernement que par les lois auxquelles il obéit, et par lesquelles il est protégé. Aucun des faits relatifs à son négoce n'est soumis à l'action de l'administration; il n'a de compte à rendre qu'aux parties privées intéressées à lui en demander. Les tribunaux de commerce et les tribunaux ordinaires peuvent seuls atteindre ses intérêts et sa personne. Tels sont les principes invariables que le gouvernement reconnaît. S'il avait fait arrêter un négociant de la rue Saint-Denis qui aurait eu un débat avec son voisin, non seulement le commerce en individu collectif, chaque citoyen aurait eu lieu et droit de se plaindre. Mais un fournisseur, un homme dans les mains duquel a été déposée une partie de la fortune publique, un homme auquel est confiée la subsistance d'une partie de la force armée et qui peut compromettre en prévariquant la sûreté de l'État, est un fonctionnaire, et un fonctionnaire trop important pour n'être pas très dangereux, s'il est infidèle. Il est, il doit être immédiatement sous la main du gouvernement. Gela est reconnu par les fournisseurs eux-mêmes, puisqu'ils se soumettent, puisque Ouvrard s'est soumis, par

AFFERMISSEMENT DD POUVOIR lii

une clause expresse, à être jugé administrativement et à subir la contrainte par corps.

« Qu'est-ce qu'il est arrivé au citoyen Ouvrard qui ne soit conforme à ses principes et qui ne tienne au sort qu'il s'est préparé! Il a commencé son service avec 14 millions d'avances en denrées; il a reçu successivement et à toutes les époques des sommes excédant toujours la valeur de ce qu'il avait fourni... Lorsque des comptes ont été demandés, il a présenté d'abord une balance obscure ; deux fois une balance nouvelle a été exig^ée, deux fois il en a présenté une différente, toujours faite pour indigner les esprits les moins sévères.

« Ses procédés, ses marchés, tout a été examiné lentement, mûrement, dans plusieurs conseils d'administration prolongés bien avant dans la nuit et composés des hommes les plus probes et les plus éclairés dans ces matières que le gouvernement put réunir et en présence même des agents d'Ouvrard. r4'e8t après cette instruction administrative, longue et réfléchie, que l'arrestation d'Ouvrard a été ordonnée.

« On voudrait se plaindre de violence, quand il n'y a que ferme équité. La modération n'est utile dans un État que lorsqu'elle est l'attribut de la force, et ce qu'on aurait appelé modération dans cette circonstance n'eut été que faiblesse. «... Le gouvernement a fait ce qu'il avait le droit et le devoir de faire. Quel intérêt peut ici manifester le commerce? Ne sait-il pas qu'Ouvrard ne se soutenait que par la corruption? A-t-il ignoré ses acquisitions insensées, sou luxe insultant? Avait-il besoin que son inconduite le menât à une banqueroute ou que la prudence du gouvernement l'atteignit pour lui retirer un crédit qu'il ne pouvait plus conserver? Le véritable commerce n'accorde jamais sa confiance à la fortune qui naît dans un jour; il la réserve pour celle qui s'établit, comme en lloUande, sur une sévère économie. Elle appartient au négociant prudent, parcimonieux même, et la défiance au traitant dilapidateur. Aucun citoyen n'est donc en droit de se plaindre, puisqu'aucune des formes conservatrices des droits des citoyens n'a été violée. Des magistrats temporaires sont

intéressés à les respecter. Le premier Consul, après les dix années de sa magistrature, ou vivra dans sa campagne, ou reprenant son casque (1) et son sabre, rentrera parmi les défenseurs de la patrie. Simple citoyen alors, il aura besoin que les formes existent pour être protégé par elles. S'il est donc vrai qu'aucun citoyen n'ait le droit de se plaindre de l'arrestation d'Ouvrard, il est également certain que le commerce n'a nulle raison d'élever la voix, puisqu'il n'a rien de commun avec cet homme et cette affaire.

« Ceci ne doit le toucher que sous un seul rapport. S'il lui importe que l'intérêt de l'argent baisse, les mesures du gouvernement conduisent à ce résultat, car il n'entend plus faire de marchés qu'en payant exactement comptant ou en valeurs avec escompte. 11 ne restera donc plus de prétexte à des négociations onéreuses; on doit dire de prétexte, car il est de toute vérité que les fournisseurs étaient le plus souvent payés d'avance. Le gouvernement s'en est convaincu en examinant tous les marchés; il en existe où l'adjudicataire a reçu depuis sept à huit mois des valeurs pour 3,800,000 francs sans avoir fait encore aucune fourniture. Si l'ancienne administration de la France (on ne craint pas de le dire — la plus parfaite qui ait existé) a péri, c'est par les finances ; si le Directoire a vu crouler sa puissance, la même cause a produit le même effet. En ne portant ses regards sur aucune partie d'administration, le Directoire a imposé aux Consuls le devoir de descendre jusqu'aux plus petits détails, parce qu'il n'en est pas un où le désordre n'ait pénétré, et ce devoir se remplit chaque jour. L'impatience si naturelle au caractère national a peine à se contenir. Si le gouvernement a fait quelque mauvaise opération, qu'on s'explique; s'il a manqué à ses engagements, qu'on se plaigne; on sera entendu. Si rien de tout cela n'est arrivé, qu'on attende avant de juger. Il faut trois ans pour s'apercevoir du bien que fait un gouvernement, tandis qu'une fausse mesure produit des calamités qui se

(Ij Le casque de Gincinnatus.

AFFERMISSEMENT DU POUVOIR il3

manifestent dans vingt-quatre heures. On n'ignore point que, s'il est des circonstances où l'on doit agir avec rapidité, il en est aussi où il faut lentement préparer l'action. Cette science, souvent nécessaire à l'armée, l'est toujours au conseil (1). »

A la suite de ces paroles, d'après le procès-verbal de la réunion, les assistants exprimèrent « le sentiment unanime qu'ils s'applaudissaient d'une erreur qui leur avait procuré des explications propres à déterminer leur entière confiance, et qui ne leur laissaient qu'un regret, celui qu'elles n'eussent pas été entendues par toute la République commerçante (2) » . Selon le témoignage officiel, ils se seraient retirés admonestés et contents.

La mesure prise contre Ouvrard ne devait pas d'ailleurs être poussée à fond. Même en face de Bonaparte, Ouvrard restait une puissance. Il disposaitde trop de personnes et de trop de moyens pour que les rigueurs contre lui fussent longtemps effectives. Il n'alla même pas en prison et en fut quitte pour une mise en surveillance, pour une captivité à domicile, assez douce, égayée d'innombrables témoignages de sympathie (3). Indépendamment de ses associés en affaires, il avait pour lui les gens qui vivaient de sa royale opulence et mangeaient à sa table, la nuée des parasites et la faction des dineurs. Entre le gouvernement et lui, il y eut reprise de négociation et finalement transaction, acte en bonne forme conclu par le ministre de la marine et signé : Bonaparte.

En vertu de cet accord, l'apurement général desescomptes était renvoyé à l'examen de commissaires spéciaux, confié à l'une de ces commissions dont les travaux commencent quelquefois et ne finissent jamais. Dès à présent, il s'engageait à rétablir au Trésor une somme de 14 millions; il laisserait en suspens " son compte particulier relatif à un prêt de 10 minions par lui fait au gouvernement du Directoire » ; en échange de 4 millions qui lui seraient versés sous forme

(1) Procès-verbal de la réunion. Archives nationales, IV, 1248.

(2) Ibid. Ces dernières lignes ont été citées par Stourm, p. 131-132

(3) Mémoires (C Ouvrard, I, p. V7-V8.

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