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de valeurs recouvrables en l'an IX, il prendrait à sa chargée certains paiements immédiats ; moyennant quoi, l'article 2 de la convention portait : « L'article premier de l'arrêté du 7 pluviôse de l'an VIII portant que le citoyen Ouvrard sera mis en arrestation, que le scellé sera apposé sur ses papiers, et que ses effets mobiliers et immobiliers seront séquestrés, est et demeure rapporté. En conséquence, ledit citoyen Ouvrard aura la libre jouissance de ses biens et effets, et toute surveillance sur sa personne cessera à compter de ce jour (I). » On le rançonnait, en somme, au lieu de Texécuter. La transaction demeura secrète ou ne fut connue que dans les milieux intéressés ; Tordre d'arrestation avait été inséré au Moniteur^ avec note explicative ; l'effet produit dans le gros public subsista; il fut excellent. Les petites g^ens, les braves g^ens applaudirent à l'acte justicier, à l'inflexibilité du Consul, à sa sévérité « contre les sang^sues de l'État, contre d'infidèles fournisseurs (2) » .

On sut aussi que le général Lefebvre, commandant de Paris, avait reçu l'ordre d'aller de sa personne visiter les ateliers où se confectionnait l'habillement des troupes, de vérifier la qualité des chaussures, des habits, des effets fournis, et de rendre compte (3). Le premier Consul écrivait au ministre delà guerre : « Je suis averti d'une manière certaine, citoyen ministre, que les caisses envoyées par l'agence générale des hôpitaux, à Paris, dans les différentes armées, sont composées d'instruments défectueux et de scies avec lesquels on déchire les militaires auxquels il faut faire des opérations. Je vous invite à faire cesser cet abus sans délai et à en punir les auteurs (4).» Contre les monstres rapaces qui av^aient vécu de la gangrène directoriale, contre ceux qui s'acharnaient sur le soldat en détresse, qui profitaient ignoblement de ses

(1) Série des arrêtés consulaires, 28 floréal au VÏH. Archives nationales, AF, IV, 12.

(2) Rapport de police du 11 pluviôse.

(3) Correspondance de Napoléon /*', VI, 4563.

(4) Ibid., VI, 4584.

blessures et de ses plaies, une poursuite impitoyable s'annonçait, et il parut que l'aigrie se levait pour chasser les vautours.

Gomme repoussoir, un laid spectacle s'offrit aux Parisiens; on vit éclater ce que nous nommons aujourd'hui un scandale parlementaire. Le tribun Courtois, fort connu pour son rôle après Thermidor, se trouva impliqué dans un fâcheux litige avec le banquier Fulchiron et trois autres financiers, il s'agissait d'une société de fournitures dont la liquidation donnait lieu à difficultés judiciaires, et dans laquelle Courtois avait pris intérêt, alors qu'il faisait partie des anciennes assemblées. Il réclamait de fortes sommes à Fulchiron et consorts et les accusait d'escroquerie. Les défendeurs répliquaient que l'apport de Courtois n'avait jamais été réel, qu'il n'avait consisté que dans son crédit parlementaire et les services déjà g^rassement rémunérés qu'il aurait rendus naguère auprès de personnages en place : «Vous avez reçu 132,000 francs dans un commerce où vous n'avez pas mis un sol, mais pour prix de vos démarches législatives et de votre crédit (1). » Portée devant le tribunal de la Seine, l'affaire fit un bruit énorme. Le public confondait dans un égal mépris les parties en cause, le tribun et les financiers, et les juges parurent partager cette impression, puisqu'ils déboutèrent Courtois de sa plainte, sans accorder à ses adversaires les dommages-intérêts qu'ils réclamaient au profit des pauvres.

Les pièces du procès, les mémoires produits par la défense avaient révélé de si louches pratiques et de tels trafics d'influence, que le Tribunat manifesta un accès de pudique indignation. Un jour que Courtois s'était hasardé à prendre séance parmi ses collègues, il fut accueilli par un brouhaha de murmures qui dégénéra en violent tumulte; le président eut peine à rétablir Tordre (2). Malgré cette réprobation, le discrédit encouru par le politicien d'affaires, joint aux facilités que les financiers étaient convaincus d'avoir trouvées auprès des administrations précédentes, n'était pas pour relever

(1) Journal des Hommes libres, 5 pluviôse.

(2) Rapport (le polico du 10 pluviôse.

116 L'AVENEME>T DE BONAPARTE

dans Testime publique Tancien personnel ; le contraste ne s'en accusait que mieux avec riiomme nouveau et purificateur par qui tout semblait s'assainir.

A cet instant, la popularité montante de Bonaparte profite pourtant à la forme républicaine, à Tidée révolutionnaire. Les Français semblent moins disposés à renier la Révolution, depuis qu'elle a trouvé un chef et un ordonnateur. Plusieurs rapports constatent une renaissance de foi dans les destinées de la France nouvelle; il semble que quelque chose du premier enthousiasme se ranime. Lassé de tvrannies collectives el dégoûtantes, le peuple de Paris aspirait instinctivement à un chef; un roi, il 1 eût subi peut-être par excès de misère, mais voici que surgit une forme nouvelle de république, répondant bien mieux à ses goûts, à ses penchants, à son tempérament tel q le 1 ont fait des siècles d histoire et dix ans (le ré\ oliilion ; supéi'ienrement, elle répond à la vieille tradition autoritaire en 1 alhant à la fiction démocratique. A voir les Fr?niç<u> égaux sous un chef luililaire et glorieux, entouré d m bel p^ areil de conim-mdenient et en même temps de formes très simples, gouvernant avec vigueur, mais gouvernant au nom et au profit de tous, les ouvriers par'isiens ont l.o iNc IcMi" idéal (le républiq le; c'est la souveraineté nationale. (■ e>t la lib(M-té telle (jii ils la conçoivent, et ils croient redeNenii' républicains en devenant bonapartistes : « Dans plusieurs réunions f'ormées le décadi par les ouvriers du faubourg et plusieurs militaires, on a crié : Si d'Orléans, ni Capet, ce sont des tyrmis. Vive la République (1) !

Bonaparte sent que Paris lui vient et cherche à l'attirer davantage. Il prend contact plus intime avec la population, par tous les moyens dont il dispose. Dans les journaux à sa dévotion, il se laisse mettre personnellement en scène; à chaque instant, il trouve bon qu'on cite des mots de lui, des propos textuels, des boutades; c'est une façon qu'il a de causer familièrement avec Paris et d'orienter l'opinon.

(1) Rapport de police du 22 pluviôse.

AFFERMIvSSEMEjNT du pouvoir 117

Un jour, les journaux racontent qu'il a dit: "Dans trois mois, je n'aurai pas besoin de trois heures de travail par jour (1) » . Et chacun va répétant que dans trois mois tout sera si bien organisé, consolidé, que chacun pourra se livrer au repos. Envers toutes les opinions paisibles, ce sont des ménag^ements de parole ; impitoyable aux royalistes bellig^érants, Bonaparte se g^arde de choquer ceux qui conservent des souvenirs plutôt que des espérances. Le bruit s'était répandu qu'il s'installerait aux Tuileries le 21 janvier. En manière de démenti, ses journaux lui font dire : « Je n'eusse point entré ce jour-là aux Tuileries (2). »

Pour mieux gagner les masses profondes, il les prend par leurs sentiments d'honneur; il sait qu'on ne s'adresse pas en vain à la générosité native qui subsiste au fond de ce peuple; hardiment, il se fie aux Parisiens et accroît leur lovauté en la préjugeant. Pour anéantir les restes de la chouannerie normande, il n'hésite pas à dégarnir Paris de troupes ; plusieurs milliers d'hommes sont poussés sur la Normandie à marches forcées, et la capitale se trouve un jour sans autre garnison que les grenadiers des Consuls, avec un peu d'inlanlerie et de cavalerie. Les journaux consulaires font aussitôt ressortir ce fait sans exemple suivant eux dans aucune capit.ile, et rapportent cette conversation, tenue au Luxembourg : « Quelques personnes, frappées de ce contraste, observaient avec un peu d'inquiétude qu'il n'était peut-être pas prudent de laisser Paris sans garnison : » Vous ne comptez donc pas, a " répondu le premier Consul, les 40,000 gardes nationaux de « Paris? Vous oubliez donc aussi ces invalides, qui retrouve- " raient de la force et de la vigueur si l'on avait encore à faire Cl appel à leur courage (3) ?» La garde nationale a été réorganisée, les bourgeois et les ouvriers assujettis à un service régulier; ils crient un peu, mais éprouvent tout de même une fierté de garder Bonaparte. Le Consul dira bientôt : « Ma

(1) Publicistc, 9 pluviôse.

(2) Ihitl., 2 pluviôse.

('îj Journal de Paris, 12 pluviôse.

confiance particulière dans toutes les classes du peuple de la capitale est sans bornes; si j'étais absent, que j'éprouvasse le besoin d'un asile, c'est au milieu de Paris que je viendrais le trouver (1). »

A côté de ce pouvoir croissant en prestige et en force, à côté de cet homme en qui l'autorité se signalait, les assemblées pâlissaient de plus en plus et s'enfonçaient dans une demi-obscurité. Cependant l'opposition tribunitienne et législative n'avait pas dit son dernier mot, et il ne paraissait nullement certain que la session pût se terminer sans encombre. Au Tribunat, Benjamin Constant avait prononcé un nouveau discours, tendant à sauvegarder l'exercice effectif du droit de pétition. Le Corps législatif protestait à sa manière contre la demi-tolérance du gouvernement en matière de cultes. Un siège au Sénat se trouvait à pourvoir; en vertu de la constitution, le Corps législatif, le Tribunat et le premier Consul avaient chacun à présenter un candidat; c'était entre les trois noms ainsi désignés que le Sénat devait obligatoirement choisir. Tandis que Bonaparte proposait Barthélémy, exdirecteur fructidorisé, négociateur des traités qui avaient rompu la première coalition contre la République, les députés présentèrent le citoyen Dupuis, connu seulement « par des écrits impies (2) » . Le Sénat élut Barthélémy, mais le gouvernement eut bientôt à subir un assez sensible échec.

Le conseil d'État était en train de préparer deux grandes lois, dont l'une réorganiserait l'administration départementale et l'autre la justice. De cette dernière, il parut utile de détacher la partie relative au Tribunal de cassation, de la

(1) Corr., VI, 5130.

(2) Mémoires inédits de Barthélémy. Dupuis était l'auteur de l'ouvrage sur L'Oriyine de tous les cultes.

mettre en forme de loi spéciale et de la faire voter tout de suite. La magistrature telle que la Révolution l'avait composée, jugeait déplorablement; on crut ne pouvoir trop tôt lui donner un régulateur suprême, qui serait le Tribunal de cassation réorganisé, investi d'un pouvoir de surveillance et de répression. D'après le texte présenté, il appartenait à ce corps d'accuser tout magistrat à l'occasion de délit commis dans l'exercice de ses fonctions et emportant peine de forfaiture. Le Tribunal de cassation était chargé seul de la poursuite et de l'instruction; il instruisait sur dénonciation des parties intéressées ou sur réquisition du gouvernement; il instruisait même d'office, lançait des mandats de comparution et d'arrêt, interrogeait le prévenu; après quoi, s'il tenait l'accusation pour fondée, il renvoyait le prévenu à se faire juger par le tribunal criminel du lieu de sa résidence.

Cette procédure aboutissait à placer hors du droit commun toute une catégorie de citoyens, dans l'ordre des faits relatifs à leurs fonctions; elle leur enlevait le droit de comparaître devant un jury d'accusation avant de passer devant le jury de jugement, et les privait de cette garantie préalable, essentiellement admise par la doctrine et la législation révolutionnaires.

C'est sur ce point que les orateurs de l'opposition tribunitienne firent porter leur attaque. Ils montrèrent l'institution du jury mise en péril tout entière par cette première atteinte : « Eh quoi ! — dit Thiessé — renoncerons-nous à cette belle institution dont on a fait un usage dérisoire, je le sais, mais qui est utile, si elle est indépendante? Il n'y a rien à craindre pour la liberté civile, tant que les citoyens conserveront le droit d'être jugés par Dieu et leu?^ pays, formule qui ne signifie autre chose que le jugement par ses pairs (1) . " Malgré ces fermes et libérales paroles, le Tribunal n'osa proposer le rejet. Il approuva la loi tout juste à la majorité de deux voix, par quarante-quatre suffrages contre quarante-deux ; en même

(1) Moniteur, 10 pluviôse.

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temps, par une contradiction qui décelait une arrière-pensée, il dési(jna, parmi ceux de ses membres chargées d'appuyer le projet devant le Corps lé^o^islatif, celui qui l'avait le plus vivement combattu, c'est-à-dire Thiessé.

Devant le Corps lég^islatif, après que les orateurs du {gouvernement eurent soutenu le projet et que les tribuns Faure et Mathieu eurent conclu dans le même sens, Thiessé prit la parole. Au lieu de reproduire simplement les objections émises, il les fit valoir long^uement, âcrement; contre le vœu adopté par la majorité de ses collègues, il se fit l'avocat virulent de la minorité. Il est vrai que Thiessé représentait à la fois la minorité des suffrag^es et la majorité des opinions.

8on discours échauffa la bile du conseiller d'État Berlier, l'un des orateurs du gouvernement. Remontant à la tribune, Berlier prit Thiessé à partie avec une extrême amertume ; il lui reprocha d'avoir méconnu son mandat, transgressé une règle constitutionnelle et manqué à ses collègues en se permettant, contrairement à leur vœu, un long réquisitoire, alors qu'il avait seulement à faire l'exposé d'une discussion. Il alla jusqu'à s'étonner que le président du Corps législatif eût toléré ce langage. L'inconvenance de cette réprimande infligée par un conseiller d'État à un membre duTribunat offusqua justement le Corps législatif; peu s*en fallut que l'indignation ne lui rendît la parole. Parmi ces muets, il se fit un grognement significatif; le procès-verbal porte : « Il s'élève de grands murmures. Le président engage l'orateur à se renfermer dans la question (1). » Berlier se reprit sans succès à la défense de la loi. Quand on alla aux voix, le projet fut repoussé par cent quatre-vingt-dix voix contre quatre-vingt-quinze; c'était la première fois que le gouvernement se heurtait à un vote négatif : « Dans les circonstances présentes, écrivait le Puhliciste ^ ce rejet a paru un événement (2). »

Le fait semblait d'autant plus grave que le Corps législatif allait avoir à statuer sur la loi réorganisant l'administration

(i) Moniteur^ 18 pluviôse.

(2j Numéro du 15 pluviôse.

départementale, dont le projet venait d'être déposé. Loi capitale, loi célèbre, prêtant à de hautes controverses, elle édifiait l'armature qui tient encore debout l'organisme français. Telle que nous aurons à l'examiner, elle recréait, à côté des pouvoirs politiques, le pouvoir administratif; elle instituait les préfets, les sous-préfets, et plus bas des maires nommés par l'autorité centrale ou ses délégués. Cette loi contre laquelle les orateurs du Tribunat aiguisaient déjà leurs critiques, Bonaparte en avait besoin pour établir partout l'unité de décision, l'unité d action, l'ubiquité consulaire, et pour se mettre vraiment la France en main.

Afin de prévenir toute opposition trop forte, il veut imposer aux assemblées, par une série de succès, par un éblouissement continu; il tient à les accabler d'heureuses et décisives nouvelles. Après beaucoup de temps, les résultats du plébiscite sur la constitution ont pu être recensés dans les diverses parties de la France; ils sont magnifiques et sans précédent; contre quinze cent soixante-deux refus^ trois millions douze mille cinq cent soixante-neuf votes affirmatifs se dressent. Au nom du gouvernement, des conseillers d'État communiquèrent solennellement ces chiffres au Sénat, au Corps législatif et au Tribunat. Rœderer dit aux sénateurs : " Le nombre des acceptants excède de plus de douae cent mille celui qu'obtint la constitution de 93, et d'environ deux millions celui qu'obtint la constitution de l'an III, malgré le retour de la liberté. Trois millions de votants forment la très grande majorité des Français en état d'exercer les droits politiques et à peu près la totalité des citoyens chefs de famille qui réunissent la propriété à l'instruction. L'institution du Sénat conservateur a une grande part à la gloire d'une telle unanimité. On doit aussi en rapporter une partie au nom des grands citoyens que la loi constitutionnelle a présentés à la tète des pouvoirs qu'elle établit (1). » C'était dire décemment que le nom de Bonaparte avait servi de passe-port à la constitution, et qu'il

(1) ROEDEUKR, III, p. 313.

l'avait fallu, ce nom mag^ique, pour réunir autour d'institutions à peine assises la presque totalité des suffrag^es.

Les Consuls décidèrent qu'une grande fête célébrerait ce ralliement des Français, mais qu'elle aurait lieu seulement dans la décade qui suivrait l'entière pacification des départements insurgés. Et cette soumission de TOuest tant désirée, qui attestera l'unanimité nationale, Bonaparte brûle de pouvoir l'annoncer définitive, absolue, confirmée ; il la veut pour dompter sous le poids de ce grand fait l'indiscipline des assemblées; il la veut parce que le temps presse, parce que le printemps approche et qu'alors la République aura besoin de disposer effectivement et ostensiblement de tous ses moyens contre l'étranger en armes. Plus ardemment, la volonté du Consul se retourne vers les landes de Bretagne, vers les granits du Morbihan, vers Tarchipel armoricain, vers ce refuge de Cadoudal, vers le département de l'Orne moins éloigné, vers cet entre-croisement de hauteurs boisées où Frotté se maintient, vers toutes les régions de fourrés et de broussailles où pointent encore les fusils des Chouans. C'est là, c'est en d'obscurs combats que se joue le sort de la future campagne, le sort de nos frontières. Les troupes engagées en Bretagne et en Normandie n'y peuvent rester indéfiniment, sous peine de nous manquer au moment décisif sur le Rhin et les Alpes. A l'époque où la grande guerre recommencera, la diversion de l'Ouest ne doit plus exister.

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