ADMINISTRATION
Cette composition hétéroclite des justices de paix, cet amalp^ame « bizarre et presque monstrueux (1) », se joignant à l'absence d'une bonne police champêtre, à l'insuffisance de gardes « mal salariés, plus mal payés (2) » , favorisaient universellement les délits ruraux. De là des atteintes continuelles à la propriété, des bris, saccajjes, rapines, usurpations et empiétements passés en force d'habitude. Dans les campagnes, on en arrive à ne plus distinguer le tien du mien; le préfet Delacroix constate que « les délits champêtres étaient portés à un tel excès qu'ils anéantissaient en quelque sorte le droit de propriété (3) » . Cette espèce de communisme rural encourage l'incurie et la paresse, car nul ne sait plus, en travaillant, s'il travaille pour soi. 11 entretient pourtant une aisance précaire. Puis, l'abolition des servitudes et redevances féodales, la libération de la terre, les premiers et fondamentaux bienfaits de la Révolution favorisent le développement de l'agriculture et le progrès matériel des classes rurales. Si les villes regorgent de mendiants, il est des départements où l'on n'en voit plus guère dans les campagnes. Le paysan souffre néanmoins et se plaint, parce que l'impôt l'opprime et que la conscription met en coupe réglée les générations jeunes. Faute d'hommes, on envoie travailler aux champs des enfants de neuf ans : « des enfants, des vieillards dirigent les charrues (4). » Depuis la Révolution, les femmes se sont mises à toute sorte de travaux et de métiers qui jusqu'alors leur étaient inconnus; elles s'y mettent vaillamment, attestant la vitalité foncière de la race et sa bravoure au travail.
(1) Préfet de Seine-et-Marne, rapport prëcitë. ^2) Ibid.
(3) Rapport du 1" prairial an XI. FIC, III, 7.
(4) Rapport du préfet de la Meuse pour la 3' décade de Teutôse, prairia! et ^rminal an YIII. Ibid.. 7«
2R4 L'AVE^EMEiNT DE BONAPARTE
A ce peuple tant de fois ruiné, pressuré, saig^né, il fallait demander des sacrifices nouveaux, sacrifices d'argent et d'hommes, pour faire face au péril extérieur qui pressait toujours nos frontières et aux nécessités de la prochaine campagne. Les premiers préfets furent avant tout des collecteurs d'impôts et des recruteurs d'hommes.
L'impôt pesait moins par sa lourdeur que par l'iniquité et l'incohérence de la répartition, par les abus de la perception. Les conseils généraux et d'arrondissement, qui se réuniraient dans le courant de l'été, amélioreraient les bases de la répartition. L'agence des contributions directes travaillait diligemment à la confection des rôles; toutefois, au dire d'un préfet, il semble que « cette année on s'est plus occupé à faire vite dans cette partie qu'à bien faire (1) ».
Sous le Directoire, les moyens de contrainte employés contre les réfractaires à l'impôt et à la conscription étaient devenus un intolérable fléau. Les garnisaires installés de toutes parts chez les récalcitrants ou chez leurs parents s'étaient abattus sur le pays comme une nuée dévorante et l'avaient littéralement rongé. Le préfet des Landes insiste sur les extorsions commises par les garnisaires, « dont le nombre se doublait chaque décade chez les parents des réquisitionnaires. Par suite de cette mesure, le pays a été ravagé comme s'il eût été la proie d'une armée conquérante; pour payer les garnisaires, on a vendu révolutionnairement toutes les propriétés mobilières. Le canton de Pouilhou offre particulièrement sous ce rapport le tableau le plus déplorable. Tous ses bestiaux ont été vendus, et les pertes éprouvées par
(1) Rapport du préfet de la Haute-Garonne, 15 frimaire an IX. FIC, III, 8
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cette contrée ne seront pas réparées avant plusieurs années. Un cinquième de la population est en fuite, une grande partie des terres est restée inculte, et l'administration municipale, qui ne parait pas être sans reproche dans cette illégalité, a été obligée de prendre un arrêté qui affermât les propriétés des absents (1) » . Le préfet de Seine-et-Marne dit : « Le cri public repoussait depuis longtemps les garnisaires. Dans ma tournée, je n'ai pas visité une seule commune où il ne me soit parvenu des plaintes contre eux. Presque tous, en trafiquant de leur mission, ruinaient à la fols les contribuables et le fisc (2). » Le préfet de l'Aube parle de cette « nuée de vampires qui sous le nom de garnisaires s'établissaient dans les domiciles et coûtaient plus au contribuable que la contribution même (3) » .
La façon d'affermer les emplois de percepteur et de les adjuger au rabais, héritée de l'ancien régime, livrait le pays à une autre espèce de rongeurs, à un fourmillement de soumissionnaires véreux et de fripons subalternes. Ce n'était partout que collusions, scandaleux trafics, abus sans nombre et sans nom (4). Il faut descendre dans les détails de l'administration, dans la vie des localités, pour voir et toucher l'universelle lèpre de corruption qui recouvrait la France, s'insinuait dans les moindres replis de la surface, envenimait les maux et gangrenait les plaies.
Les Consuls faisaient de leur mieux pour dégager le pays de cette pourriture. Ils renoncèrent en fait à l'emploi des garnisaires : " Les porteurs de contraintes qui les ont remplacés, dit un préfet, laissent encore ici l'espoir du mieux, et les choix mêmes qu'on vient d'en faire font présumer que cet espoir est fondé. » L'adjudication des emplois de percepteur
(1) Rapport du 17 germinal. FIC, III, 6.
(2) Rapport général précité.
(3) Mémoire sur la situation du département de l'Âuhe au i" fructidor an VIII. FIC, III, 3.
(4) Le préfet de Seine-et-Oise écrit : « Les percepteurs dans une quantité de communes ont tellement calculé sur leurs malversations qu'ils ont pris la prrception gratuitement. "Rapport sur la tournée faite en fructidor an VIII. Ibid., 8.
fut provisoirement maintenue, mais soumise à un contrôle plus sérieux. Ces mesures intelligentes firent beaucoup pour le soulagement des contribuables et augmentèrent le rendement de l'impôt.
C'était l'habileté de Bonaparte que de ménager les intérêts et simultanément de s'adresser aux passions hautes. Sachant l'homme double, fait de matière et d'esprit, il agit à la fois sur l'un et l'autre élément. Au cœur du paysan et de l'homme du peuple, un peu soulagés, il s'efforce de ranimer la flamme plus assoupie qu'éteinte, une ardeur d abnégation, le goût et la fierté du sacrifice. Tandis qu'il allège les charges fiscales, il ennoblit le métier de contribuable. Il tient à établir que l'empressement à s'acquitter de l'impôt est acte de vertu civique, qu'on mérite bien de la patrie en payant sa quote-part, qu'on se distingue en la payant au plus tôt, et qu'à cet égard non seulement les citoyens, mais les collectivités, les communes, les départements doivent rivaliser de zèle. Gomme l'émulation est l'un des mobiles dont il excelle à jouer, il provoque -entre les départements une concurrence, institue un concours, promet des prix. Le nom du département qui aura le premier acquitté ses contributions sera donné à la plus belle place de Paris; on proclamera dans toute la République et à la tête des armées les noms des six départements qui auront fourni le plus grand nombre de conscrits (1).
Afin de populariser la guerre, Bonaparte s'était attaché d'abord à prouver qu'il fallait la pousser à fond pour conquérir la paix, puisque l'ennemi se refusait à traiter. Il avait publié, commenté sur tous les tons ses propositions à l'Angleterre et à l'Autriche, les réponses évasives de ces puissances. On ne se bat plus que pour avoir la paix, on l'aura certainement au prix d'un dernier effort, voilà l'itiée à faire entrer dans la tête de tous les Français; c'est le motif dominant, le thème à développer en discours, harangues et affiches, à mettre en prose officielle, à moduler au besoin en vers et en
(1) Arrêté du 17 ventôse an VIII. Corr., VI, V650.