ADMINISTRATION
Les préfets trouvent l'instruction publique en complet désarroi. Comme le Consulat n'a pas encore pris de parti en cette matière, on laisse végéter les organismes créés ou ébauchés par la Convention et le Directoire. Les écoles centrales, c'est-à-dire les écoles secondaires établies en chaque chef-lieu de département, d'après un plan rationnel et méthodique, réussissent parfois. Celle de Bordeaux se montre très supérieure à l'ancien collège de Guyenne. Le plus souvent, ce ne sont qu'établissements mort-nés; la confiance publique s'en détourne à cause de la façon dont ils sont tenus et des principes qu'on y professe : « L'école est déserte, l'école centrale a autant de professeurs que d'élèves, les classes sont presque désertes (1). » Les familles, « préférantavec raison les mœurs à la science, n'envoient pas leurs enfants à l'école centrale ou, si leur fortune le leur permet, les placent à grands frais loin de chez eux dans les pensionnats rétablis » , dans les pensionnats libres.
A la campagne, l'instruction primaire a presque totalement disparu de certaines régions; là, il semble même que depuis la Révolution la civilisation a rétrogradé, « principalement dans les communes placées au sein des montagnes (2) . » En beaucoup d'endroits, on ne fait la classe aux enfants que pendant l'hiver, pendant l'interruption des travaux agricoles. Au village, l'instituteur public n'est souvent que l'ancien maître d'école, qui enseigne Dieu et la morale à l'ancienne mode, sans souci des programmes et des dogmes révolutionnaires.
L'une des grosses difficultés que rencontrèrent les préfets fut de composer les municipalités rurales, vu la faute que l'ori
écrivait de son côté : « L'hospice civil de Sedan est tenu avec beaucoup d'ordr» et d'économie par des ci-devant sœurs de Saint-Charles. Les soins assidus que ce» femmes donnent aux malades méritent le plus {jrand éloge. Il serait bien à désirer pour Ihumanité que l'on cherchât à faire des élèves pour leur succéder. Cet objet est de la plus haute importance et mérite toute l'attention du gouvernement. .1 18 frimaire an IX. FIC, III, 5.
(1) Rapports de préfets, passim.
(2) Rapport du sénateur RampoD, sans date.
Î82 L'AVEr<EME]NT DE BONAPARTE
avait commise en mullipliant à l'excès les communes. La plupart (les préfets recherchaient de très bonne foi dans chaque commune l'homme juste, estimé, possédant quelque instruction, celui qui n'avait point participé aux excès dans un sens ou dans l'autre, pour en faire un maire. Dans les petites localités, ils avaient beaucoup de peine à le découvrir; de plus, les citoyens désignés se récusaient très souvent, fuyaient les fonctions. Comme l'horrible tourmente s'apaisait à peine, le campagnard n'aimait pas à se mettre en avant, à sortir de son trou. « L'organisation des municipalités a été très dif6cile, écrit le préfet d'Ille-et-Vilaine, et les nominations ont été souvent faites sans qu'on ait eu la possibilité d'un choix (1) » . — «Sur six cents communes, écrit le préfet de Seine-et-Marne, j'ai pu choisir dans quelques-unes ce qu'elles offraient de plus recommandable, mais dans d'autres (et c'est le plus grand nombre) j'ai été forcé d'accepter ce qu'elles renfermaient de moins faible (2) » . Par milliers, les maires de communes rurales montraient une inaptitude totale à tenir les registres de l'état civil, à en réformer les irrégularités monstrueuses, à correspondre avec les sous-préfets et préfets.
Dans les cantons, le maintien des juges de paix élus, cet unique vestige d'élection directe qui subsistât dans la constitution nouvelle, donnait des résultats déplorables. Le suffrage populaire, affreusement vicié par l'esprit de faction, avait fait les pires choix. Le moins qu'il arrivât aux préfets était de trouver des juges de paix ignares, grossiers, ivrognes: « Il en est même qui sont coupables de délits réels et que la sévérité des lois pourrait rechercher, si l'intention bien connue du gouvernement n'était pas qu'on ensevelit dans l'oubli une foule de fautes passées qu'on ne saurait poursuivre sans réveiller des opinions ou des souvenirs qu'il est de noire sagesse de ne jamais rappeler... (3) •
(1) Rapport du 15 nivôse an IX. FIC, III, 7.
(2) Rapport précité.
(3) Ibid.