‹ L'avènement de Bonaparte (volume 4)Chapitre 2 sur 52 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Uate fixée pour l'ouverture de la session législative. — Locaux assîjjnés aux principales autorités. — Germes d'opposition. — Le parti de Brumaire contre Bonaparte. — Siéyès. — Les assemblées nouvelles naissent impopulaires; raisons de ce discrédit. — Les privilégiés de la Révolution. — Paris réactionnaire. — Le ci-devant Jour de l'an. — Journaux et brochures royalistes. — • Les. idéologues de gauche et les idéologues de droite. — Misère des classes populaires. — Ateliers nationaux. — Bonaparte interviewé. — Première séance du Tribunat; la toge et l'habit. — Projet de loi sur les rapports des pouvoirs publics; acte supplémentaire de la constitution. — Les plaisirs du Palais-Royal et le Tribunat. — Phrase fulminante de Duveyrier. — L'opposition au Tribunat. — Le salon de Mme de Staël. — Discours de Benjamin Constant. — La soirée chez Mme de Staël. — Véritable disposition du Tril)unat. — Platitude de Riouffe; révolte de l'assemblée. — Le droit d'amendement. — Les vingt-six voix. — Vote de la loi par le Corps législatif. — L'opinion se ddchaine contre les parlementaires. — Appel à un nouveau coup de force. — Attitude de Bonaparte; violences intimes, impassibilité devant le public. — Défense officielle de Brutus contre César. — Mme de Staël et M. Necker. — Disparition de Sieyès et émoi de Paris. — L'idée de faire révoquer par plébiciste le Tribunat et le Corps législatif. — Langage apaisant du Moniteur. — Le 18 brumaire a été fait par les modérés. — Retour de Sieyè». — Bonaparte ruse avec la Révolution et réprime la réaction.

D'après l'acte qui avait mis la constitution en vig^ueur, le Tribunat et le Corps législatif devaient s'assembler à très bref délai, le 11 nivôse-1" janvier 1800; dix jours seulement s'écouleraient etitre l'installation des Consuls et la réunion des deux Cliambres; chambre de discussion, chambre de vote. Le même acte avait désig^né les lieux où résideraient les

principales autorités. Le Sénat s'était déjà établi et siégeait à huis clos au Luxembourg, où les Consuls demeuraient provisoirement avec le conseil d État. Le Corps législatif siégerait au Palais-Bourbon, l'ancien palais des Cinq-Cents, et y serait entouré d'une garde de vétérans. Quant au Tribunat, on lui ferait une place au Palais-Égalité, ci-devant Palais-Royal, dans les anciens appartements de la duchesse d'Orléans , occupés depuis par le concert philharmonique , entreprise de plaisirs publics, qui avait tendu les hautes salles de draperies bleues et aurore. Les Tuileries étaient assignées aux Consuls comme résidence définitive, mais l'appropriation du château à ce nouvel usage exigerait quelque temps. D'ailleurs, Bonaparte était résolu d'attendre qu'il fût parvenu à une maîtrise plus complète de l'esprit public pour s'installer matériellement à la place des rois et monter à ce Capitole.

Autour de lui, dans le personnel révolutionnaire, il sentait poindre des germes d'opposition. Des républicains perspicaces avaient refusé de se rallier. Les francs Jacobins et les démocrates extrêmes restaient en nombre dans les administrations, dans les bas et moyens emplois. Besogneux pour la plupart, ils s'étaient soumis amèrement à ce qu'on exigeait d'eux; dès l'ouverture du plébiscite, ils avaient apporté leur vote à la nouvelle charte organique qui, tout en leur déplaisant, les laissait en place et assurait leur gagne-pain; ils avaient adhéré à cette constitution alimentaire (1). Ils servaient Bonaparte, mais le servaient à contre-cœur. A portes closes, ils déblatéraient contre le Corse. D'étroits rapports les unissaient aux anarchistes de la rue, qui traînaient dans les bas fonds de Paris.

Les révolutionnaires d'un ordre supérieur, fortement nantis et pourvus, haïssaient ces Jacobins. Il existait pourtant entre les uns et les autres le lien d'une aversion commune ; tous étaient des fanatiques d irréligion qui reprochaient à Bonaparte ses premiers édits de tolérance. C'était l'un des

(1) On prêtait ce mot à l'un d'eux : « J'ai signé mon pot-au-feu » . Le Diplomate, numéro du 3 nivôse. Aulard, I, p. 68.

g^riefs que commençait à invoquer contre lui le parti philobophe, le parti de l'Institut, très puissant dans toutes les parties du corps politique: « Ce parti se plaint le plus amèrement des dispositions plus douces que Bonaparte adopte pour les prêtres , et le collèg-e des athées (l'Institut) ne les lui pardonne pas; ils disent qu'ils assistent à une contre-révolution et se désolent de la renaissance des préjugées (1). »

C'est parmi ces hommes de pensée et de parole, dans cette élite intellectuelle de la Révolution, que s'était recruté le parti civil de Brumaire, celui qui avait conçu le plan de l'acte rég^énérateur et disposé les moyens, celui qui après l'intervention non prévue des baïonnettes avait érigée le Consulat provisoire et siégfé utilement dans les commissions intermédiaires. Ce parti se divisait maintenant. Parmi ses membres, les uns s'étaient donnés entièrement à Bonaparte ; ils travaillaient et servaient au conseil d'État. Les autres, établis pour la plupart au Sénat, fidèles à l'esprit primitif du mouvement, regrettaient de s'être laissé extorquer une constitution qui donnait trop à l'autorité. Ce n'était pas là ce qu'ils avaient voulu en Brumaire; ils avaient voulu restaurer l'ordre public, mais créer en même temps un régime de liberté et de garanties, sauf en matière de religion. Ils avaient eu l'espoir sincère, sous un gouvernement qui mettrait une bonne fois la Révolution à l'abri des entreprises démagogiques et royalistes, d'appliquer enfin quelques-uns de ses principes et de pouvoir être libéraux. Aujourd'hui qu'ils avaient dû souscrire à un pacte grandissant démesurément l'Exécutif, ils se sentaient dupés et violentés.

Ils avaient en Sieyès moins un chef qu'un inspirateur. Retiré dans la présidence du Sénat, doté d'un riche apanage, Sieyès s'exprimait avec plus d'aigreur que de violence, improuvait sourdement; il mettait les autres en avant et se dissimulait derrière eux. Il ne pardonnait pas à Bonaparte de lui avoir dénaturé ses idées, d'avoir refoulé ses préten-

(1) Archives de Chantilly, Z, lettre des agents de Condé, 2 janvier.

tiens org^anisatrices, et il souffrait d'une constitution rentrée. Cependant, la constitution telle qu'elle avait été votée, tout imparfaite qu'elle fût et précisément parce qu'elle était incomplète, offrait des moyens de résistance et de reprise. Bien des points restaient à fixer, bien des questions à trancher. Sur ce terrain, Sieyès espérait se ménager une revanche ; s'il avait perdu la première partie, il ne renonçait pas à gagner la seconde, en se servant principalement des biumairiens qui lui étaient restés fidèles. La lutte qui va s'engager sera celle de Bonaparte contre le vrai parti de Brumaire, surtout celle des deux hommes qui ont fait ensemble le coup d'État et qui s'en disputent aujourd'hui les résultats, avec cette différence que Bonaparte veut le pouvoir, tout le pouvoir, et que Sieyès se contenterait de l'influence.

On sait que Sieyès, dans le partage d'attributions opéré entre Bonaparte et lui, avait obtenu de diriger le vote des premiers sénateurs chargés d'élire le Tribunat et le Corps législatif. C'est ainsi qu'il avait formé presque à son gré ces deux chambres, qu'il y avait introduit en masse les membres des anciens conseils ou des assemblées antérieures, et qu'il en avait fait le refuge, le retranchement, le réduit central de l'oligarchie révolutionnaire. Par suite de ces nominations opérées en dehors de Bonaparte, il serait possible à Sieyès de créer une opposition parlementaire.

Le malheur de cette opposition serait de n'avoir aucune base dans le sentiment public et de se composer d'hommes que leur passé révolutionnaire et leur participation ou au moins leur adhésion aux actes odieux avaient marqués d'une tare indélébile. Chaque fois que la nation avait eu la parole, en l'an IV, en l'an V, elle avait rejeté ces hommes; ils s'étaient maintenus contre sa volonté, à coups de violence. On les lui imposait encore une fois; au fond du cœur, elle les répudiait. Ce fait est capital; il explique le discrédit originel des assemblées consulaires, leur vice congénital, leur impuissance devant Bonaparte. Les tribuns et les législateurs se disent aujourd'hui ennemis des Jacobins et le sont effective-

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ment; on leur répondra qu'en Fructidor ils ont admis les pires procédés du jacobinisme et souscrit à toutes les mesures d'arbitraire. Le peuple n'écoutera plus ceux qui essaieront de défendre la liberté contre un despote de génie , après l'avoir violée tant de fois au profit de leurs intérêts et de leurs passions.

Dès à présent, le public blâmait toute velléité d'opposition et prenait parti d'avance contre les discuteurs. Les ciioix faiu par le Sénat avaient fortement déplu, et c'était dans la presse un grondement à peu près général. On s'irritait de voir reparaitre ces conventionnels, ces thermidoriens, ces fructidoriseurs, éternels revenants, occupants attitrés de la scène politique. On se plaignait de n'en avoir jamais fini avec eux et que la France dût les subir à perpétuité; le journal le Diplomate écrivait d'un ton implorant, par contrefaçon des litanies : « Des éternels conventionnels délivrez-nous, Seigneur (1). » Puis, à côté d'hommes trop connus, on avait été chercher des inconnus, des médiocres, des comparses du drame révolutionnaire, choisis uniquement parce qu'ils avaient exhibé un brevet de phllosophisme et donné des gages moins à la patrie qu'à la secte. Ce personnel qui se cramponnait au pouvoir, était-ce donc une indéracinable coterie, une association d'hommes qui se hissaient mutuellement aux places, une congrégation à rebours? On leur trouvait quelque chose de l'esprit jésuitique (2). Dans la Gazette de Fratice, Thurot, l'ex-secrétaire général de la police, reprenant sa plume de journaliste, menait campagne contre les privilégiés de la Révolution et leur exclusivisme : «Vous serez bien étonnés d'apprendre que le nombre des républicains se réduit, dans la République française, à quelques centaines d'individus qui, depuis dix ans, exploitent la France et veulent en conserver le privilège (3). ■>■> C'est avec leur intolérable prétention à monopoliser le républicanisme, le patrio-

(1) Numéro du 18 frimaire.

(2) Journaux de nivôse.

(3j Gazette de France, 28 nivôse.

tisme et l'aptitude aux fonctions qu'il faut en finir : « Le temps est passé où les hommes faisaient un ministre d'un individu qui se disait patriote, lorsqu'ils n'en auraient point voulu pour leur domestique, s'il n'avait eu d'autre titre à leur recommandation (1). »

A l'exclusivisme de Sieyès et de ses amis, on opposait la largeur d'esprit de Bonaparte. Ah! si tous les corps avaient été composés comme le conseil d'État! Là du moins Bonaparte avait réuni des compétences reconnues, des capacités éprouvées, sans regarder à leurs antécédents. Si on lui reprochait quelque chose, c'était d'avoir laissé les doctrinaires de la Révolution, les métaphysiciens, les constructeurs d'abstractions, s'établir en trop de places : pourvu qu'il n'allât pas se livrer à eux totalement! Joubert, le fin penseur, écrivait à Mme de Beaumont : « Que le ciel désengoue Bonaparte de ces messieurs, et, à ce prix, qu'il le conserve (2) ! » Joubert n'était pas seul à craindre — si trompeuses sont parfois les apparences! — que le consulat de Bonaparte fut le règne des parleurs et des idéologues .

Plus judicieusement, quelques journaux faisaient ressortir que la mauvaise composition des assemblées encouragerait l'Exécutif à s'émanciper de tout contrôle, parce qu'elle rangerait de son côté la masse du public : « Si les hommes qui ont intrigué pour avoir des places, si ceux qui les ont données se plaignent un jour de l'ascendant du pouvoir exécutif, nous serons autorisés à leur répondre : c'est votre faute (3). »

Contre les assemblées, l'opinion de Paris soutiendrait donc Bonaparte, mais elle ne lui appartenait pas encore entièrement et parfois le dépassait. Dans les classes relativement. aisées, en dehors des politiciens, des philosophes et des patriotes convaincus, on était tout à la réaction. Où s'arrêterait

(l1 Gazette de France, 16 nivôse.

(Zj Lettre du 31 décembre 1799. Peme'es de Joubert précédées de sa corra-pondance, publiées par Paul de Raynal, p. 45-48.

(3) Gazette de France, 9 nivôte. f

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