‹ L'avènement de Bonaparte (volume 4)Chapitre 3 sur 52 · II · texte numérisé non relu

II

3^. L'AVÈNEMENT DE BOiSAPARTE

cette ardeur rétrograde, qui se manifestait dans les moindres particularités de la vie parisienne? Avec bonheur, chacun retournait aux usages, aux modes, aux joies d'antan, longtemps proscrites, aujourd'hui tolérées. Sans souci du calendrier républicain, Paris célébrait le Jour de l'an, faisait des visites, donnait et recevait des cadeaux; Paris mangeait des « bonbons à la Bonaparte » . Malgré la bise coupante, des Parisiens affairés couraient les boutiques du Palais-Égalité et de la rue des Lombards, les boutiques de confiserie et de bijouterie, qui reprenaient un aspect de fête, mais on trouvait que les magasins étaient plus brillants avant la Révolution et que le commerce allait mieux.

De toutes les nouveautés du jour, la moins demandée était la constitution, dont les exemplaires s'étalaient chez les libraires; on y voyait une production éphémère, une loi de passage : « Deux amis passaient sous les arcades du Palais- Égalité; l'un d'eux dit à l'autre : Fais-moi le plaisir de prendre une Constitution chez Maret (hbraire de l'endroit) . — La voici. — Il faut que je t'en remette le prix. — C'est une bagatelle; tu me le paieras à la premièie... (1) » Un particulier entre chez un autre libraire et demande une Constitution. — « Je ne tiens pas d'ouvrage périodique (2) . » On s'amusait aux dépens d'une municipalité de province qui aurait envoyé son adhésion en ces termes: « Citoyens Consuls, nous nous empressons de vous accuser réception de la nouvelle constitution de l'an VIII. Nous vous promettons la même exactitude pour toutes celles qu'il vous plaira de nous envoyer à l'avenir (3) . » Peu de gens en somme prenaient au sérieux la pseudo-république dont Bonaparte avait gratifié la France; qu'il ne s'en tînt pas là et opérât d'autres changements, on n'en doutait guère, mais on se demandait si la France trouverait en lui la solution définitive ou seulement un agent de solution.

La majorité des bourgeois paisibles acceptait sans doute le

(1) Le Diplomate, 28 frimaire.

(2) Ihid.

(3; Ibid., 20 nivôee.

fait établi, la République consulaire, et s'était même déshabituée des formes monarchiques. Gomme la lassitude était extrême, chacun éprouvait le besoin de se reposer en Bonaparte. A l'exception des royahstes actifs, presque tout le monde tenait le Consul pour l'homme actuellement indispensable, providentiel, mais combien de Parisiens croyaient seulement à la nécessité de passer par lui pour arriver à un ordre de choses définitif; le bonapartisme était pour eux une opinion provisoire. Ils n'estimaient pas que la Révolution pût rien fonder; un pouvoir issu d'elle ne se consoliderait jamais sur ce volcan à peine refroidi, et la France ne trouverait un lendemain, un avenir, qu'en s'accordant avec ses princes.

Ceux qui pensaient ainsi ne s'entendaient pas d'ailleurs sur le genre de royauté qui conviendrait à la France. Il y avait des absolutistes, il y avait des royalistes libéraux et doucereux, des partisans d'un gouvernement à l'anglaise et du système des deux Chambres, des tenants du roi légitime et ceux qui pensaient au duc d'Angouléme, ceux qui pensaient aux d'Orléans, mille variétés d'opinion, mille conceptions diverses, ondoyantes, presque autant de nuances que d'individus. Beaucoup de Parisiens s'étaient retrouvés royalistes simplement pur horreur du jacobinisme et d'autres parce que le royalisme était de bon ton. Et les jeunes gens à la mode, par une conception fantaisiste de l'histoire, se figuraient que l'ère capétienne avait été un temps toujours exempt de secousses et de crises, où l'on menait tranquillement joyeuse vie : « Quand on leur parle d'une monarchie de quatorze cents ans, ils croient bonnement que pendant quatorze cents ans on allait paisiblement à l'Opéra et au Vaudeville. . . qu'il y avait d'assez fréquentes guerres, mais qu'on n'y envoyait jamais les jeunes gens, de peur d'interrompre les bals et les thés (1). »

La majorité des journaux appartenait aux idées de droite. Leurs rédacteurs exploitaient la tendance publique : « Ces plumes vénales, gémissait le démocrate Poultier, suivent le

(1) L'Avxi des lois, 24 nivôse.

vent de la réaction parce que cela amène des abonnés (I). » Quarante journaux passaient pour teintés de royalisme ; les plus lus, les plus ardents étaient f Aristarque français, le Diplomate et l'Ange Gabriel, qui se faisait chaque matin prophète de réaction.

Ces journaux conservaient vis-à-vis de Bonaparte plus d'indépendance que les autres. Certes, ils le proclamaient homme supérieur, mais ne voulaient pas qu'on le gâtât par trop d'encens : <i Disons de Bonaparte tout le bien qu'il mérite, mais n'allons pas au delà (2).» Les journaux en question louaient les actes de haute et généreuse politique par lesquels Bonaparte avait étrenné son principal, mais ils les trouvaient incomplets, déparés par des réticences, entachés d'arbitraire. On avait rappelé plusieurs députés fructidorisés; pourquoi ne pas les avoir rappelés tous? Pichegru et d'autres languissaient toujours dans l'exil. La liste des écrivains relevés du décret de proscription lancé contre eux après Fructidor avait été dressée avec une incohérence presque scandaleuse; sans que l'on sût pourquoi, un tel avait été compris dans cette mesure d'amnistie et tel autre omis. C'étaient là tâtonnements d'un pouvoir qui n'avait pas le sentiment exact de sa mission et de sa force, et le journaliste Gallais osait placer en tête de son Diplomate un article intitulé : Demi-mesures, mesures de faiblesse. Que Bonaparte, disait-il, se montre en tout grand pour resterlui-même, qu'il adopte un système de réparation totale.

Cette satisfaction complète, les feuilles de droite l'invoquaient d'ailleurs au nom des principes posés par la Révolution elle-même et trop longtemps méconnus. Ces journaux amis au fond de l'absolutisme royal se réclamaient de principes libéraux, car en France la liberté est un mot de combat dont les partis se servent pour se disputer la domination.

L'arrière-pensée des royalistes était que Bonaparte, s'il se laissait entraîner à droite, serait entraîné à tel point qu'il ne pourrait plus maîtriser le mouvement et en serait lui-même

(1) L'Ami des lois, 24 nivôse.

(2) Le Diplomate, 13 nivôse.

emporté : « Un acte de justice ou de raison en fera demander un autre; on en demandera avec persévérance relativement aux émigrés; on défera ainsi la Révolution, et je ne sais quel ajipui conservera alors le grand Consul révolutionnaire (1). » L essentiel est donc de détruire la Révolution par la base et pièce à pièce. C'est pourquoi les journaux du parti n'attaquent pas seulement les hommes, mais les choses, les institutions civiles, les lois qui ont à la fois émancipé et désorganisé la société. Un jour, Y Arislarque s'en prend à la loi du divorce; un autre jour, à la loi qui par le partage égal et forcé des successions anéantit l'autorité dans la famille. On réclamait l'abrogation de ces lois dissolvantes; on demandait que la religion fût rétablie dans son antique empire. On replacerait ainsi les grandes bases; ces assises une fois posées, on rendrait à la France des mœurs, des institutions, et il allait sans dire que la royauté viendrait finalement couronner l'édifice.

Derrière les journaux qui sapaient l'œuvre révolutionnaire sans prononcer le nom de Louis XVIII, une littérature purement bourbonienne circulait sous le manteau. Des brochures sans nom d'auteur ni d'éditeur circulaient; on les débitait dans l'arrière-boutique des libraires ; au coin des rues, des colporteurs les glissaient dans la main des passants. Michaud, futur historien des croisades, publiait sa Lettre d'un Français au général Bonaparte, où il représentait qu'en dehors du principe héréditaire on ne retrouverait jamais consistance et stabilité : le glorieux Consul pouvait mourir : « Qui ne sait que le roi de France ne meurt jamais ! w Michaud et d'autres s'attaquaient au dogme de l'égalité, faisaient valoir l'utilité des corps intermédiaires et privilégiés qui donnaient des piliers à l'édifice social. Sans se rendre compte à quel point les idées de la Révolution avaient pénétré beaucoup de ceux qui croyaient actuellement la détester, sans s'apercevoir que la passion de l'égalité, suivant le mot de

(1) Archives de Chantilly, série Z, correspondance des agents de Condé, 2 janvier 1800.

Bonaparte, « venait d'envahir la France (1) » , ces idéologues de droite mettaient en théorie ce que certains fauteurs d'ancien régime essayaient de réaHser par la force, avec l'appui des insurgés de l'Ouest.

Par sa proximité relative, cette insurrection toujours sur pied pesait sur Paris et l'oppressait, entretenait un sourd malaise, prolongeait des inquiétudes diverses. La masse des gens tranquilles s'alarmait un peu de ce voisinage de guerre civile. Les avant-postes de la chouannerie normande étaient à moins de trente lieues ; on les disait plus près, on croyait parfois les voir dans la forêt de Saint-Germain. Des bandes d'insurgés tenaient la basse Seine, interceptaient les convois de vivres remontant le fleuve et gênaient l'approvisionnement de Paris.

Par surcroit d'embarras, l'hiver s'annonçait très dur. Le thermomètre tombé à dix degrés au-dessous de zéro, la gelée s'établissant, la Seine prise, augmentaient la détresse des classes pauvres. En dehors des quartiers d'affaires et de plaisirs, Paris aux maisons noires et aux toits blancs se recroquevillait transi. Dans le faubourg Antoine, l'ouvrier traînait sa misère. Le prix du pain et des autres denrées renchérissait, et des menaces de disette se levaient à l'horizon.

Bonaparte se préoccupait de ce danger à l'heure où la réunion des assemblées pouvait le remettre aux prises avec quelques effervescences parlementaires. Il savait que le besoin physique et la souffrance, plus que la passion politique, suscitent les grands troubles, en mettant les désespérés au service des factieux. Afin d'assurer l'immobilité des masses, il tâchait de pourvoir à leur subsistance. L'approvisionnement des boulangeries et des halles, le maintien des prix à un taux modéré, restaient l'objet de soins constants. Le gouvernement fit plus et n'hésita pas à ouvrir des ateliers nationaux. La construction de deux ponts fut annoncée; l'un devait s'établir en face du Jardin des plantes; la victoire le

(1) Commentaires de Napole'on I*', IV, 139.

baptiserait plus tard et le nommerait pont d'Austerlitz; l'autre relierait la cité à l'île Saint-Louis, appelée alors l'île de la Fraternité. En attendant que ces grands travaux pussent commencer, l'État se faisait dès à présent embaucheur et chef de chantier. Par arrêté consulaire, le ministère de l'intérieur avait été invité à occuper comme il pourrait trois mille hras. Au bruit de cet appel, les ouvriers se présentaient par bandes aux commissaires de police, qui les renvoyaient à l'administration centrale. Le ministère les répartissait en groupes sous la direction de ses architectes, faisait chercher « sur quels terrains, à quels bâtiments on pourrait les employer (1) » .

Aux classes qui souffraient de moins matérielles infortunes, Bonaparte faisait expliquer sa politique de concorde et sa volonté d'apaisement. Ses journaux, l'officiel Moniteur, l'officieux Journal de Paris et d'autres, le montraient sans cesse occupé à éteindre les haines, à rapprocher les esprits, à concilier les intérêts, à interposer partout son action médiatrice Il trouva un autre moyen de converser familièrement avec le public.

Parmi les brochures anonymes qui couraient de toutes parts, il y en eut une qui fit sensation : Entretien politique sur la situation actuelle de la France et sur les plans du nouveau gouvernement, c'était son titre. Son auteur, le citoyen JuUien (2), républicain avancé, présentait, sous forme de dialogue précédé de considérations personnelles, le compte rendu d'une conversation qu'il avait eue avec un personnage essentiellement autorisé et dans lequel on reconnut tout de suite Bonaparte. En réalité, cette brochure n'était autre chose que ce que nous nommons aujourd'hui une intervieiv. Bonaparte s'était laissé questionner, s'était exprimé franchement sur bien des points et avait permis que ses réponses fussent livrées

(1) Rapport général du bureau central pour le mois de nivôse. Archives nationales, AF, IV, 1329.

(2) Voy. Xa Notice hiblioqraphiquc sur M. A. Jullien (de Paris), sons-intendant militaire, etc. Paris, 1831. Dans cette biographie composée par lui-mênio, Jullien se reconnaît l'auteur de la brochure.

à la publicité, à la controverse : « C'est la première fois peutêtre, disaient les journaux ébahis, qu'un gouvernement nouveau a mis tout le monde dans sa confidence (1) . »

Dans l'interrogatoire auquel il s'est bénévolement prêté, Bonaparte déclare dabord que la première chose à faire est de rendre à la France un gouvernement. Depuis la Révolution, la France n'en a possédé qu'un, et Bonaparte n'hésite pas à le nommer; c'est le Comité de salut public, dont l'énergie s'est élevée à hauteur de circonstances effroyables. Après lui, tous les ressorts de l'action publique se sont brisés ou pervertis; l'État s'est détruit. Le corps social fût tombé en poudre si un latent instinct de conservation n'eût persisté en lui; le réveil et le sursaut de cet instinct ont produit le 18 brumaire. Cette révolution mémorable, Bonaparte eût voulu l'accomplir avec tous les républicains, avec tous les patriotes; c'est avec peine qu'il a dû briser la résistance de quelques-uns. Il s'en excuse minutieusement, et son langage revient à dire, si on le traduit en une formule aujourd'hui usitée, qu'il ne veut pas se connaître d'ennemis à gauche. Après Brumaire, il eût pu s'emparer de la dictature; il ne l'a pas fait, sachant que la dictature n'est qu'un expédient et n'est jamais une solution. Il a préféré s'enfermer dans les bornes d'une constitution définissant et réglant ses pouvoirs.

Les royalistes plaçaient en lui leur espoir; il les a déçus et saura au besoin se raidir contre le courant réacteur. Parlant à un révolutionnaire ombrageux, il accentue cette note : « Lui aussi, dit-il, il est Jacobin dans le sens des émigrés et des partisans des Bourbons. » Après avoir illustré la République par ses victoires, il n'ira pas la livrer à ses ennemis et il n'est pas venu s'élever contre son siècle : « Nous sommes dans le dix-huitième siècle. La philosophie et les lumières ont fixé les opinions, et vouloir tuer la Révolution aurait été l'acte d'un fou et d'un scélérat » . Il n'a pas voulu de « l'immortalité d'Érostrate. « Une tâche plus ncble le sollicite i

(1) Le Publiciste, 2 nivôse.

c'est d'assurer le régime nouveau par la fin des discordes.

Il peut rallier tous les partis et les réunir parce qu'il n'est inféodé à aucun; étranger aux déchirements, aux luttes du passé, il n'a aucune prévention, aucun ressentiment : « Il pense qu'il faut utiliser tous ceux qui ont du talent et qui aiment leur patrie; il ne connaît point de partis, mais des Français. » Donc, plus de proscriptions en masse, plus de mesures d'exclusion et de défiance contre toute une catégorie de Français, quelle qu'elle soit; à l'exception des émigrés qui ont « divorcé avec la patrie » , on rappellera tous les proscrits, les déportés pour cause de modérantisme, les déportés pour cause d'exagération révolutionnaire ; on les rappellera graduellement. Dans l'avenir, on ne généralisera jamais la réprobation et la suspicion; on ne punira que les actes individuels, s'il s'en trouve de coupables : « on ne frappera que ceux qui auront voulu frapper » . En même temps, liberté des cultes, respect de la personne, de la propriété et de la pensée de chacun; guerre aux abus et aune vénalité scandaleuse; répression impitoyable des attentats de grand chemin et des brigandages, voilà ce qu'on doit attendre du régime consulaire.

Des fautes seront certainement commises : « Tous les hommes et surtout les gouvernants en font. Celui qui gouverne le mieux est celui qui en fait le moins. » On reconnaîtra cependant chez les Consuls la volonté ferme d'imposer la paix des partis; à défaut d'une paix éternelle, une trêve durable, et ici Bonaparte laisse échapper une parole profonde, qui peut servir à caractériser l'insigne et précaire bienfait de son règne : tout au moins lui devra-t-on, dit-il, « un long armistice intérieur » .

Mais non, reprend-il aussitôt, ce sera plus, ce sera le terme définitif des révolutions et des réactions qui depuis onze ans torturent la France. Qu'ils viennent donc, ceux qui veulent coopérer de bon cœur au grand œuvre, et qu'ils ne craignent point qu'on fasse contre eux grief du passé. Quant à ceux, fous ou méchants, qui prétendraient entrer en lutte, ils

seront « repoussés avec perte » ; on les traitera en ennemis de la patrie qu'ils voudraient replonger dans un abîme de maux.

A son interlocuteur qui disserte sur les conditions et les formes du gouvernement représentatif, Bonaparte répond que l'expérience doit avoir appris à se défier des systèmes, des idées abstraites. A présent, on doit s'inspirer avant tout de considérations pratiques : « Les meilleures lois sont celles que l'on supporte le plus aisément. Il nous faut un gouvernement, et on ne gouverne pas avec le bavardage et les grandes assemblées. « Incidemment, Bonaparte exprime sur les finances, sur les moyens d'organiser l'éducation publique, des idées originales, risquées parfois et encore mal établies. Dans cette curieuse confidence, on sent percer en lui, quelque soin qu'il se donne pour rassurer les amis de la liberté et des garanties constitutionnelles, la passion de gouverner, la passion de recréer à son profit tous les organes de la puissance publique.

Il n'en possédait encore qu'un, son conseil d'État, grand comité élaborateur de lois et de règlements. Il l'avait popularisé du premier coup en l'associant aux mesures de réparation dont il ne voulait pas laisser l'honneur aux assemblées politiques. C'est par arrêtés pris en conseil d'État qu'il avait rendu aux cultes quelque latitude, adouci le sort des prêtres; c'est sur avis du conseil d'État qu'il venait de déclarer virtuellement abrogées par la constitution les lois qui avaient enlevé aux ci-devant nobles non émigrés, c'est-àdire à toute une classe de la population, l'exercice de leurs droits civiques. Cette dernière façon de légiférer par interprétation, cette hardiesse à s'autoriser d'un texte muet pour bouleverser l'arsenal des prohibitions révolutionnaires, fut critiquée par quelques-uns; le public ne vit que le bienfait et l'équité de la mesure.

OUVEUTURE DE LA SESSIOiS LÉGISLATIVE 43

Tandis que le conseil d'État prenait délibérément l'avance sur les assemblées, le Tribunat, s'étant réuni le 1 1 nivôse et ayant élu Daunou pour président, s'occupait d une question de costumes.

Pour les membres des autorités léfjislatives, un acte des pouvoirs constituants avait supprimé la toge rouge et le travestissement romain; il avait prescrit l'habit de velours pendant 1 hiver et l'habit de soie pendant l'été, gros bleu pour les députés et bleu clair pour les tribuns, agrémenté d'or pour les premiers et d'argent pour les seconds, avec le chapeau français et la ceinture tricolore. A la place d'une large robe qu'on endossait par-dessus un vêtement quelconque, ce serait presque une tenue d'ancien régime, apprêtée, un peu guindée, exigeant des soins et des recherches de toilette. Et les journaux de s'esclaffer aux dépens des révolutionnaires obligés à cette subite métamorphose, obligés à se rapproprier et à se requinquer. On s'amusait de la figure que feraient les députés en jabot et les tribuns en bleu clair — couleur de boudoir. Mais les tribuns maugréaient et craignaient la dépense; quelques-uns jugeaient que la toge était l'attribut naturel de leur fonction et ne concevaient pas que des tribuns fussent habilles autrement qu'à la façon des Gracques.

Dans la seconde séance, Riouffe posa emphatiquement, par motion d'ordre, ces deux questions : les représentants du peuple doivent-ils se distinguer par leur tenue des autres citoyens? En admettant l'affirmative, n'eût-il pas été préférable de leur donner, à la place d'un habit gênant et cérémonieux, un vêtement plus ample, plus aisé, facilitant la gesticulation de l'orateur et les fougues de son débit? Lancé sur ce sujet, Riouffe continua longuement et provoqua différentes

réponses; le conflit entre la toge et l'habit remplit la séance (1) .

Le Corps législatif s'était constitué de son côté le 1 1 nivôse, sous la présidence de son doyen d'âge, le citoyen Tarteyron. Un échange d'observations eut lieu au sujet des premières , formalités à remplir et de l'ordre des travaux, car la constitution, en imposant au Corps législatif de voter ou de rejeter silencieusement les lois, ne l'avait pas condamné à un mutisme absolu et ne lui interdisait point quelques discussions à côté.

Dans la salle du Palais-Bourbon, une innovation attirait les regards. En face du bureau et de la tribune, sur les deux côtés de la barre, des places spéciales, séparées du reste de l'assemblée par des draperies rouges, avaient été réservées pour les représentants du gouvernement. Le 12, trois conseillers d'État furent introduits et prirent place. Ils montèrent tous trois ensemble à la tribune, et l'un d'eux, Fourcroy, lut le premier projet de loi émané de l'initiative consulaire.

C'était plus qu'un projet de loi ordinaire ; il avait pour but de développer certains principes posés de façon sommaire dans la constitution et d'assurer le fonctionnement de cette œuvre bâclée. Portant sur les opérations et communications reS' pectives des autorités chargées par la constitution de concourir à la formation de la loi, il réglait en détail le mécanisme législatif. La constitution s'était bornée à dire que le conseil d'Etat préparerait la loi, que le Tribunat la discuterait et que le Corps législatif la vo-terait. Il y avait maintenant à préciser les rapports de ces autorités entre elles, le détail des attributions et les formes. Bonaparte avait eu l'idée de faire trancher ces délicates questions par les commissions provisoires, mais s'était arrêté devant les divisions, les résistances qui l'avaient obligé à réduire le dispositif constitutionnel au strict minimum et à laisser beaucoup de choses dans le vague. La bataille qui avait tourné court lors du vote sur la constitution allait-elle

(1) Moniteur du 13 nivôse.

se rouvrir à propos de ce qui en était l'annexe indispensable et le supplément?

Le Corps législatif renvoya le projet au Tribunal; celui-ci nomma une commission chargée de l'examiner et de faire un rapport.

Le 13, un incident très vif se produisit au Tribunat, à propos du lieu où ce corps avait été placé. Était-il convenable de l'avoir logé au Palais-Royal, centre de tous les plaisirs et de toutes les corruptions, luxueux repaire des agioteurs, des escrocs et des filles, palais et bouge? Les tribuns ne seraientils pas troublés dans leurs délibérations par la rumeur des galeries et le charivari des musiques? Puis, pour installer la salle d'assemblée, les bureaux et dépendances, il avait fallu non seulement déplacer un concert, mais fermer plusieurs salons de jeux, expulser militairement les joueurs qui s'obstinaient à se réunir, déranger diverses industries plus ou moins interlopes; les intéressés faisaient grand bruit, se plaignaient qu'on eût exproprié « leur innocent commerce » , à quoi les journaux répliquaient qu'il s'agissait plutôt du " commerce de l'innocence » .

Dans l'espèce d'émoi causé par ces incidents, le tribun Duveyrier trouva occasion à placer un discours tout retentissant de déclamations révolutionnaires. 11 approuvait, quant à lui, qu'on eût mis le Tribunat au lieu où la Révolution avait fait ses premières armes; c'était là qu'en un jour immortel Camille Desmoulins avait ameuté le peuple pour le lancer à l'assaut de la Bastille et abattre ce rempart de la tyrannie. Il importait que de tels exemples restassent toujours présents à la mémoire des tribuns : « Dans ces lieux, si Ton osait parler d'une idole de quinze jours, nous rappellerions qu'on vit abattre une idole de quinze siècles (1). »

La majorité de l'assemblée accueillit ces mots avec une stupeur épouvantée. Le soir, le bruit courait en ville que Duveyrier allait être arrêté. Il n'en fut rien, et le belliqueux

(1) Moniteur du 14 niv6«e.

tribun, ami d'ailleurs de Leclcrc, coucha dans son lit. Sous le coup droit qui lui avait été porté, Bonaparte ne bronchait pas et demeurait impassible. L'émotion de Paris n'en fut pas moins vive et tourna en colère contre les tribuns. Ainsi, disait-on, ils sont incorrigibles, ces bavards, ces factieux, qui ont sacrifié tant de fois l'intérêt de la France à un effet oratoire. Il a suffi de leur rouvrir une tribune pour que l'on entende à nouveau ces appels incendiaires qui menacent de remettre tout en combustion. Depuis deux mois qu'il n'y avait plus d'assemblées proprement dites, on était si tranquille. Contre les interrupteurs du repos public, ce fut un toile général.

Le Moniteur se borna, en un article d'admonition, à établir un parallèle entre les tribuns de Rome et les tribuns français, afin de prouver qu'entre les uns et les autres il ne pouvait y avoir qu'une similitude de nom. Les premiers, nés d'une sédition, devaient naturellement se faire « des avocats de révolte » (1). Les seconds n'ont d'autre rôle que de coopérer pratiquement à l'œuvre législative. Ils sauront le comprendre; on ne les verra pas s'égarer en déclamations vaines, en motions subversives : « Respectueux pour le guerrier qui a servi son pays, ils ne condamneront point Goriolan ou Camille à être précipités de la roche Tarpéienne (2). » L'avertissement était assez doux, mais d'autres journaux signifièrent plus crûment au Tribunat qu'il se tromperait s'il se croyait appelé à s'ériger en permanent obstacle, en chambre d'opposition.

En réalité, une minorité d'opposants assez nombreux s'était formée dans le Tribunat. Parmi eux, quelques-uns voulaient simplement se donner de l'importance, obéissaient à l'incurable manie de parler à tort et à travers et de critiquer. D'autres, d'esprit plus sincère et raffiné, désiraient assurer, dans la mesure de leurs attributions, un régime de libre contrôle.

(1) Moniteur du 15 nivôse.

(2) Ibid.

Ces parlementaires attardés voyaient Sieyès discrètement et prenaient conseil de ses principes et de ses rancunes; plus ostensiblement, ils se réunissaient chez Mme de Staël, mais ne s'y trouvaient pas seuls; là, ils se rencontraient avec des ministres et des conseillers d'État, avec les frères de Bonaparte et ses amis de la première heure.

En rouvrant son salon, Mme de Staël avait voulu en faire moins un foyer d'opposition qu'un centre d'influence. Cette femme de génie eut toujours la passion et la faiblesse de se mêler aux affaires publiques, de s'y jeter avec toute son ardeur et de réclamer part au g^ouvernement. Sous le Directoire, elle s'était crue un instant l'Égérie des hommes du Luxembourg; elle avait approuvé l'acte de Fructidor, puis s'était efforcée d'en modérer les suites. Généreuse jusqu'en ses erreurs, elle avait arraché à la terreur fructidorienne plusieurs victimes; dans le gouvernement d'alors elle eût voulu se créer un ministère idéal , tout d'influence et d'autorité spirituelle, mais elle en eût fait le ministère de la pitié. Aujourd'hui, elle avait trop l'instinct du grand pour ne pas admirer Bonaparte; elle ne demandait qu'à l'aimer, à le célébrer, mais à la condition qu'il puiserait auprès d'elle quelques-unes de ses inspirations, qu'il admettrait les critiques de Benjamin Constant et ferait du salon de Mme de Staël une succursale du Consulat.

Désolée des excès de la tyrannie directoriale, elle avait applaudi au 18 brumaire parce qu'elle avait cru y voir l'acte restaurateur de la liberté. La constitution de frimaire n'avait pas refroidi son zèle; cette constitution, en effet, lui paraissait réserver, par l'établissement du Tribunat, les droits de la parole. Le Tribunat semblait créé tout exprès au profit de ses amis parlementaires et des habitués de son salon, et cette assemblée, issue d'une sélection compliquée, passerait sans doute à l'état d'académie légiférante. Et pourtant le père de Mme de Staël, M. Necker, retiré en Suisse, jetait sur cet enthousiasme quelques grains de bon sens genevois; il croyait à la nécessité de Bonaparte, admirait « ses prodigieuses

facultés » , mais comprenait que la constitution, dépourvue de garanties, tournerait fatalement au profit du despotisme : « Et vous êtes tous dans l'enchantement, écrivait-il à sa fille; je vous félicite non pas de tant d'esprit, mais de tant de bonheur. » Il ajoutait dans une autre lettre, avec une bonhomie un peu narquoise : « Vive la République ! Est-ce toujours ainsi que l'on dit (1) ? »

L'erreur des hommes d'esprit et de talent, dont Mme de Staël vivait entourée, était de confondre la liberté politique avec ce qui n'en est que l'une des formes. Peu leur importait que le régime nouveau ne fût pas vraiment représentatif, pourvu qu'il restât à certains égards parlementaire. Ils jugeaient que la France serait libre tant qu'ils pourraient parler, tant qu'il y aurait des assemblées où s'exercerait la fonction verbale, des luttes et des exploits de tribune. Mais voici que le projet de loi réglant les rapports des pouvoirs, tel qu'il était soumis au Tribunat, tendait manifestement à étrangler les discussions et portait la marque d'un esprit autoritaire et expéditif.

D'après son texte, tout projet de loi présenté au nom des Consuls serait porté d'abord au Corps législatif; c'est par l'intermédiaire de ce corps que s'opérerait la transmission au Tribunat; aucun article n'obligeait à transmettre en même temps l'exposé des motifs, ce qui mettrait souvent les tribuns dans le cas de discuter à l'aveugle. Le gouvernement indiquerait la date où le projet devrait revenir devant le Corps législatif, afin que ce juge statuât après avoir entendu les orateurs du conseil d'État et ceux du Tribunat. On fixerait ainsi limitativement le temps dans lequel les tribuns devraient avoir achevé leur examen, formulé un vœu en faveur de l'adoption ou du rejet. De cette façon, la besogne législative ne traînerait point, et il serait impossible de tenir en échec un projet par moyen d'obstruction. Seulement, il pourrait arriver que le gouvernement impartît aux tribuns un délai

(1) Archives de Coppet, lettres de Necker à Mme de Staël, 16 et 14 décembre 1799.

tout à fait insuffisant à l'exercice de leur droit de discussion, écourtât leur délibération et la réduisit à un travail brusqué. Au jour dit, il est vrai, les tribuns pourraient demander une prolongation de délai au Corps législatif; si celui-ci refusait l'ajournement, le débat contradictoire entre tribuns et conseillers s'ouvrirait alors que les premiers auraient déclaré que le temps leur avait matériellement manqué pour se faire une opinion et s'éclairer. Par contre, le gouvernement pourrait toujours, en cours de discussion, retirer le projet par devers lui pour en délibérer, puis le reproduire tel quel ou modifié, le reproduire indéfiniment et vaincre par lassitude la résistance des assemblées. En tous points, l'Exécutif s'avantageait aux dépens de ses présumés contradicteurs.

Contre cet ensemble de dispositions, Benjamin Constant, membre du Tribunat, prépara un discours très vif. Seulement, cette harangue de révolte, qui déplairait au Consul, risquait de couper en deux la société de Mme de Staël et de dépeupler en partie son salon, chose bien grave. Le 15 nivôse, jour de la discussion, avant d'aller au Tribunat, Benjamin Constant consulta son amie; elle lui répondit : « Il faut suivre sa conviction (1). »

Benjamin parla. Cet être inquiet, délicieusement intelligent, abordait pour la première fois la tribune française. Son corps long et maigre, ses cheveux d'un blond fade, son physique d'étudiant allemand prévenaient peu en sa faveur. Il parla, et l'auditoire émerveillé subit le charme. D'un verbe acéré, il disséqua le projet et en fit voir tous les ressorts s'accordant à restreindre la prérogative tribunitienne : « Le but de ce projet, dit-il, est de nous présenter pour ainsi dire les propositions au vol, dans l'espérance que nous ne pourrons pas les saisir, et de leur faire traverser notre examen comme une armée ennemie (2) . » Avec un rare bonheur d'expression, il montra comment toute proposition

(1) Dix années d'exil, par Mme de Staël, édition nouvelle par Paul Gautier,

(2) Le discours figure in extenso au Moniteur, 17 et 18 nivôse.

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