‹ L'avènement de Bonaparte (volume 4)Chapitre 34 sur 52 · LA RENTE · texte numérisé non relu

LA RENTE

de dettes contractées envers toutes les caté^^fories de fournisseurs et de traitants. Ces dettes seraient converties en rentes capitalisées à un taux fort réduit ou dépourvues d'arrérajjes pendant un certain nombre d'années. Par cette réduction arbitraire contre laquelle le ïribunat élèverait des arg^uments d'une incontestable valeur, par cette espèce de concordat imposé aux créanciers de la Révolution et même à ceux de l'an VIII, le g^ouvernement s'affranchirait définitivement de l'oppression de ces hommes de lucre, dont l'intérêt particulier, selon le mot du rapporteur de la loi, avait toujours été « en conspiration contre l'intérêt général (1) » .

Dès à présent, Gaudin proposait une autre mesure et y a( tachait la gloire de son ministère; ce serait de reprendre le payement de la rente en argent, interrompu depuis des temps qui semblaient fabuleux.

Cette mesure d'un saisissant effet, Gaudin se disait en état d'y pourvoir; il démontrait même qu'à considérer le mécanisme de l'opération, on n'y découvrait rien de trop dispendieux et que le prodige pouvait s'accomplir à bon marché. Les rentiers, c'est-à-dire les détenteurs du tiers consolidé, étaient actuellement payés en papier, en bons d'arbrerages, passablement discrédités. Or, ces bons étaient admis en payement des contributions, ce qui diminuait d'autant l'encaisse métallique du Trésor et contrariait l'opération sur les receveurs, pivot de toutes les autres, en laissant toujours incertain le produit réel de l'impôt. Si les rentiers étaient désormais payés en numéraire, c'est avec une partie de ce numéraire qu'ils acquitteraient nécessairement leurs contributions. L'État récupérerait partiellement d'une main ce qu'il aurait déboursé de l'autre; en outre, il arriverait plus facilement à fixer le montant des avances à fournir par les receveurs généraux (2).

Le conseil néanmoins n'adopta pas d'emblée la grande innovation : « Ce projet éprouve une discussion assez éten-

(1) Stoubm, p. 159.

(2) Procès-verbal de la séance du 17 thermidor.

due; diverses objection?, sont faites. » On regarda de très près aux moyens d'exécution. D après Gandin, le payement s opérerait par l'intermédiaire de la Banque de France qui se couvrirait en se faisant remettre chaque mois par le gouvernement des obligations de receveurs pour un douzième du montant total des rentes, plus un droit de commission de 1 1|2 pour cent. Bonaparte trouvait ce droit bien élevé, lésinait : « Le premier Consul, avant de prendre un parti sur cet important objet, demande que le ministre des finances s'entende avec les régents de la Banque sur les conditions qu'ils pourront souscrire pour faire ce service d'une manière moins onéreuse à l'État... Il désire de plus, pour fournir une base essentielle à la délibération du conseil, que le ministre présente, mois par mois, l'indication de la somme dont le Trésor public pourrait disposer pour le service général de l'État (1). »

Gaudin fournit des justifications suffisantes, car le 25 thermidor parut un arrêté dont l'article premier portait : « A compter du second semestre de l'an VIII, les rentes et pensions de lÉtat seront acquittées en numéraire (2). »

On s'attendait à une explosion de reconnaissance. On se heurta d'abord au pessimisme des rentiers, qui refusèrent de croire à leur bonheur. Affreusement traités par la Révolution, dépouillés par la loi banqueroutière de l'an VI des deux tiers de leur créance, les rentiers s'attendaient toujours au pire; en supprimant les bons et en promettant un payement en espèces que le Trésor serait vraisemblablement hors d'état d'effectuer, î le gouvernement ne leur préparait-il pas une déconvenue totale? Jusqu'à présent ils avaient reçu des papiers qui valaient peu de chose, mais valaient en somme quelque chose ; à présent sans doute, ils ne recevraient plus rien (3). Pour ajouter foi au miracle, il leur fallut le touclier et le palper. Le 1" nivôse an IX, lorsque la première échéance semestrielle survint, lorsque la Banque effectua le payement en espèces à

(1) Procùs-verbal de la séance du 17 thermidor.

(2) Stol'rm, p. 287.

(3) Ibid., d'après la nolice de Gaudin »ur les tinarcei.

bureau ouvert, « avec une rig^oureuse ponctualité (1)» , il fallut «e rendre à l'évidence et reconnaître avec joie que le gouvernement, par différence insigne avec ses prédécesseurs, tenait ses engagements. L'approbation fut unanime, et il parut que dans les mesures de réconfort ordonnées par le grand Consul, tout marchait de pair.

La réorganisation administrative s'accéléra. L'espace de temps compris entre le retour de Milan et le commencement de l'an X, c'est-à-dire entre Tété de 1800 et l'automne de 1801, voilà l'époque où l'autorité des préfets prend vraiment possession du pays, se saisit des hommes et des choses. Alors seulement la paix intérieure commence pour toute la France; c'est à partir de Marengo que les résultats de Brumaire se font universellement sentir.

Partout, la protection publique devient plus forte. Dans les zones particulièrement troublées de banditisme et de rapines, Sud-Est, massif des Gévennes, iMidi, Sud-Ouest, Ouest, le progrès se manifeste à des degrés divers. Dans la région lyonnaise, l'amélioration est rapide. A Lyon, grâce à la sécurité rétablie, l'industrie capitale, celle de la soie, reprend un vigoureux essor. Dans l'Auvergne et ses plantureuses vallées, dans les régions de la Haute-Loire, qui ne sont plus troublées que de bouillonnements épars, l'agriculture prend l'avance sur l'industrie. Plus bas, dans la Lozère, le brigandage a disparu, le conseil général vote des remerciements au préfet. L'âpre et sèche région du Midi est encore parcourue de feux errants.

Contre le banditisme provençal et cévenol, Bonaparte décide guerre à mort. L'institution de tribunaux spéciaux composés de militaires et de civils, ces commissions mixtes

(1) Stofum, p. 287.

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du Consulat, ces justices d'exception arrachées péniblement à un vote du Corps législatif, assurent d'impitoyables répressions. La rentrée à l'intérieur d'une partie des troupes permet un déploiement de forces. Les chefs de bande sont poursuivis à outrance, traqués, saisis avec leurs principaux complices; deux cents sont exécutés; les simples égarés, ceux qui ont pris la montagne par exaspération et souffrance, sont admis à rentrer dans la vie commune. Sous l'action de ces mesures, le niveau de la haute criminalité tombe rapidement. En Vaucluse, les relevés semestriels accusaient, pour le premier semestre de l'an VIII, quarante-sept assassinats; pour le deuxième, trente-deux ; pour le premier semestre de l'an IX, onze; pour les trois mois suivants, ils n'en accusent aucun (1). Les régions infestées se réduisent à quelques passes montagneuses, à quelques tournants et endroits d'insécurité légendaire.

Sur le littoral, le département des Alpes-Maritimes est purgé de ses barbets. Le préfet possède la confiance du peuple, « l'ayant soustrait aux dilapidations et au despotisme militaire (2) » . Dans le Var, Toulon longtemps foyer de démagogie se range à la règle commune. Après avoir visité cette ville affreusement délabrée, le préfet écrit au ministre : « J'y trouvai une foule immense de citoyens, toutes les autorités constituées, les états-majors des troupes de terre et de mer; je fus accueilli aux cris de Vive la République ! Vive le gouverne' ment! Vive Bonaparte! On m'a observé que jusqu'à cette époque ce dernier cri n'avait pas été fréquent. (Je vous dois la vérité) (3).» Dans l'intérieur du département, «on a vu un beau spectacle, celui de soixante-quatorze communes armées pour la sûreté publique et en état d'insurrection contre les brigands; c'est à cette levée en masse qu'on doit leur disparition (4) » .

^1) RocnrAiN, Iitat de la F'-ance ait 18 bntmaîre, p. 6, d'après le rapport da conseiller d'Étiit.

(2) Lettre des déput«?8 du dëparlemont, FK", III, 5

(3) Rapport de vendémiaire an IX, FK!, III, 6.

(4) Rapport du conseiller d'Etat en mission. Rocqi'aiNj p 11.

REOr.GAMSATION ET APAISEME:sT 493

Les Bouches-du-Rhône, livrées à des administrateurs d'une partialité scandaleuse, continuent à faire tache. L'un des citoyens les plus estimés, Siméon, écrit aux Consuls : « Il n'y a point eu de 18 brumaire pour les Bouches-du-Rhône, du moins quant aux administrations » . Devant cette plainte, il est curieux de voir comment Bonaparte procède, comment il cherche à s'éclairer, à combien de fois il s'y reprend pour trancher dans le vif, voulant débarrasser le pays des exploiteurs révolutionnaires sans le livrer à la réaction.

Il renvoie la plainte au consul Lebrun et lui demande un avis. Lebrun rédigée un rapport évasif, où il se dégao^e des responsabilités antérieures et indique les causes du mal plutôt que le moyen de le guérir : « L'administration des Bouchesdu-Rhône fut composée d'individus indiqués par Natoire et Pélissier, deux hommes très exagérés. Le sous-préfet d'Aix, Viollet, était un homme abhorré de tout ce qui n'était pas exalté. J'en fis l'objection dans le temps, mais il me parut que le ministre de l'intérieur avait pris des engagements d'avance. D'un autre côté, il est si difficile d'asseoir son iup^ement sur les gens de ce pays-là. Le mieux eût été d'avoir un préfet bien sûr et d'attendre son initiative pour les choix. Mais Lacroix (Delacroix) a commencé par s'abandonner luimême à l'impulsion du parti. Il parait qu'il va mieux aujourd'hui qu'il connaît le véritable esprit du gouvernement (1). »

Une annotation de Bonaparte fait observer que le rapport ne répond pas à la question posée : faut-il prononcer des destitutions? Bonaparte finit par révoquer seulement le commissaire général de police du département et le sous-préfet d'Aix.

(1) 14 ventôse an IX, FIC, III, Delacroix resta jusqu'au bout un fanatique d'irréligion : « très récemment, il assistait, en qualité de membre de l'Institut de Marseille, au convoi funèbre d'un de ses collègues; il interposa son autorité de préfet pour que le convoi n'entrât pas dans l'église pour les cérémonies d'usage. » A Marseille, dans la troisième ville de France, la loi portant ratification du Concordat fut publiée de la façon suivante : « Un simple garde de ville, assisté de quatre fusiliers, a fait la promulgation ; on avait choisi à dessein un bomme qui ne savait presque pas lire et qui pendant la lecture a été conspué parle* quatre fusiliers. « FIC, III, 7.

AOV L'AVENEWEINT DE BONAPARTE

Ces satisfactions paraissent insuffisantes aux liabitants. Ils se plaijjncnt qu'on les recherche pour délits politiques antérieurs à Brumaire, alors que la volonté des Consuls est d'ensevelir tout le passé dans Toubli. Siméon répète son mélancolique refrain : « Il n'y a point eu de 18 brumaire pour ce pays-là (1)! » Cette fois, Bonaparte renvoie l'affaire à Cambacérès, qui rédige un rapport dont voici la conclusion : « il est sans doute dans l'esprit et dans l'intérêt du gouvernement de ne point réveiller les anciennes affaires de parti, comme aussi de ne point mettre en place les exagérés, à moins qu'ils ne soient convertis. Sur le premier point, le premier Consul a déjà ordonné et il doit ordonner de nouveau au ministre de la justice de défendre toute poursuite de délits antérieurs au gouvernement actuel... Sur le second point, je pense qu'on a déjà beaucoup fait en destituant le commissaire général de police, le sous-préfet d'Aix et la municipalité de cette ville. Toute autre destitution serait une espèce de réaction... (2) » En fait, les choses restèrent en l'état jusqu'à la fin de 1802 où le préfet Thibaudeau procéda prudemment à la refonte des municipalités, à l'élimination des éléments indignes.

Siméon avait dit : « Ce qui redouble chez nos compatriotes le sentiment de tous leurs maux, c'est de voir la paix, la sécurité, la justice partout autour d'eux et jamais chez eux. Traversent-ils le Rhône pour entrer dans le département du Gard, ils y verront régner cette paix, cette justice sous les yeux du citoyen Dubois! Passent-ils la Durance? Le département de Vaucluse si ensanglanté respire enfin et vante son ! état sous la préfecture du citoyen Pelet de La Lozère. Vont-ils dans les départements de l'Ardéche, de la Drôme, de l'Hérault? Partout, ils entendent louer le 18 brumaire et les choix du gouvernement. »

En effet, l'Hérault et les autres départements qui s'échelonnent sur le rivage languedocien, ceux qui longent les Pyrénées, se remettent peu à peu de leur trouble et se confient au

(1) Fie, III, 7, deuxième lettre de Siniëoa.

(2) Fie, m, 7.

gfouvernement. La Haute-Garonne n'est plus recoanaîssable, et en un an Toulouse se transforme. La faction jacobine s'effrite à vue d'œil. Dans l'été de 1800, elle s'ag^ite encore et dispose de certains moyens de propagande : « Il est douloureux de voir le Journal de Toulouse continuer d'entretenir les dissensions et s'attacher particulièrement à dépriser toutes les autorités constituées (1). » Quelques mois plus tard, voici que l'ordre est rétabli dans la rue, le calme rentré dans les esprits, et ce résultat a été obtenu sans heurt ni secousse, sans effusion de sang, seulement par l'application soutenue d'un système « de modération et de fermeté (2) » , — ces deux mots reviennent partout alors dans les écrits et rapports. Au printemps de 1801, le préfetse plaît à comparer l'état actuel avec les troubles qui ont souillé pareille époque de l'année précédente : " Aujourd'hui, tout est changé... j'ose le dire, il n'est point dans la République de département plus tranquille et dont la situation soit plus sati.sfaisante... Cet état de choses est d'autant plus satisfaisant qu'il n'est point le résultat de la force. Le département et la ville de ïouloiuse en particulier sont absolument sans troupes, mais 1 action du pouvoir est rapide (3) . « La répétition des même» causes de malaise n'engendre plus les mêmes effets ; la population demeure sourde aux incitations du parti démagogue : « Ceux qui y restent attachés ont tenté inutilement de soulever la classe indigente à cause de la cherté des grains; personne n'a bougé; j'étais en mesure (4). » Pour que la faclioa s'affaisse, il a suffi de lui montrer un pouvoir fort; il a suffi d'isoler les agitateurs au milieu de la masse des gens d'ordre enlin rassurés et soutenus.

Le brigandage contre-révolutionnaire du Sud-Ouest s't'ait resserré dans certaines parties du [^ot, du Tarn et de Lot-et- Garonne. Au commencement de 1801, il est attaqué à fond,

(1) Bulletia départemental, 13 thermidor. Bil>. nat., fomU fran<;ais, 11361.

(2) l'apport préfectoral du 7 pluviôse an IX. FIC, III, S.

(3) Rapport du 3 germinal an IX. Ihid.

(4) Rapport du 17 prairial an IX. Ibid.

exterminé sur place ou poursuivi à outrance. Ses débris errants menacent un iijstant de contaminer la Gironde. A Bordeaux, l'anniversaire des tristes journées de Fructidor an VII, où les révolutionnaires maîtres du pouvoir ont ensanglanté la ville, a fait craindre quelque trouble, un effort de représailles; la sagesse du préfet et du commissaire de police y ont mis ordre. Tout le littoral du Sud-Ouest s'apaisait. Dans les Deux-Sèvres, où jadis la guerre de Vendée avait débordé en flot de sang, le préfet pouvait écrire : « Cette contrée a éprouvé depuis un an une amélioration sensible sous tous les rapports. La sombre méfiance qui pendant ma précédente tournée éloignait de moi tous les habitants a fait place à des sentiments plus doux. Ils s'attachent au gouvernement qui les protège, et dans plusieurs chaumières j'ai vu porter de bon cœur la santé du premier Consul (1) . »

En Vendée, sur les deux rives de la basse Loire, dans l'Anjou et le Maine, en Bretagne, la masse des habitants ne demande plus qu'à rester tranquille, à travailler la terre, sans qu'on puisse encore la dire attachée de cœur aux institutions. En Vendée, le mot de République est toujours en horreur; en portant la cocarde tricolore, on s'expose à se faire insulter. Néanmoins, le peuple se soumet à la politique issue de Brumaire, car tout ce qui s'est fait depuis quatorze mois H semble un prodige» (2). La population angevine et bretonne maudit la conscription, déteste l'impôt; mais la restauration du culte fait disparaître son principal grief.

En Bretagne, la célébration publique du culte ne répond pas seulement aux besoins religieux des âmes; elle console les yeux, console les cœurs en rendant au pays son aspect traditionnel et coutumier, sa physionomie, sa couleur, ce par quoi la Bretagne est elle-même et se complaît en soi, après tant de siècles où la loi religieuse a inspiré ou occasionné tous les actes de la vie commune. Dévolions et réjouissances mêlées, cérémonies familiales, originalité des cos-

(1) Compte rendu de la deuxième tournée préfectorale, fructidor an IX, 5,

(2) Lettre adressée au conseiller d'État en mission. Rocqcain, p. 127.

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tûmes, foules pittoresques, humbles solennités de village et populeux pardons^ tout renaît peu à peu, pour la joie du pays : « Depuis qu'il existe une tolérance absolue dans rexercice public du culte, les plaisirs qui accompagnaient les mariages, les naissances au village, ont repris ; les bourgs sont redevenus, les jours de fête, des rendez-vous où les amusements succèdent à l'exercice de la religion. Le peuple, en certains endroits, est si satisfait qu'on lui ait rendu ses autels que, par reconnaissance, il se fait un devoir de pourvoir aux besoins du soldat, en lui faisant une paye de quatre francs par jour (1). «

En pays catholique, l'armée française ne se sent plus sur territoire ennemi. Le peuple voit avec plaisir la discipline et la tenue du soldat s'améliorer, les états-majors se débarrasser de sujets indignes, les administrations civiles se composer d'honnêtes gens; il est heureux de voir moins de voleurs dans les perceptions et moins de brigands révolutionnaires dans la gendarmerie. Les brigands de l'autre espèce, Chouans assassins et pillards, font encore parler d'eux d'un bout à l'autre de l'Ouest et même au delà; sur certains points, il y a par moment recrudescence de méfaits; ailleurs, les bandes se dissolvent, car les tribunaux spéciaux établis en ces régions, de même qu'en certaines parties du Midi, font d'expéditives et rigoureuses justices (2).

Malgré la persistance d'attentats isolés, la basse Normandie, si troublée naguère, reprend un aspect de paix et de travail. Le Calvados est l'un des départements où l'agriculture se met tout de suite en progrès. Dans l'Orne, la vente des biens nationaux concourt au repeuplement des campagnes, en y fixant un certain nombre de bourgeois qui ont acquis des terres, en y introduisant par eux de meilleures méthodes de culture (3). Dans l'Eure, " tous les partis qui peuvent donner quelque ombrage s'évanouissent et ne laissent à craindre

(1) Compte rendu du préfet, 25 fructidor an IX, 7.

(^2) Ibid., 18 messidor an IX.

(3) Compte rendu du préfet Didelot, 26 ventôse an IX, 8.

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aucune opposition dangereuse. » Dans la Seine-Inférieure, l'autorité publique ne rencontre plus d'obstacle. Sur le littoral picard et flamand, la fermeté des préfets comprime les éléments de désordre, et si l'on pousse jusqu'au bout des régions excentriques qui forment bordure de la République, on constate que les départements belges, martyrisés après Fructidor, longtemps réfractaires à la loi française, tendent à s'assimiler.

Dans les régions de l'intérieur, c'est-à-dire dans la masse des départements où la lutte armée des partis s'est moins prolongée, la paix publique se consolide. Par conséquence, l'attachement au pouvoir réparateur se confirme. Non que le grand enthousiasme de messidor, né des victoires, ait duré bien longtemps. Au sortir de cette ivresse, le peuple se 1 retrouve aux prises avec les maux toujours subsistants : * impositions, conscription, levée des chevaux, le pain cher et la paix avec l'étranger, « l'objet de toutes les espérances et le besoin de tous les cœurs (1) » , encore incertaine. Le réveil parfois est pénible. Néanmoins, la confiance en Bonaparte, moins impulsive, se fait plus raisonnée, partant plus stable; elle s'appuie désormais de réalités obtenues, et, à mesure que tout s'améliore à l'intérieur, un acquiescement général s'établit, secoué d'enthousiasmes intermittents, traversé de molles résistances. On accepte Bonaparte par émerveillement à certains jours et tous les autres jours par lassitude. Puis, il faut le dire, cet homme, qui depuis un an a si merveilleusement compris la façon de gouverner les Français, «'est donné prise à fond sur leur caractère et leur tempérament. Il étreint durement la nation et cependant la satisfait, parce qu'il a le sens de ses besoins, le sens de ses aspirations, le sens de ses fiertés, et parce qu'il possède au plus haut degré, comme l'a dit un homme de pensée grave, « l'instinct de l'instinct des multitudes (2). » C'est par là qu'il se lier indissolublement à l'âme populaire.

(1) Lettre du sénateur Clément de Ris, 20 tLerinidoran VIII. Papiers T.emereier,

(2) Ibid.

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En général,, les habitants des campagnes se fixaient à cette obéissance passive qui est leur état habituel. Certains préfets signalent qu'en leur département l'esprit public est nul, c'està-dire que la classe la plus nombreuse, courbée sous la nécessité quotidienne, se désintéresse totalement des formes politiques qu elle est « hors d'état de concevoir (1) » . Néanmoins, comme on ne toumiente plus les paysans « au sujet de la décade (2) » , comme on leur parle de paix, comme un sentiment de sécurité renaît, la masse rurale est pour le gouvernement. Si elle s'occupe moins de l'homme extraordinaire qui très haut gouverne, elle révère l'ordre public dans son immédiat agent, dans son représentant visible; un rapport sur la Normandie va constater le prestige et la popularité du gendarme (3).

Même, dégagé des excès, le peuple des campagnes jouit mieux des résultats de la grande crise, et il se trouve que la Révolution lui est entrée dans les moelles. Les paysans qui ont acquis de la terre y tiennent comme à leur chair. Les simples cultivateurs, les fermiers, artisans, journaliers, savent que la Révolution a libéré le sol, qu'elle a supprimé la corvée et la dîme, qu'elle a imprimé à l'agriculture, depuis dix ans et même dans les pires jours, un commencement d'essor. Les germes de prospérité répandus autour d'eux ne demandent qu'à éclore, à fructifier sous leur main, et sollicitent leur activité; ainsi grandissent dans l'effort des générations robustes, générations de laboureurs et de soldats.

L'étranger qui alors traverse la France, en passant de ville en ville, n'aperçoit que 1 aspect encore repoussant de

(1) Compte rendu du préfet delà Creuse, Divôsean IX, 7. — Cf. At7Lard, État de la France en l'an VII et en l'an IX, p. 98.

(2) Mémoires de Dnfort de Chevernj, II, p. 491.

(•3j u II (le peuple) ne s'occupe peut-être pas beaucoup du chef qui gouverne l'Etat,... niais il est plein de respect et de confiance pour un gendarme; il •'arrête sur les chemins pour le saluer; on lui offre du cidre s'il passe dans ua village, on se lève quand il entre dans un cabaret. Quelquefois on le maudit quand il arrête un conscrit chez son père ou chez sa maitre»c ^ ; mais habituellement on le considère comme le gardien des propriétés et l'ennemi des voleurs et des brigands.» Rcedemer, III, p. 484-485. Rapport sur la sénatoreriede Gaen.

la plupart des cités, les décombres, les édifices croulants, d'anciennes villes de luxe où tout lui apparaît « triste, sale et canaille (1). » Ce qui l'offusque, c'est la difficulté du voyage, la malpropreté des auberges, l'avidité des gens, le grossier langage que beaucoup de Français prennent pour le ton de la liberté, l'obsession des mendiants, le pullulement des misères. Ce qu'il ne voit pas ou ne fait qu'entrevoir du fond de sa voiture, c'est une autre France, la plus vaste France, celle des villages et des hameaux, disséminée dans l'infini des campagnes aux journées d'activité tenace et aux soirs paisibles; le peuple des chaumières, qui déjà et obscurément prospère. Ce peuple, plus fort par sa liberté acquise, plus fort par l'accroissement des familles, plus nombreux et plus dense, peine courageusement, met une énergie « presque surnaturelle (2) )» à extraire du sol de quoi se nourrir et payer ses impôts, se sent tout de même plus à l'aise et vit mieux par la Révolution, depuis surtout qu'elle se fait ordre et travail.

Dans les villes, dans les bourgades, sur le passage des préfets en tournée, à la vue des uniformes officiels, le peuple crie à tue-tête : « Vive la République ! Vive Bonaparte ! » Sur les i visages, la satisfaction rayonne. L'instant d'après, si quelque chose le blesse, ce même peuple murmure, fronde, clabaude et pourtant obéit, maté et las.

L'essentiel pour lui est de pouvoir gagner plus tranquillement sa vie; c'est ce que le régime lui permet par la pacification de la rue, et la foule des petits métiers, affreusement dégoûtée de l'émeute en permanence qui vidait les ateliers et fermait les boutiques, se remet peu à peu de son grand dérangement. Un voyageur la compare à une immense fourmilière qu'une secousse du sol a subitement affolée, et qui, le cataclysme passé, reprend au milieu des ruines son menu et trottinant labeur. A Paris, la masse ouvrière travaillait; elle s'était donnée de cœur au Consul et ne se déprendrait

(1) Journal de Mine de Cazenove d'Ariens, p. 126, à propos de Fontainebleau.

(2) Rapport sur les Vosges, 1" thermidor an XIII, .\F, IV 1051.

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jamais (1). En province, comme d'anciens centres d'industrie se ranimaient, on voyait l'ouvrier de fabrique retourner avec joie à l'ouvragée, au salaire, aux manufactures qui se rouvr^ent après la cessation des troubles.

Parmi les g^ens de condition plus relevée, diverses catég^ories sont à distinguer. Leurs passions et leurs intérêts s'étaient furieusement entre-choqués. Maintenant, à cette âpre mêlée d'éléments en heurt succède moins une paix réglée qu'une sorte d'accommodement général et de tassement. Chacun se fait au régime présent; les différents groupes politiques et sociaux s'en arrangent, parce qu'il se rend supportable à tous.

Les privilégiés de l'ancien régime, les ci-devant nobles, les royalistes purs se résignent à vivre tolérés dans un pays où ils brillaient naguère, où ils viennent d'endurer les pires tourments. Ceux d'entre eux qui ont émigré s'estiment relativement heureux de respirer l'air natal, à côté des hommes qui leur ont ravi la possession de la terre. Leur conduite généralement discrète apaise les inquiétudes que l'arrêté de vendémiaire a répandues dans la classe des acquéreurs. Que de royalistes déjà quêtent des emplois, se rapprochent du pouvoir, mendient un sourire! Sans revendiquer aucun droit, ils sollicitent des faveurs; pour vivre, ces anciens propriétaires se réduiront à devenir fonctionnaires. Quelques-uns se sentent vraiment stupéfiés d'admiration devant l'homme qui fait cesser le grand désordre de France. Les plus fidèles à la dynastie tombée ne peuvent s'empêcher de comparer leurs princes avec cet « usurpateur ambitieux, énergique, audacieux, qui ose tout, tente tout, étonne et force presque les cœurs à l'admirer (2) » . Ils sentent d'ailleurs qu'en face d'un retour offensif de l'ancien régime, la France presque entière se retrouverait debout. Non loin de ces royalistes à la fois découragés et éblouis, les prêtres, à l'annonce de la négocia-

(1) Sur cette fidélité obstinée des ouvriers parisiens à Napoléon consul et empereur, voy. spécialement Aclard, Histoire poliii(jue de la Révolution, p. 776-777, avec témoignages à l'appui.

(2J Mme Danjou à d'Avaray, 3 juillet 1800.

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tion avee Rome, montrent plus de propension à se conformer aux lois. Dans l'attente de l'acte pacificateur, il y a comme ua désarmement provisoire des consciences.

La masse des simples gens d'ordre, la classe dite aujourd'hui conservatrice, classe de bourgeoisie et de professions libérales, attirée par les premières promesses de la Révolution et réduite bientôt à la détester, incertaine après Brumaire, s'est progressivement rapprochée; elle vient maintenant, elle afflue; sans renoncer au fond de l'âme à ses préférences pour une monarchie tempérée, elle admet à défaut ^ d'un roi l'homme qui en tient supérieurement la fonction. Gomme elle redoute à la fois le jacobinisme et le parti des émigrés, ce n'est pas en vain qu'on lui montre dans le Consulat « ce sage milieu » dont les factions extrêmes l'ont tour à tour éloignée (1). C'est de son côté que les adhésions vont se multiplier, s'empresser, et que l'administration se pourvoira d'excellentes recrues.

Les révolutionnaires nantis et assagis composaient toujours une grande partie du personnel gouvernant. Au plus fort de la crise, ils s'étaient précipités aux places; ils s'y étaient cramponnés pendant sept années, menacés et violents, toujours combattus, toujours luttant, anxieux vainqueurs. Ils jouissaient maintenant de leur sécurité, tout en regrettant d'avoir à partager avec d'autres le profit des places. Ceux de la basse et rampante espèce servaient Bonaparte comme ils avaient servi Robespierre, en plats valets. Ceux de l'espèce autoritaire le secondaient fortement, car leur tempérament les prédestinait aie servir. Les politiciens de hasard, les incapables, descendaient aux bas emplois ou retournaient à leur point de départ; Marquézy, l'un des représentants du jacobinisme aux Cinq-Cents, reprenait à Toulon son métier de quincaillier «qu'il n'aurait jamais dû quitter n (2). Parmi les révolutionnaires même forcenés qui n'avaient point démérité du nom de patriotes, parmi ceux qui avaient vraiment la passion de

(1) Brochure de Fiévée : De la fin de la Révolution française^

(2) Rapport cité par Rocqcain, p. 24.

REORGANISATION ET APAISEMENT 503

la patrie, quelques-uns pardonnaient beaucoup à l'homme qui portait si haut la F'rance . Les républicains à principes et à convictions pensaient à la liberté absente.

La liberté politique, Bonaparte ne l'a ni détruite ni donnée ; en Brumaire, « il n'a pas attenté à la liberté, puisqu'elle n'existait plus (1), » mais des Français de bonne foi l'avaient attendue de lui, combinée avec l'ordre. Ces Français s'étaient trompés et avaient été trompés. A présent, sauf exceptions remarquables, à part quelques âmes exaltées et fières, ils cédaient aux circonstances, à l'universel besoin de repos, à la contrainte de l'opinion et à celle de la force ; bien près de se dire que leur république « n'est pas de ce monde (2) » , ils ajournaient encore une fois leur idéal. Ils se pliaient au régime contempteur de leurs principes et conservateur de leurs intérêts, à celui qui opérait la réaction dans les choses sans l'admettre contre les personnes. Et même des penseurs désintéressés, ceux qui avaient rêvé d'instituer en France la cité des sages, dégoûtés de la grossièreté des factions, écœurés par le spectacle des assemblées sans vergogne et de l'anarchie délibérante, s'inclinaient devant le nécessaire tyran et à ses pieds brisaient leur idole.

La soumission préparait l'apaisement. Entre les deux Frances appareillées au même joug, des contacts nécessaires s'établissent; on se déteste moins en apprenant à se mieux connaître. Puis, les haines et les violences finissent par se dégoûter d'elles-mêmes. Une heure arrive où leur acre saveur rebute, où l'homme éprouve le besoin, dès que les circonstances s'y prêtent, de s'ouvrir aux sentiments doux. C'est l'état des Français à mesure que s'impose la paix consulaire.

Les autorités prennent toutes précautions pour ne point réveiller le passé ; bientôt, il sera interdit d'en parler et presque d'y penser. Conciliateur inexorable, Bonaparte n'admet pas que quiconque s'insurge contre la loi d'oubli. Dès septembre 1800, voici tel département, dans les mollei

(1) Mathieu Dumas, III, p. 168.

(2) FiKVÉE, Correspond anee, I, p. 15.

régions de la Loire, où les souvenirs s'éloignent, s'embrument, et où les faits d'hier ont subitement vieilli. En Loir-et-Cher, Dufort de Gheverny, observateur plus attentif que prévenu, écrit dans son journal interrompu à la veille de Brumaire : a Depuis que j'ai cessé d'écrire, tout est tellement changé qu'il semble que les événements révolutionnaires se soient passés il y a plus de vingt ans ; les traces s'en effacent tous les jours (l). 1) Le préfet d'un département plus âpre écrira au bout de dix-huit mois : « Il subsiste un reste d'empâtement, des levains de vieilles haines, quelque formes d'esprit de parti, mais chaque jour on voit les âmes se rasséréner, les coeurs s'ouvrir à l'espoir, rapprendre à aimer (2). »

Il y a des exceptions. Les villes où la Révolution a le plus atrocement sévi restent coupées en deux par l'horreur des souvenirs. Telle sera longtemps Arras, la ville de Robespierre et de Lebon. L'impartialité y est inconnue, impossible : « Le malheur y a aigri les esprits, et l'exaspération s'y prolonge encore. Quiconque prit une part quelconque à la Révolution est un anarchiste aux yeux des familles qui ont souffert; ceux qui n'ont pris à la Révolution aucune part active sont, au sens de leurs antagonistes, les amis et les agents de la famille des Bourbons. Le même individu est bon ou méchant, moral ou immoral, ami ou ennemi du gouvernement, selon la couleur ou le parti de celui qui en parle. Si le préfet reçoit chez lui ou s'il fait placer un individu désigné comme appartenant à l'un des partis, il est accusé d'être dévoué à ce même parti et d'opprimer l'autre. Sa conduite est vraiment difficile (3) » .

Ce rapport (ait remarquer pourtant que ni l'un ni l'autre parti ne se pose o en ennemi déclaré de l'ordre des choses actuel I) . Et le préfet de la Manche, Montalivet, constatant

(1) Mémoires de Dufort de Chcverny, II, p. 419.

(2) Le préfet de la Drôme au niinistre, 20 nivôse an X. FIC, 6. DansIaSeine- Inférieure, Beugnot constatera bientôt que le peuple ne se rappelle plus de la Piévolution que deux dates: le 14 juillet et le 18 brumaire : « les intermédiaire» •ont effacés. » Dkjean, Revue de Paris du 1" décembre 1905.

(3) Rapport du sénateur Jacqueminot, FIC, III, 8.

le même fait, insiste en ces termes sur l'une des causes de la réussite consulaire : « J'ai vu les hommes les plus passionnés autrefois dans les deux extrêmes; ils se consolent par la pensée, s'ils ne dominent pas, que du moins ils ne sont pas vaincus par le parti opposé (1). »

Effectivement, qu'on soit révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, en se soumettant à Bonaparte, on ne se soumet pas à l'autre parti, à celui que l'on exècre, à l'adversaire; on se soumet à un tiers, à l'intervenant qui s'est institué irrésistiblement en arbitre. Les résultats de son grand arbitrage se font accepter de tous les intérêts parce qu'aucun n'y est totalement favorisé ou sacrifié. Tout le monde est à peu près content parce que personne ne l'est complètement; or, la force d'un gouvernement se fonde sur une moyenne de satisfaction générale.

Puis, pour les Français de tout ordre et de tout rang, c'est une grande merveille que de voir un gouvernement s'occuper enfin des besoins immédiats et urgents du pays, réparer les routes, reconstruire les ponts, raccommoder les villes, repaver les rues, rallumer les réverbères, renforcer et épurer la gendarmerie, réduire le nombre des justices locales pour en exclure les éléments indignes, arrêter les voleurs, poursuivre les brigands, protéger la circulation, protéger le travail, protéger la propriété, faire en un mot son office et créer l'ordre public, sans lequel aucune nation ne peut vivre. Donc, c'est la vie française qui renaît. Cette résurrection s'opère par la main du pouvoir; le zèle des préfets s'accroît à constater que l'œuvre de réfection va bon train; par leurs premiers succès, ils se sentent encouragés à poursuivre. Chez ces hommes rassemblés de tous les points de l'horizon politique, il y a un effort honnête pour réparer simplement le mal et créer le bien. La nation se laisse par eux manier et traiter; longtemps ballottée entre les extrêmes de l'arbitraire et de la licence, elle se repose sous l'autorité.

(1) Compte rendu du 25 fructidor an X, FIG, 5.

« Le 'peuple paraît sentir le besoin d'être gouverné, » écrivait un préfet dans les premiers temps (I). Gouverné, on Tesf maintenant; on l'est à la manière forte; on le sera trop bientôt, on le sera terriblement, à mesure que le joug s'appesantira et que le formalisme constitutionnel de l'an VIII fera place à l'autocratie consulaire. A l'heure dont nous parlons, les bienfaits du régime se placent en évidence. Comparée aux temps où sévissait la liberté républicaine, la tyrannie de Bonaparte apparaît une émancipation, et de fait, s'il comprime déjà et comprimera effroyablement des milliers de Français, il en a libéré des millions, en rendant au peuple la liberté qui lui est chère entre toutes, celle de vivre selon sa tradition, et en réduisant à un nombre relativement restreint de personnes l'application des lois d'exception et de rigueur. Enfin, il succède au despotisme du désordre, le plus opprimant de tous. De là ce soulagement général que certains contemporains ont constaté en termes célèbres. Certes, à regarder de près, que de meurtrissures encore et de souillures! Que de mouvements incertains, tâtonnants, douloureux! Les plaies du pays commencent seulement à se cicatriser. Cependant, ses grandes souffrances ont cessé ; il respire. Devant lui, il semble que l'avenir se rouvre, car une atmosphère rajeunie et une plus chaude lumière le baignent. C'est la détente, l'épanouissement. Un tiède bien-être, une impression de renouveau, la douceur de revivre et la sensation de guérir pénètrent la France convalescente.

(1) Le préfet du Bas-Rhin, 3 prairial an VIII, FlC, I,

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