CHAPITRE XV
VERS l'empire
Les partis d'opposition après Marengo. — Républicains et royalistes. — Permanence des complots. — Les dessous du Consulat. — La masse s'inquiète de l'avenir. — Désir de stabilité. — La question de l'hérédité dans l'air. — Bonaparte s'élève aux ambitions suprêmes. — Ses paroles à Bourmont. — Il reçoit la lettre de Louis XVIIL — Sa réponse. — Il compte se servir du Roi pour s'aplanir le chemin du trône. — Raisonnement identique que se font Bonaparte et Louis XVIII. — Un nouveau duc de Guise. — Erreur réciproque. — La difficulté de famille. — Sentiments du premier Contul à l'égard de Joseph et de Lucien. — L'intrigue dynastique. — Bruit universellement répandu d'uQ changement dans la constitution. — Empereur? — La fête de la République.
— Translation des restes de Turenne aux Invalides. — Cérémonie du l'' vendémiaire; effet final. — Le bouquet du feu d'artifice. — L'illusion de la paix.
— Le parti de Lucien se démasque. — Le parallèle. — Résistances de l'opinion. — Le premier Consul désavoue Lucien et le relègue dans une ambassade. — Retour sur les journées de Brumaire. — Bonaparte fixe secrètement son choix sur son frère Louis. — Projet de Joséphine. — La République se transforme virtuellement en prin'cipat transmissibie par adoption. — L'Empire à la romaine. — Persistance de cette forme de gouvernement jusqu'en 1807.
— Les futures institutions consulaires et impériales. —- Bonaparte et la Révolution.
L'établissement consulaire survivrait à son auteur dans ses parties d'organisation civile, religieuse, administrative, et resterait debout jusqu'à nos jours. Pendant un siècle, après chacune de nos crises politiques ou nationales, la France s'est retrouvée et a continué de vivre en ce grand abri.
Ce n'est pas qu'après Marengo les partis hostiles aient longtemps désarmé. Contre l'enhardissement du despotisme, l'opposition tribunitienne mènera une lutte qui ne sera pas sans honneur. Les partis de violence se reprennent à leurs projets. La haine de quelques révolutionnaires s'accroît à voir plier les autres. Haine de Jacobins exclus ou de républicains déçus, elle s'irrite, s'enrage contre ce perfide Bona-
parte, contre ce fils dénaturé de la Révolution, contre celui qui s'approchant d'elle insidieusement lui a tout d'un coup passé le carcan. Des anarchistes faubouriens, des militaires ulcérés sont là pour leur prêter main-forte, et à côté d'eux l'autre affiliation secrète, l'affiliation de chouannerie, se remet sourdement au travail.
Ainsi les conspirations se succèdent, s'empruntent réciproquement leurs moyens, s'eng^endrent l'une l'autre, informes ébauches ou furieux desseins : dès la fin de l'an VIII, le rêve d'un pauvre fou, la velléité de quelques Jacobins des bas-fonds ; un peu plus tard, l'affaire dite de l'Opéra, le douteux complot de Geracchi et d'Arena ; ensuite l'attentat de nivôse, puis la série des conspirations militaires, celles que l'on sait et celles que l'on soupçonne, le complot des libelles, l'affaire de Rennes et tant d'autres; finalement, la sombre aventure de Pichegru, la tentative désespérée de Georges, et toutes ces entreprises se touchent toujours en quelque point, se frôlent et au fond n'en font qu'une; c'est l'effort des mécontents et des exaspérés de tout g^enre, entre lesquels s'établissent une connivence et une concurrence. Pour compliquer ces trames, voici les manœuvres de la police, les complots exploités et nourris au profit d'ambitions inavouées, l'acharnement de Bonaparte à compromettre et à perdre quiconque peut lui porter ombragée, et sous 1 apparente immobilité de l'époque, sous cette surface d'un splendide et impassible éclat, s'agite un noir enfer de passions et de crimes.
Pour tuer Bonaparte, tous moyens seront imaginés : coup de poignard, balle de pistolet à lui tirer dans le dos pendant qu'il passe la revue des troupes, balle de fusil, amas de poudre à introduire dans les caves des Tuileries, engins divers, machines de toute structure, attaque individuelle, attaque en corps. L'idée de l'assassinat halluciné toutes les haines ; l'étranger l'admet, un diplomate accrédité à Paris la préconise, et une femme du grand monde européen voudrait que ses yeux fussent des stylets pour poignarder le tyran des
rois, lorsqu'elle l'aperçoit au théâtre (1). Cependant, si tant de gens s'obstinent à vouloir le tuer, c'est qu'ils désespèrent de le renverser par soulèvement total ou partiel de la population. La masse est pour lui ; il le sent, il le sait, et dans un articlemanifeste qu'il rédige pour le Journal des défenseurs de la patrie, en réponse à tous ses ennemis, il peut leur asséner cette vérité : « A qui en veulent-ils ? Au premier Consul. On a, il est vrai, lancé contre lui des machines infernales, aiguisé des poignards, suscité des trames impuissantes ; ajoutez-y, si vous voulez, les sarcasmes et les suppositions insensées de douze ou quinze nébuleux métaphysiciens. Il opposera à tous ses ennemis Le Peuple Français (2). »
Ce n'est pas pourtant que ce peuple éprouve par lui un sentiment de pleine sécurité. Le présent satisfait, l'avenir inquiète, parce qu'il repose tout entier sur la vie d'un être et que cet être est humain, conséquemment périssable, vulnérable, entouré de dangers, sans autre appui que des formes vides et des personnages qui ne valent que par lui (3). C'est la conviction générale que son existence seule s'interpose entre la paix actuelle et la reprise des fureurs sanguinaires, entre la France et le rouge abîme. Nulle confiance dans l'institution établie; on voit l'homme et non la chose. Et si l'homme venait à manquer ! Cette pensée fait frémir. Les Français se disent : si Bonaparte périt assassiné, que deviendrons-nous ? S'il meurt après avoir rempli sa destinée, qui le remplacera et quel temps verront nos enfants ? On voudrait qu'il trouvât le moyen d'organiser une survivance, de se perpétuer en quelque chose, en quelqu'un. Un vague et immense désir conspire à fixer en lui l'ambition de transformer sa magistrature à temps en puissance héréditaire.
Dès Marengo, cette ambition l'avait touché. La voix obsé-
1) Mémoires inédits de la comtesse Golovine.
(2) Papiers Lagarde. 13 pluviôse an IX.
(3) Un conseiller d'État en mission écrivait : « Mon opinion, basëe 8Ui celle des préfets, est que le rapport des mécontents à la masse de la nation est comme un est à mille, et aux contents comme un est à deux cents. . . S'il y a peu de mécontents, il y a beaucoup d'inquiet« pour l'avenir. » Rocqcaik, p. 248-249.
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dante, tentatrice, éternellement murmurante, lui répétait : « Tu seras roi. » Avant même d'être roi, il songe à faire œuvre dynastique, à instituer un successeur à lointaine échéance, une survivance consulaire, dont il puisse se servir pour amorcer le système héréditaire et accaparer l'avenir. Cette pensée vient assaillir son imagination, perce en lui par échappées. Ce qu'il veut au moins, c'est gouverner tant qu'il vivra, gouverner toujours et insatiablement, dominer l'Europe par la France, étendre indéfiniment ses prises sur l'espace et le temps. A jamais s'efface de son esprit toute idée de rester dans la vérité républicaine ; à plus forte raison, toute idée de passer la main à l'héritier des anciens rois.
Les Bourbons ! L'armée se jugerait trahie s'il la livrait à cette vieille dynastie qui ne peut plus rallier la nation; entre eux et la France, trop de sang et trop de gloire ont passé. Il dit à Bourmont que le Roi doit se résigner : « Loin de lui nuire, je respecterai ses malheurs et lui rendrai tous les services que je pourrai — bien entendu excepté sa couronne; elle est perdue pour sa maison; Y histoire offre d'autres exemples d'un changement de dynastie. Je gouverne, je conserverai la puissance jusqu'à ma dernière heure... (1).» Par retour au prétendant, il ajoute : « Si c'était un grand prince qui dût régner, s'il avait fait de grandes choses, s'il était comme le duc d'Enghien après la bataille de Rocroy, je me ferais honneur de servir sous lui, je ne balancerai pas à lui remettre un sceptre dont il serait digne; mais on ne connaît pas le Roi ; il est à Mitau; qu'il y reste... Pendant ma vie je conserverai l'autorité suprême, j'étendrai la gloire des armes françaises, j'écraserai l'Angleterre, et la France fera la loi au reste du monde. »
On lui remit alors, par l'intermédiaire de Lebrun, la lettre que Louis XVIII lui avait écrite et qui avait été confiée à l'abbé de Montesquieu. Le moment était inopportun. Bonaparte parla de la lettre devant quelques-uns de ses révolution-
(1) Conversation citëe à la page 371.
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naires, pour leur faire peur ; devant Rœderer, il la déclara très belle : — « Général, cela me fait frissonner (1). » Il rédigea ensuite cette réponse :
« J'ai reçu, Monsieur, votre lettre ; je vous remercie des choses honnêtes que vous m'y dites. Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France ; il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres. SacriBez votre intérêt au repos et au bonheur de la France ; l'histoire vous en tiendra compte. Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille. Je contribuerai avec plaisir à la douceur et à la tranquillité de votre retraite (2). »
Dans cette lettre, un refus péremptoire s'accompagnait de formes obligeantes et se doublait même d'une avance, confirmative des propos tenus à Bourmont et des ménagements toujours observés par Bonaparte envers la personne royale. C'est qu'en effet, comme tout lui était instrument, il comptait, pour se faire roi, employer jusqu'au Roi, et ainsi se débrouille l'énigme de ses contacts indirects avec âlitau. Jugeant mal le prétendant, il le croyait faible et dépris : débile de cœur parce qu'impotent de corps ; disposé aux lâches accommodements parce qu'impropre aux aventures de guerre. Et son arrièrepensée était d'obtenir une abdication, un acte de renonciation, qui emporterait désistement de toute la famille. A ce prix, il accorderait volontiers au prince des moyens d'existence assurée et tranquille, un traitement de non-activité à lui faire passer quelque part, en lieu convenu, où les Bourbons pourraient se réunir et vivre obscurément. Ce dessein aboutirait en 1803 à la démarche formellement tentée auprès de Louis XVIII par l'intermédiaire des autorités prussiennes (3). En effet, si les Bourbons s'effaçaient, le trône de France deviendrait légalement vacant ; en s'y plaçant, l'heureux capitaine se ferait reconstructeur et non usurpateur de souve-
(1) RCEDERER, III, 336.
(2) Corr., VI, 5090, 10 frtictidor an "VlII-7 geptembre 1800.
(3) Voy. BotiLAY DE LA Meurthe, Correspomlance du duc d'Enghien, l, p. S65-291. — Daudet, Histoire de l'émi (^ration, II, p. 294-300.
raineté, puisque la dynastie légitime se serait dessaisie de tout droit sur la France.
Au même moment, par coïncidence remarquable, on reconnaissait à Mitau l'impossibilité de faire coexister en France Bonaparte et le Roi. On arrivait à cette conviction par un raisonnement que Bonaparte se faisait de son côté et ne se privait pas d'exprimer. Il disait volontiers que les Bourbons, s'il les restaurait, lui élèveraient une statue et placeraient son corps dans le piédestal (1) . Or, une lettre écrite à Mme Danjou par le comte d'Avaray, dépositaire de la pensée royale, venait confirmer par avance cette assertion ; elle aboutissait à cette conclusion qu'au cas où Bonaparte se prêterait à rétablir le Roi moyennant l'épée de connétable, le dénouement inévitable serait d'abord de le satisfaire, de le combler d'honneurs, et puis de le tuer, parce que le monarque légitime ne pourrait supporter longtemps à ses côtés cet exorbitant personnage, ce monstre d'ambition et de prestige, et devrait se débarrasser de ce nouveau duc de Guise. Cette idée s'accordait parfaitement avec la conception que Louis XVIII, pur héritier de la tradition, se faisait de la prérogative royale s'exerçant dans sa plénitude et emportant droit de vie et de mort sur tous les Français. Et l'on trouvait fort naturel à Mitau que Bonaparte prévît l'hypothèse et se souvînt qu'en France les connétables n'ont pas la vie longue.
D'Avaray écrivait : « Il faut, dites-vous, négocier avec le Consul ?... Où trouverait-il son intérêt et sa garantie? » Dans une constitution faite par lui-même ? Vain échafaudage ! « Le faire connétable ou maire du palais, plus roi que le Roi? ... Sans toutes ces prérogatives, il serait impossible que Bonaparte se soutînt, et avec elles il ne le pourrait qu'auprès d'un roi scrupuleux jusqu'à la sottise, car pour peu qu'il crût qu'il est des cas où il est permis, nécessaire même, de se soustraire à une odieuse et inique oppression, il ne peut pas supposer que le Roi manquât d'un Lognac (Loignac, chef
(1) Journal de Gourgaud, 1. p. 230.
des assassins du duc de Guise.) Or, je demande à présent si Bonaparte serait assez fou pour ne faire dépendre sa vie que de la vertu ou plutôt de la pusillanimité d'un homme qui aurait à chaque instant la tentation, si ce n'est le désir, de l'égorger (I). »
Quel était actuellement l'intérêt pratique de cette cynique déduction? On peut en rapprocher un projet inventé par Bourmont et sorti de son imagination aux abois. Bourmont, qui ne doutait de rien, croyait avoir trouvé le moyen de tout concilier, et voici ce qu'il faisait proposer à Mitau comme base de négociation : Bonaparte restituerait la France aux Bourbons; en compensation, on s'entendrait avec les puissances pour lui tailler un royaume indépendant en Italie, un royaume cisalpin (2). Là, il pourrait régner en toute souveraineté et sécurité, sans avoir à craindre que les Bourbons, séparés de lui par les monts, trouvassent trop lourd le poids de la reconnaissance. Tel était le fantasque dessein où se complurent un instant les rêveries de l'exil, à l'heure où Bonaparte songeait lui-même à faciliter aux Bourbons un établissement hors de France, à les pensionner et à les retraiter ea quelque coin de l'Europe.
Des deux côtés, la méprise était pareille et l'injure égale. On conçoit difficilement que le projet mort-né de Bourmont ait été pris au sérieux à Mitau. Mais Bonaparte se trompait autant lorsqu'il jugeait Louis XVIII capable de sacrifier son honneur à son repos. Ce prince avait l'âme royale ; à la honte de vendre son droit, il préférerait jusqu'au bout les misères et les fiertés d'un intransigeant exil.
Pour se faire fondateur de souveraineté et dynaste, Bonaparte avait à surmonter un plus grand obstacle : sa famille, à la fois indispensable et gênante. La nature, qui lui refusait un enfant, une descendance directe, avait placé près de lui deux
(1) Lettre du 12 octobre 1800. On raconte quun jour où Ton parlait devant Louis XVlIi de Vassasstnat du duc de Guise, il interrompit vivement par ce» mots : u Dites le meurtre. «
(2j Communication transmise le 24 novembre 1800 par Mme Danjou.