II
de ses frères, dont le premier lai était supérieur et le second immédiatement consécutif dans Tordre de la famille, Joseph et Lucien, qu'il était difficile d'omettre et dang^ereux de désigner.
Bonaparte les voulait tous deux grands, riches, honorés, utiles ; quant à faire de l'un d'eux son successeur de choix, jamais ! Il entendait que son héritier ne fût rien qu'une émanation de lui-même. Or, ses deux frères, qui avaient par eux-mêmes un passé, une situation, une clientèle, une poli- J tique, lui étaient trop extérieurs. Leur avidité impatiente choquait d'ailleurs cet ambitieux profond, raffiné, qui attendait tout du temps et du cheminement des idées et qui disait que l'hérédité ne s'institue jamais par une loi. Le parti de Lucien s'agitait, progressait; Lucien cherchait à s'imposer par sa personnalité, Joseph par son aînesse. L'un et l'autre considéraient la République comme un bien de famille, sur lequel ils prétendaient à un droit de co-propriété ; s adjoindre l'un Qu l'autre comme successeur présomptif, ce serait en quelque sorte l'associer à l'empire et moins se faire un héritier que se donner un rival. Enfin, Bonaparte connaissait le rôle de ses frères pendant l'expédition d'Egypte et laj seconde campagne d'Italie; justifier rétrospectivement les ambitions de ceux qui par deux fois avaient spéculé sur sa mort, cette idée le révoltait. Il disait à Rœderer : « Je n'ai î pas l'esprit de famille. Ce que j'ai craint le plus pendant que j'étais à Marengo, c'était que l'un de mes frères me succéda si j'étais tué (1). » Ainsi se rencontrait, dès que se posait I question de l'hérédité, la difficulté où le maître de la France' allait pendant plusieurs années s'embarrasser. Comment régler un ordre successoral à l'exclusion de ceux que leu rang dans la famille appelait à y figurer en première ligne ?
Il ne restait qu'un moyen : se faire par adoption un hériW lier direct. Seulement, quoi qu'il dit à Rœderer, Bonaparte" avait l'esprit de famille, l'esprit de clan ; le sentiment de la
(1) ROKDEBEH, III, p. 332.
VEUS L'EMI'IHE 515
solidarité familiale l'élrei^jnait. Alors même qu'il son^'jeait à se créer un fils adoptif, il ne le concevait pas en dehors de sa parenté. Parmi les siens, est-ce qu'il ne pourrait trouver un être jeune, trop jeune pour lui porter ombragée, assez jeune pour se laisser façonner et pétrir, un être qui serait le fils de sa pensée, le continuateur de son œuvre, son legs au peuple français? Incertain et tiraillé, il cherchait, s'interrogeait, s'occupait parfois de combinaisons provisoires.
Sur ces entrefaites, il fallut célébrer la fête de la République au jour anniversaire de sa fondation, c'est-à-dire le 1*' vendémiaire-23 septembre. Pour cette solennité,, qu'on voulait grandiose, le gouvernement avait convoqué à Paris des délégués de chaque département. Choisis par les préfets, ils commençaient d'arriver, lorsqu'un bruit soudainement naquit, se propagea et, prompt comme l'éclair, traversa la France. Le sentiment de l'insuffisance et de l'imprécision du statut politique était si répandu qu'on se mit à répéter que le jour solennel de vendémiaire marquerait une date dans son évolution, qu'on verrait une transformation des pouvoirs, une constitution de plus; les délégués départementaux, formés ea consulte nationale, auraient sans doute à la ratifier par une sorte de consécration plébiscitaire. A Paris, il ne fut plus question que delà chose (l) ; on en parla dans les départements les plus reculés. Des républicains naïfs espéraient un régime plus sincère, une république à l'instar des Ltats-Unis, et s'adressaient au gouvernement pour lui soumettre leurs idées. Plus généralement, on disait que le pouvoir de Bonaparte allait se consolider sous un titre nouveau : président à vie,
(1) Rapports de police du 15 fructidor au premier jour compléiueatairs. AtJLARD, I, p. 631-661.
président investi du droit de se choisir un successeur, et déjà circulait le mot en qui s'exprime au total et se magnifie l'idée de commandement : Empereur (l). Les philosophes de l'Institut et de la Décade protestaient contre ces imputations calomnieuses (2).
Il est difficile d'admettre que ces bruits se soient propagés sans la participation de ceux qui avaient intérêt à leur diffusion. Autour de Bonaparte, l'intrigue est au comble. Rœderer a parlé, au nom des hommes qui veulent une hérédité bonapartiste pour barrer plus sûrement la route aux Bourbons. Lucien a entrepris son frère, après s'être assuré divers concours civils et militaires. On allègue l'impatience générale, et il semble bien que Bonaparte admet maintenant l'idée d'un acte public qui dès à présent lui conférerait le pouvoir à vie et recèlerait l'hérédité (3). Sur ce dernier point, à la vérité, il ne .^ se prononce pas, mais il évite de décourager les ambitions de Lucien, parce qu'il croit avoir besoin de lui, besoin de son habileté manœuvrière, besoin de sa parole, pour rallier les sénateurs et députés à l'acte modificatif des institutions. Aussi bien, il entendait procéder dans les formes, avec le concours des premiers corps, et nullement par tumulte populaire ou& prétorien, inséré au milieu d'une fête. La solennité de vendémiaire dut conserver un caractère tout patriotique et consti- . tutionnel. Seulement, Bonaparte y vit occasion d'affirmer par un spectacle extraordinaire sa volonté de rapprocher toutes les époques de notre histoire, de réconcilier les souvenirs etf' d'associer les symboles.
La Révolution s'était acharnée sur le passé français. Comme si elle eût craint le pouvoir des morts et le prestige des tombeaux, elle avait voulu que rien ne subsistât de ce qui avait
(1) « On m'assure positivement que le Consul veut être proclamé Empereur.» Lettre de madame Danjoii, septembre 1800.
(2) Décade philosophique, numéro du 30 fructidor an VIII.
(3) Voy. la confidence faite létrospectivement par Lucien à Rœderer. Oliuvret de Rœderer, III, p. 350. Cf. une conversation de Duquesnoy, l'un des confidents de Lucien, avec Royer-Collard. Daudet, llisloiie de l'émigration, II» D. 437.
été. Les sépultures avaient été saccag^ées, les ossements dispersés. On ne savait plus où étaient d'illustres dépouilles. Celle de Turenne, arrachée de Saint-Denis, avait été recueillie au Musée des monuments français , quai des Augustins, par cet admirable Lenoir qui sauva tant de reliques de notre art et de notre histoire. En 1799, un arrêté du Directoire avait décidé que les restes de Turenne seraient réunis à ceux de Molière et de La Fontaine dans le jardin du musée, « au milieu des fleurs et des saules » (1). Le Directoire même avait eu l'intention louable de ne les laisser là que provisoirement, cet abri devant devenir pour eux « comme le portique du Panthéon (2) » . Bonaparte reprit cette idée sous une forme audacieuse. Il arrêta qu'à la veille même du jour où serait commémorée l'inaug^uration de l'ère républicaine, le cercueil de Turenne serait solennellement transféré aux Invalides ; les deux cérémonies se confondraient pour ressouder le passé au présent et refaire la continuité française.
Le parti philosophe ne sut comprendre ce qu'il y avait dans cette idée de grand et de national ; il ne résista pas à verser sur le noble projet un filet d'ironie. La Décade philosophique écrivit ces lignes aigres-douces : « Les républicains voient avec quelque peine qu'on joigne à la fête de la République celle de la translation des reliques d'un maréchal de France, dont ils pensent que les exploits ont été surpassés par ceux de nos généraux modernes. Mais les gens à vieux préjugés consentiront peut-être à fêter le premier vendémiaire, par la seule raison que la mémoire de Turenne sera honorée ce jour-là. Les ordonnateurs de la fête auront voulu mettre en pratique le précepte de saint Paul : Je me suis fait tout à tous{3).n
Au jour dit, les ministres de l'intérieur et de la guerre, Lucien et Carnot, accompagnés d'une foule d'officiers, s'en furent chercher le cercueil de Turenne au musée des Augus-
(1) AcLàRD, Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire^ V, p. 470-472.
(2) Ihid.
(3) Numéro du 30 fructidor an VIII.
tins. Le corps fut placé sur un char et conduit à quatre chevaux; une escorte d'anciens mihtaires l'entourait; par devant on menait en main un cheval pie qui figurait celui que le maréchal avait coutume de monter ; sur un brancard richement drapé, on avait placé « l'épée qu'il portait le jour de sa mort et le boulet qui l'a frappé (1) ». Les tambours battaient aux champs, les épées saluaient, et il parut qu'en ce jour la f France rendait à son passé les honneurs militaires.
Dans la rotonde des Invalides, le monument de Turenne à Saint-Denis avait été reconstruit; le corps y fut placé. Carnot prononça un discours plein de raison ; il dit : « Ce temple n'est pas réservé à ceux que le hasard fit naître ou doit faire naître sous l'ère républicaine, mais à ceux qui dans tous les temps ont montré des vertus dignes d'elle (2). " Il rendit hommage au guerrier qui s'était voué « à la défense du pays, indépendante de tout système» , et il déposa sur le monument une couronne de lauriers. Après quoi, l'assistance toute militaire se retira, et le corps de Tureime fut laissé sous le dôme des Invalides, où il attendrait Napoléon. Dans le même temps, la ville du Puy était autorisée à célébrer une fête en l'honneur i de Duguesclin, dont elle possédait quelques rehques. Un peu | plus tard, le premier Consul, visitant la Normandie, ferait" rétablir à Ivry la colonne commémorative de l'exploit dui Béarnais ; il laisserait se relever à Orléans la statue de Jeanne d'Arc et permettrait de reconstruire le monument de victoire placé près de Denain.
Le 1" vendémiaire, malgré le vent et la pluie, il y eut grandes réjouissances pour le peuple, jeux au Ghamp-de-Mars, ballon s'élevant dans les airs. L'annonce de la fête avait attiré dans Paris une énorme affluence. Le matin, sur la place de Victoires, les Consuls posèrent la première pierre d'un monu ment dédié à la mémoire des deux généraux qui s'étaien immortalisés en Egypte ; après la journée de Turenne, ce fu celle de Kléber et de Desaix. Le simulacre du futur monu
(1) Moniteur du l'"' vendémiaire.
(2) Moniteur du 2 vendémiaire.
VERS L'EMIMRE 51»
ment avait été érigfé dans le milieu de la place et figurait ua temple ég^yptien. La principale cérémonie eut lieu aux Invalides ; elle présenta une particularité remarquable. Lorsque les chefs de l'État, les g^rands corps et un nombreux public se furent placés, les artistes du Conservatoire, avec accompagnement de quatre orchestres, entonnèrent un chant p^rave, recueilli, un hymne au « Dieu des Nations » , à Celui vers lequel les philosophes spiritualistes autant que les chrétiens pouvaient élever leur àme, et l'exécution de ce grand choral, imposant par la masse des instruments et des voix, portant un caractère de solennelle imploration, parut replacer la France et ses destinées sous l'invocation de la Divinité.
Lucien ensuite proclama les noms des départements qui avaient fourni le plus de conscrits et naturellement discourut. En face de la tribune où il prononçait sa harangue, le buste de Turenne figurait sur un cippe. Cependant, à mesure que Lucien parlait, un commencement de déception perçait dans l'auditoire. On eût voulu savoir où en était la grande affaire de la paix, celle qui primait toute autre dans l'attente et l'impatience des Français. On savait qu'un traité préliminaire avait été signé à Paris avec un envoyé d'Autriche et que TEmpereur, tout en protestant de ses dispositions pacifiques, n'avait pas ratifié cet acte. En présence de ce désaveu, le gouvernement français avait rompu l'armistice. Les hostilités allaient-elles recommencer ou pouvait-on compter encore sur une négociation efficace ? Dans le discours de Lucien, on cherchait, on attendait une allusion àl'universel désir ; on ne l'y trouvait point : « On voyait avec regret descendre le ministre sans qu'il ait parlé de paix (1). »
Il descendait en effet de la tribune. Tout d'un coup, par jeu de scène, il y remonte, il y reparaît, tenant un bulletin télégraphique dont il est censé avoir reçu communication à l'instant même et dont il va donner lecture. Il y était dit que, l'Empereur nous ayant livré les places d'Ingolstadt, de Phi-
(1) Moniteur du 2 vendémiaire.
C20 L'AVEiNEMENT DE BONAPARTE
Jjpsbourg et de Rastadt, rarmistice avait été renouvelé et que la négociation allait se transporter à Lunévilie. L'effet de cette communication fut profond ; on la publia le soir dans les rues illuminées (1).
En réalité, la prorogation de l'armistice n'était point la paix ; pour réduire l'Autriche à signer le traité de Lunéville, il faudrait une campagne d'hiver, une victoire définitive de Moreau ; il faudrait Hohenlinden. Mais le gouvernement jouait avec art d'un fait peu décisif en soi-même pour laisser tout le monde sous une impression enchanteresse et clore grandement la journée. Cette surprise finale, ce prestige de théâtre introduit dans une forte et triomphale ordonnance, symbolisait ce que serait pour les Français l'œuvre extérieure du Consulat : la réalité de la gloire et l'illusion de la paix.
Quarante jours après la fête républicaine de vendémiaire, le parti de Lucien, le parti de l'hérédité, se démasqua subitement. Les ambitions de ce parti, encouragées par l'éveil donné aux esprits, ne surent se contenir plus longtemps, et la bombe éclata. Ce fut la fameuse brochure intitulée : Parallèle entre César, Cromwell, Monk et Bonaparte. Le 10 brumaire, elle parut en librairie sans nom d'auteur ; trois éditions en furent successivement enlevées ; elle fut expédiée par le ministère de l'intérieur à tous ses agents, usurpant ainsi un caractère officiel. Le corps de l'écrit avait été vraisemblablement rédigé par Fontanes ; on y retrouve la marque de sa doctrine contre-révolutionnaire et monarchiste. Lucien, s'autorisant de certaines conversations avec son frère, avait inspiré l'ouvrage ; il l'avait revu, remanié, et s'était
(1) «Le peuple cria qu'on venait de lui donner le vrai bouquet du feu d'artifice et de toute la fête. « Rapports des 1" et 2 vendémiaire. Adlabd, I, p. 666.
réservé de porter les grands coups de la fin. Sous couleur d'un parallèle historique, c'était un véritable manifeste, un appel au public, l'effort de Lucien pour déterminer en faveur de l'hérédité un élan d'opinion, avec l'arrière-pensée d'en profiter.
Dans le texte, l'histoire s'accommodait singulièrement aux nécessités d'une thèse. Si l'auteur compare Bonaparte à trois personnages fameux, c'est pour l'en distinguer. Il n'a de Cromwell ni l'ambition hypocrite ni l'atrocité régicide. Monk, il rougirait de l'être ; il est autre que César. Contre le patriciat romain. César s'est fait le prince de la multitude ; il a institué sa dictature sur la base plébéienne. Bonaparte protège toutes les classes, mais il a particulièrement rallié autour de lui les classes instruites, propriétaires, celles qui ont un intérêt réel au maintien de l'ordre et de la sécurité. Il a donné pour assise à son pouvoir les idées par lesquelles les États se rétablissent et se conservent : « Le premier Consul, loin d'ébranler comme César toutes les idées conservatrices de la société, leur rend leur antique empire. »
Cependant, les intérêts, les principes auxquels il a fait appel, n'ont encore obtenu de luiqu'une satisfaction précaire, bornée au terme de sa vie : « Heureuse république, s'il était immortel ! Mais le sort d'un grand homme est sujet à plus de hasards que celui des hommes vulgaires. 0 nouvelles discordes ! 0 calamités renaissantes ! Si tout à coup Bonaparte manquait à la patrie, où sontses héritiers ? Où sont les institutions qui peuvent maintenir ses exemples et perpétuer son génie ! Le sort de trente millions d'hommes ne tient qu'à la vie d'un seul homme. Français, que deviendriez-vous si à l'instant un cri funèbre vous annonçait que cet homme a vécu ! » On retomberait dans l'anarchie parlementaire ou sous la domination de généraux avides qui se disputeraient l'empire. Essaierait-on de recourir aux Bourbons? Une restauration, ce ne serait qu'une révolution de plus et la pire de toutes. Et l'auteur invective tous les partis à l'exception du sien : les Jacobins, les généraux, les Bourbons, les parlementaires, la
faction d'Orléans. Il fait un affreux tableau des malheurs où la disparition de Bonaparte replongerait la France : « Français, tels sont les périls de la patrie; chaque jour, vous pouvez retomber sous la domination des assemblées, sous le joug de S... (Sieyés) ou sous celui des Bourbons. A chaque instant, votre tranquillité peut disparaître. Vous dormez sur un abîme, et votre sommeil est tranquille ! Insensés ! » L'écrit s'achevait sur ces déclamations forcenées, mais la conclusion transparaissait, évidente, impudente; c'était que Bonaparte, sous peine de manquer à sa destinée, devait dès à présent assurer sa succession et donner ce gage d'avenir aux grands intérêts dont il avait assumé la garde.
L'opinion républicaine, très forte encore dans les milieux politiques et militaires, se souleva. Fouché ordonna de saisir la brochure à la poste et d'en arrêter la distribution. L'aide de camp Lacuée la fit brûler devant le front des troupes.
En lisant le Parallèle, Bonaparte y reconnut d'abord quelques-unes de ses idées, mais les lignes de la fin lui parurent d'un insensé. Dans une affaire qui exigeait avant tout tact et mesure, l'auteur dépassait follement la note. Et pourquoi cette façon d'insulter tout le monde ? Il eût pu être bon de préparer prudemment les esprits; on les heurtait. Il en résultait que le public, qui n'aime pas à être brusqué, se scandalisait, et Bonaparte devait tenir compte de cet émoi.
Malgré le fond d indulgence qu'il conservait pour Lucien, il sentit la nécessité de se séparer de lui momentanément et d éloigner cet intempestif. Lucien dut remettre à Ghaptal le portefeuille de l'intérieur ; on lui accorda en compensation l'ambassade de Madrid, poste important et lucratif, où il eut à se retirer ; ce fut la rupture du jeu engagé par lui dès Brumaire et mené depuis un an, dans le but de s'imposer comme doublure nécessaire de son frère et de créer une sorte de duumvirat. Le renvoi de Lucien est le suprême épilogue des journées de Brumaire. Bonaparte renonça du même coup à toute mesure qui consoliderait actuellement son pouvoir. Ainsi échoua, par trop de précipitation, la première tentative
pour transformer ostensiblement la magistrature consulaire en véritable principal. Tenant compte de l'av^ertissemcnt, Bonaparte attendrait d'avoir comblé par la paix générale le vœu des Français pour exiger de leur reconnaissance des honneurs plus que républicains.
Seulement, à l'heure même où le frère à demi disgracié partait pour son fastueux exil, le premier Consul, par résolution intime, donnait raison contre Lucien à la théorie de Lucien. Dans le secret de sa pensée, il se désignait un successeur et fixait son choix. Ce choix, il en fit con6dence tout au moins à l'un des personnages les plus mêlés à l'intrigue dynastique. C'est de Rcederer évidemment que Stanislas de Girardia veut parler, lorsqu'il dit dans son ToMma/ avoir reçu de X... cette information révélatrice :
« Avant-hier, le général me fait passer dans son cabinet et me dit : Nous n avons plus besoin de nous mettre l'esprit à la torture pour chercher un successeur. J en ai trouvé un ; cest Louis. Celui'là n'a aucun des défauts de ses frères, et il a toutes leurs bonnes qualités (1). »
Rcederer lui-même a raconté ce qui suit. Le 15 brumaire, il dînait aux Tuileries. Avant le dîner, Joséphine s'approcha de lui et à voix basse, « sans trop d'à-propos, » se mit à parler des frères : « Joseph est un excellent homme, mais trop indifférent aux affaires. Lucien est plein d'esprit, mais c'est une mauvaise tète dont on ne peut rien faire. Cependant, quand Bonaparte n'aurait pas d'enfant ni de successeur désigné, il ne faudrait pas être en peine. Louis est un sujet excellent... C'est un cœur excellent, un esprit très distingué. 11 s occupe sérieusement, il se forme étonnamment. Il aime Bonaparte comme un amant aime sa maîtresse (2). » Elle s'étendit sur les qualités de Louis, cita des traits à publier; elle s'attendrit abondamment sur les soms touchants que Louis faisait donner à un petit domestique malade. Aussi
(1) Journal et Mémoires, III, p. 199. Cf. Frédéric Màsson, Napoléon et sa famille, I, p. 359-360.
(2) OEuvres de Rœderer, III, p. 347.
524 L'AVEÎJEMENT DE BONAPARTE
bien, Joséphine connaissait le projet ; elle le chérissait et se l'appropriait.
Étourdie plutôt qu'exaltée de sa grandeur, elle vivait dans l'inquiétude, dans une frivolité anxieuee. Éprouvant le tourment de vieillir et la crainte d'une répudiation, elle cherchait moins à s'élever qu'à se garantir. Entre elle et l'homme qui partageait son lit, nul contact d'intérêt, nulle solidarité d'ambition. Au contraire, Joséphine, tour à tour royaliste et républicaine, était la femme la moins bonapartiste de France, si l'on attache à ce mot le sens d'une opinion dynastique. Son rêve était que son mari rappelât le Roi et la mît en rang insigne dans une vraie cour, dans ce monde d'ancien régime en dehors duquel son imagination n'en concevait aucun. Quand le rêve s'éloignait, elle se mettait du côté de Fouché et des républicains, contre les hommes qui poussaient Bonaparte à usurper la couronne. Personne plus qu'elle n'avait intérêt ce que le Consul ne se fit pas roi, parce qu'un roi doit avoir des enfants et qu'aussitôt se présentait l'affolante hypothèse du divorce. A supposer même que Bonaparte investi du pouvoir héréditaire ne se cherchât d'héritier que parmi ses premiers collatéraux, ce serait toujours le sacrifice de Joséphine à une influence ennemie.
Au milieu de ses appréhensions, la combinaison fondée sur Louis, lavant-dernier des frères, venait lui promettre une quiétude relative. Cette combinaison excluait ou au moins ajournait indéfiniment le divorce, écartait Joseph et Lucien; elle pouvait se doubler d'une autre, et Joséphine avait désormais son plan personnel, son idée. Que Louis épousât Hortense, que le sang des Beauharnais se mêlât à celui des Bonaparte pour créer la nouvelle dynastie française, Joséphine y trouverait sa sûreté. C'est à procurer ce mariage qu'elle s'appliquera maintenant d'un effort patient et câlin ; elle y réussira au bout d'un an.
Ainsi s'engage la péripétie privée qui va former 1 envers du drame public. L'incapacité de Louis une fois reconnue, on voit Bonaparte reporter son choix et ses affections sur le
premier-né de Louis et d'Hortense, sur a le petit Napoléon » , sur ce bel enfant qui lui ressemble physiquement et en qui il de'couvre l'espoir et la fleur de son sang. Il s'en tient à ce choix jusqu'en 1807. Alors seulement, trois événements presque simultanés, la mort du " petit Napoléon « , la naissance d'un fils illégitime qui donne à l'Empereur la certitude de pouvoir être père, l'ailiance de Tilsit qui lui ouvre la perspective d'un mariage avec une fille de tsar, établissent ea lui la résolution de récréer en France l'hérédité à la française, l'hérédité pure et simple, l'entier régime monarchique (1). Jusqae-là, les actes solennels et ostentatoires, le vote sur le Consulat à vie, les sénatus-consultes institutifs de la dignité impériale avec hérédité par ordre de primogéniture directe ou collatérale, ne sont qu'apparentes démarcations. Au fond, de 1801 à 1807, consul décennal, consul à vie, consul investi du droit de se choisir un successeur, empereur, Bonaparte exerce sous des titres divers une souveraineté de même ordre, qu'il se réserve de transmettre par désignation et sélection dans l'une des branches collatérales de la famille. Et se tenant parla en dehors de la règle dynastique, le chef trois fois plébiscité reste plus près de ses origines et plus près de son droit. Cependant, dès la fin de 1800, à partir de ce moment précis, la République consulaire cesse virtuellement d'exister, puisqu'elle est condamnée dans l'esprit de celui qui la gouverne et en dispose. La République cesse d'exister, si Ion appelle de ce nom un régime où le gouvernement est élu et périodiquement renouvelable par moyen d élection. On s'achemine vers un état nouveau, vers l'Empire à la romaine, vers la République impériale, si l'on veut, c'est-à-dire vers un régime où le peuple délègue la souveraineté à un homme, mais la lui délègue à titre viager, incommutable, transmissible par adoption, et où la fiction républicaine n'est que l'origine et le support de l'institution monarchique.
(1) C'est en 1808, après l'entrevue d'Erfurt où la question du mariage russe est formellement posée, que disparait des monnaies l'ioscriptioa fameuse i Jiépublitjiie J-rançaisCf Napoléon empereur.
Bonaparte continuait à réorganiser supérieurement l'État. S'occupait-il de réorganiser la nation? Il sentait le besoin de la hiérarchiser, parce que la hiérarchie lui apparaissait comme la forme permanente et la garantie de l'ordre. Sur le sol nivelé, où retrouver des éléments de superposition? La constitution de Tan VIII avait établi en principe le système de la notabilité : un corps de notables, reposant à sa base sur l'élection populaire et s'élevant par sélections graduées, qui fourniraient matière obligatoire au recrutement des assemblées et des principaux fonctionnaires. Gomme la constitution n'avait pas déduit elle-même l'application du principe, ce soin incombait aux autorités executives et législatives, qui devaient pour l'an IX mettre en fonctionnement le système. On l'élaborait donc et Bonaparte en faisait l'objet de grandes discussions.
En dehors des révolutionnaires pourvus qui figureraient de droit sur les listes, où placer le signe et la condition de la no^ati/iVe? Les conseillers d'État proposaient de combiner le système de l'élection avec un cens d'éligibilité, un cens fort élevé; la qualité de notable serait conférée pour un terme indéfini; on eût constitué presque une aristocratie de propriétaires. Bonaparte y voyait des inconvénients : « On ne peut faire un titre de la richesse... Je ne veux pas prêcher la loi agraire; je parle ici entre nous ; je veux même qu'il y ait des riches, car c'est l'unique moyen d'assurer l'existence des pauvres, mais je ne vois pas de titre à la considération dans la richesse, ni à une distinction politique. » Quels riches d'ailleurs avait produits la Révolution? Allait-on faire une aristocratie de fournisseurs? Et puis on était trop près de la grande fureur de nivellement pour que toute distinction
effectivement viagère ne parût pas une véritable noblesse : «Cette institution — disait Bonaparte — offensera la masse de la nation... Une noblesse héréditaire, dont l'origine remontait à de hautes actions, à de grands services rendus à la patrie, n'a pu se soutenir ; cependant elle était bien plus favoiable qu'une noblesse Instituée qui élèverait tout à coup des nobles au-dessus de leurs pairs ; le mécontentement commencerait à se faire sentir par les femmes... (1). w
Il ne tiendra pas toujours ce langage. Dans ses conceptions sociales, l'esprit nouveau et l'esprit ancien vont se combattre, prévaloir alternativement, et on ne peut le juger qu'en tenant compte à la fois des complexités, des contradictions et des évolutions de sa pensée. Écartant le système de la notabilité, il Imaginera de créer un ordre dans l'État par l'institution de la Légion d'honneur, en groupant tous ceux qui se seront sl.'ynalés par des services rendus à la patrie, en les unissant entre eux et en se les rattachant par le lien de l'honneur, par la puissance de ce sentiment dont tant de Français de tous les temps ont fait leur dieu d'ici-bas. Plus tard, par ses sénatoreries, par ses majorats, il essaiera de reconstituer des situations territoriales. Il se servira des révolutionnaires d'épée pour composer une noblesse militaire. Il établira une noblesse administrative, une aristocratie de fonctionnaires, dorée de titres, comblée d'honneurs, et n'en fera qu'un décor improvisé. Au fond, il était radicalement inapte à créer des institutions de ce genre, car elles ne valent que par leur consistance propre, traditionnelle, corporative ; or, il voulait qu'issues de lui et datant de son règne elles ne fussent qu'un rayonnement de son pouvoir.
On peut donc dire que son despotisme, allant à l'encontre de quelques-unes de ses conceptions, servit la cause révolutionnaire, en ne relevant que d'illustres apparences entre l'État formidablement restauré, armé de toutes pièces, et la masse informe. A la démocratie, il opposa une grande digue
(1) ROELtRER, II, p. 341.
sortie d'elle-même ; il fut cette digue et n'en créa pas d'autre. Il savait d'ailleurs qu'il était désormais en France des choses auxquelles on ne pouvait et on ne devait plus toucher. Il maintint rigoureusement la base égalitaire, l'égalité dans le point de départ, le droit pour chacun de s'élever, de monter au plus haut, de s'élancer aux sommets, à condition d'être un utile ou un brave. Il fit plus que confirmer l'égalité, il la glorifia ; il la rendit ainsi plus chère aux Français. De même, il eut beau, dans ses années d'omnipotence et de vertige, se juger rénovateur de l'antique pouvoir, se croire un Bourbon supérieur, ajoutant au royaume capétien un empire étendu sur l'Europe; il n'en avait pas moins consacré, par les circonstances de son avènement, par son triple recours au suffrage universel, le principe révolutionnaire de la souveraineté du peuple. Il y sentait sa force, sa source première ; aux heures de suprême épreuve, il s'en rapprocherait pour s'y retremper.
Lors de son élévation, les Français avaient surtout espéré de lui deux choses : la paix avec l'étranger et la liberté. Il ne leur procura ni l'une ni l'autre, mais la nation, attirée par les promesses et les merveilleux bienfaits du début, se laissa prendre et saisir dans l'étau de fer. Il l'y tint inexorablement. Cependant, ces principes de liberté politique qu'il haïssait et craignait, il n'irait jamais prononcer contre eux une condamnation doctrinale. Alors même qu'il les mettait en profond sommeil, il se réclamait d'eux et en laissait subsister le simulacre. Doutant que la France pût jamais s'en accommoder, prévoyant qu'après lui elle voudrait y revenir, 11 y voyait malgré tout le ferment des sociétés futures et comprenait qu'on ne remporterait plus contre eux d'éternelles victoires. Il disait à Fiévée : « Je fais l'essai de mes forces contre l'Europe ; vous essayez les vôtres contre l'esprit de la Révolution. Votre ambition est plus grande que la mienne, et j'ai plus de chances de succès que vous (I). » Il disait vrai.
(1) FiÉvÉE, II, p. 13*.
VERS L'EMPUIE 5J9
Cet insig^ne chef de guerre fut le pacificateur des Français. Il refit la cohésion nationale; c'est sa gloire, son incontestable gloire, et rien ne prévaudra contre elle. Cette pacification qu'il accomplit par l'autorité, pouvait-il l'opérer par la liberté ? A supposer que ce grand victorieux eût été capable de se vaincre soi-même, eût-il pu tout au moins reconnaître sincèrement aux Français certains droits politiques, admettre un contrôle, appeler la nation à la pratique de quelques libertés et la préparer à une initiation plus complète, l'acheminer vers des destinées normales? La tâche était-elle réalisable, abordable, au lendemain de déchirements inouïs, en un temps où les partis de violence étaient comprimés plutôt que réduits, où si peu de Français avaient acquis le sens et le goût de la légalité; en ces jours surtout où la France, toute triomphante qu'elle fût, dans ses frontières élargies, dans le vaste développement de ses fronts de défense et d'attaque, n'en restait pas moins une immense place de guerre assiégée par l'Europe? Si Bonaparte en cette crise eût fondé un commencement de liberté, il se fût montré supérieur à son siècle, supérieur à lui-même. Il est impossible de dire si l'œuvre était au-dessus de son génie ; elle était certainement au-dessus de son caractère. Sans vouloir l'entreprendre, il consacra le répit que lui laissa sa trêve avec l'Europe à poursuivre son oeuvre de reconstitution intérieure et à replacer dans toutes les parties de la chose publique ordre et grandeur.
Fin