‹ L'avènement de Bonaparte (volume 5)Chapitre 13 sur 44 · LUTTE DES PARTIS · texte numérisé non relu

LUTTE DES PARTIS

Départ de Joubert pour l'Italie; son mariage. — Sieyès entame la lutte contre le» Jacobins. — Ses discours au Champ de Mars. — Le commandement de Paris et le ministère de la guerre. — Gambacérès. — Les Anciens. — Changements dans la garnison de Paris. — Les Jacobins rue du Bac. — Recours à Fouché ; •a nomination au ministère de la police. — Comment il prend position devant le public. — Habile investissement. — Les balles du 10 août. — Marbot éliminé. — Fermeture du club ; attitude de la population; craintes des Cinq- Cents. — L'agitation jacobine en province; contre-agitation royaliste. — Un mois de la vie provinciale. — Le Midi; épidémie de brigandages et d'assassinats. — La vallée du Rhône. — Lyon. — Le centre. — Le Sud-Ouest menacé d'un embrasement. — Toulouse et Bordeaux. — Dépression de la Vendée. •^

— Les Chouans. — Troubles dans les villes du Nord. — La Belgique et les départements rhénans. — Quatre Vendées en perspective. — Force et faiblesse du parti royaliste; les princes, — Insurrection dans la Haute-Garonne et les départements avoisinants. — L'Ouest en retard ; prise d'armes décidée.

— Les tiois conspirations. — Pas de gouvernement. — Appel de Mme de Staël k la justice. — Tyrannie et licence.

Joubert partit de Paris le 28 messidor — 16 juillet, désigné pour battre Souvorof et rompre le deuil de nos drapeaux, portant aussi en lui l'espoir des politiques qui attendaient d'un général victorieux la création d'un gouvernement et la réfection de la France. Pour ménager son succès tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, rien n'avait été épargné parleshommea initiés au secret. Ils avaient décidé de mettre près de lui Moreau comme adjoint et comme mentor : la sagesse à côté de la fougue. Pour rattacher Joubert à ce qu'il y avait de plus avenant dans le monde politique et la société d'alors, on

l'avait fiancé à Mlle de Montholon, nièce de Sémonville, l'homme de toutes les prévoyances, sans cesse tourné vers l'astre naissant.

L'aventure de Joubert débuta comme un roman sentimental, qui plut aux Parisiens. Il courut se marier à Grandpré en Champag^ne, conduisit sa jeune femme auprès de ses parents à Pont-de-Vaux dans l'Ain, son pays natal. Il passe quelques jours dans de doux liens, puis s'arrache et, emportant comme talisman un portrait, vole au combat. Il montrait une impatience fébrile à vaincre, à s'illustrer d'une gloire nouvelle, pour jeter ensuite dans la balance politique le poids de son épée.

Il acceptait certainement de faire le coup ; ce qui est beaucoup moins sûr, c'est qu'il se subordonnât entièrement à Sieyès et voulût travailler pour le compte exclusif de la faction bourgeoise. Auprès de Gohier, il ne s'était pas gêné pour médire de Sieyès (1); il affectait un républicanisme exalté et d'autre part se laissait approcher par les émissaires du Prétendant (2) . Il est remarquable que le gouvernement de la Restauration, si hostile aux souvenirs et aux gloires de la Révolution, témoigna pour la mémoire de Joubert des égards presque officiels (3). Faut-il penser que Joubert, prêt à jouer la partie décisive, aspirant à sauver d'abord la France du péril extérieur et du péril anarchique, n'écartait pas la pensée de négocier plus tard une restauration? D'une façon générale, les généraux entrés dans l'affaire, moins exclusifs que les réformateurs conventionnels, moins gênés par un lourd passé, n'entendaient pas que ces civils façonnassent à leur gré et à leur seul profit le gouvernement futur (4). On peut croire que Joubert, s'il comptait arriver au pouvoir par

(1) Mémoires de Gohier, I, 53.

(2) Plus tard, Saint-Priest écrivait au baron d'André : « Qnant à Joubert, le Toilà mort et ses rappoi ts avec vous par conséquent terminés. » Arcbivea de» affaire» étrangères, 23 septembre 1799.

(3) Quand on lai éleva un monument dans M ville natale, le gouvernement de la Restauration fournit les matériaux.

(4) La Fayette, V, 123.

L'^VÉÎNEMENT DE BONAPARTE 123

l'appui de Sieyès et de son groupe, rêvait de jouer ensuite le rôle d arbitre entre les partis, peut-être de réconciliateur entre la France et les Bourbons.

Pour Sieyés, l'essentiel était de tenir au pouvoir jusqu'au retour triomphant de Joubert, afin d'être encore là pour l'attirer dans la place et lui faciliter l'effraction. Il se mit à lutter contre les Jacobins par les moyens légaux, avec plus de fermeté qu'on n'en eût attendu de sa part. Il n'était pas naturellement courageux ; il le devint sous l'aiguillon de la nécessité et de la peur. Le péril déclaré, l'obsession d'un grand dessein, semblaient l'avoir jeté hors de son caractère; ses amis ne le reconnaissaient plus (1). Il fut vraiment à cette époque le protagoniste de la défense sociale.

Le roulement établi entre les Directeurs l'avait fait pour quatre mois leur président. En cette qualité, il possédait une primauté d'apparat et présidait aux solennités nationales. La Révolution avait échelonné les fêtes publiques tout le long de l'été, à l'occasion des grands anniversaires : 14 juillet, 9 et 10 thermidor, 10 août, 18 fructidor, 22 vendémiaire. A ces diverses dates, il était d'usage qu'une cérémonie commémorative eût lieu au Champ de Mars, avec défilés et évolutions militaires, salves d'artillerie, musique, hymnes de circonstance, parfums brûlant dans des urnes autour de l'autel de la Patrie, figuration allégorique et décor pseudo-romain, orné n de touffes de fleurs et de guirlandes (2) » . Les Directeurs en grand costume prenaient place en avant des autorités sur des sièges massifs et tout dorés, et le président, prononçant un discours, parlait alors à la France. Le 14 juillet et surtout le 10 thermidor donnèrent occasion à Sieyèsde se manifester.

Il fit sa déclaration de guerre aux Jacobins, rappela la sanglante et fangeuse tyrannie qu'ils avaient en d'autres temps fait peser sur la France : « Quelle leçon ! Des hommes sans génie, mais non sans audace, avaient puisé dans le nom seul de la hberté qu'ils profanaient une force incompréhensible,

(1) CambacÉbÈs, Éclaircissements inédits.

(2) Lettres de Comtant, 30.

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un pouvoir monstrueux qui n'eut jamais de modèle et — je le jure par la République — qui n'aura jamais de retour (l). » C'était donner un premier avertissement aux perturbateurs et lever le drapeau de l'ordre.

Plus pratiquement, Sieyès visait à s'assurer des positions indispensables à quiconque veut en France chang^er le gouvernement à l'aide de l'armée : le commandement de Paris et le ministère de la guerre. Les titulaires actuels de ces deux postes, Marbot et Bernadotte, semblaient acquis aux Jacobins. Sieyès cherchait une occasion d'évincer Marbot et de le remplacer par un homme sûr. Gomme Bernadotte lui paraissait le grand obstacle, il le sapait et le minait par un travail de taupe, tâchant de persuader à Barras que la première qualité requise chez un ministre de la guerre était le manque de caractère et de personnalité, une docilité complaisante (2). Ses collègues d'ailleurs commençaient à trouver que Bernadotte prenait trop de place et faisait trop de bruit; on ne distinguait plus les chefs officiels de l'État derrière ce mirifique et encombrant personnage.

Gambacérès secondait Sieyès très activement. Dans sa partie, il travaillait à reprendre aux Jacobins une partie du terrain abandonné. Après le 30 prairial, à l'heure où l'on cédait tout à ces factieux, on leur avait livré l'administration centrale de la Seine, ce qu'on appelait alors le département^ l'autorité collective qui régissait Paris au-dessus des municipalités d'arrondissement. Présidée par l'ancien dantoniste Lâche vardière, cette administration pourrait, dans une circonstance critique, organiser un mouvement de populace; elle venait de donner la mesure de ses tendances en composant la liste du jury de noms ultra-révolutionnaires. Gomme ministre de la justice, Gambacérès signala ce fait à l'attention du Directoire ; par ménagement lâche, les Directeurs n'osèrent user de leur droit et annuler la liste. Spontanément, Gamba-

(1) Le texte de» discours officiels pendant cette période figure in extenso au Moniteur, bien que ce journal ne fût pat encore officiel.

(2) Barr4E, III, 388-389.

cérès fit en sorte que la liste ne fut pas admise par les tribunaux (1). Il travaillerait aussi à faire casser Tautorité qui l'avait formée, et ce serait détruire par avance le comité central de l'insurrection.

Dans les assemblées politiques, l'intrigue révisionniste, celle qui préparait une réforme constitutionnelle par moyens militaires, se développait sourdement et cheminait à pas muets. Les Anciens se transformaient décidément en cénacle des révolutionnaires assagis; un de leurs membres, Courtois, thermidorien notable, venait de prononcer un virulent discours contre la faction expulsée du Manège et en train de se réinstaller ailleurs, contre ce club ambulant ; les Anciens paraissaient disposés à tout pour arracher la France à létreinte jacobine. Sieyès se flattait de les grouper autour de lui en grande partie, d'en faire le levier de l'entreprise et de s'en servir au besoin contre l'autre Conseil. Parmi les Cinq- Cents, le parti des modérés devenait de plus en plus le parti Sieyès, mais la majorité lui échappaittoujours. Tour à tour jacobine ou simplement constitutionnelle, cette majorité se montrait très jalouse des prérogatives et des sûretés de l'assemblée.

Dans un projet de loi » sur les garanties de la liberté civile » , les Cinq-Cents insérèrent une disposition qui enlevait au Directoire la faculté de faire entrer dans le rayon constitutionnel, c'est-à-dire à Paris et aux environs, tel nombre de troupes qu'il jugerait utile. Cette faculté contraire à la constitution, le Directoire l'avait prise le 18 fructidor, pour opérer son coup de force; au lendemain de cette journée, il se l'était fait conférer législativement. L'article la lui retirant fut arrêté au passage par les Anciens, qui refusèrent de le ratifier. Deux régiments de Paris, envoyés aux frontières, purent être remplacés par la 79* demi-brigade, par les 8* et 9* dragons; la 79* avait été faite prisonnière par les Russes à Corfou et n'était rentrée qu'à la condition de ne plus servir contre l'étranger; les dragons revenaient pour la plupart également prisonnier»

(1) CambaCÉrks, Éclaircistements inédits.

sur parole. On affectait ces troupes au service de la capitale. II se trouva que, destinées peut-être dans l'esprit de Sieyès à marcher contre la constitution au signal de Joubert, elles étaient surtout et fanatiquement dévouées à Bonaparte, ayant participé sous ses ordres à la campagne d'Italie.

Dans le Directoire, Barras continuait à se rapprocher de Sieyès; une majorité de résistance se formait. Gohier et Moulin eux-mêmes se sentaient parfois épouvantés du mouvement anarchiste ; ils n'avaient pas vu sans inquiétude l'assemblée du Manège, avant de se transférer rue du Bac, protester avec fureur contre ce déménagement forcé ; elle avait fait grand tapage, placardé des affiches d'indignation; un individu avait crié à la tribune : « Aux armes (!)!>» Et le nombre des membres grossissait toujours; on parlait maintenant de trois mille sociétaires; la réunion attirait à soi tous les fai*teurs de trouble et leur donnait un centre.

Les Cinq-Cents, il est vrai, s'occupaient par moments d'un projet de loi qui réglementerait les sociétés politiques, tout en consacrant leur existence. Ce serait un moyen d'enfermer les clubistes dans un cercle de prohibitions strictes, de leur opposer des bornes légales, mais le résultat de toute discussion parlementaire demeurait problématique et se faisait longuement attendre. En aucune matière, les Cinq- Cents n'aboutissaient facilement; le Directoire leur remontrait en vain l'urgence des solutions et les incitait à se hâter : « Les messages restaient ensevelis dans les bureaux des commissions (2), V tandis que la faction du Manège continuait à déblatérer contre tout le monde et à éructer des motions incendiaires. Devant cette persistance de désordre, le Directoire envisageait la nécessité d'agir de lui-même et de fermer la réunion par mesure gouvernementale.

Pour frapper ce coup, il fallait un ministre de la police propre aux besognes de vigueur. De l'avis général, Bourgui-

(1) Compte rendu de la séance du S fructidor, inséré dans la Gazette df France.

(2) Lettre de Robert Lindet, Mûntier, 377.

g^on était au-dessous de la tâche. On ne lui trouvait que de Thonnêteté et une jovialité épaisse, quand sa fonction réclamait tout autre chose; il n'en imposait à personne, manquait essentiellement de l'ampleur et de la carrure nécessaires. Pour le remplacer, un nom fut proclamé, celui d'un personnage qui avait derrière soi un passé sinistre, mais que l'on savait homme d'exécution et auquel on connaissait désormais de bonnes raisons pour ne pas vouloir que la faction du Manège envaihit l'État : l'ancien oratorien Fouché de Nantes, Fouché de Lyon plutôt, ex-massacreur, ei-mitrailleur de la seconde ville de France.

Après Thermidor, Fouché avait plongé dans les dessous ; il y avait vécu plus que misérable et honni, oublié; s'employant à des besognes de basse police, tàtant de la spéculation et des affaires ; tantôt, s'il faut en croire Barras, cherchant la fortune dans une entreprise pour l'engraissement des porcs et tantôt quémandant une place, une toute petite place, « une placette (1), » pour ne pas mourir de faim et faire vivre les siens, car il restait dans son taudis excellent mari d'une femme très laide et homme de famille. De ce trou noir, on l'avait vu peu à peu sortir, remonter au jour, se raccrochant où il pouvait, se hissant jusqu'à la faveur de Barras. En Fructidor, en Prairial, il avait rôdé dans les alentours du pouvoir, servi Barras, connu Sieyès, joué dans les décisions un rôle occulte. On l'avait récompensé en l'envoyant ambassadeur à Milan d'abord, puis à la Haye, et de là il s'efforçait, comme il sentait la chance lui revenir, de se frayer le chemin du ministère, par le moyen d'amis qui avaient accès au Luxembourg et qui vantaient ses aptitudes policières (2). Finalement, Barras le proposa; Sieyès, qui n'acceptait en lui qu'un instrument temporaire, appuya la proposition. Contre la poussée anarchiste, il parut que l'ultime ressource était ce Jacobin sans préjugés et de poigne toujours solide, retraité dans une ambassade. Le 2 thermidor, un arrêté du

(l) Barras, m, 272.

(i) Voy. Madelin, Fouché, I, 181-241.

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Directoire nomma le citoyen Fouché de Nantes ministre de la police g^énérale; le public mal informé en frémit d'abord.

Foucbé n'était pas un révolutionnaire bourgeois et posé à la façon de Sieyès et de ses amis. S'il voulait sauver les hommes de la Révolution, il n'exceptait nullement ceux d'en bas. Ses forfaits d'autrefois, son tempérament, son humeur, la crudité ordurière de ses propos, encore qu'il fût cynique plutôt que vulgaire, et même un certain instinct démocratique le rattachaient aux Jacobins extrêmes. Seulement, il sentait que les Jacobins d'aujourd'hui, en voulant rejeter la République dans l'anarchie pure, faisaient fausse route et se mettaient en opposition avec les nécessités de l'époque, avec la volonté publique, et conduisaient à une catastrophe d'où la contre-révolution sortirait infailliblement. Cette faction de Jacobins attardés n'était plus à ses yeux qu'un anachronisme. Il aspirait à façonner un gouvernement fort avec des éléments démagogiques, pétris et triturés de sa rude main. Il était d'ailleurs en relations avec Joubert et connaissait l'espoir que fondaient sur le jeune général les « républicains organisateurs (1) " . Gomme il ne se sentait pas en mesure de jouer dans l'œuvre reconstituante le premier rôle, il acceptait de le faciliter à autrui, pour accaparer le second ; il travaillerait donc, lui aussi, à déblayer le chemin. Par tous ces motifs, il n'hésiterait pas à disperser les clubistes, quitte à se les rallier ensuite, à les mettre au pas et à en former sa garde ministérielle.

Il ne se fit pas prier pour revenir de la Haye et entrer au pouvoir; on l'eut au bout de dix jours. Le H thermidor, il prêtait serment devant le Directoire et prenait possession avec aisance de l'hôtel du quai Voltaire, où le personnel de la police se sentit immédiatement commandé.

Dès ses premiers contacts avec les gouvernants, avec Paris, l'homme à la face d'une pâleur extraordinaire, aux paupières saignantes, aux yeux sans regard, plus immobiles que des yeux de verre, se révéla une force. Il manifestait un cynisme

(1) C'est ainsi que les appelait Mallet du Pin : la Révolution française vue de l'étranger, 316.

imperturbable et une audace tranquille; avec cela, des côtés d'ironiste à froid et de mystificateur. On l'a fait venir pour mater le monstre jacobin; il commence par piétiner la réaction. Sa façon de prendre position devant le public, c'est de faire insérer en bonne place dans les journaux, en même temps qu'une proclamation où il se met hardiment en vedette et répond de l'ordre, un arrêté appliquant nominativement à trentedeux personnes une loi de terreur fructidorienne; il s'agissait de la loi du 19 brumaire an VI; elle assimilait en bloc aux émigrés et par suite permettait de condatnner administrativement à mort les députés fructidorisés qui s'étaient soustraits à la déportation par la fuite et qui ne se livreraient pas dans un délai fixé. Ces malheureux, parmi lesquels on comptait Camille Jordan, Porlalis, Pastoret, Quatremére de Quincy, Carnot, avaient gagné la frontière ou se tenaient cachés; la mesure édictée contre eux individuellement n'avait aujourd'hui que la valeur d'un arrêt par contumace, mais Fouché avait voulu avant tout se mettre en règle avec les purs et attester l'inviolabilité de ses principes. Sous le couvert de l'enseigne révolutionnaire qu'il arbore et rafraîchit, il peut se tourner maintenant contre les factieux du Manège, sans être accusé de faire le jeu de la réaction. Il prépara contre la réunion jacobine un volumineux rapport, une dénonciation en règle, qui ressemblait à l'exposé des motifs d'un arrêté de clôture. Son talent serait toutefois d'aller au but sans précipitation ni retard. Avant de donner l'assaut à la position ennemie, il entendait la reconnaître, étudier le terrain, écarter les obstacles, fortifier ses moyens et assurer ses derrières.

Le Directoire restait au fond incertain et tiraillé. Sieyès voulait aller de l'avant, mais les débuts de ce déconcertant Fouché l'ahurissaient un peu; Gohier et Moulin retenaient le mouvement. Dépourvu d'un point d'appui solide dans le Directoire, Fouché avait à se méfier d'une moitié tout au moins des autorités civiles et militaires de la capitale, puisque le conseil départemental, le commandant de Paris, le ministre de la guerre, restaient suspects de partialité envers les clubistes. r 9

lâO L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE

C'étaient les Anciens qui se montraient alors le plus animé* contre eux; ils semblaient provoquer l'action du Directoire en lui signalant, par message, les illégalités imputables à la société jacobine. Le rapport de Fouché servit de réponse aux Directeurs; fortement conçu, mesuré dans la forme, rendant hommage aux clubs dans le passé pour mieux faire ressortir leurs déportements actuels, il concluait simplement à la nécessité de voter sans retard la loi sur les sociétés politiques, afin que leurs droits fussent garantis et qu'en même temps leurs écarts pussent être réprimés. Fouché s'en tenait encore à proposer des moyens strictement parlementaires, et c'était peutêtre pour en démontrer l'inanité.

Le rapport fut envoyé aux Anciens, qui le transmirent aux Cinq-Cents comme une invite à voter la loi; les Anciens s'exerçaient ainsi à une initiative qui dépassait un peu leurs attributions constitutionnelles et que nous verrons singulièrement se développer en Brumaire.

Aux Cinq-Cents, la lecture de la prose ministérielle suscita parmi les députés jacobins des dénégations furibondes, où perçaient ces cris : « Ce n'est pas vrai! C'est faux! »» La tribune publique vociférait, car le bataillon anarchiste avait repris l'habitude de la peupler de ses chefs de file et de ses vivandières. Une discussion confuse et violente suivit, reprit le lendemain. Le rapport fut renvoyé à une commission, mais on n'en vota pas l'impression ; plusieurs épreuves douteuses avaient eu lieu, dans un vacarme dont certains passages du compte rendu peuvent donner une idée. " Il n'est plus possible à l'orateur de se faire entendre... Pendant près d'un quart d'heure, les murmures, les réclamations, les cris : Aux voix, l'impression, renouvelez Vépreuve^ l'appel nominal, oui, non, couvrent sa voix... Le tumulte, l'agitation de toutes parts se renouvellent... Le tumulte continue... Le tumulte est à son comble (1). » En somme, le Conseil apparaissait une fois de plus coupé en deux, scindé par moitiés à peu près égales

(1) Ccmpte rendu donné par la Gazette de France, séance du 18 thermiilor

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et par cela même réduit à l'impuissance. Pour détourner l'attention, le député Briot dénonçait à grands cris l'ag^itation contre-révolutionnaire, les complots royalistes, les assassinats de républicains qui se multipliaient effectivement dans plusieurs parties de la France.

Le club jacobin, se sentant menacé, tempêtait. Depuis quelques jours, il dirigeait ses foudres particulièrement contre Sieyés. Les frères et amis, au milieu de leurs extravagances, montraient quelque perspicacité; ils devinaient, sinon l'entreprise à main armée dont Joubert avait assumé l'exécution, au moins la trame vaguement orléaniste qui était derrière. Pour leurs journaux, Sieyès était la main invisible qui conduisait la République vers une contrefaçon de royauté aussi odieuse que la monarchie légitime aux révolutionnaires de la bonne espèce. Quant à Fouché, il fut excommunié, anathématisé comme faux frère et traître à la cause, avec de violents outrages. Devant ce jacobinisme hurlant et trépignant, des éléments de trouble en sens inverse continuaient à fermenter. Le soir, dans l'énervante atmosphère de l'été, dans l'étouffement des rues chaudes et jusqu'en place de Grève, des cris de : Vive le Roi partaient de groupes errants (1). Bien que cette double effervescence fût toute de surface, l'émotion, la fièvre du grand Paris avide de repos se prolongeaient. Ces premières journées d'août passèrent lourdes d'angoisses, opprimées de craintes toujours renaissantes. On disait que les Jacobins organisaient une propagande dans l'armée, dans les régiments nouvellement arrivés (2); on parlait d'irruption dans la rue, d'attentats médités contre les pouvoirs publics.

L'anniversaire du 10 août fut célébré au milieu de ces agi-

(1) Gazette de France, 13 thermidor.

(2) Pubhciste du 24 : » Augereau a occupé comme régulateur le fauteuil du club de la rue du Bac le jour où y ont été présenté» plusieur» soldat» de la parcison de Corfou... La réunion avait cherché d'avance à prévenir en sa faveur ces militaire». Trente-deux de se» membres, la plupart militaires, avaient été dè« la veille jusqu'à Corbeil au-devant de cette garnison poui- fraterniser avec elle et lui offrir 600 fraocs, produit d'une collecte. ■

tations. Au Champ de Mars, devant les corps constitués, dans le décor habituel et le flottement des banderoles tricolores, en présence du buste des deux Brutus érigé sur l'autel de la patrie, Sieyès prononça un discours encore plus courageux que les précédents ; s'adressant aux républicains d'ardeur exagérée, il tâchait de les ramener par « de pressants et fraternels avis 1» , mais il les invitait nettement à se séparer de perfides meneurs ; contre ceux-là, il fulminait un réquisitoire acerbe. « Leur but n'est certes point la justice ; ce qu'ils veulent, c'est enivrer le public de défiances, c'est porter la confusion et le découragement chez les Français, c'est maîtriser tout dans le trouble, c'est gouverner, en un mot, à quelque prix que ce soit; Français, vous savez comme ils gouvernent (1)! ■

Il y eut ensuite petite guerre, prise d'un simulacre de château représentant les Tuileries ^t signalé par un drapeau blanc ; des figurants à mine d'émeutiers, armés de fusils, représentaient le peuple, les vainqueurs du 10 août, et appelaient à la rescousse les soldats républicains pour forcer le réduit des tyrans, avec semblant d'assaut et décharges à poudre. Tandis que pétillait l'inoffensive fusillade, les Directeurs, assis à leur place d'honneur, entendirent distinctement des balles siffler à leurs oreilles et s'incruster dans le décor situé derrière eux. Ces balles étaient restées dans le canon de quelques fusils; était-ce par mégarde ou par criminel dessein? On crut généralement que des Jacobins s'étaient glissés parmi les figurants et avaient tiré à balle sur Sieyès et Barras; on avait remarqué qu'au moment de la décharge des vociférations sauvages étaient parties de certains groupes (2). D'autres personnes croyaient qu'il fallait chercher les coupables parmi la troupe, ce qui eût été encore plus grave. Dans tous les cas, l'autorité militaire avait encouru une grave responsabilité par son défaut de surveillance.

Au lendemain de la fête, les Directeurs assez troublés

(1) Moniteur.

(2) Voy. le» journaux parisiens, 25 et 28 thermidor.

s'étaient mis à délibérer. Fouché a raconté qu'il fit passer à Sieyès, pendant la séance, un billet griffonné au crayon; Sieyès, l'ayant lu, approuva fort et suivit le conseil qui y était inclus ; il fit prendre par ses collègues, encore sous le coup de l'émotion ressentie, un double arrêté qui relevait de ses fonctions Marbot, commandant de Paris, et qui lui substituait le général Lefebvre. Sieyès obtenait ainsi la satisfaction et la rassurance longtemps désirées. A onze heures du soir, le ministre de la guerre fut avisé de la mesure et chargé de l'exécution immédiate, sans avoir été consulté (1).

Débarrassé de Marbot et mieux établi dans la confiance de Sieyès, Fouché se sentait les coudées plus franches ; son plan était désormais fixé. Aux amis inquiets qui lui demandaient ce qu'il allait faire à l'égard d" formidable club, il répondait : « Une chose bien simple, je vais le dissoudre (2). » Il n'attendait rien des assemblées et s'inquiétait peu du grondement des Cinq-Cents. Il ne croyait pas d'autre part à une résistance dans la rue, s'étant aperçu que le vrai peuple ne suivait plus les Jacobins. D'ailleurs, le nouveau commandant de Paris, quoique républicain exalté et ami de Jourdan, se conduisait bien, prenait des précautions militaires, se tenait en garde contre toute surprise, concentrait ses moyens ; un détachement de dragons en remonte à Saint-Germainen-Laye fut appelé dans Paris (3); le 25, à cinq heures du

(1) Sur ce point, le récit donné dans les Mémoires de Fouché, 1, 87, est confirmé par cette lettre publique de Bernadotte à Marbot, lettre qui ressemble un peu à une protestation : « Il est onze heures du soir et je vous transmets de suite l'arrêté Ju Directoire exécutif que je viens de recevoir à l'instant et qui décide que vous serez employé dans votre grade à l'armée active. Le général Lefebvre est nommé pour vous remplacer dans le commandement de la 17^ division. Je vous instruirai de votre destination ultérieure. Quelle qu'elle soit, je suis sûr d'avance que vous y enchaînerez l'estime des républicains, parce que vous y servirez la République. Salut et fraternité. » Publiciste du 26 thermidor. Le Directoire tint la main à ce que la transmission des pouvoirs s'opérât instantanément. Une ordonnance fut expédiée dans la nuit à Lefebvre et, ne l'ayant pas trouvé à son domicile, alla le chercher « à la maison de campa<i;ne qu'il habite « . Voy. la lettre du ministre de la {guerre au président du Directoire exécutif, 25 thermidor; Archives nationales, A F "^, 620.

(2) Madelin, I, 251.

(3) Archives de la guerre, correspondance générale.

soir, le mot d'ordre fut changé dans tous les postes (1).

Faut-il croire enfin que Fouché sut neutraliser le ministre de la guerre, cet inquiet et inquiétant Bernadette? Dix ans plus tard Fouché duc d'Otrante, ministre de la police générale sous l'Empereur et Roi, se promenant dans la forêt de Fontainebleau avec Philippe de Ségur et saisi d'un besoin de confidences, racontait comment en thermidor an Vil il s'y était pris avec Bernadotte ; crûment, il lui eût dit le mot de la situation et fait la profession de foi des révolutionnaires en place : « Imbécile, où vas-tu et que veux-tu faire? En 1793, à la bonne heure, il y avait tout à gagner à défaire et à refaire. Mais ce que nous voulions alors, ne l'avons-nous pas aujourd'hui? Or, puisque nous voilà arrivés et que nous n'avons plus qu'à perdre, pourquoi continuer? » Fouché jugeait le raisonnement irréfutable : « Il n'y avait à cela rien à répondre. » Eh bien ! Bernadotte ne se rendait pas et trouvait moyen de discuter, s'entêtait à des chimères. Alors, avec la résolution du froid politicien qui sait s'imposer en temps de crise civile à l'effarement des militaires, Fouché l'eût maté d'une phrase : « Gomme tu voudras, mais souvienstoi bien que dès demain, quand j'aurai affaire à ton club, si je te trouve à sa tête, la tienne tombera de tes épaules. Je t'en donne ma parole, et je la tiendrai. » — a Cet argument, ajoutait Fouché, le décida (2). »

Le 26, Fouché soumit à la signature des Directeurs un arrêté portant purement et simplement fermeture du club. Cette fois, il proposait d'en finir et de frapper les Jacobins ; seulement, par une conception étonnante et un tour de sa façon, il proposait de les frapper comme royalistes, comme une variété de Chouans, qui poussaient à la réaction par l'excès du désordre. Cette énormité était d'ailleurs conforme à beaucoup de précédents.

Cambacérès, appelé en consultation, approuva fortement et concourut à faire adopter l'arrêté, mais il s'éleva contre la

(1) Moniteur, 26 thermidor.

(2) Mémoires de Ségur, édit. de 1894, I, 441.

fausse connexité que Fouché prétendait établir entre les menées des deux partis extrêmes (1). On inséra néanmoins, dans le message qui notifierait aux Cinq-Cents la mesure prise, les phrases suivantes : « Oui, citoyens représentants, le royalisme conspire avec audace, ses agents se révèlent sous toutes les formes, se masquent de tous les déguisements, empruntent tous les langages ; ils travaillent à la perte de la République par les efforts d'une haine ouverte comme par la perfidie d'un faux zèle, par les attaques d'une guerre déclarée comme par l'hypocrisie d'un patriotisme extrême. » En même temps, pour mieux se couvrir à gauche, Fouché faisait demander aux Cinq-Cents une loi qui l'autorisât à opérer des perquisitions et visites domiciliaires, dans le but de découvrir les émigrés rentrés, les embaucheurs royalistes et tous les conspirateurs de droite. C'était un moyen de plaire aux Jacobins parlementaires, à l'heure où l'on allait frapper leurs amis. Sieyès aurait dit : «i Dorez-leur la pilule, mais il faut qu'ils l'avalent (2) . »

Fouché tenait son arrêté de clôture ; il ne perdit pas un instant pour en assurer l'exécution. Le jour même, à cinq heures du soir, le local de la rue du Bac était fermé, les scellés apposés sur les portes, les papiers saisis. D'après un témoignage ultérieur (3) , le ministre de la police aurait surveillé lui-même la mise du club en interdit, se faisant le Cromwell de ce bas parlement. Il eût empoché les clefs et s'en fut revenu les déposer tranquillement sur le bureau du Directoire.

Autour du local gardé militairement, autour des détachements de cavalerie stationnant dans les rues avoisinantes, des rassemblements nombreux et animés se formaient, mais se montraient en général très satisfaits de la mesure. Le représentant Briot, qui s'était mêlé à la foule, l'entendit s'exprimer vertement sur le compte des Jacobins et même

(1) Eclaircissements inédits de CambacÉrÈS.

(2) Barbas, III, 442.

(3) Lettre de Fouché à Gaillard, citée par Madelis, I, 253.

« de ces coquins de députés » ; il attribua ces propos aux

«mouchards de la police (1)... Quelques clubistes récaici*

trants essayèrent de forcer la consigne; on en arrêta un petit

nombre, pour l'exemple. Le g^ros de la bande parlait de se

reformer ailleurs, de s'assembler dans l'hôtel de Salm,

aujourd'hui palais de la Légion d'honneur, — où des groupes pénétrèrent dans la cour. La police les réprima, sans faiblesse ni violence inutile, tandis que le peuple regardait faire, et Paris presque entier poussa un grand soupir de soulagement.

Les journaux de la faction hurlèrent : « Le Directoire ose accuser la réunion d'avoir violé la constitution; le Directoire en a menti; c'est un honteux calomniateur (2). » Les Cinq- Cents prirent très doucement la chose; dans la séance du 26, on parla seulement de mettre tout de suite à l'ordre du jour la loi organique sur les sociétés, la fameuse loi qui devait assurer tous les droits et qui d'ailleurs ne verrait jamais le jour.

Au fond, les députés ne se sentaient pas rassurés pour eux-mêmes; ils commençaient à craindre que Sieyès et Fouché, après s'être fait la main aux dépens du Manège, ne les traitassent quelque jour à la façon d'un mauvais club. Une rumeur de coup d'État leur semblait circuler dans l'air ; au moindre indice suspect, une peur les appréhendait. Instruits par hasard que les inspecteurs des Anciens, en prévision de troubles pour la journée du 26, avaient mis à la disposition de Lefebvre une partie de la garde des Conseils et l'avaient ainsi distraite de sa destination naturelle, il leur fallut trois jours pour se remettre de la stupeur et de l'indignation causées par cet incident (3). Dans le pubHc, on

(1) Bnot rapporta ces scènes à la tribune des Cinq-Cents; il raconta notamment que quelqu'un avait dit d'Augereau : « Je ne crains pas son grand sabre et «on panache; je ne le manquerai pas, je le reconnaîtrai bien à son {^rand nés. {On rit beaucoup.) — Adgereau : « Je vous assure que tout cela ne m'effraie pas du tout. (0)1 rit beaucoup). « Moniteur du 30 thermidor.

(2) Journal des hommes libres, 30 thermidor. (3j Voy. au Moniteur les discussions.

s'étonna que l'anéantissement du club se fût opéré avec tant de facilité et que Fouché, à marcher hardiment sur ce fantôme, l'eût fait s'évanouir. Fouché, à la vérité, se montrait très doux maintenant envers ceux qu'il avait frappés; il semblait désirer que ces membres de la famille républicaine, ces enfants terribles, un instant ég^arés, rentrassent au giron; il défendait de les insulter et mettait quelque baume sur leur blessure. Un revirement se produisit néanmoins en sa faveur dans l'opinion parisienne. On lui sut gré de sa vigoureuse dextérité; les bourgeois paisibles, les propriétaires, le beau monde, les honnêtes gens, trouvèrent que Fouché valait mieux que sa réputation et le jugèrent homme de gouvernement. Ils portèrent à son actif cette première victoire sur l'anarchie.

La situation n'en restait pas moins terriblement critiqua. Un peu meilleure dans la capitale, elle s'aggravait en provmce, car l'affiliation jacobine travaillait partout à se reconstituer, à se ramifier, et la société-mère de Paris s'était créé d'innombrables succursales. Dans les grandes villes, dans beaucoup d'autres, des clubs se tenaient ou cherchaient à se reformer, mais se heurtaient aux résistances exaspérées de toute une partie de la population ; peur, horreur des Jacobins, c'étaient alors les seuls sentiments qui fussent capables de l'émouvoir. En vingt endroits, des rixes sanglantes éclataient entre Jacobins et jeunes gens décidés à les faire rentrer sous terre.

A la poussée jacobine répondait une poussée royaliste, favorisée en outre par les revers de nos armées. Comme tout le monde avait l'impression d'assister à l'agonie d'un gouvernement, les royalistes d'action s'imaginaient que la Révolution périssait avec le Directoire. Après dix ans de faux espoirs, de mécomptes et de désastreuses épreuves, ils

crevaient que l'avenir se rouvrait enfin devant eux; en aucun temps, ils ne s'étaient sentis si rapprochés du but, conséquemment si portés à entreprendre : encore un effort, se disaient-ils, un suprême et universel effort, et la France serait reconquise à son roi.

Ils s'étaient décidés à une prise d'armes générale et s'y encourageaient d'autant plus que la République, pour renforcer nos troupes d'Italie et d'Allemagne, avait dû plus complètement dégarnir l'intérieur. Le 16 messidor, d'après un relevé officiel, la France ne contenait plus en troupes de ligne que 46,235 hommes, plus 10,681 soldats de l'artillerie et du génie, et Paris occupait 7,935 hommes, la surveillance de rOuest au moins 30,000; il y avait en outre 10,681 canonniers gardes-côtes, mais affectés uniquement au service du littoral, et dans les dépôts 10,681 hommes, mal ou poin; armés (1) ; c'était peu pour suppléer à l'insuffisance de la gendarmerie et des colonnes mobiles. Le royalisme tentait d'ailleurs la fidélité des troupes, répandait des appels à la désertion, à la rébellion. Dans les villes, il essayait de tourner à son profit le mouvement de la jeunesse antijacobine ; dans les campagnes, le banditisme prenait de plus en plus le masque de la politique et la politique employait les moyens du brigandage. La masse urbaine et rurale, il est vrai, restait en général inerte, moins dégoûtée de la Révolution que des révolutionnaires, mais affectée de mortelle langueur et incapable de réagir contre l'effort des factions. Sans que ces factions se jetassent encore les unes sur les autres par grosses bandes armées, par milices organisées, elles se faisaient la main par attentats individuels, pillages, assassinats, tumultes, et d'un bout à l'autre de la France commençait à s'entendre un grésillement de guerre civile.

Mieux que des aperçus d'ensemble, une série de faits locaux, caractéristiques, pittoresques, relatés dans les rap ports quotidiens des administrations civiles et militaires,

(1) Archives de la guerre, correspomlanre générale.

dans les récits des voyag^eurs, nous feront suivre jour par jour raccroissement du désordre. A travers ces témoignages instantanés, ces aveux, la France apparaît dans la diversité de ses opinions et de ses passions, dans la bigarrure de ses teintes, avec ses taches rouges, ses taches blanches, tous ses éléments discordants qui rentrent en lutte par-dessus un fonds de marasme et de langueur. Depuis le 15 messidor jusqu'au 20 thermidor, la progression est constante, et cet aspect d'un mois de la vie provinciale peut montrer où en arrivait la France.

Les départements sis autour de Paris et formés de l'Ile-de- France, les plaines champenoises, l'Aisne et les Ardennes, la Lorraine et les Vosges, la Bourgogne, les plateaux du Nivernais, du Bourbonnais et de l'Orléanais, et jusqu'à un certain point la Touraine, jouissent d'un calme relatif. On n'y voit que les désordres ordinaires : insoumission des conscrits, résistance à l'impôt, résistance aux lois de persécution religieuse. A Laon, à Reims, à Metz, à r^ancy, des clubs fonctionnent; à la « clique anarchiste (1) n s'oppose une minorité de réactionnaires agités, et la population incline vers celle-ci par horreur de l'autre. Sous ces réserves, la population parait accepter ou du moins supporter les institutions. C'est par les bords que la France reprend feu, bord océanique, région flamande et rhénane, région du Sud-Est, littoral méditerranéen, contrée pyrénéenne; dans tous ces pays, qui subissent directement ou indirectement l'influence de l'étranger, le désordre chronique recommence à tourner en anarchie aiguë.

A cet instant, le nouveau ministre des relations extérieures, Reinhard, arrivant par merde Toscane, atteint la partie méridionale du territoire et tente d'aborder à Toulon. Il trouve Toulon en proie à une administration jacobine. Ces tyrans locaux prolongent contre lui les délais de la quarantaine, l'accablent de mauvais traitements qui font mourir son enfant. C'est que le Journal des hommes libres l'a pris vivement à

(1) Archives de la guerre, correspondance générale, 19 thermidor.

partie, comme appartenant au groupe modéré; on espère encore faire rapporter sa nomination. L'intrigue ayant échoué, les frères et amis de Toulon le reçoivent avec drapeaux et musique, et ces bourreaux se font obséquieux (1). A Toulon, les modérés ont fui; la terreur règne en ville. Le Var reste en général républicain, mais çà et là les éléments réfractaires à la Révolution fermentent. Il a fallu mettre la Ciotat en état de siège; à Aups, une émeute paysanne vient d'éclater; le commandant de la gendarmerie rapporte que lui et ses hommes ont été repousséspar les villageois, « nous traitant de brigands, scélérats, patriotes, terroristes, coquins, voleurs, et en un mot de toutes les injures les plus piquantes pour des républicains (1). »

A côté, les Alpes-Maritimes présentent un foyer d'agitation contre-révolutionnaire. Là, ainsi que dans tous les départements conquis par la valeur de nos armées et traités selon le mode révolutionnaire, la population en masse regrette son tyran et maudit ses libérateurs. Il existe dans les Alpes-Maritimes une variété particulière de brigands ou plutôt de guérillas : les barbets. Ils occupent le fond des vallées, les villages haut perchés, les fissures des rochers et toutes les anfractuosités de l'Alpe sèche ; ils en descendent pour attaquer les courriers, les détachements, et viennent de désarmer une compagnie entière de soldats républicains; leur nombre augmente tous les jours. Les autorités militaires se montrent impuissantes ou corrompues. Le conseil de guerre siégeant à Nice passe pour acquitter les coupables à prix d'argent. Les troupes n'auront bientôt plus de quoi manger. « Ce qu'il y a de plus inquiétant dans notre position, écrit l'administration, c'est que tous les services manquent et que la distribution du pain va cesser dans trois jours (2). » Sur tous les sentiers du littoral passent des déserteurs échappés de l'armée d'Italie; ils passent par bandes de quinze, vingt, trente, cinquante et soixante; quelques-uns ont gardé leur uniforme, leur sabre,

(1) Lettres de madame Beinhard, 71-78.

(2) Correspondance générale, 28 messidor*

4'AVÈISEMENT DE BONAPARTE I4î

leurs pistolets; ils se plaigfnent d'être restés là-bas vingt jours sans distribution de vivres, sans autres moyens de subsister que ceux qu'ils se procuraient « par les voies militaires (1) » ; ce triste déchet de nos armées s'unit partout aux faiseurs d'anarchie.

La route postale qui dessert le littoral, celle qui met en communication Nice, Toulon, Marseille et plus loin Nimes, est infestée de brigands comme une route d'Orient; certains passages, entre les étranglements des montagnes au profil aigu et les roches calcaires, sont particulièrement dangereux; on ne s'y hasarde qu'en tremblant. On en vient à composer d'avance avec les brigands, à passer avec eux des abonnements, comme on fait en Turquie.

Voici Marseille, jadis reine de la Méditerranée, reine déchue. Où est l'activité de ses entrepôts, l'animation pittoresque et colorée de ses rues? Où est la forêt de mâts qui s'appuyait à ses quais, alors que le commerce avec l'Orient déversait dans la ville quatre-vingts millions de livres par an? La Révolution, la guerre et spécialement la rupture avec la Turquie ont détruit nos comptoirs du Levant, ces antiques fournisseurs de Marseille. Aujourd'hui, dans le port fétide, quelques carcasses de navires pourrissent. Il y a pourtant des boutiques, des débitants d'objets usuels, des plaisirs et des spectacles, mais le pavé des rues est à tel point dégradé qu'on ne peut y circuler en voiture (2). Les monuments se délabrent; les établissements publics et les hospices tombent au dernier degré du dénûment ; sur « cinq cent cinquante enfants naturels déposés à l'hospice d'Humanité en l'an VII" , il en mourra « cinq cent quarante-trois (3) " . Dans Marseille, il ne semble y avoir de vivant que les haines. On se hait entre gens de la même rue, de porte à porte, et les autorités se bornent à espérer que l'usage des voies de fait se perdra peu à peu entre voisins. Par crainte de rixes, il avait fallu inter-

(1) Correspondance générale, 28 messidor,

(2) Lettres de madame iieinhat d, 79.

(3) Document cité par Lallemand, la Révolution et les pauvres, 235.

dire jusqu'aux amusements traditionnels; on essaie pourtant de reprendre l'usage, aux jours fériés, des danses populaires qui couraient sur les places, sur les cours, sous le feuillage des platanes.

Par moments, les braillards jacobins emplissent la cité de tumulte : » dans la soirée du 4 au 5 (thermidor), des rassenîblements ont parcouru certains quartiers en chantant des airs patriotiques qu'ils ont souillés de chansons obscènes et de vociférations dégoûtantes (1). >. Le parti de la réaction est néanmoins en majorité dans la ville et par ses bas auxiliaires ravage la banlieue. « Le fanatisme — lisez l'esprit religieux — a repris tout son empire, un certain nombre de prêtres attirent la foule dans les églises et attaquent victorieusement les institutions républicaines, qui, en partie, sont méconnues et foulées aux pieds. Les spectacles sont des arsenaux d'incivisme et de discorde. Le titre de citoyen est exilé de toutes les bouches. L'organisation de la garde nationale est une chose ridicule, les citoyens font leur service sans armes, et dans les postes il n'y a que quelques mauvais fusils tout démontés. Des éléments de Vendée éclatent de toutes parts, les montagnes recèlent un grand nombre de déserteurs, de réquisitionnaires, de conscrits, de sabreurs et d'égorgeurs, qui se présentent par bandes de cent sur les grandes routes, pillent les voyageurs, les courriers, assiègent les petites communes, assassinent les magistrats et viennent faire le coup de fusil jusqu'aux portes de la ville. Ils sont accueillis et logés chez des paysans fanatisés ou dans des maisons de gens connus (2). » La même note dénonce le commandant de place, qui ne fréquente point chez les purs et se laisse cajoler par les royalistes.

Dans la plupart des autres villes des Bouches-du-Rhône, les républicains tiennent le haut du pavé et font éclater bruyamment leur zèle. Nulle part les fêtes du nouveau calendrier ne sont plus suivies, célébrées avec plus d'entrain et

(1) Correspondance générale, 7 thermidor.

(2) Jbid.

lVvÉNEMEM de BONAPARTE 143

d'emphase (1). Ces villes du Midi, chaudes, poussiéreuses, empestées, fouettées de mistral et calcinées de soleil, affublées de loques rouges ou tricolores, voient à tout instant passer des processions civiques, circuler des bustes enguirlandés de verdure; elles entendent la rumeur des cortèges, le tapage des pétards, le son du tambourin. La Révolution reste pour elles spectacle à fracas, occasion de parades, de discours, de musique, de gestes et de contorsions patriotiques, une grande farandole ininterrompue, joyeuse ou frénétique. Le parti adverse n'est pas moins ardent, forcené, et coupe le pays en deux. Ailleurs, les factions se combattent au milieu de la masse incolore; dans le Midi, c'est la population presque entière qui s'est partagée en teintes tranchées, en factions acharnées depuis longtemps à s'entr'égorger.

Dans les communes rurales, encore pleines de l'horreur des excès révolutionnaires et des réactions, sur cette terre qui a bu tant de sang, les mœurs ont pris une sauvagerie atroce. On tue par habitude, par délire homicide. Une nuit de thermidor, dans la commune de Peyrieux, près d'Aix, un enfant dormait près de son père; un misérable s'empare de l'enfant et va le jeter dans un puits. La population indignée court aux armes, tue au hasard. « On tue deux individus qui avaient contre eux l'opinion publique, par suite de leurs principes exaltés (2), » mais qui n'avaient point participé à l'attentat; on court sus aux terroristes. Aux environs d'Arles, des coupejarrets assassinent et pillent; ils opèrent spécialement entre Marseille et le Mont-Gassin; sur toute l'étendue des Bouchesdu-Rhône, ils sont maîtres des routes.

Vaucluse n'est pas moins troublé; pendant la Révolution, il ne s'est pas vu de lieu plus tragique. Avignon, la ville de la Glacière, la ville au trou putride au fond duquel gît un charniei humain, reste inerte et comme stupéfiée de ces horreurs. A Cavaillon, les terroristes, chassés d'ailleurs, se sont réfu-

(1) Rapport de Fouché sur la situation générale de la République remii io l2 vendémiaire. Aulard, État de la France en l'an VIII et en l'an IX, p. tO.

(2) Correspondance générale, 4 thermidor.

li,4 L'AVENEMENT DE BONAPARTE

giés ; ils martyrisent la population et viennent de commettre deux assassinats. Garpentras est au contraire un centre de terreur blanche; les brigands bloquent littéralement la ville et les autorités, qu'ils dominent par la peur; on ne trouve pas de jurés pour les condamner, pas de témoins pour déposer contre eux. Les murs crevés de la prison laissent fuir les détenus; en plein jour, la populace vient deux fois de suite d'arracher aux gendarmes des individus arrêtés. A Tarascon, les chasseurs de la garnison aident à l'évasion des prisonniers.

Au milieu de ce désordre, comment se reprendre à la vie normale, aux occupations paisibles! Périodiquement, la foire de Beaucaire ramenait un mouvement d'affaires et versait sur le pays une manne de profits. Cette année, il faut mobiliser de l'infanterie et de la cavalerie pour que la foire puisse avoir lieu, pour protéger l'arrivée des marchands, l'acheminement vers la ville des voitures chargées, le défilé des carrioles et des charrettes. Dans la campagne, des bandes d' « égorgeurs royaux (1) » circulent, s'attaquent aux personnes, s'attaquent aux biens. L'administration a beau ne délivrer de port d'armes n qu'à des citoyens d'une exacte probité, d'un républicanisme prononcé (2) » ; de tous côtés, des fusils, des couteaux luisent. Les autorités s'écrient avec un désespoir grandiloquent, qui sent le Midi : « Depuis quatre ans, les partisans du trône et de l'autel ont converti le département de Vaucluse en un volcan de brigandages et d'assassinats (3). » Maintenant, il leur semble que tous les éléments de lutte intestine se raniment à la fois et bouillonnent : « 1 1 thermidor : Le département de Vaucluse touche à une crise violente; la guerre civile est prête à y éclater sur tous les points (4). »

Au-dessus d'Avignon, la ville d'Orange, suppliciée naguère

(1) Correspondance générale, 8 ihermidor.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

(i) Ibid., 11 thermidor.

par la fameuse commiesion qui a fait ruisseler le sang à flots, jouit de quelque répit. L'industrie locale s'essaie à renaître. Une voyageuse, passant dans une rue, entend un bruit de rouets, des chants et des voix fraîches, et s'approchant aperçoit une vingtaine de jeunes filles occupées à tisser de la soie; elles reprennent le métier des grand'mères en l'accompagnant de l'air nouveau :

La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière, La liberté guide nos pas (1).

Valence, Montélimar, voudraient s'assoupir dans leur paix de petites cités provinciales; des brigands rôdent tout autour. "Les percepteurs ne peuvent faire leurs transports de deniers sans courir les plus grands dangers; ceux du Vigan et de la Suze viennent d'être volés; les garnisaires n'osent plus se présenter chez les contribuables à cause de la résistance ouverte de ceux-ci (2). » Les communications entre le Midi et Lyon redeviennent extrêmement dangereuses; point de passe rocheuse, point d'endroit où la route se resserre et s'assombrisse en défilé, sans que d'anciens compagnons de Jehu s'y tiennent aux aguets; tapis dans la broussaille, le mouchoir de couleur noué autour du front, la carabine en bandoulière, ils surveillent de loin le ruban blanc des routes, attendent et épient la diligence, la malle-poste, le courrier porteur de dépêches et d'argent.

A s'écarter du fleuve, à monter vers les Basses-Alpes, les Hautes-Alpes et l'Isère, à s'élever dans l'âpre et venteuse région, voici qu'apparaissent des populations d'esprit en général plus patriote. Ces départements sont actuellement peu troublés, sauf dans la zone méridionale des Basses-Alpes, où des brigands voltigent. A Grenoble, le club jacobin s'est reconstitué et fait grand bruit. Au nord de l'Isère, la zone patriote se prolonge par l'Ain, qui s'est distingué au cours de la Révolution « par son répubhcanisme constant

(1) Mme REir^HABD, 80.

(2) Correspondance générale, 2 thermidor.

et remarqué (1) », mais combien ce zèle a tiédi! « L'esprit public est dans le plus grand affaissement, les lois de police ne sont pas en général exécutées avec l'exactitude et l'activité que comportent les circonstances (2) . « La sécurité des campagnes est troublée par une grosse bande de forçats évadés; les diligences qui traversent Boui:g pour faire le trajet entre Lyon et Strasbourg n'osent se risquer qu'escortées de trente chasseurs empruntés à la garnison de la ville. D'ailleurs, par les défilés de la Bresse, par les cols neigeux de la Savoie, par les froids sentiers du Jura, par la Franche-Comté pleine d'intrigues royalistes et inpndée d'écrits contre-révolutionnaires, des émissaires de l'étranger, des émigrés, des correspondants mystérieux s'infiltrent continuellement en France, convergeant au même point, attirés et comme aspirés par un centre d'absorption, par cette grande commune de Lyon qui s'ouvre à eux et les recèle.

A Lyon, la Révolution a fait l'effet d'un tremblement de terre; elle n'a pas seulement guillotiné, massacré, entassé sous le sol bouleversé des Terreaux des ossements fracassés parla mitraille; elle a démoH, éventré des quartiers entiers. Depuis les jours sinistres de 1793, depuis cette exécution d'une ville, rien n'a été réparé; les ruines s'effritent; la place Bellecour, si belle autrefois avec les hôtels de grand style qui l'encadraient de leurs façades, présente un hideux spectacle. Au milieu de ces décombres, une grande ville subsiste pourtant, populeuse, sombre et triste. Certains quartiers se sont remis au travail et résonnent du bruit des métiers; on tâche, comme on peut, d'aller à ses affaires, à l'atelier, à la fabrique ou au bureau, encore que le désordre et l'insécurité des rues soient partout un obstacle. La police n'a pas le temps d'y pourvoir ; elle est trop occupée à poursuivre, à découvrir les fauteurs de réaction, les réfractaires de tout genre : travail infiniment difficile dans une ville où tant de monde est contre elle. Lyon résiste aux iniquités révolutionnaires moins par

(1) Correspondance générale, 4 thenuiJoT. ^2) Ibid.

I^AVÉjSEMENT DE BO:SAPARTE 147

royalisme que par autonomie d'esprit, par tempérament libéral : « Le mauvais esprit d'un grand nombre des habitants de la commune de Lyon paralyse prodigieusement l'action de la police. Us protègent, ils cachent ou du moins ils plaignent tous ceux qui paraissent être poursuivis à raison de quelque délit antirépublicain, tous ceux qui paraissent être émigrés, prêtres insoumis, réquisitionnaires, déserteurs ou conscrits réfractaires. » Plusieurs municipalités d'arrondissement favorisent cette connivence; celles de la Guillotière, de Vaise et de la Croix-Rousse professent des principes antirépublicains ; la magistrature élue appartient tellement à la réaction que le tribunal criminel mérite le surnom de tribunal royal; il vient d'acquitter les imprimeurs d'une affiche de révolte, avec « vignette figurant seize croix, dix-huit fleurs de lys, et surmontée de cloches (1) » .

Au milieu d'une population ainsi disposée, on peut juger de 1 effet que va produire le réveil des Jacobins locaux, le fracas des clubs ; c'est le choc qui risque de faire éclater la mine. Ces Jacobins coupeurs de têtes et coupeurs de bourse, on ne les souffrira plus; on y est décidé, quoi qu'il puisse en coûter. Pendant deux jours, des rassemblements parcoururent les rues, entamant la lutte à coups de pierres. " Le sang va couler (2), » écrivait l'adjudant général Bessières.

Le plus grave était que Lyon avait pour toute garnison dixhuit cents soldats prisonniers sur parole, renvoyés par l'ennemi sans armes, sans équipement. On attendait des renforts, mais ils n'arrivaient que par quantités infinitésimales. A force de recherches, Bessières était parvenu à trouver cinq à six cents fusils que les hommes se repassaient les uns aux autres pour faire le service. Pour prévenir une explosion très dangereuse, il fallut la poigne d'un adjudant général à antécédents terroristes, Dauvergne, qui fut nommé commandant militaire et prit des mesures terribles. Une partie des éléments réacteurs sortit alors de la ville, reflua sur les environs,

(1) Correspondance générale, 2 thermidor.

(2) Ibid., 3 thermidor.

OÙ des bandes armées tenaient la campagne. Devant la commune de Fay, un détachement républicain dut se replier devant un feu nourri ; on insultait aux « soldats de papier, fondeurs de cloches, assassins du Roy (1) » . Dans toute la région circonvoisine , ces désordres se propageaient. Il fallait pousser jusqu'à Moulins pour trouver de moins noirs tableaux ; alors apparaissait pour la première fois une ville proprette, bien tenue, avenante, continuant son commerce de coutellerie ; l'air semblait moins lourd, moins opprimant, et Ton croyait enfin sortir d'un cauchemar (2).

Si je tire une ligne montante depuis Lyon jusqu'aux régions d'Indre-et-Loire, depuis le Rhône lyonnais jusqu'à la Loire tourangelle, je n'aperçois au-dessous de cette démarcation, dans les départements du centre, que désordres encore partiels : troubles locaux, émeutes de village, déprédations diverses, rencontres de malandrins au coin des bois. L'Allier, le Cher, llndre, font peu parler d'eux. Dans la Creuse, le commissaire du Directoire mande de Guéret : « On m'écrit de différents cantons du département qu'on y a vu des brigands armés, à pied ou à cheval ; je crois que la peur, selon l'usage, multiplie ces scélérats (3). " Dans cinq cantons, notamment celui d'Aubusson, il juge nécessaire d'établir une surveillance spéciale : « En outre, j'ai fait promettre une récompense payée comptant aux gendarmes qui arrêteraient des prêtres réfractaires, des émigrés ou des brigands. » Comme le vol à main armée des deniers publics se répète plus fréquemment, l'administration décide que les recettes ne seront plus transportées que de jour, d'un soleil à l'autre; qu'elles ne le seront plus à jour fixe; qu'elles devront toujours être escortées par une brigade entière de gendarmerie. Dans deux communes de la Vienne, il y a émeute de femmes, avec insultes à la République et cris de : Vive le Roi! Dans ces communes, en dépit des lois, on fait une procession extérieure

(1) Correspondance générale, 15 et 30 messidor

(2) Lettres de madame Reinhard, 83.

(3) Correspondance générale, 14 meesidor.

pour obtenir* de la pluie, on remet les cloches en branle. « Sans doute, citoyen ministre, que quelque prêtre insoumis dirigeait cette procession et qu'il n'échappera pas à la vig^ilance de l'accusateur public (1). » Dans la forêt de Chàtellerault, la diligence venant de Poitiers est arrêtée par des brigands bien montés, bien armés et le visage couvert de crêpes et de masques. A Poitiers, on dessine des potences sur les portes des patriotes et des acquéreurs de biens nationaux. Dans la Gorrèze, des brigands attaquent un détachement de gendarmerie conduisant des réquisitionnaires de Tulle à Argentac. La lourde Auvergne, la fertile Limagne, commencent à s'émouvoir; dans le Puy-de-Dôme, l'alarme du commissaire s'accroît : « Il m'est impossible de répondre des événements sinistres qui se préparent dans l'ombre et qu'une victoire de plus remportée sur nos armées par l'ennemi extérieur suffirait peut-être pour faire éclater (2). »

Dès que nous rentrons dans le bassin inférieur du Rhône, l'Ardêche couverte de brigands nous remet au seuil de cet enfer de haines et de crimes qu'est le Midi provençal. L'Ardêche, comme le Gard et la Drôme, ne possède pas un seul homme d'infanterie; heureusement, un régiment de dragons, caserne à Privas, se fait remarquer « par sa constante discipline au milieu du conflit des factions (3) » . Il est question, de concert avec les autorités de la Haute-Loire, d'organiser une grande battue, une poursuite de réfractaires et bandits, mais comment les atteindre dans un pays hérissé de montî» aux flancs ravinés, coupé de profondes déchirures 1 Enfin, si l'on dépasse les contreforts de la chaîne cévenole, si l'on descend en Languedoc par les rampes pierreuses et les maigres cultures, le feu des passions méridionales se retrouve, avec ses élans brusques et sa mobilité.

Dans le Gard et l'Hérault, tout s'oppose, la montagne à la plaine, la campagne aux villes. Catholiques et protestants,

(1) Correspondance générale, 2 thermidor.

(2) Ibii., 14 thermidor

(3) Ibid., 8 thermidor.

communes blanches et communes rouges se menacent. Les catholiques représentent le parti de la contre-révolution ; les protestants eux-mêmes, d'après un bulletin royaliste, semblent dégoûtés de la République; ils « désirent la royauté, mais pas la légitime, qui punirait leurs attentats par la privation des droits qu'ils avaient obtenus par l'édit de 1788... Ils seraient plus portés à appeler un prince étranger, qui, leur devant son élévation, les favoriserait davantage (1) « . Un troisième parti, composé de l'écume des deux autres, ne rêve que dévastation, et aux environs de Montpellier des brigands viennent de piller la diligence. Au milieu de la confusion et de la grossièreté ambiantes, les services achèvent de se désorganiser; les restes du commerce et de l'industrie périssent. D'antiques foyers de science vont s'éteindre. Une pétition aux Cinq-Cents porte « que les professeurs de l'École de médecine de Montpellier sont obligés de quitter leurs fonctions, parce que, depuis huit mois, ils n'ont rien touché de leur traitement (2) » .

Inclinez maintenant au Sud-Ouest, longez la chaîne pyrénéenne; là, un cratère va s'ouvrir. Les populations roussillonnes, catalanes, béarnaises, profondément catholiques, s'exaspèrent contre le gouvernement briseur de croix, fondeur de cloches, profanateur d'églises, traqueur de prêtres ; ces contrées sont mûres pour la guerre religieuse ; le voisinage de la frontière offre les moyens de la tourner en guerre politique.

Des émigrés, des agents sortis d'Espagne, perçant le mur des Pyrénées, se répandent dans le pays. Le général-député Augereau écrit, dans une série de notes adressées à l'administration de la guerre, que le département des Pyrénées- Orientales « ne peut offrir qu'un tableau déchirant pour la liberté ; le fanatisme y fait des progrès qu'il sera bientôt impossible de réprimer... Plusieurs mille émigrés se promènent armés tant sur la frontière que dans l'intérieur du dépar-

(1) Archives de Chantillv, correspondance des agents de Condé, Bulletin de l'i'f prieur, 30 octobre 1799.

(2) Séance des Cinq-Cents du 16 fructidor an VII.

tement... Le peuple des Pyrénées-Orientales est maniable, mais susceptible de staffnation et d'abattement, parce qu'il aime la stabilité et l'ordre, dont les malveillants et les intrigants et ambitieux du pays lont tour à tour privé (1) « . Dans l'Ariège, on fait circuler des croix portant ces mots : Le Roi vous la donne. Un nouveau commissaire du Directoire écrit qu'en arrivant il n'a pas eu seulement à déplorer « la perte de l'esprit public; j'apercevais en outre, surtout dans les campagnes, une tendance au royalisme. Les prêtres réfractiires, les malveillants de toute espèce avaient semé partout le poison de leurs maximes ; ceux-ci se réjouissaient publiquement des dangers qui menaçaient la liberté, qu'ils désignaient sous le nom ridicule de Marianne... (2) « . Dans les vallées de la Haute-Garonne, on forme des dépôts d'armes et de munitions. Dans les Landes, un attroupement armé et masqué cherche déjà à dissoudre de force la colonne mobile. Dans le Gers, dans les Hautes-Pyrénées, dans les Basses-Pyrénées, la trame royaliste se laisse nettement apercevoir, effleure le sol et se prolonge en tous sens; on signale un « universel complot (3)» .

Il est vrai que les républicains de ces régions trouvaient derrière eux un point d'appui solide et pouvaient s'étayer de Toulouse. Cette grande ville reste un foyer d'ardeur révolutionnaire. Les clubistes mènent en partie la population ; les administrations se composent de républicains énergiques, violents, décidés à tenir tète.

Mais Toulouse, menacée par le Sud, se voit entourée au Nord, à l'Est, de populations inertes ou aigries. A Albi, on signale un « affaiblissement incroyable de l'esprit public (4) » . A Gahors, nulle vigueur : « Les patriotes de ce département «ont dans une stupeur profonde (5). » A Montauban, on ■ craint un mouvement pour le jour de la foire, dans le but

(1) Correspondance }»énérale, 13 messidor.

(2) Ibid., 23 thermidor.

(3) Ibid., 7 thermidor.

(4) Ibid.

(5) Ibid.

i52 L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE

de s'emparer de la maison commune. Dans le Lot, il faut, pour contenir les malveillants, mettre trois cents hommes de la garde nationale en état de réquisition permanente. Le Lot-et-Garonne est spécialement troublé ; le canton d'Auvillars se soulève plusieurs fois; dans quatre communes, les arbres de la liberté ont été coupés; dans trois, les propriétés de trois citoyens connus pour leur civisme ont été incendiées; des placards paraissent, menaçant les fonctionnaires. On craint un embrasement général, et de plus loin, près de l'endroit où la Garonne, grossie de la Dordogne, va s'épanouir en Gironde, Bordeaux en grande partie royaliste peut s'opposer à Toulouse républicaine.

Comme toutes les villes tournées vers l'Océan, vers les Iles, vers le commerce au long cours, Bordeaux a horriblement souffert de la Révolution et de la guerre. La bourgeoisie, le haut commerce, qui faisait vivre les autres, regrettent le régime qui avait donné à leur belle cité un air de capitale. Les jeunes gens, les coureurs de cafés et de théâtres, ceux qui font la mode et donnent le ton, manifestent aussi rageusement que les muscadins de Paris; parmi ces tapageurs, parmi tous les groupes souffrants et désœuvrés, des complots s'ébauchent ; on annonce que dans un mois « un mouvement salutaire renversera la République (1) » , L'administration du département et le bureau central de police se savent méprisés et odieux ; à tout instant, ils craignent d'être surpris, enlevés, et manquent de moyens de résistance ; pas de troupes de ligne, la garde nationale dépourvue de fusils ; pour toute ressource, un bataillon de chasseurs basques, fortement travaillé par le royalisme.

Le 19 thermidor, il parut que le moment de l'explosion arrivait. A propos d'un placard affiché par les Jacobins de l'endroit, la ville entra en émoi; le lendemain, des groupes nombreux se formaient dans les rues, sur les places; les agents et partisans des autorités firent brutalement feu ; des blessés, des assassinés tombèrent, et parmi eux un Lur-Saluces, mais

(l) Correspondance générale, 7 thermidor.

le f^TOS de la population, quoique sympathique aux réacteurs, ne se sentit pas l'énerg^ie nécessaire pour leur prêter mainforte, et il n'y eut qu'une sinistre bag^arre (1). La correspondance des autorités avec Paris n'en restait pas moins une continuelle doléance, et ce qui redoublait leurs inquiétudes, c'est qu'elles voyaient autour de la ville, sur plusieurs points du département, pulluler des éléments hostiles. A Coutras, il faut maintenir l'état de siège. Dans les landes bordelaises, sur l'infini des dunes, parmi les poudreux arbustes, des gens sans aveu errent par troupes armées de faux et de fusils de chasse; ils couchent en joue les gendarmes, interceptent les communications, se construisent des baraquements ou vivent en campements nomades.

Par delà son fleuve, Bordeaux cherche à prendre contact avec les troubles de l'Ouest. A travers les Gharentes, une chaîne de comités royalistes se prolonge invisible, et bientôt des faits de résistance se produiront. Montons plus haut. Dans les Deux-Sèvres, des soldats républicains sont aux prises avec une bande qui a arboré le drapeau blanc. Leur plus grand ennemi, c'est la gangrène de tous les services. La solde s'égare dans des poches infidèles, l'effectif porté sur le papier ne répond pas à l'effectif réel. « Il est temps de mettre un terme aux dilapidations de tout genre qui ruinent le Trésor public, » écrit Bernadotte au général commandant à la Rochelle (2).

Voici le bas Poitou, enserré de haies, son lacis de minces rivières et ses sentiers d'eau filant sous les saulaies, le pays humide, vert, herbeux, feuillu, le Bocage vendéen. C'est de là que partit naguère la grande irruption royaliste, le formidable exode. Aujourd'hui, sous le coup des épreuves sans nom, l'esprit de la population s'est profondément déprimé. Les grands Vendéens ne sont plus là pour rallier les cœurs ; la force réactionnaire s'est usée dans les campagnes autant que la force révolutionnaire dans les villes. Non que le pays soit

(1) Voy. notamment Gradis, Histoire de Bordeaux, 388.

(2) Correspondance générale, 28 messidor.

154 L'AVENEME^'T DE BONAPARTE

tranquille ; il est troublé sur ses bords par l'irruption de Chouans sortis des régions voisines. Le 13 messidor, aubour^ de Buffières, cinquante-deux brigands surprennent un détachement républicain en train de manger la soupe, tuent cinq hommes et s'emparent d'un certain nombre de fusils. Le général Travot les poursuit; chef énergique, au lieu de s'enfermer dans son quartier général des Sables, il bat le Bocage en tous sens, avec des colonnes qui çà et là ont à essuyer des coups de feu le long des haies et escarmouchent.

Par la Vendée maritime, bordée de navires anglais, par les havres et pertuis de la côte, des émigrés, des chefs royalistes s'insinuent : « conjointement avec les prêtres, ils travaillent le peuple, qui ne voudrait que paix et tranquillité, mais qui, par faiblesse et crédulité, se laissera entraîner dans l'abîme (1). » Suzannet lance des émissaires, recueille des engagements, tâche de réveiller les vieilles énergies ; quelques-uns des chefs anciens ou nouveaux, nobles ou plébéiens, n'agissent plus qu'à contre-cœur, mais ils obéissent au mot d'ordre venu de l'émigration et invitant à préparer partout un mouvement d'ensemble, où la Vendée doit tenir son rôle. Leur influence personnelle, l'habitude d'obéir à l'impulsion venant de droite, l'horreur de la persécution religieuse, entraîneront encore beaucoup de monde, sans que cette insurrection importée du dehors reprenne dans le pays de profondes racines. La Vendée est morte ; elle ne ressuscitera plus, et nous ne verrons tout à l'heure que s'en lever l'ombre pâle.

Sur les deux rives de la basse Loire, le pays de chouannerie commence ; il englobe la péninsule d'Armorique dans sa majeure partie, l'Anjou, le Maine et la basse Normandie. La chouannerie, c'est un immense éparpillement de durs partisans, indépendants et fidèles, cruels et dévots, indomptables; ils ont tenu contre toute la force révolutionnaire; ils ne céderont jamais complètement à Bonaparte consul et

(1) Correspondance du général Travot, 11 thermidor, dans Chassik, les Paci" fications de i Ouest, 111, 319.

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