‹ L'avènement de Bonaparte (volume 5)Chapitre 14 sur 44 · I.AV£M:MEM HK HO.NAPAUTE · texte numérisé non relu

I.AV£M:MEM HK HO.NAPAUTE

emj)ereur; ils le mettront plus d'une fois en grave péril et à cent lieues de Paris lui feront presque une Espajjne. Le domaine de chouannerie se compose surtout de neuf départements : Loire-Inférieure, Maine-et-Loire, Sarthe, Mayenne, Ille-et-Vilaine, Orne, Manche, Morbihan, Gôtes-du-Nord, le Finistère faisant exception et se montrant assez soumis. Officiellement, lég^alement, ces départements sont pacifiés depuis le traité de la Mabilais, mais la pacification restera un mot vide de sens tant qu'on n'aura pas tranché la question fondamentale qui reporte vers les Chouans des populations encore plus catholiques que royalistes, assuré la liberté du culte et réglé le sort des prêtres.

A-ujourd hui, le brigandage est partout, l'insurrection est latente. Seules, les villes aux maisons éventrées par les boulets de la grande guerre, Nantes encore saignante de ses horribles blessures, le Mans, Laval, Vannes, Brest, Rennes, les chefs-lieux de département, les gros chefs-lieux de canton, les villes murées et gardées comme au temps féodal, et aussi les bourgs où les troupes nationales vivent cantonnées, appartiennent vraiment à la République. En dehors de ces emplacements, la chouannerie se tient rasée sur le sol, dans le creux des ondulations de l'Anjou et du Maine, dans les landes broussailleuses de Bretagne, dans les fourrés bas, parmi les ajoncs et les bruyères, parmi l'amoncellement des granits ; elle se tient disséminée dans les villages aplatis sur la glèbe, dans les manoirs campagnards ; elle est tapie derrière les rochers du littoral, sur toutes les dentelures de cette région amphibie, où la côte s'effrite en un émiettement d'îles; elle est parfois terrée, enfouie dans les caches pleines de poudre et de plomb, dans les dessous machinés des maisons, et de tous ces réduits, elle surgit à chaque instant pour frapper çà et là, tuer, piller, harceler.

Ce sont êtres de cauchemar que ces Chouans apparaissant tout à coup à la lueur de la fusillade, disparaissant aussitôt et laissant derrière eux des cadavres. On les connaît moins par leurs noms que par leurs surnoms, leurs noms de guerre. Il y

a parmi eux des héros, il y a des bandits, et il est souvent difficile de discerner les uns des autres. Il en est pour tenter des coups d'audace mag^nifique; la plupart du temps, leur façon de guerroyer, c'est l'embuscade, le guet-apens, la surprise. Oiseaux de nuit, ils rasent dans l'ombre le bord des lieux habités et subitement fondent sur la proie. Quand ils se sentent en force, ils opèrent en plein jour, tombent sur les brigades de gendarmerie, s'enhardissent contre les détachements isolés ; ils font la guerre aux patriotes de village, aux fonctionnaires municipaux, aux détenteurs de biens nationaux, aux prêtres assermentés ; ils exercent des vengeances politiques, religieuses, privées. Leur jeu estaussi d'empêcher la population de se rasseoir et de vaquer à ses travaux; ils enlèvent le bétail, font irruption sur les marchés, mettent les foires en déroute. Ils condamnent des groupes entiers d'habitants, des localités, et parfois une colonne de fumée, empourprée à sa base, montant à l'horizon, signale l'incendie d'un village. Les représailles des républicains, les fusillades de captifs, l'indiscipline et le banditisme de certains corps font pendant aux exploits des Chouans. De part et d'autre, c'est une guerre de sauvages, avec des ruses d'Apaches, des raffinements de cruauté et d'odieux stratagèmes. Les bleus organisent des compagnies de faux Chouans, qui doivent rendre les vrais exécrables aux populations en outrant leurs violences ; les vrais Chouans, pour exécuter plus facilement leurs coups, se déguisent souvent en soldats républicains, prennent l'uniforme national. Entre bleus et blancs, une tourbe de simples scélérats, rebut des deux partis, s'épand sur le pays et le couvre de forfaits. Actuellement, il s'agissait pour le royalisme de reformer la chouannerie en insurrection généralisée, le brigandage en vraie guerre, et de donner le branle à l'ensemble delà population rurale. Dans les campagnes, à côté de l'administration républicaine à peine formée, flasque, inerte et souvent peu sûre, il existait une sorte d'organisation royaliste, un commandement occulte, auquel on obéissait par habitude, complicité ou terreur : des divisions se subdivisant en compagnies ;

des chefs cotinus seulement de leurs g^ens, soupçonnés par les autres; on citait Bourmont, Sol de Grisolles, Mercier dit La Vendée, Saint- Rég^eant dit Pierrot; dans le Morbihan, Georges Cadoudal passait pour avoir sous ses ordres huit divisions. Dans le Morbihan, il n'est nulle part, il est partout, le gros Breton bas sur jambes que l'on voit çà et là passer, rôder, fureter, suivi « d'un lévrier blanc très laid, mais qui porte la correspondance en divers endroits, sous son collier ou dedans (1) >» . Georges a de tous côtés des hommes à lui, des officiers déjà désignés qui courent le pays.

La grande préoccupation de ces états-majors errants est de préparer la prochaine et universelle prise d'armes; c'est de tenir en haleine les Chouans qui n'ont pas renoncé à la vie d'aventures, ceux qui savent se rallier pour le coup de main et se disperser ensuite; c'est de prendre contact avec les paysans revenus à la vie sédentaire, c'est d'enrôler les générations nouvelles, ils s'écrivent entre eux : o Faisons au Roi des soldats (2). »

Ces soldats de demain restent encore au foyer, mais ils y restent notés, dénombrés, embrigadés, contrôlés, afin qu'au premier » coup de sifflet (3) » tout ce monde soit sur pied. En certains endroits, Cadoudal défend aux prêtres de marier : interdiction aux jeunes gens de fonder des familles, afin que le cœur ne leur manque pas quand le moment viendra de marcher à la guerre sainte. Chaque division a ses transmetteurs de mot d'ordre, ses racoleurs, ses trésoriers, sa caisse. L'argent, on le reçoit par la côte, en guinées anglaises; on le reçoit par les criques dentelées, où pendant les nuits de brume les frégates anglaises, les barques d'émigrés dansant sur les vagues, rasent la grève et déposent des secours. L'argent, on le trouve aussi dans les caisses pillées des receveurs, dans les coffres violés des diligences et des mallespostes; ce faisant, les Chouans, qui ont une conscience à

(i) Documents cités par Ghassim, III, 287.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

15S L'AVEISEMENT DE BOiSAPAUTE

eux, croient agir en percepteurs pour le compte du Roi et lui restituer son bien, repris au g^ouvernement des rebelles.

Ainsi se rassemblaient dans TOuest tous les éléments d'une nouvelle et g^rande guerre civile. A partir de messidor et de thermidor, la recrudescence de chouannerie se manifeste partout. Sur les deux rives de la Loire, les bandes s'épaississent à vue d'œil; les municipalités des cantons dépourvus de troupes recommencent à se réfugier dans les villes ; un patriote riche est enlevé aux portes du Mans. Dans la Mayenne, la Sarthe, l'Ille-et-Vilaine, les bandes passent continuellement d'un département dans un autre, embarrassant la poursuite. Il faut maintenant plus que de simples détachements pour protéger les voitures publiques ; aux environs de Vitré, la malle est arrêtée, quoique escortée de cent vingtcinq hommes. A Argentré, les Chouans se barricadent dans les maisons et font reculer un détachement de la 42' légère, auquel ils tuent trois officiers. Ils paraissent devant Domfront, et le mauvais vouloir de la municipalité fait manquer une expédition lancée à leur poursuite. Ces échecs partiels se multiplient tellement que le général Michaud, commandant l'armée de l'Ouest, dénommée toujours armée d'Angleterre, est invité par Bernadotte à resserrer les cantonnements, à ne plus exposer les troupes par petits paquets, à les tenir concentrées sur les principaux points, à ne faire circuler que de fortes colonnes mobiles qui s'en iront fouiller les forêts, fouiller les repaires; les bandes se dissolvent devant elles, puis reparaissent et se reforment par derrière.

Dès à présent, avant de tenter l'effort en masse, la chouannerie déborde de son foyer primitif, entame plus profondément les régions voisines. Dans l'Indre-et-Loire, les incursions sont fréquentes. A Blois, les autorités reçoivent des menaces de mort. En Eure-et-Loir, dans la commune des Coudreaux, les brigands ont enlevé le président de l'administration municipale, (i citoyen respectable autant par son âge de soixantedix-sept ans que par ses vertus civiques; ils l'ont forcé de se revêtir de son écharpe et 1 ont conduit sur un terrain national #

l*avènp:ment de Bonaparte i5«

qu'il avait acquis, et ils l'ont fusillé (1). « Le Calvados est fortement atteint; à Gaen, le général commandant se sent périlleusement situé entre royalistes et anarchistes ; autour de Falaise, des rassemblements se forment pour empêcher la loire de Guibray, grand rendez-vous d'affaires. Des bandes paraissent dans TEure, où la situation devient de jour en jour plus alarmante ; les administrations de ce département crai- ^'nent surtout » que les Chouans ne cherchent à établir leur quartier général dans les vastes et nombreuses forêts qui le couvrent et qui servent d'asile en ce moment aux conscrits et réquisitionnaires (2) » . On tâche d'organiser une chasse à l'homme dans les régions boisées qui s'étendent sur les limites de l'Eure et de la Seine-Inférieure.

Rouen, comme Lyon, Marseille et Bordeaux, donne des inquiétudes. L'extinction du grand commerce y est totale ; le port, « où jadis les navires étrangers abondaient, n'en contient pas un seul en ce moment (3). » Les jeunes gens de noblesse et bourgeoisie se querellent avec les Jacobins ressuscites, se lèvent contre ces odieux revenants. On crie : « A bas les Jacobins ! » On bat ceux qui crient : « A bas les Chouans '. » Fait remarquable, les ouvriers se joignent auxjeunesgens (4). Il faut tenir la garnison sans cesse en éveil et la surmener par de continuelles alertes. La perception des droits d'octroi ne peut plus s'opérei qu'à main armée. Dans le reste de la Seine- Inférieure, en dehors de certains cantons forestiers, la chouannerie ne s'inliltre guère, et les agitations de l'Ouest ne se font sentir que par répercussion à peine perceptible.

La Picardie, l'Artois et la Flandre seraient à peu près calmes, si les Jacobins n'avaient entrepris de rouvrir partout leurs clubs et de tourmenter les villes. C'est là surtout qu'éclate l'opposition citadine contre ces destructeurs de tout ordre fcGciaî, contre leur sabbat de revendications et d'insultes. A

(1) Correspondance générale; 3 thermidor,

(2) Ibid., 15 messidor.

(3) Publiciste du 5 fructidor.

(4) Correspondance générale. l''f tliermîdor.

t^O L AVEÎSE^IE^'T DE BO^JAPARTE

Lille, le club ne put s'ouvrir. Les clubistes d'Amiens eurent affaire à des gfroupes de femmes et d'enfants, à des manifestants imberbes, à des ouvriers, et le sang^ coula dans cette ville qui donnait depuis longtemps un exemple de calme. ASaint- Omer, les journaux arrivés de Paris montaient les têtes de part et d'autre. Le 30 messidor, les Jacobins, rassemblés dans leur club, se grisaient de la lecture à\i Journal des hommes libres ^ récité à haute voix, quand une foule de gens brandissant les feuilles adverses, VAmi des lois et le Nécessaire, se précipitèrent dans la salle ; on voulut faire un mauvais parti aux terroristes et les jeter par les fenêtres. Parmi les envahisseurs, les plus enragés étaient les plus jeunes; ils avaient de douze à dix-huit ans. Le club ne survécut point à cette bagarre qui faillit révolutionner la ville ( 1 ) . On retournait contre les Jacobins les paroles qui avaient servi naguère de mot d'ordre aux massacres de septembre; les conscrits disaient : « Nous ne voulons pas, en partant pour l'armée, laisser nos parents sous le fer révolutionnaire (2), » et des groupes royalistes chantaient dans les rues un hymne à la liberté, pour protester contre la tyrannie républicaine.

A Dunkerque, le commandant dénonçait les opinions politiques de " ce qu'on appelle la classe aisée et commerçante : ... Ces gens-là se réjouissaient publiquement de revers qui sont bien faits pour affliger quiconque n'a pas oublié qu'il a une patrie (3) » . Le matin, on trouvait des placards nuitamment apposés et portant ces mots : Le Directoire à pendre, les Conseils à rompre. Vive le roi de Prusse ! Vive le général Souvorof (4) ! Des sentinelles furent attaquées ; on craignait que les contre-révolutionnaires de Dunkerque n'ouvrissent à l'étranger cette porte de la France.

A franchir l'ancienne frontière, à mettre le pied dans cette Belgique que la Convention a incorporée à la France et divisée

(1) Voir aux arcliivea de la guerre, correspondance générale, un rapport détaillé sur cette échauffourée.

(2) Ibid.

(3) Correspondance générale, H thermidor

(4) Ibid.

L'AVENEMENT DE BONAPARTE ittl

en départemAts, on se retrouve en pays de résistance et de révolte rurales. La France républicaine a conquis la Belgique, elle n'a pas su se l'assimiler; en meurtrissant cruellement les Belg^es dans leurs convictions catholiques, en les soumettant au régime de la conscription, elle n'a fait qu'attacher à ses lianes un brasier de haines. Dans ce pays de croyances et de traditions, la Révolution impie, sacrilège, violemment novatrice, prétendant effacer en un jour des siècles d'histoire, est en abomination. En 1798, une grande révolte avait éclaté et n'avait été que difficilement réprimée; les restes en subsistaient. Comme naguère la Hollande protestante, la Belgique catholique avait ses gueux. C'étaient pour la plupart des conscrits réfractaires, des conscrits brigands, enrôlés au service des passions religieuses et politiques.

Dans le département de la Dyle, ils commettent mille sévices, recrutent des auxiliaires dans la population, repoussent la gendarmerie. Dans une commune du canton de Genappe, ils entrent chez l'adjoint et lui enlèvent « jusqu'à la chemise (1) " . On les voit courir le pays er sarrau bleu et chapeau de paille, armés de sabres, de pistolets et de carabines; ils désarment tous les jours des gardes champêtres et des gardes forestiers. Dans l'Ourthe, on coupe les arbres delà Liberté. Le banditisme fait rage en Sambre-et-Meuse. Les réquisitionnaires et conscrits en révolte abondent dans les bois du département de Jeramapes. Les forêts du Limbourg, du Luxembourg, du Liégeois, l'épaisse Ardenne, les cachent par milliers : « ils sont tous errants dans les forêts comme des bêtes fauves (2) . » Autour de Namur, le désordre est au comble. « On chasse les garnisaires, on bat les huissiers employés par les receveurs des départements, on pille les caisses des barn'ères, on dévalise tous les jours sur les routes, on pille les maisons des patriotes qui sont à l'écart, enfin tous les excès se commettent en ce département (3), »

(1) Corr spondance {»énérale, 3 thermilor.

(2) Ibid., extrait communiqué au ministre de la police le 13 metsiclor. ''3) Ibid., 3 thermidor.

La résistance à l'impôt se fait opiniâtre ; on le refuse par esprit d'opposition, par misère, par prévision et calcul, par scrupule de conscience : « Plusieurs communes et même des cantons entiers regardent les contributions comme la propriété des Autrichiens, dont on leur fait espérer le retour (1). » En vain les agents du fisc font vendre le mobilier des récalcitrants : « ces contraintes sont sans effet, attendu que personne ne veut acquérir les meubles saisis sur les redevables... (2). »

L'hostilité aux lois et institutions républicaines prend toutes les formes. Les fêtes civiles se célèbrent dans le désert; le 14 juillet, à Gourtray, le général commandant a a été obligé de faire la fête tout seul avec la garnison (3) « . En fait de cérémonies et d'obserA'^ances, on ne veut que les anciennes. Dans les campagnes des Deux-Nèthes, limitrophes de la Hollande, un grand nombre de cultivateurs s'en vont chaque dimanche entendre la messe en territoire batave, en ce pays protestant où les catholiques ont au moins le droit de pratiquer leur culte. L'influence des prêtres et des moines, pourchassés, enfermés, persiste invincible. A Luxembourg, bourgeois et artisans demandent en foule à visiter leurs prêtres dans la maison où ils sont détenus ; on y apporte des offrandes des douceurs ; les administrateurs prétendent qu'il s'y fait des orgies et proposent, pour couper court à ces scandales, de hâter l'envoi des prêtres au lieu de déportation. Partout, les autorités se sentent environnées, harcelées d'inimitiés. En Belgique, le Français révolutionnaire est odieux à tout le monde ; il est doublement odieux, comme étranger, comme païen, ennemi du peuple des Flandres, ennemi de Dieu. Les groupes infimes qui se sont ralliés à nous par enthousiasme d'abord, par intérêt ensuite ou faiblesse, n'attendent qu'une occasion pour se détacher : a L'insurrection est dans tous les esprits (4). »

(1) Correspondance générale, SO messidor.

(2) Ibid., 24 messidor.

(3) Ibid., 28 messidor.

;*) Ibid.

L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE IftS

L'insurrecti5n couve également sur la rive g^auche du Rhin, dans les quatre départements de race allemande, formés des anciens électorats de Trêves, de Mayence et de Cologne. Beaucoup d habitants ont acclamé jadis les Français comme libérateurs ; ils les maudissent aujourd'hui comme tvrans et continueront de les haïr jusqu'à ce que l'ordre napoléonien et le Gode civil les réconcilient pour longtemps avec la France.

Aujourd'hui, pour combler le malheur d'un peuple écrasé par les passages de troupes et les charges militaires, une nuée d'agents voraces s'est abattue sur le pays et le ronge. A Coblentz, à Mayence, « il se commet des abus révoltants, aussi ruineux pour le Trésor public que vexatoires pour les citoyens (1). » Par représailles, les habitants surprennent çà et là des Français isolés, de malheureux militaires, et les tuent. On écrit de Cologne : « Des assassinats aussi fréquents, tous commis sur des Français, annoncent ouvertement un système de révolte prêt à éclater dans ces départements. On aurait voulu d'abord donner le change et faire croire qu'ils avaient pour auteurs des brigands et des déserteurs, mais aujourd'hui la preuve du contraire est acquise, et tout porte à croire que ce sont les habitants de ces contrées qui se livrent à ces excès (2). » Un peu plus tard, à Neuwied, sur le faux bruit que les Autrichiens passent le Rhin, enverra des groupes entiers de population, hommes, femmes, enfants, et parmi eux des frocs de Capucins, accourir au bord du fleuve et là, levant les bras au ciel, se féliciter de l'arrivée de leurs libérateurs (3) . Qu'un secours étranger paraisse vraiment, que l'ennemi touche le sol des départements réunis, cette magnifique conquête se détachera spontanément de la France. En attendant, le cri des autorités civiles et militaires est le même qu'en Bretagne et dans le Midi : la situation, disent-elles, devient de plus en plus alarmante. Au lieu d'une Vendée, la

(1) Correspondance générale, 11 thermidor.

(2) Ibid., 29 messidor.

•î) Bulletin de la police générale pour vendémiaire, publié par M, Aclird, État de la France en l'an VIJI et en l'an IX, 66.

Révolution se sentait sur le point d'en avoir trois ou quatre à combattre : Vendée du Nord, belge et rhénane, grande Vendée de l'Ouest, Vendée méridionale, pyrénéenne, languedocienne, provençale.

Cette géographie politique de la France commandait aux royalistes leur plan; nous venons d'en reconnaître sur le terrain les grandes lignes et le dessin. Le projet était d'enlacer les parties centrales, c'est-à-dire les plus calmes et les moins détachées de la République, dans un réseau, dans un immense filet d'insurrections, qui aurait l'un de ses points d'attache dans l'Ouest, à proximité des flottes anglaises, l'autre en Franche-Comté ou à Lyon, non loin des armées coalisées, et qui, s'incurvant au centre, s'appuierait sur la Provence, le Languedoc et la Guyenne. A Paris, une agence fonctionnait et pourrait à l'occasion risquer un coup de main, à tout le moins entretenir des troubles. Dans le Nord, il ne paraissait pas impossible de relier la chouannerie normande aux partisans belges, cette autre chouannerie, et de concerter une grande opération. Ce que l'on ignorait au Directoire, ce que l'on savait dans les milieux de l'émigration, c'est que le général Tilly, nommé commandant de la 25" division militaire en Belgique, pactisait avec les royalistes et leur avait donné parole. Le chef désigné des insurgés normands. Frotté, avait imaginé pour le rejoindre une folle aventure. Il passerait la Seine avec ses hommes, filerait par les bois et les sentiers couverts, percerait à travers l'épaisseur de la Picardie, délivrerait en passant à Ham un groupe d'émigrés détenus dans le château, puis tendrait la main à Tilly, qui arborerait le drapeau blanc et insurgerait ses troupes (1). Ainsi se compléterait au dedans l'investissement de la République, pendant que les flottes

(1) Souvenirs du comte de Semallé, 92-94; cf. Chàssin, III, 362.

anglaises tâteraient les côtes et chercheraient un point de débarquement, pendant que les Russes et les Autrichiens achèveraient de reconquérir l'Italie, la Suisse, et presseraient nos frontières.

Tel était l'espoir des royalistes au moment où la peur du jacobinisme rapprochait d'eux la France. Il est vrai que la force intime et l'accord du parti ne répondaient pas à sa chance. Le royalisme extérieur, qui prétendait diriger celui du dedans et le mouvoir à son gré, portait en soi son grand mal, dissensions, intrigues subalternes, préjugés, illusions, méconnaissance de l'état réel des esprits en France, toutes les cécités de l'exil, toutes les misères de l'émigration.

A peu prés autant que les Directeurs et les Conseils, les princes et leur entourage étaient divisés. Les deux tètes de l'émigration, le Prétendant et son frère, le Roi et Monsieur, s'étaient distribué la France par régions. Monsieur, comte d'Artois, qui de tout temps s'était occupé de l'Ouest et de la zone océanique, venait d'obtenir en plus la direction de l'agence parisienne ; en dehors du Midi et de l'Est, Louis XVIII, le roi de Mittau, avait consenti à ne plus exercer qu'une autorité médiate. Mais le comte d'Artois, non content de son lot immense, prétendait accaparer tous les ressorts de l'action (1). Les deux frères se détestaient; leurs agents se décriaient sourdement, se contrecarraient, travaillaient à se nuire, et la coalition, qui soldait les royalistes, cherchait moins à les aider qu'à s'en servir. Ce parti dépendant, à direction multiple, ne savait jamais mettre ordre et précision dans ses mouvements ; au lieu d'une attaque en masse, on ne verrait qu'une série d'efforts décousus et d'insurrections régionales.

Le Midi pyrénéen partit trop tôt; un tumulte de guerre civile y retentit tout à coup. Dans le milieu de thermidor, une insurrection bien organisée jaillit des vallées de la Haute-Garonne jusqu'à Muret, dont elle fit son quartier général, et s'élança vers le Nord. Subitement, Toulouse se vit cernée sur les deux tiers de sa circonférence par quinze à vingt mille rebelles

(1) Lebok, l'Angleterre et l'émigration, 283-288.

en armes, avec des fusils et des canons, avec des drapeaux blancs ; un général défectionnaire, Rougé, conduisait ces bandes, qui se poussaient" enbeuglant des cris de mort contre les patriotes et des acclamations en faveur de Louis XVIII (l) » . Dans le Gers, l'Ariège, l'Aude, le Tarn-et-Garonne, le Lot, treize cantons prenaient feu en même temps. Le général Aubugeois, commandant à Aucb, au moment où il fermait ses dépêches au gouvernement, entendait le canon tonner de tous côtés. Les communes fidèles imploraient en vain des renforts. « Sans troupes de ligne, s'écriait un fonctionnaire, tout le Midi est perdu pour la République (2). » Les gouvernants de Paris furent très inquiets, car ils apprenaient au même moment l'agitation du Lot-et-Garonne et de la Gironde ; dans la région du Sud-Ouest, depuis la Méditerranée jusqu'au golfe de Gascogne, l'horizon s'ensanglantait.

Un effort local, spontané, rompit en son centre la ligne d'attaque. Toulouse avait pour toute garnison trente-quatre chasseurs à cheval, mais l'administration départementale fit preuve de vigueur et de présence d'esprit; elle sut rallier les patriotes et organiser la résistance. Sans attendre l'arrivée de quelques troupes de ligne expédiées par Bernadotte, elle improvisa sur place une force armée, leva onze bataillons. Le général Aubugeois, arrivant d'Auch, trouva les élément» d'une colonne d'attaque à la tête de laquelle il dégagea Toulouse et débusqua les rebolles de leur poste avancé, Puech-David; un prêtre qui leur servait d'aumônier y fut tué : « il faisait le coup de feu avec un bon fusil à deux coups (3). » D'autres généraux et adjudants généraux accoururent, concertèrent la poursuite, et comme le gros des rebelles, tout en se repliant, continuait à faire masse et à donner prise, ils l'écrasèrent le 20 thermidor d'un seul coup à Montréjeau, au pied des Pyrénées.

(1) Rapport cité par M, Lavigne, Histoire de l'insurrection de l'an VII, 92-93. La plupart des renseignements qui suivent sont emprunté* à cet ouvrage.

(2) Correspondance générale, 23 thermidor.

(3) Lavigne, p. 190.

L•AVÉÎSEME^T DE BONAPARTE l«T

Ce fut la fim de cette vive et courte guerre, où les insurgés n'avaient pas su profiter de leurs premiers avantages et avaient eu le tort ensuite de se battre en ligne. D'ailleurs, l'insurrection de la Haute-Garonne, dans la pensée de ses auteurs, devait se rattacher à des mouvements plus étendus (1), qui ne concordèrent point. Dans la vallée du Rhône, il y avait seulement recrudescence de brigandages et d'assassinats (2). La main de fer de Dauvergne comprimait Lyon; un jour, averti que le complot royaliste devait éclater le lendemain, il fit arrêter quarante personnes : « Un morne silence régnait dans les rues (3). » A l'autre extrémité du vaste demi-cercle d'insurrections projetées, Bordeaux toujours houleux, menaçant, narnvait pas à se mettre en rébellion ouverte.

L'Ouest restait en retard. Dans la région vendéenne, angevine, bretonne et normande, les paysans ne voulaient pas entrer en campagne avant d'avoir achevé la moisson et engrangé les récoltes. Les avis qui leur venaient d'Angleterre ou de plus loin restaient vagues, parfois contradictoires. Le Prétendant hésitait à donner le signal avant que les armées de la coalition fussent en France ; prince politique, peu guerrier, il fonderait toujours son espoir sur une restauration moins imposée que négociée ; il comptait plus sur la vénalité de quelques gouvernants que sur ses démons de l'Ouest. Le comte d'Artois se laissait annoncer partout et ne se montrait nulle part. L'Angleterre recommençait des versements réguliers, mais désirait que la restauration s'opérât surtout par les armées de la coalition, qui eussent dicté leurs conditions à la France terrassée (4) . Le cabinet de Londres poussait le comte d'Artois à se placer sur les derrières des corps austrorusses opérant contre Masséna en Suisse et souhaitait qu'avec l'armée de Gondé il se mît à la suite.

(1) Éclaircissements inédits de CàMBACÉnès.

(2) Le Département des Bouches-du-Rhône de 1800 à 1810, par Saist-Yves et

FOORNIER, 12-14.

(3) Lettres de madame Reinhard, 83.

(4) Lebos, 272-273.

Pourtant, en août, des bases de conduite furent arrêtées à Édimbourg^ entre ce prince et les chefs de chouannerie appelés auprès de sa personne. Ces instructions décidaient en principe la prise d'armes dans l'Ouest, mais recommandaient de la retarder le plus possible, afin que les coups à porter fussent mieux préparés et plus sûrs; elles ne déterminaient pas d'une façon précise le moment de l'explosion et laissaient en ce point aux chefs une certaine latitude (1).

Vers la fin de l'été, l'état-major des armées catholiques et royales de l'Ouest se trouva presque entièrement reconstitué, sur les lieux mêmes. Une grande réunion de chefs se tint près de la Loire, au château de la Jonchère, dans la profonde forêt de Juigné, sous la garde de douze cents paysans. Il parait qu'Autichamp seul se prononça contre la prise d'armes, exhibant une lettre du Roi qui défendait de recommencer les hostilités sans un ordre émané de lui-même. Une fureur de combattre emportait tous les autres, et la réunion se termina par ce cri, lancé par Gadoudal, répété frénétiquement : « La guerre ! la guerre (2)! » Il fut décidé cependant que l'insurrection n'éclaterait que le 22 vendémiaire- 14 octobre, c'està-dire entre l'achèvement de la récolte et les nouvelles semailles. Les chefs de marque se réservèrent chacun un domaine particulier; Gadoudal aurait le Morbihan, Suzannet la Vendée; Autichamp, Ghatillon, Bourmont, La Prévalaye, agiraient sur les deux rives de la Loire ; Frotté, qui n'était pas encore revenu d'Angleterre, se jetterait en basse Normandie. Les insurgés prendraient le seul titre de mécontents, afin de se rallier la masse de ceux qui n'aspiraient qu'à un changement quelconque. Depuis la basse Loire jusqu'aux embouchures de l'Orne, la révolte se prépara méthodiquement, presque ouvertement ; en Vendée même, « on dérouille les armes, on fait sécher la poudre qui était dans les caches (3). » Les commissaires du Directoire, les agents civils, les militaires voyaient

(1) La Sicotikre, Louis de Frotté, 233-236.

(2) Chàssim, III, 368; cf. Gadoudal, Georges Cadoudal et lachouannerie, 200.

(3) Rapport cité par Chassin, III, 323

s'avancer l'oragt. Tous les rapports annonçaient une nouvelle g^uerre de l'Ouest et la prédisaient presque à jour fixe.

Entre la conspiration royaliste et la conspiration jacobine également diffuses, disséminées, qui se disputaient la France à la fois déchirée et inerte, la République se cherchait un g[0uvernement. Le Directoire, miné lui-même dans son intérieur par la conjuration révisionniste, n'en était pas un, malgré ses saccades d'énergie. 11 ne songeait jamais à se rallier par des mesures de réparation et d'apaisement la masse des citoyens, ceux qui n'étaient d'aucun parti. Il ne lui venait pas un seul instant à l'idée d'être juste, hardiment modéré, de réformer les lois sur les cultes et l'émigration, de briser ces instruments de torture, de répondre aux aspirations nationales, de prendre contact avec l'àme de la France. Retiré dans son exclusivisme, il s'y défendait à coups mal assurés contre des ennemis divers; après avoir frappé à gauche, il frappait à droite, parce que le péril était également de ce côté et qu'il fallait se faire pardonner d'avoir frappé à gauche ; il restait intolérant et débile, peureux et méchant, condamné d'ailleurs à l'arbitraire par faiblesse constitutive, persécuté, persécuteur.

Le seul Directeur qui eût de la capacité et des vues, le président Sieyès, était précisément celui qui ne voulait plus de Directoire. En attendant que l'epée de Joubert l'eût débarrassé deplusieurs de ses collègues, il se bornait à tracer un programme ; il disait dans un discours : « Plus de terreur, plus de réaction en France, justice et liberté pour tous (1). » En fait, la liberté n'était nulle part, la France se débattait douloureusement entre la terreur et la réaction. Individuelle-

(1) Discours du 18 fructidor.

ment, quelques ministres aspiraient à une détente, prenaient parfois sur eux d'adoucir les iniquités de la législation fructidorienne. Fouché, ce rusé bandit qui avait des parties d'homme d'État, souhaitait par moments que le pouvoir s'inspirât d'un esprit nouveau; dans un rapport, il écrivait qu'il serait bien à désirer que les fonctionnaires républicains ne se fissent plus considérer par leurs administrés « comme des oppresseurs (1) ». Chez certains gouvernants, on voit poindre les symptômes de l'état d'esprit qui prévaudra au lendemain de Brumaire, mais les habitudes invétérées de ces hommes, leur passé, leur tempérament, les difficultés de leur position actuelle contrarient leurs intentions et les rejettent toujours dans l'ornière révolutionnaire.

Les chefs de l'État demeurent en outre impuissants au bien parce qu'ils sont plusieurs, parce qu'ils se défient les uns des autres et craignent de s'entacher aux yeux de leurs collègues du vice de modérantisme, parce qu'en France les collectivités manquent essentiellement d'esprit politique. Barras faisait cette remarque fort juste, à propos d'une réclamation reconnue légitime par chacun des Directeurs individuellement, rejetée par le Directoire en corps : « C'est une observation qui ne peut étonner que les gens qui n'ont pas connu d'assemblée politique, ou de simples associations moins nombreuses encore, de voir combien les hommes individuellement ou collectivement se ressemblent peu. La justice que reconnaissent et qu'accordent les premiers est souvent refusée par les mêmes quand ils sont réunis (2). »

Ainsi les gouvernants collectifs de l'an VII, pour parer à la conspiration royaliste dont ils ressentaient les atteintes et dont ils entrevoyaient partout les fils, ne trouvaient rien que des mesures d'exception et d'inquisitoriale rigueur. Les Conseils avaient voté la loi réclamée par Fouché, celle qui donnait

(1) Rapport sur la situatian {jénérale de la République. Aulard, État de la France en l'an VJII et en l'an IX, p. 16.

(2) Mémoires, III, 455. Barras se montre d'ailleurs inexact en plaçant aprè» le 30 prairial le cas qu'il rapporte et qui était relatif au déporté Siméon ; le texte de la lettre citée de Siméon prouve que le fait se passa antérieurement.

droit pour d^x mois à la police de procéder à des visites domiciliaires ; de nombreux sévices en résultèrent. A Paris seulement, en quatre semaines, cinq cent quarante arrestations furent opérées (1). En dehors même des régions troublées, les commissions militaires continuaient à fonctionner; on fusillait de temps à autre un émigré rentré, on montrait des supplices. La terrible loi des otages, la loi de l'impôt progressif, allaient entrer en vigueur. Les édits proscripteurs de l'an V restaient chose intangible.

En vain des voix généreuses parlaient de justice et d'humanité, en vain des appels touchants s'élevaient. Un ouvrage venait de paraître, celui de Ramel, racontant la longue agonie des déportés de Fructidor en Guyane et mettant sous les yeux du public le journal de leurs souffrances. A propos de deux d'entre eux, Barbé-Marbois et Lafond-Ladebat, Mme de Staël écrit de Coppet au législateur Garât :

« L'irréparable passé ne peut obtenir que des regrets, mais est-il possible de supporter l'idée qu'il reste à la Guyane deux malheureux... (lien restait beaucoup d'autres.) Il dépend des Directeurs de permettre à Marbois et à Ladebat de revenir à Oléron ; obtenez d'eux cette justice. Au milieu de cette chaleur, ne pensez-vous pas avec amertume à ce que doivent souffrir ces malheureux, avec des insectes de tous les genres et sous la ligne? Mériterions-nous jamais aucune pitié si cette image ne nous poursuivait pas? A la fin de votre bel ouvrage, vous demandiez qu'on vous transportât sous un beau ciel où vous pourriez penser et sentir. Donnez donc à ces malheureux un air qu'ils puissent respirer, un air qui ne porte pas la mort avec lui. On s'inquiète de Billaud de Varennes, on veut le rappeler parmi nous, et ces deux hommes à qui l'on ne peut reprocher que les opinions qu'on leur suppose, ces hommes ne trouvent point de défenseur. Quel effet voulez-vous que produise notre république au dehors quand on lit cet ouvrage de Ramel où les faits racontés ont un si grand caractère d'évi-

(1) Message adressé par le Directoire aux Conseils le 26 fructidor.

ITi L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE

dence? Il faut être Français, il faut ne pas pouvoir rejeter sa part d'alliance avec son pays pour chercher des excuses et des explications au silence que les Conseils gardent sur de telles atrocités. Je vous en prie, mon cher Garât, donnez-vous cette bonne action, faites revenir ces deux infortunés. Dans le cours de votre vie, ce souvenir vous tiendra douce et fidèle compagfnie (1). »

Le Directoire finit par autoriser le transfert à Oléron de Marbois et de Ladebat (2), mais par mesure individuelle et subreptice, sans que le bénéfice en fût étendu aux autres déportés; c'était trop lui demander que d'implorer un acte d'audacieuse pitié. A Barras, Mme de Staël écrit : « C'est le moment de l'action et non du raisonnement, mais profitez donc du premier succès pour être modéré (3). » Cette libérale parole n'éveille aucun écho dans le monde politique.

La persécution des prêtres n'avait nullement cessé. Sur les routes du Blésois et de la Touraine passaient toujours des charretées de prêtres conduits à Ré ou à Oléron (4). Cent prêtres détenus depuis longtemps à Rochefort demandaient pour grâce unique d'être jugés et invoquaient naïvement les droits de l' homme \ le Directoire repoussa leur requête (5). Dans les endroits où il subsistait, le culte demeurait objet de vexations ineptes. L'Église était torturée dans son chef visible; le pape Pie VI, enlevé de Rome et conduit en France, était traité en « otage » , d'après prescription impérative du ministre de l'intérieur (6). Malade, mourant, il était traîné de Briançon à Gap, à Grenoble, à Valence, et partout où passait le triste convoi, ce supplice d'un vieillard faible, portant un titre auguste, indignait les consciences ; contre ses tourmen-

(1) Archives de Coppot.

(2) Barbé-Marbois, Journal (T un déporté, 216.

(3) Archives de Coppet.

(4) Dufort de Cheverny, qui relate ce fait, ajoute : . Le public voit avec désespoir que les formes révolutionnaires sont toujours à l'ordre du jour, quoique tout annonce une dissolution prochaine. » II, 414.

(5) Barras, III, 456-463.

(6) Citée par Sciodt, Histoire du Directoire, IV, 475,

teurs, des trésors de haine s'amassaient dans le cœur du peuple. A Paris, la vigilance des autorités urbaines s'exerçait à molester les croyants, à faire la guerre au dimanche, à raf- 6ner sur l'observation du calendrier républicain, à « dénoncer le public » qui tournait en dérision les cérémonies décadaires et la pompe civile dont on essayait d'entourer les mariages ^i). Offices laïques et officiants succombaient sous le ridicule, mais il n'en demeurait pas moins interdit aux chrétiens de se livrer à aucune manifestation extérieure de leur culte ; on dressait procès-verbal contre quiconque se permettait de placer une croix sur un cercueil exposé à la porte d'une maison (2). Au même moment, soixante colporteurs arrêtés pour avoir crié dans Paris des libelles pleins d'injures contre le gouvernement étaient relaxés faute d'une loi permettant de les punir (3); ainsi achevait de se caractériser un régime qui unissait les extrêmes de la tyrannie et de la licence.

(1) • Je vous dénonce le public, — écrivnît au ministre de l'intérieur un de • es emplovés; — il se comporta hier avec la dernière indécence au Temple de la J-'aix, X* arrondissement, pemlant la célébration des mariages. Il y ré{;nait un bruit confus qui rendait inutiles toute lecture ou discours adressé au peuple. L'orcbestre surtout contribuait au désordre par un choix d'airs propres à faire rire. Un noir se maria avec une blanche ; on exécuta l'air d'Aze'mia : L'ivoire avec l'ébène fait de jolis bijoux, etc. Aussitôt, le temple retentit des cris de bis et de bravo. Une vieille femme épousa un homme plus jeune qu'elle ; la musique joua cet air : Vieille femme, jeune mari, feront toujours mauvais ménage. Les bruyantes acclamations redoublèrent ainsi que la confusion des nouveaux époux. > Schmidt, 111,411.

(2) Rapports publiés par Scbmidt, III. 427.

(3) Voy. le compte rendu de la séance des Cincj-CenU du 4 fructidor.

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