CHAPITRE XII
LA CONSTITUTION DE l'aN VIII
Le» commission» législatives; sections de constitution. — Recours à Sieyès. — Sans rien écrire, Sieyès se laisse extraire se» idées. — ^Modification de son projet antérieur. — Les principes et les intérêts. — Sieyès propose la suppression du «ystème électif et veut instituer à perpétuité le règne de» révolutionnaires. — Le» listes de uotabilité. — Le Sénat source de tous les pouvoirs. — Les deux pyramide». — Le Grand Electeur. — Grave discordance d'opinion avec Bonaparte. — Propositions transactionnelles. — Discussion acerbe. — La rupture paraît imminente. — Pari» pendant la crise. — Incident de boulevard. — Le carrosse espa^jnol. — Détente dan» le» rapports entre Sieyès et Bonaparte, — On introduit les commissions au débat; on trompe Sieyè». — Bonaparte attire chez lui les deux sections; comité» nocturnes; élargissement de la réunion; conférence plénière. — Projet de Daunou. — Bonaparte bouleverse les deux projet» l'un par l'autre. — Le» feuillets de Daunou; le recto et le verso. — Les huit mots décisif». — L'unité dan» l'Exécutif. — Bonaparte continue à négocier avec Sieyès; transaction sur les personnes. — Satisfaction accordée à l'oliparchie révolutionnaire. — Cambacérès et Lebrun. — Discussion sur les garanties.
— Le» commission» se divisent finalement. — Comment Bonaparte leur extorque le vote de la constitution. — Scène à huis clo». — Sieyès grand électeur. — Publication immédiate. — Mot d'une femme du peuple. — Examen de la constitution. — Ses lacunes et ses obscurités. — Le» Consuls. — Le Sénat.
— Le Tribunal. — Le Corps législatif. — Comment la constitution de l'an VIII, née d'un compromis entre Bonaparte et l'oligarchie révolutionnaire, porte en soi le germe de coups d'Etat futurs et conduira au despotisme démocratique.
— La constitution soumise au vote des citoyens; ouverture des registres. — Bonaparte préjuge le résultat du plébiscite et fait décider la mise en vigueur de la constitution. — Derniers travaux des commissions. — Loi sur le» fructidorisés. — Loi sur les fêtes nationales. — L'apanage de Sieyès. — Bonaparte entre en fonctions de premier Consul.
D'après la légalité provisoire instituée en Brumaire, les deux commissions législatives, celle des Anciens, celle des Cinq-Cents, avaient à faire la constitution. Chacune d'elles
avait nommé une section charg^ée de préparer le travail et composée de quelques-uns de ses membres; ce furent, pour les Ginq-Gents : Boulay de la Meurthe, Lucien Bonaparte, Chazal, Daunou, Marie-Joseph Ghénier, Gabanis et Ghabaud- Latour; pour les Anciens, Garât, Laussat, Lemercier, Lenoir- Laroche et Régnier. Ges élaborateurs ne voulurent pas se mettre à l'œuvre avant d'avoir consulté l'oracle et interrogé Sieyès. La solution constitutionnelle que les assemblées avaient par trois fois depuis dix ans et vainement cherchée, quelqu'un passait pour la posséder par intuition spéciale et mystérieuse; on l'attendait de lui avec une déférence qui ressemblait à une abdication, on se préparait h la recevoir de ses lèvres; il allait sortir enfin, ce secret de bonheur public que Sieyès tenait impassiblement en réserve. Avant la fin de brumaire, Boulay de la Meurthe et d'autres le virent et l'incitèrent à parler; ils passèrent avec lui de longues heures (1).
Sieyès avait conçu un certain nombre d'idées, fruit de méditations profondes et solitaires. Il vivait dans l'adoration de ces idées, se complaisait et se mirait en elles; seulement, il éprouvait une difficulté presque insurmontable à passer de la rêverie au travail de bureau; il ne s'était pas encore décidé à écrire. Appelé à présenter un plan de constitution, cet homme possédé de la manie constituante parut pris au dépourvu.
Il se mit pourtant à poser des principes; il les formulait en dogmes. « La confiance doit venir d'en bas, le pouvoir doit venir d'en haut; » le peuple est la base de l'édifice, mais il ne doit servir qu'à porter et à consolider les sommets ; nul système n'est plus haïssable que « la démocratie brute w , l'envahissement de l'État par la multitude; il n'est qu'un mode de gouvernement applicable aux sociétés nombreuses et policées, rationnellement organisées; c'est le système représentatif, le gouvernement par procuration, et l'art du législateur suprême consiste à dégager la partie de la nation ayant
(I) Théorie constitutionnelle de Siejè;;, Fîoulay de la Meurthe, 44.
qualité pour représenter toutes les autres, « l'élite représentative (1). >' Quant aux moyens, Sieyès disait les posséder, mais il ne les communiqua que par émissions successives, avec des retouches, des modifications et des reprises. Il fallut dix à douze jours pour extraire de lui la totalité de ses idées.
Il arriva cependant ou l'on arriva pour lui à dresser un plan qui ne se formula jamais en une série d'articles. Boulay, devant lequel Sieyès pensait tout haut, prenait des notes, traçait sur le papier les grandes lig^nes. D'autres amis furent initiés; ils parlèrent, et le secret de Sieyès devint bientôt le secret de tout le monde; il se déformait toutefois en se propageant. Le 10 frimaire, le Moniteur, dont les attaches avec Sieyès ne faisaient mystère pour personne, publia un article évidemment dicté ou inspiré, un exposé destiné à rectifier les interprétations erronées, à orienter 1 opinion, à établir la version autlientique. « De toutes les versions, voici celle qui. sauf quelques modifications et omissions, paraît la plus accréditée. » Cet article est important; c'est le seul document immédiat et contemporain que nous possédions; à le rapprocher des confidences rétrospectives de Boulay de la Meurthe, on arrive à distinguer l'ensemble du plan, à saisir la pensée de Sieyès et son arrière-pensée.
Son projet était le plus formidable instrument de conservation qui pût exister au profit d'un parti. Depuis cinq ans, le parti des anciens conventionnels et de leurs adhérents détenait la France, se prolongeait au pouvoir par usurpations périodiques sur la souveraineté nationale. En l'an III, ces hommes avaient faussé les élections, en imposant arbitrairement au choix des citovens les deux tiers de la Convention ; en fructidor an Y, ils les avaient brisées par le sabre d'Augereau; en floréal an VI, ils les avaient invalidées au profit de leurs candidats mis une fois de plus en minorité. Sieyès aujourd'hui allait plus loin dans cette progression^ allait jusqu'au bout et supprimait les élections.
(i) Théorie constitutionnelle de Sieyès, Boulay de la Metrthe, p. i««4.
Au début de la Révolution, nul n'avait contribué plus que lui à opposer le droit national au droit monarchique, à ériger le principe de la souveraineté populaire. Maintenant, il ne voulait plus que la nation déléguât effectivement l'autorité par ses suffrages et fermait les comices ; les infortunes électorales de son parti et aussi des raisons plus élevées, l'expérience et l'horreur de la démagogie, le spectacle de scrutins toujours viciés par l'esprit de violence et de faction, l'absence de toute éducation politique en France, la disproportion entre les homncies et les lois, l'amenaient à ce suprême reniement. Donc, le peuple ne participerait plus que de façon tout indirecte au choix de ses représentants; il ne ferait plus les élus, il ne ferait que les éligibles; au lieu de nommer des députés, il dresserait des listes de candidats, et encore ce droit de présentation s'exercerait-il sur un tel nombre d'individus qu'il deviendrait en fait illusoire.
C'était le fameux système des listes de notabilités, listes communales et départementales, liste nationale. Dans chaque arrondissement communal, circonscription nouvelle que Sieyès proposait de créer, les citoyens actifs, c'est-à-dire les Français payant une contribution égale au produit de trois journées de travail, éliraient cent d'entre eux comme notables communaux. Ces notables au premier degré choisiraient, par prélèvement d'un dixième d'entre eux, les notables au second degré, les notables départementaux, et ces derniers établiraient à leur tour, par opération analogue, la liste nationale, composée de cinq mille citoyens. Sur cette liste, résultat d'un scrutin à trois degrés, passée par deux fois au laminoir, les autorités législatives et executives seraient choisies. Qui les choisirait? C'est ici qu'apparaît la pièce maîtresse de la machine, le rouage prépondérant, l'organe véritablement usurpateur; un corps souverain, formé d'abord par les auteurs du coup d'État, c'est-à-dire par les thermidoriens et fructidoriens devenus le parti de Brumaire, et puis se recrutant ensuite lui-même; corps permanent, inamovible, puissamment établi, richement doté, tenant son origine unique-
ment du fait accompli et de la possession acquise : le jury consiiiutionnaire, destiné à devenir dans la rédaction définitive le sénat conservateur.
« Il y aura un jury constitutionnaire, composé de quatreving^ts membres, » disait le Moniteur; ce serait le grand conseil des révolutionnaires nantis. Ce jury ou sénat, Sieyès le faisait d'abord interprète et gardien de la loi suprême; il lui donnait droit d'annuler tous les actes inconstitutionnels, qu'il s'agit d'arrêtés gouvernementaux ou de lois. Réduite à ces termes, la conception eût été excellente. Il n'est pas de constitution véritablement républicaine là où n'existe point un corps de judicature supérieure, conservateur des règles fondamentales, chargé de réprimer les usurpations de l'Exécutif et aussi les entraînements des assemblées, car la tyrannie législative n'est pas moins à redouter que l'autre. Mais Sieyès ne réduisait pas le Sénat à ce rôle régulateur; il faisait de lui le générateur effectif des premières autorités, la source des pouvoirs, le corps électeur. Sans légiférer ni gouverner, le Sénat créerait les légiférants, les gouvernants, par prélèvement définitif et sélection suprême.
Il choisirait sur la liste nationale les membres des assemblées. Il y aurait deux chambres : le Tribunat, chambre d'initiative, chargée de préparer la loi et de la discuter, et le Corps législatif, qui la voterait ou la rejetterait sans en délibérer. Sieyès croyait ainsi supprimer ou au moins localiser les abus de la tribune; il le croyait d'autant plus que le Tribunat et le Corps législatif seraient une émanation du grave Sénat. D'autre part, le Sénat surmonterait tout l'édifice d'un magistrat unique, élu par ses membres et recevant le titre de Grand Électeur.
Ce magistrat culminant nommerait les gouvernants véritables, les chefs de l'Exécutif, deux Consuls, l'un pour l'extérieur, guerre, marine et diplomatie, l'autre pour toutes les parties de l'administration intérieure. Les deux Consuls se trouveraient ainsi enfermés chacun dans un ordre de fonctions impénétrable à l'autre, encore que les mouvements intérieurs I 32
et extérieurs de l'État soient étroitement connexes. Chaque Consul serait placé à la tète d'une hiérarchie. Il aurait ses ministres, ses conseillers d'État, une chambre de justice administrative. Il choisirait ses principaux agents sur la liste nationale, les agents locaux devant être pris sur les listes inférieures. Les deux hiérarchies s'élèveraient à la façon de deux cônes juxtaposés, partant d'une large base et s'amincissanten pointe; au-dessus des deux pointes, c'est-à-dire des deux Consuls, le Grand Électeur se tiendrait en équilibre. Après avoir procréé les Consuls, il se reposerait dans une oisiveté dorée; son rôle deviendrait surtout honorifique et décoratif. Il aurait une liste civile de six millions, trônerait à Versailles, entouré d'une garde nombreuse et d'un appareil quasi royal.
Il conserverait cependant un droit de surveillance générale et pourrait révoquer les Consuls, mais lui-même, nommé à vie ou à très long terme, dépendrait intimement du Sénat, et c'est ici qu'intervenait un mécanisme très ingénieux, discret, aménagé de manière à fonctionner sans secousse et délicatement ouaté : le droit d'absorption. Il suffirait que le Grand Électeur, que l'un des Consuls, qu'un haut fonctionnaire quelconque se rendît suspect par d'ambitieuses velléités ou de trop éclatants services, pour que le Sénat pût l'absorber, c'est-à-dire l'appeler dans son sein et l'y retraiter, prononcer son inaptitude à toute gestion active et le révoquer en douceur.
Cette organisation de l'ostracisme ne cachait-eHe pas une arrière-pensée? En 1791, Sieyès avait fortement déduit les raisons qui lui faisaient préférer à la république la monarchie strictement limitée. Il ne voyait d'ailleurs, disait-il, de différence sensible entre les deux régimes que dans le couronnement de l'édifice. « Les personnages qui aiment à revêtir d'une image les notions abstraites pourront se figurer le gouvernement monarchique comme finissant en pointe et le gouvernement républicain en plate-forme (1). » Aujourd'hui, ïl
(1) Cité par M. Albéric Néton^ Sieya, 155.
L'A-^teNEMENT DE BONAPARTE 1^90
reconstruisait l'édifice en pyramide et le terminait en pointe, c est-à-dire qu'il lui donnait, d'après sa propre définition, un couronnement monarchique. Le Grand Électeur devait-il tenir lieu de souverain ou simplement préparer la place d'un roi véritable, d'un roi à trouver? A un moment donné, ne l'eùt-on pas vu disparaître brusquement, englouti dans le Sénat, pour laisser s'élever un roi que Sieyès eût introduit au moyen de sa constitution à soupape? Quoi qu'il en soit, le Sénat pourrait toujours, par opération légale, dissoudre et reformer l'Exécutif, de même qu'il lui appartiendrait de renouveler tous les deux ans par tiers le Sénat et le Corps législatif.
Ces pouvoirs exorbitants semblaient tempérés par l'obligation imposée au Sénat de choisir ses élus sur la liste nationale. Diverses dispositions annulaient en fait <:eite dernière garantie. D'abord, le Sénat aurait le droit d '} urer la liste nationale, d'en retrancher jusqu'au centième des noms. En outre, à côté des inscrits par élection, il y aurait des i}îsc7i'ts de droit; les hommes ayant eu part aux fonctions peudant les dernières années seraient placés d'office sur les listes, en sorte que la Révolution pourrait toujours y retrouver et y distinguer les siens. Enfin, les listes ne seraient formées qu'en l'an X et ne serviraient qu'aux renouvellements partiels. Pour la formation première, formation intégrale, les auteurs de la constitution nommeraient librement à toutes les fonctions législatives, à tous les hauts emplois administratifs et judiciaires; ils rempliraient les cadres qu'ils auraient eux-mêmes formés, et les noms désignés par eux souverainement seraient insérés dans l'acte organique, deviendraient partie intégrante de la constitution. « La constitution, disait le Moniteur, paraîtra tout organisée et contiendra les noms de tous les fonctionnaires publics qu'elle mettra en activité. »
Il allait sans dire, à la vérité, que le statut nouveau, avec les noms privilégiés qu'on y souderait, serait soumis à un plébiscite ratificateur. Mais Sieyès et ses amis savaient ce que valent ces consultations après coup. Depuis six ans, la masse citoyenne avait eu à se prononcer sur deux constitutions très
différentes et les avait égfalement approuvées ; son indépendance à l'égard des gouvernants ne s'était jamais manifestée que dans les scrutins électoraux. Vraisemblablement, elle n'eût pas élu la plupart des individus qu'on lui proposerait en bloc; elle ne repousserait pas à cause d'eux la constitution, parce qu'elle y verrait malgré tout une garantie de stabilité et de repos, un refuge, et d'ailleurs le grand nom de Bonaparte ferait passer tous les autres. On aurait ainsi moyen de faire plébisciter tout un personnel, celui qui depuis quatre ans opposait constamment le droit révolutionnaire au droit national. Le système de Sieyès aboutissait à légaliser, à consacrer, à éterniser le règne de l'oligarchie révolutionnaire (1).
Si l'on considère le projet sous d'autres points de vue, est-il besoin d'en faire ressortir les côtés d'utopie et de chimère, tant de fois signalés? La pensée de Sieyès, toujours ingénieuse et parfois profonde, se nourrissait d'elle-même, vivait dans l'absolu, négligeait la vérité et la complexité des choses. Il excellait à convertir ses intérêts et ses passions en principes ; il avait même des principes indépendants de toute vue personnelle; ces principes une fois formulés avec la rigueur d'expression qui lui appartenait en propre, il s'y attachait de toute sa conviction, mais ignorait l'art d'en procurer l'application pratique.
Dépouillant aujourd'hui le peuple de toute participation directe aux affaires, livrant l'État à une classe dominante,
(1) Mignet, dans son Histoire de la Révolution française, II, p. 237 à 240 et tableau annexé in fine, donne l'analyse très complète d'un projet assez différent, d'après les confidences de Sieyès à un conventionnel. (Cf. La Fayette, V, 158.) Ce projet comportait un Tribunal formé des cent premiers inscrits sur la Une nationale, un Corps législatif élu, un jury constitutionnaire, un Conseil d'Etat, un conseil des ministres constituant le gouvernement, et au-dessus de tous ces rouages un grand proclamateur-électeur, chargé de choisir sur les listes de notabilités tous les agents exécutifs. Il nous paraît évident que ce projet, dont il n'est plus question nulle part dans les documents de l'an VIII, était celui que Sieyè» avait imaginé en l'an III et qu'il n'avait osé produire en totalité devant la Convention. Depuis lors, ses idées avaient évolué; il ne voulait plus maintenant d'aucun corps élu et d'autre part instituait le système des deux Consuls pour faire une place à Bonaparte; il espérait le satisfaire en lui livrant la moitié de l'Exécutif.
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il n'org^anisait pas cette caste en gouvernement. Il la répartissait en corps politiques destinés à se tenir les uns par les autres en parfait équilibre ; ces rouag^es, à force de se balancer et de s'opposer, se fussent annulés; le résultat eût été tout négatif, à moins qu'on n'eût vu au premier froissement la machine se disloquer et tomber en pièces. Dans l'organisme, où étaient la vie, l'action, la force motrice? En dehors de la garantie des révolutionnaires, rien de positif et de concret; des ombres, partout des ombres; le Tribunat et le Corps législatif, une ombre de représentation nationale ; le Grand Électeur, une ombre de souveraineté; les Consuls, deux ombres de gouvernants, accolées et rivales. Le Sénat même, plus fortement assis, régnait sans gouverner; s'il créait toutes les autorités et d'un geste les rejetait au néant, il n'avait pas pouvoir d'animer sa création et de faire passer en elle le souffle de vie. L'appareil entier n'était capable que de fonctionnementidéal et théorique. Sievés s'était plu à décomposer les facultés de l'àme pour les loger chacune dans un corps politique, dans un compartiment de sa machine; au Tribunat, l'imagination, la proposition; au Corps législatif, la décision; au Consulat, l'aboutissement à l'acte ; au Sénat, le jugement pondérateur et l'instinct de conservation. Mais cette analyse philosophique, appliquée au problème du gouvernement, aboutissait à une conception transcendante et vaine. Pour créer un gouvernement, c'est-à-dire un être vivant, agissant, pétri de matière humaine, il faut autre chose que de dégager et de superposer des abstractions. Et quel était le moment choisi pour offrir aux Français ce système extra-humain? Celui où la France, avide de positif, appelait au pouvoir l'unité, la simplicité, la force, et où Bonaparte magnifiait à ses yeux toutes ces réalités. La nation abdiquait d'avance aux mains d'un homme; elle n'eût pas abdiqué au profit d entités métaphysiques.
50a L'AVENEMENT DE BONAPARTE
Bonaparte connut les idées de Sieyès peu à peu et par transmissions successives. Les intermédiaires habituels, Talleyrand, Boulay, Roederer, ne quittaient plus le Petit-Luxembourg; on les voyait traverser la cour pour aller d'un pavillon à l'autre, circuler entre les appartements des deux Consuls, porter et reporter des objections, des réponses. Bonaparte ne combattit point le système de la notabilité graduée et le droit d'élection conféré au Sénat, sans se méprendre sur la portée de ces innovations : K Le peuple serait privé de toute influence directe dans la nomination de la législature; il n'y aurait qu'une participation fort illusoire et toute métaphysique (1). » En ce point, la métaphysique de Sieyès n'était pas pour lui déplaire. Il se sentait l'élu de l'espoir et de la confiance populaires. Tunique élu, et il ne désirait pas que l'on en fît d'autres. C'est à propos du Grand Électeur et de ses attributions qu'éclata le dissentiment.
Il n'est pas sûr que Sieyès ait d'abord réservé à Bonaparte cette souveraineté passive; le poste de Consul pour l'extérieur, généralissime grand amiral et maître des relations diplomatiques, voilà qui semblait fait pour lui; mais Bonaparte déclarait péremptoirement : « Il me semble que Sieyès, Roger Ducos et moi exerçant le pouvoir exécutif sous le nom de Consuls, il n'y a pas besoin d'autre autorité dans le gouvernement (2) . " Sans insister, Sieyès essaya de le tenter par l'appât de la dignité suprême et chargea Rœderer de lui proposer la place de Grand Électeur.
Bonaparte écouta attentivement l'envoyé. « Est-ce que je vous entends bien? dit-il à la fin ; on me propose une place où je nommerai tous ceux qui auront quelque chose à faire et
(1) Commentaires, IV, 67.
(2) PiOËUERER, III, 304. Cf. les Lettres de madame Reinhard, IIS.
OÙ je ne pourrai me mêler de rien... (1). » Alors, il s'acharna contre le projet. S'armant de logique aiguë, il disséqua la fonction proposée et montra qu'on ne saurait trouver au fond que mensonge ou néant. Il posait un dilemme et n'admettait que deux hypothèses. Dans la première, le Grand Électeur nommerait pour Consuls des personnages à sa dévotion et inspirerait tous leurs actes en les tenant sous une menace permanente de révocation ; il arriverait ainsi à gouverner en fait, mais sourdement, fallacieusement, et alors pourquoi ne pas lui décerner franchement l'autorité qu'il pourrait toujours exercer par reprise indirecte et subterfuge ? Dans l'autre cas, le Grand Électeur prendrait au sérieux son rôle de monarque fainéant; il s'abstiendrait d'agir, de vouloir, de bouger, et se retirerait des affaires publiques dans la suprême magistrature; qu'on bouleversât I État, que l'étranger vînt à franchir nos frontières, il continuerait à se croiser les bras; il toucherait six millions par an pour ne rien faire. Mais alors quel homme de cœur, quel homme de valeur se trouverait pour accepter ce rôle ignominieux et cette situation de « cochon à l'engrais (2)»? Et c'était à lui Bonaparte qu'on proposait de trahir si indignement la confiance nationale : a Gela est impossible; la constitution le dirait cent fois que la nation ne le souffrirait pas. Je ne ferai pas un rôle si ridicule... Plutôt rien que d'être ridicule (3) . »
Au fond, il voulait être tout, d'abord dans Tordre exécutif; il voulait gouverner, mener, diriger, rassasier sa soif de domination, développer en liberté son génie de commandement. L'Exécutif très fort, concentré dans sa main, assuré de l'avenir, soustrait à la tutelle des assemblées, soustrait autant que possible à leur contrôle, il n'admettait pas autre chose; il n'accepterait la fonction suprême qu'à condition d'en posséder toutes les prérogatives en même temps qu'il en assumerait tous les devoirs. Et sa dialectique étincelante prenait d'autant
(1) RœDERER, III, 303.
(2) Mémoires de Fouché, I, 162.
(3) RoEDliEER, III, 304.
plus ses avantages qu'elle s'exerçait contre une conception fausse, vide, sonnant creux; il pouvait appeler le bon sens au secours de ses cupidités.
Sieyès s'obstinait à ses idées, se renfrognait. Il voyait poindre le pouvoir unique et dénonçait le péril de la liberté. De plus, dans l'organisme qu'il avait façonné et réglé, il lui semblait que toutes les parties se liaient si intimement l'une à l'autre qu'à en ôter ou à y ajouter quelque chose, on dérangerait l'harmonie et on fausserait le jeu de la machine entière.
Bonaparte et Sieyès ne se voyaient guère qu'en séance consulaire. On imagina qu'à se voir en particulier, à causer, ils s'entendraient mieux. Talleyrand, qui avait su si adroitement les accorder à la veille de Brumaire, ne désespérait pas de les raccorder. Vers la fin de la première décade de frimaire, il ménagea entre eux une entrevue particulière et y assista ; elle faillit gâter tout à fait les choses. Contre les objections pressantes de Bonaparte, Sieyès se défendait au moyen d'aphorismes tranchants, dédaigneux, inspirés par une imperturbable confiance en soi-même, et se retranchait dans sa forteresse d'orgueil. Cette façon de se dérober à la discussion par l'affirmation exaspérait Bonaparte. « Sieyès, dirait-il le lendemain, croit posséder seul la vérité; quand on lui fait une objection, il répond comme un prétendu inspiré et tout est dit (1). » Lui-même fut agressif, emporté, acerbe. Sieyès eut alors la riposte dure : « Voulez-vous donc être roi (2)? » A ce mot, qui conservait quelque chose d'horrifiant, Bonaparte se plaignit amèrement d'avoir été mal compris et mal jugé. Il s'indignait qu'on mît en doute la sincérité de ses convictions républicaines. La discussion tourna tellement à l'aigre, finit en scène si pénible, que Talleyrand, malgré son impassibilité ordinaire, s'en montra fort affecté (3).
Rœderer et Boulay se torturaient l'esprit pour trouver un moyen d'accommodement. Le lendemain matin, l'un et
(i) BocLAT, Théorie constitutionnelle de Sieyès, 50.
(2) Notes manuscrites de Grouvelle.
(3) BoutAT, 47.
L'àV^NEMENT de BONAPARTE 505
l'autre arrivèrent au Luxembourg^ avec une solution transactionnelle ; Rœderer proposait un Grand Électeur qui aurait dans certains cas droit de décision; Boulay proposait un Pretnier Consul qui assisterait toujours aux délibérations des deux autres et pourrait les départag^er. Bonaparte discuta ces deux projets, sans dissimuler « que ni l'un ni l'autre ne lui convenaient (I) » . Sieyès dit sèchement à Rœderer que son projet n'avait pas le sens commun; dans celui de Boulay, il trouvait la royauté (2), — c'était toujours son grand mot. Pour auiymenter l'embarras, Lucien se jetait à la traverse, s'agitait, lançait des idées qui n'étaient plus de mise, pérorait, détonnait. Avec une impertinence d'enfant terrible, il dénonçait le vice inhérent au système de Sieyès et déclarait que le résultat serait d'imposer à la nation des hommes dont elle ne voulait plus : " Vous voulez des conservateurs à vie, et qui mettrezvous dans ce corps? des hommes qui auront été membres des assemblées nationales, mais tous ces hommes déplaisent à la nation. On dira que vous voulez ressusciter les ducs et pairs et qu'il vaudrait beaucoup mieux les avoir conservés (3). » Lucien faisait le démocrate , réclamait une république à l'américaine, une république vraiment représentative, où il espérait se créer une grande place. Boulay, Rœderer, Sieyès, Bonaparte lui-même s'irritaient contre ce gêneur. Bonaparte commençait néanmoins d'attaquer tout le système de Sieyès « comme aristocratique et attentatoire à la liberté et à la souveraineté du peuple (4) « .
Dans la soirée, la mauvaise humeur de Sieyès s'accrut prodigieusement. Il parlait par moments de tout abandonner et de se retirer à la campagne, voire même à l'étranger. Bonaparte s'accommodait de cette éventualité et se préparait à y pourvoir; sur le ton le plus décidé, en homme qui a pris son parti, il disait à Rœderer : « Si Sieyès s'en va à la campagne,
(1) BOCLIT, 4».
(2) Ibid.
(3) Ibid., 5Î.
(4) Ibid., 49.
506 L^AVÉNEME:^T de BONAPARTE
rédigez-moi vite un plan de constitution; je convoquerai les assemblées primaires dans huit jours, et je le leur ferai approuver, après avoir renvoyé les commissions (1). » Les hommes imbus du pur esprit brumairien, ceux qui avaient rêvé une solution mixte, ceux qui désiraient à la fois un gouvernement et des libertés, ne savaient plus à quel parti recourir; il semblait que l'œuvre de Brumaire, Tœuvre des deux journées, allait succomber au milieu des difficultés du lendemain.
Le bruit du différend n'arrivait aux oreilles des Parisiens qu'en échos affaiblis. Les gazettes avaient d'abord pubhé le projet de constitution par bribes, par lambeaux; ces mdiscrétions avaient suscité plus de curiosité que d'intérêt. Quand le Moniteur eut parlé, les pubhcistes officieux, Rœderer et les autres, s'efforcèrent de justifier la partie fondamentale du système, la suppression du droit électoral. Le tempérament foncièrement antidémocratique de ces hommes, leur passion bourgeoise s'exprime à plein dans ces écrits. Par opposition au système jacobin, au gouvernement direct du peuple par lui-même ou plutôt du peuple par la populace, Rœderer vantait l'excellence du système représentatif, mais il prétendait que des élus de départements, nommés par des fractions de l'unité française, ne sauraient former une représentation vraiment nationale; en bonne logique, ce raisonnement eût conduit au fameux système de Vuyiité de collège. En dehors de ce procédé inadmissible, où trouver, d'après Rœderer, une représentation véritable? On pourrait la trouver dans un corps préexistant, supérieur aux choix régionaux, mais fonctionnant « par le consentement du peuple (2) » , autrement dit dans une
(1) BOCLAT DE LA MeuRTHE, 50.
(2) Journal de Paris, 17 frimaire.
L'AVt:SEMEIST DE BONAPARTE SOT
oligfarchie plébiscitée, dans l'élite des occupants actuels, dans une aristocratie viag^ère, substituée à l'ancienne noblesse ; voilà quelle pourrait être la base d'un système o exempt et des horreurs de la démagogie et des oppressions de l'aristocratie; en un mot, conforme à l'intérêt de cette grande nation qui ne consiste pas plus en prolétaires ignorants et grossiers qu'en privilégiés héréditaires (1) n .
Le plus étonnant fut que ces sophismes ne rencontrèrent point de contradicteurs. Dans les journaux, dans le public, aucune controverse sérieuse ne s'éleva. On était loin des temps où Ion se passionnait pour la forme à donner aux pouvoirs publics, à l'exercice de la souveraineté populaire, et la nation exténuée pensait moins à ses droits qu'à ses besoins; elle désirait encore plus une administration qu'une constitution, un gouvernement que des lois, et combien de Français, dégoûtés de droits dont l'usage n'avait abouti qu'aux pires dissensions, s'estimeraient heureux au fond qu'on les libérât de leur part de souveraineté !
Il est vrai que, sous d'autres rapports, les projets élaborés par Sieyès et sortis de son alambic déplurent en général; ils parurent compliqués et peu pratiques ; le mot d'absorption, ce vocable introduit dans notre langue politique et répondant à une idée trop subtile pour être facilement saisie, donna matière à quantité de plaisanteries, car le Parisien rit volontiers de ce qu'il ne comprend pas (2). Puis, que serait ce Grand Électeur à hisser au sommet de la pyramide, dans une immobilité hiératique, au milieu d'une auréole de faste et de magnificence ? Une manière de souverain constitutionnel, un précurseur de royauté, appelé à ramener parmi nous les apparences et les attitudes monarchiques. Les républicains ardents, soucieux surtout des formes, prirent de l'ombrage.
Un incident de rue ou plutôt de boulevard accrut leurs
(1) Journal de Paris, 17 frimaire.
(V) « On demande aujourd'hui chez les restaurateurs des omelettes absorbées pour dire réduites, des potages absorbés et différents mets absorbés. Quand un plaisant veut menacer son camarade, il lui dit : Si tu raisonnes, je t'absorbe. » Journal des hommes libres, 22 frimaire.
appréhensions. Un jour, près du boulevard, voici que la foule des badauds s'amasse aux abords du ci-devant hôtel de Montmorency, occupé par un carrossier; dans la cour, quelque chose d'insolite et de magnifique s'exhibe, une royale voiture, toute en glaces et dorures ; ce ne peut être que le véhicule destiné à ce Grand Électeur que Sieyès parle d'installer pompeusement à Versailles, le carrosse du roi, et toutes les têtes se mettent à travailler. Au bout de quelques jours, les Parisiens connurent leur méprise ; la superbe voiture avait été commandée pour le compte de la reine d'Espagne et devait passer les Pyrénées (1). Mais certains journaux avançaient que Sieyès voulait instituer son Grand Électeur à vie et que Bonaparte repoussait cette innovation contraire à tous les principes d'un État démocratique. Pour ne pas aigrir le dissentiment entre les deux puissances, Rœderer démentit dans son journal la nouvelle, mais il en resta quelque chose, et ce fut Bonaparte qui passa pour le vrai républicain.
Au Luxembourg, bien que le 10 frimaire au soir la crise fût à l'état aigu, Boulay, Rœderer et Talleyrand ne désespéraient pas encore; ils s'étaient juré de satisfaire Bonaparte sans trop froisser Sieyès. Le moyen imaginé finalement fut de faire intervenir les commissions et de les prendre en quelque sorte pour juges. Boulay disposait d'une sérieuse influence auprès de ses collègues et se faisait fort, en les travaillant, de créer une majorité en faveur des principales idées de Bonaparte. On laissa naturellement ignorer à Sieyès ce travail; on lui fit croire que Boulay et les autres tenaient toujours la balance égale. Sieyès, qui comptait sur les commissions et comptait à tort, se trouverait en présence d'une espèce de vote parlementaire qu'il n'aurait point prévu et devant lequel il lui serait très difficile de ne pas s'incliner.
Les démarches continuaient en même temps auprès des deux Consuls, afin de provoquer une détente dans leurs rapports. La réflexion surtout l'amena, quand une nuit eut passé
(1) Journaux du 10 au 16 frimaire. Cf. Taillandier, Documents historiques sur Daunou, 172. On fit sur , 'incident un vaudeville : le Carrosse espagnol.
L*At|ÈNEMENT DE BONAPARTE 509
sur l'impatience courroucée de Bonaparte et la blême colère de Sieyès. Bonaparte avait beau affecter une désinvolture altière, la sécession de Sieyès, avec celles qu'elle aurait vraisemblablement entraînées, Teùt mis dans un sérieux embarras; elle l'eût obligé à s'affranchir tout à fait des formes lég^ales, à présenter une constitution aux Français à la pointe du sabre, ce qui répugnait encore à la prudence de ses ambitions; elle aurait divisé ce parti brumairien avec lequel il avait conspiré d'abord, gouverné ensuite, et elle eût mis le désordre dans son bataillon central. D'autre part, il n'échappait plus à Sieyès que le mouvement des circonstances et l'entraînement des esprits portaient de plus en plus vers Bonaparte, qu'à vouloir s'élever contre ce torrent on se briserait. Autour de lui, il ne manquait pas de prétendus amis, tels que Fouché, pour lui démontrer que le général disposait de la force militaire et par conséquent de l'argument sans réplique, pour lui faire peur de » l'homme armé (1) u ; Sieyès n'était pas o totalement à l'abri de pareilles impressions (2) » .
Sa résistance mollissait en somme; il n'abandonnait rien de «es idées, ne renonçait pas à les soutenir, mais cessait d'opposer à celles de Bonaparte une fin de non-recevoir intangible. Ils se revirent en présence de Talleyrand , de Boulay et de Rœderer; l'entretien fut cette fois parfaitement calme, courtois, et tourna en conférence académique, portant sur des généralités élevées et vagues. Sieyès et Talleyrand se montrèrent supérieurs chacun dans son genre, Bonaparte supérieur en tous genres, et Boulay, après bien des années, se rappellerait encore l'impression que lui avait laissée cette joute entre esprits aussi différents qu'extraordinaires (3) . Les plus hauts problèmes de la science politique furent abordés, sans que l'on touchât aux questions pratiques, aux questions brûlantes, qui ne devaient plus se traiter qu'avec la participation des deux commissions. Sieyès moitié trompé, moitié résigné,
(1) BorLAT DE LA Meurthb, 59.
(2; CambacérÈs, Éclaircissements inédits.
(3) BocLAT DE LA Meurthe, Théorie constitutionnelle ie Sieyès, 57.
acquiesçait à ce moyen d'en finir (1) . Il avait eu quelque idée de convoquer chez lui les commissaires et de s'attirer ce renfort. Bonaparte le prévint et ne perdit pas un moment pour s'emparer des commissions.
Dès le 1 1 au soir, il réunit dans son salon du Luxembourg les membres des deux sections et les mit en présence de Sieyès et de Ducos (2) . On causa ; la conversation se transforma vite en conférence et se prolongea dans la nuit. Les soirs suivants, elle reprit. Au bout de quelques jours, Bonaparte élargit la réunion, appela chez lui les deux commissions de vingt-cinq membres chacune et les fusionna en conférence plénière. Dans le jour, les deux petites assemblées continuaient à tenir leurs séances ordinaires au Palais-Bourbon et aux Tuileries, dans les formes accoutumées, avec comptes rendus pubHcs, et votaient des lois d'affaires. Pendant la soirée, tout ce qui concernait la constitution se préparait en comité général, mais en comité privé, secret, sous l'œil des Consuls, afin que les commissions, lorsqu'elles auraient à statuer officiellement sur le nouveau pacte social, n'eussent qu'à enregistrer un projet convenu d'avance.
Bonaparte précipita le débat, de façon qu'en dix ou douze séances, dix ou douze nuits, tout fut terminé. Son jeu était de se servir de Sieyès contre les commissions et des commissions contre Sieyès. Il disait en particulier à son collègue : « Ces gens-là sont trop vils pour vous et pour moi (3) , » afin de le dégoûter de ce résidu parlementaire. Il fit décider que l'on entendrait d'abord Sieyès et qu'on le prierait de développer toutes ses idées. Sieyès les exposa en grand détail, toujours verbalement. On parut approuver et s'extasier, en n'émettant qu'une réserve : tout cela était fort beau, mais ne constituait pas un dispositif écrit et ne fournissait point à la discussion une base positive. Il fallait un rédacteur, une plume, quel-
(i) Les notes manuscrites de Grouvelle disent positivement : « travail des commissions, on trompe Sieyès. »
(2) Le Publiciste, numéro du 12 frimaire
(3) Note» manuscrites de Grouvelle.
qu'un qui se charg^càt de bâtir un projet; Daunou, fort expert en la matière, fut chargé de cette besog^ne; Bonaparte lui recommanda de faire vite.
Le lendemain, après un violent effort de travail, Daunou apportait un projet qui résultait de ses méditations antérieures et qui différait essentiellement des conceptions de Sieyès. Ce projet péchait également par la surabondance et la complication des rouages, mais il était libéral et sincère.
Daunou, principal auteur de la constitution de l'an III, gardait pour elle une faiblesse de père. Au lieu de la détruire et de la remplacer, il avait entrepris seulement de la réviser, en l'accommodant aux nécessités présentes et au ton général des esprits, en corrigeant ses défauts, en comblant ses lacunes, en profitant de 1 expérience acquise.
11 maintenait au peuple le droit d'élire ses représentants, à condition de les choisir parmi des hommes déjà éprouvés par les fonctions politiques, départementales ou municipales, et il conservait deux assemblées : celle des Cinq-Cents, celle des Deux-Cents, sorte de chambre haute. L'initiative des lois abandonnée jusqu'alors au parlement seul avait donné lieu à une foule d'abus; Daunou la partageait entre le gouvernement et l'une des Chambres, celle des Cinq-Cents; là, il l'enfermait en une commission permanente d'initiative, le collège des tribuns ; dix tribuns choisis par leurs collègues des Cinq- Cents auraient à recueillir les vœux populaires, à les formuler en projets qui seraient ensuite discutés et votés par les deux assemblées. Daunou empruntait à Sieyès l'institution d'un haut jur\^, chargé d'annuler les actes inconstitutionnels. Au lieu de diviser l'Exécutif entre cinq Directeurs, il le partageait entre trois Consuls, mais il admettait, pour faire à Bonaparte une situation hors de pair, un consul prépondérant. Par une série de dispositions, les libertés publiques eussent été garanties, quoique assez strictement réglementées (1).
Toutes ses idées, Daunou les avait consignées séparément
(1) Taillandier, Notice sur Daunou, 174-188. Papiers inédits de Daunou, dont nous devons la communication à l'obligeance de M. Gilbert Boucber.
51Î L'AVÉNEMErrr DE BONAPARTE
sur feuilles volantes, sur de petits carrés de papier. II s'était muni de ce dossier pour aller à la conférence et espérait en faire accepter le contenu. Devant l'impérieuse volonté qui s'imposait peu à peu et emportait la balance, que pèseraient ces feuilles légères !
La coexistence de deux projets, celui de Sieyès, celui de Daunou, permettait à Bonaparte de les opposer l'un à l'autre ; il allait retenir dans chacun d'eux ce qui convenait à ses ambitions et bouleverser le reste. Il dit à Daunou : « Citoyen Daunou, prenez la plume et mettez-vous là (1). » Daunou, la plume à la main, commença de lire ses articles. Bonaparte ouvrait la discussion sur chacun d'eux avant de le mettre aux voix. Ses amis, ses porte-paroles, Boulay et les autres, proposaient des amendements considérables, en s'inspirant tantôt des idées de Sieyès et tantôt d'idées toutes contraires. La majorité des commissaires acquiesçait aux chang^ements. Bonaparte les tenait par l'espoir des places ; il les alléchait à la servilité par l'appât de l'inamovibilité sénatoriale ou du titre ressuscité de conseiller d'État; il exploitait toutes les avidités qui s'agitent et s'affairent autour du succès cheminant.
A mesure qu'une modification passait à la majorité des suffrages, force était à Daunou de la recueillir par écrit, en sa qualité de rédacteur. Mélancoliquement, il retournait un de ses feuillets et portait au dos la disposition adoptée, contre laquelle il avait souvent levé la main (2). Ces feuillets nous ont été conservés et présentent un curieux document; il n'est pas rare que les deux faces se contredisent; au recto, la pensée primitive de Daunou apparaît; au verso, celle qu'il mettait en forme pour le compte de la réunion. Quant à Sieyès, s'il obtenait gain de cause sur certains points, il s'apercevait qu'en parties essentielles on lui démolissait son ouvrage; il ne le reconnaissait plus.
Le système des listes de notabilités, le droit d'élection trans-
(i) Taillandier, 171.
(ï) Thibacdeau, te Consulat et l'Empire l, iO'd,
l'av^:nement de Bonaparte 513
féré du peuple au Sénat, passèrent malgré Daunou. On s'accorda sur l'institution du Tribunat et celle du Corps législatif. Boulay parla contre le droit d'absorption et le fit écarter, malgré Sieyès.
L organisation de l'Exécutif semblait la difficulté capitale. Mais le pouvoir venait invinciblement à Bonaparte par la force des choses, par l'affaissement des volontés contraires. Il lui venait peu à peu, pièce à pièce, par abandons successifs.
Dans la conception primitive, Bonaparte Grand Électeur planait au-dessus du gouvernement sans y participer, planait inactif au-dessus des deux Consuls. Boulay, dans son projet, le faisait descendre de ce nuage ; il l'instituait Consul lui-même et premier Consul; il le faisait s'asseoir entre ses deux collègues, délibérer avec eux sur le choix des fonctionnaires, sur toutes les mesures d'administration et de gouvernement, afin qu'il assurât par son vote la décision collective et fit une majorité. Daunou allait plus loin ; par l'un de ses articles, il conférait au premier Consul le droit de nommer seul et de sa propre autorité tous les agents dont la désignation appartiendrait à l'Exécutif, mais l'article posait ensuite une réserve et continuait en ces termes : « Dans tous les autres actes du pouvoir exécutif, le deuxième et le troisième Consul ont voix délibérative comme le premier. » Celui-ci eût tout décidé d'accord avec l'un ou l'autre de ses collègues ; il n'eût rien décidé contre un double avis contraire. C'est ce que Bonaparte n'admettait à aucun prix; il lui fallait que l'avis de ses conseillers nécessaires ne pût jamais l'obliger. Ce dernier pas fut franchi; un remaniement fut proposé, adopté, et Daunou, bétonnant son texte, inscrivit sur l'envers du feuillet ces lignes définitives : « Dans les autres actes du gouvernement, le deuxième et le troisième Consul ont voix consultative. Ils signent le registre de ces actes pour constater leur présence, et s'ils veulent, ils y consignent leurs opinions; après quoi, la décision du premier Consul suffit (1). »
(1) Le feuillet portant let deux textes figure daaa le* papiers de Daunou. I 33
Par ces huit mots, le destin de la France s'accomplissait, l'unité de décision rentrait dans le gouvernement après dix ans d'éclipsé. On sauvait pourtant les apparences, on masquait encore la réalité, on sacrifiait pour la forme à 1 une des idées fausses sur lesquelles la Révolution vivait, celle qui faisait consister la République dans la pluralité des chefs de l'État. Gomme les arrêtés gouvernementaux seraient pris en séance consulaire et porteraient une triple signature, ils paraîtraient l'œuvre d'une collectivité, alors qu'en fait ils émaneraient d'un homme.
Sieyès, lui, ne s'y méprenait point; il se sentait par trop déçu et joué. Sans s'insurger, il paraissaitmaintenant se désintéresser de tout, Bonaparte lui ayant demandé en particulier quelle compensation il désirait : « Rien, répondit-il d'abord; je ne demande qu'une retraite (1). » Mais il importait beaucoup que Sieyès ne boudât point et surtout ne parût pas bouder. Aux yeux de la classe des hauts révolutionnaires et des philosophes, Bonaparte ne serait vraiment le chef, le représentant, le dépositaire de la Révolution qu'autant que des hommes comme Sieyès resteraient là pour l'entourer et le couvrir. Il continuait donc à voir séparément le théoricien et parlementait avec lui de puissance à puissance. Sieyès n'était pas homme à bouder longtemps contre ses intérêts et ses aises, à lutter pour l'impossible. Maintenant, avec une sorte de fatalisme, il laissait passer l'inévitable, espérant qu'il ne ferait que passer et que l'avenir rendrait place à d'autres combinaisons. Gardant toute sa foi dans l'infaillibilité de ses conceptions, mais jugeant la France hors d'état d'en goûter actuellement la subtile beauté, il éprouvait comme une satisfaction amère à se sentir incompris, et son orgueil s'accommodait de cette solitude de sa pensée. Il n'en tenait pas moins à sauver, à défaut des principes, la situation matérielle de son parti autant que la sienne propre; il n'y eut pas de sa part capitulation totale devant Bonaparte, il y eut transaction.
(i) Notes manascrites de Grouvelle.
L'AVt:<EMENT DE BONAPARTE 516
Voici quelles en furent les conditions, telles qu'on les verra s'exécuter tout à 1 heure. Sieyès, au lieu de rester à côté de Bonaparte dans une position forcément inférieure, se placerait en face de lui, à la tête du Législatif. Il présiderait le Sénat; surtout, il aurait pleine liberté pour influencer le choix des premiers conservateurs, lorsqu'il s'agirait de nommer les membres du Tribunat et du Corps législatif; ce serait lui qui en fait élirait ces deux chambres. Par une permutation singulière, le Grand Électeur, placé d'abord dans l'ordre exécutif, passait dans celui du Législatif, et Sieyès lui-même en ferait fonction. Ce rôle de procréateur d'assemblées lui convenait, parce qu'il lui permettrait de se reposer ensuite dans une inactivité méditative et bien rentée, tout en restant l'âme invisible des corps qu'il aurait formés. A son aise, il pourrait y caser les survivants de la bourgeoisie conventionnelle et de l'école philosophique, les membres des Anciens, les membres ralliés des Cinq-Cents, tous représentant plus ou moins Tintérêt, la tradition, l'esprit et l'exclusivisme révolutionnaires.
Au moyen de ce parti fortement retranché, Sieyès se rattachait à l'espoir de contenir et de limiter Bonaparte. De son côté, Bonaparte ne répugnait pas à laisser une oligarchie discréditée se cantonner en face de lui sur les positions législatives, s'en faire lieux de refuge et places de sûreté. Ce personnel dont le sort s'était lié au sien en Brumaire, c'était le seul qu'il connût encore; il n'en avait pas d'autre à lui opposer. De plus, il ne lui déplaisait point que les assemblées avec lesquelles il aurait à compter fussent composées d'hommes odieux à la nation et naquissent impopulaires. Si elles essayaient de brider son ambition et de borner sa politique» l'opinion et la voix publiques lui donneraient raison contre elles. Dans ses démêlés futurs avec ses alliés d'hier, adversaires de demain, sa grande ressource serait d'en appeler d'eux au peuple.
516 L'AVÈ]NKME?iT DE BONAPARTE
Au sortir des entretiens où il ménageait la satisfaction de Sieyès, il retournait au débat du soir, au débat en conférence, et de plus en plus l'activait. Après avoir réglé la forme des premières autorités, on s'occupait du reste. Ce grand Consul qu'on venait d'ériger, ce pouvoir porté si haut, allait-on l'entourer d'institutions libérales? lui ferait-on trouver sa limite dans l'organisation des droits individuels et collectifs ? Quelques membres des commissions, Daunou et Chénier entre autres, avec un courage qu'il faut honorer, essayèrent d'élever des barrières et de stipuler des garanties. Bonaparte en prit de l'humeur contre Daunou et Chénier ; pour les punir, il les exclut du Sénat futur en faisant décider que nul n'y pourrait «ntrer s'il n'avait quarante ans; Daunou ni Chénier n'avaient atteint cet âge (1).
En tout, Bonaparte s'efforçait d'écarter les discussion! de principes et d'abréger. Dans les matières qu'il jugeai particulièrement de son ressort, il lui arrivait de proposer luimême la rédaction; il la proposait brève, impérieuse, marquée d'un accent militaire. Un soir, il prit la plume et griffonna ces deux lignes, pour servir de texte à un article
« Lorsqu'un département se mettra en révolte ouverte, il sera déclaré en état de guerre, et dès lors le seul pouvoir militaire sera reçu. » La formule manquait de correction et les mots
fl pouvoir militaire » n'étaient pas bons à prononcer. Lebrun proposa de dire la même chose, mais de la dire autrement et en prévoyant mieux tous les cas. On finit par adopter la' rédaction suivante, qui était à peu près celle de Daunou :
« Dans le cas de révolte à main armée ou de troubles qui menacent la sûreté de l'État, la loi peut suspendre, dans les
(ij Notei manuscrite* de Grouvelle.
L'AvêNEMENT DE BONAPARTE 51T
lieux et pour le temps quelle détermine, l'empire de la constitution (Daunou avait proposé de dire : de certaines dispositions constitutionnelles spécialement désignées). Cette suspension peut être provisoirement déclarée, dans les mêmes cas, par un arrêté du gouvernement, le Corps législatif étant en vacances, pourvu que ce corps soit convoqué au plus court terme par un article du même arrêté (1). «
On voit que Bonaparte ne réussissait pas en toutes choses à dicter la loi. En face de l'obstacle, il avait parfois des mouvements rageurs, tapait du pied et se rongeait les ongles (2) ; presque aussitôt, par un effort sur lui-même, il se maîtrisait, se refrénait, rentrait ses griffes, redevenait conciliant et calme ; la violence du caractère, la passion contenue, ne perçaient chez lui que par échappées. Un soir, comme le représentant Mathieu s'était exprimé avec une véhémence qui rappelait trop d'autres temps, il lui darda ces mots : « Votre discours est un discours de club (3). » Cette apostrophe jeta un froid dans l'assistance. Au bout d'un instant, Bonaparte trouva occasion de revenir à Mathieu et s'excusa de sa vivacité (4).
Cette lutte avec des hommes qui parlaient mieux que lui et contre lesquels Tàpre verdeur de sa volonté n'arrivait pas toujours à prévaloir, l'impatientait, l'énervait. Il s'instruisait cependant au cours de la discussion, étudiait et jugeait ses contradicteurs; il admirait leur talent et se prenait d'un grand dédain pour leurs idées. A Sainte-Hélène, il résumerait ainsi ses observations de frimaire an VIII ; il avait remarqué « que des hommes qui écrivaient très bien et avaient de l'éloquence étaient cependant privés de toute solidité dans le jugement, n'avaient pas de logique et discutaient pitoyablement; c'est qu'il est des personnes qui ont reçu de la nature le don d écrire et de bien exprimer leurs pensées, comme d'autres
(1) Les trois rédactions manuscrites figurent dans les papiers de Daunou. Un fac-similé en a été donné par Taillandier, p. i88-189. (2; Mémoires de Fouche\ I, 165.
(3) Thibaudeac, le Consulat et l'Empire, I, 98. (*; Ibid.
ont le génie de la musique, de la peinture, de la sculpture, etc. Pour les affaires publiques, administratives et militaires, il faut une forte pensée, une analyse profonde et la faculté de pouvoir fixer longtemps les objets sans être fatigué (1) ».
Au bout de quelques nuits, les commissaires succombaient de lassitude; lui restait invincible à la fatigue, gardait toute l'agilité de sa pensée dans un corps débile et parfois fiévreux. C'est seulement après le vote de la constitution qu'il s'accorderait pour deux jours le droit d'être malade (2). Maintenant, dans l'intervalle des comités, un autre objet le préoccupait; il y pensait le jour et la nuit. Tout le monde s'accordait à lui abandonner le choix du deuxième et du troisième Consul : quels hommes se donnerait-il pour collègues? Trop grand pour avoir à se rehausser en s'entourant de nullités, il voulait des assistants réels, des collaborateurs efficaces, qui suppléeraient à son inexpérience en bien des choses ; il les choisit capables et dignes.
Cambacérès lui parut très propre à faire le deuxième Consul. C'était l'un des personnages importants de la Répubhque. Il n'avait nullement le goût des institutions libérales; on retrouvait en lui par excellence le conventionnel de gouvernement, un de ceux qui avaient toujours su, au milieu des pires bouleversements, conserver ou retrouver la notion de l'État, garder la tradition de l'État royal en l'accommodant au mode révolutionnaire. Appelant aujourd'hui de tous ses vœux un vrai gouvernement, un grand gouvernement, il désirait cependant que ce pouvoir fort s'exerçât avec modération. La sagesse naturelle de son esprit lui faisait blâmer ou au moins déplorer les excès en tout genre ; quand il se sentait impuissant à empêcher le mal, il s'effaçait et le laissait passer, puis revenait pour obvier aux suites et réparer le dommage; c'était l'homme des lendemains de crise. Ami de ses aises,
(1) Commentaires, I, IV, 73.
(2) Publicùte du 29 frimaire :« Bonaparte a été légèrement indisposé cesjourt derniers... Sa porte a été pendant deux jours fermée de meilleure heure que do coutume. » Cf. les Commentaires de Napoléon I", IV, 72-73. On attribua son iodisposition à l'abus du café.
L'AV^ÈNEMEIST DE BONAPARTE 5i9
appréciant et savourant les avantages matériels du pouvoir, très sensible aux privilèges honorifiques, vénérant le cérémonial, il ne pouvait passer pour un type d'austérité républicaine, mais il ajouterait au lustre du Consulat, car ses goûts, ses faiblesses même et ses jouissances avaient quelque chose d'imposant. « Jamais il ne se départ d'un calme solennel, » dit une observatrice qui ajoute ces lignes quasi prophétiques : « Je suis persuadée que Gambacérès pourrait vivre pendant un siècle à côté de Bonaparte sans lui adresser un mot vif ou peu courtois (1). » En même temps, la solidité de ses connaissances, son jugement très sûr, la gravité douce de sa parole, feraient de lui un conseiller toujours utile et jamais indiscret.
Pour le choix du troisième Consul, Bonaparte balança plus longuement, hésita entre LeCouteuIx, Cretet et Lebrun, avant de e'arréter à Lebrun. C'était un homme d'un certain âge, qui s'était fait connaître avant la Révolution comme écrivain ; depuis, il avait siégé à la Constituante, au Conseil des Ancien», et s'était assuré dans le monde politique une situation de second rang, mais honorable et posée.
Il parut à Bonaparte que Cambacérès et Lebrun, par le contraste même de leur passé et de leurs tendances, se compléteraient l'un l'autre. Cambacérès avait marqué dans le vif de la Révolution et donné des gages ; Lebrun passait pour avoir conservé des préférences et surtout des attaches royalistes. Dans le gouvernement consulaire, il serait bon de placer, à côté d'un ancien conventionnel, un ex-constituant ; à côté d'un républicain assagi, un royaliste rallié. Par Lebrun, qui formerait son aile droite, et Cambacérès, qui formerait son aile gauche, Bonaparte se donnerait prise sur les deux moitiés de l'opinion ; il lui serait plus facile de les attirer à soi dans un grand mouvement d'absorption. Cambacérès était de plus un juriste éminent; Lebrun s'était surtout occupé de questions financières; ils représenteraient chacun une compétence et une spécialité. Avec beaucoup de tact, Bonaparte ne choisit
(1) Lettres de madame Ueinhard, ii3.
définitivement Lebrun qu'après l'avoir en quelque sorte fait agréer à Cambacérès. « Concertons-nous, lui dit-il, sur le troisième Consul. Il nous faut quelqu'un qui, sans être tout à fait étranger à la Révolution, ait conservé des rapports avec les débris de l'ancienne société et qui les rassure sur l'avenir (1). » Au préalable, il s'était enquis minutieusement auprès de Rœderer, qui connaissait bien le personnel politique, et il lui avait faitpasser sur Lebrun un véritable examen.
Bonaparte. — « Qu'était Lebrun?
Rœderer. — « Il a d'abord été secrétaire du chancelier Maupeou, ensuite homme de lettres distingué, constituant, président de l'administration de Versailles et législatif.
Bonaparte. — « Qu'a-t-il fait comme homme de lettres?
RoEDERER. — « Il a traduit Homère et le Tasse.
Bonaparte. — « Quelle réputation a-t-il?
RoEDERER. — « Il a passé pour royaliste, mais il a toujours eu et toujours justifié la confiance des patriotes. Quand une fois il s'est engagé à un parti, il y est fidèle, et il n'existe pas un homme plus sûr.
Bonaparte. — « N'est-il pas orléaniste?
Rœderer. — « A cent lieues de là 1
Bonaparte. — a Fayettiste?
Rœderer, — « Encore moins!
Bonaparte. — « Est-il bon coucheur?
Rœderer. — « Excellent. C'est un homme modeste, paisible, doux, conciliant par nature.
Bonaparte. — « Il n'a pas la réputation de patriote?
Rœderer. — « Sachez franchir ces scrupules ; je me moque- I rais, à votre place, de ces réputations.
Bonaparte. — « Je ne demande que des hommes d'esprit; je me charge du reste... Lebrun est-il marié?
Rœderer. — « Je l'ignore, mais je le crois.
Bonaparte. — o... Énvoyez-moi ses œuvres; je veux voir son style.
(1) Cambacérès, Eclaircissements inédits.
L'AvIlNEMENT DE RONAPAUTE 5S1
RoEDEREFx. -- « Quoi? Scs discouFS à l'assemblée constituante et législative?
Bonaparte. — « Non ; ses œuvres littéraires.
Rœderer. — « Et que verrez-vous là de décisif pour une place de Consul?
Bonaparte. — o Je verrai ses épîtres dédicatoires.
RcEDERER. — « Pour le coup, voilà une curiosité à laquelle je ne m'attendais pas. J'ai souvent comparé vos questions sur les hommes et sur les choses à l'étude d'une poignée de sable que vous passez grain à grain à la loupe; les épîtres dédicatoires de Lebrun sont le dernier grain de sable du tas.
Bonaparte, en riant. — « Il est deux heures; je devrais être au Consulat. Venez dîner avec moi (1) ».
Après le dîner, lorsqu'en ce soir du 19 frimaire le travail constituant reprit en comité, il se trouva que Daunou avait fort avancé la mise au net des articles convenus. Il s'en fallait pourtant que la constitution fût achevée et présentable en séance officielle. Plusieurs questions restaient à régler, et quelles questions ! Ferait-on une déclaration des droits, pour se conformer aux précédents de 1789, de 1793 et de lan III? Allait-on réorganiser constitulionnellement l'administration départementale, réorganiser la justice, statuer sur la liberté de la presse? Tous ces points prêtaient à discussion, mais Bonaparte avait tellement hâte d'en finir avec la constitution et d'y spécifier le moins de choses possibles que dès le 21, dans la séance diurne de la commission des Cinq-Cents, dans la séance régulière, Boulay commença de lire l'exposé des motifs de la loi fondamentale encore inachevée. Après avoir posé quelques prémices, il s'interrompit; la fin de l'exposé, qui devait précéder la lecture des articles, fut renvoyée au lendemain (2).
Cette suite ne verrait jamais le jour. Dans la soirée, la conférence plénière se réunit de nouveau chez Bonaparte, à l'effet de façonner les chapitres restés en suspens. Sur l'orga-