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LE GOUVERNEMENT

DEPUIS la chute de Robespierre jusqu'à Favènement de Bonaparte, un fait domine l'histoire politique de la Révolution :

l'effort des révolutionnaires nantis, en possession des places principales et de l'influence, pour se maintenir au pouvoir, pour s'y perpétuer obstinément, malgré et contre la nation. Ces révolutionnaires de la basse époque n'eurent jamais à leur tête que des personnages de second ordre, les grands chefs ayant péri. Ils ne formaient pas un parti discipliné et compact, mais une association interm ttente d'intérêts et de passions. Les Thermidoriens en composaient le noyau primitif et central. Le 9 Thermidor avait été l'acte de terroristes dissidents, ennemis de Robespierre, mais aussi cruels que lui et plus vils, que la révolte de

l'opinion et la décroissance du péril extérieur rendirent relativement modérés. A eux s'étaient joints des Girondins rentrés en grâce, des Montagnards descendus en plaine, la grande majorité des conventionnels, la presque totalité des régicides, en un mot, tous ceux qui, ayant fait la République et survécu à la Terreur, voulaient jouir de leur œuvre.

C'étaient eux qui avaient décidé, après le vote de la constitution, que les deux tiers de la Convention se perpétueraient dans les Conseils. Depuis cet attentat législatif, par trois fois, légalement ou violemment, la volonté de Paris ou de la France entière s'était levée contre eux ; par trois fois, en vendémiaire an IV, en fructidor an V, en floréal an VI, ils l'avaient canonnée ou durement comprimée. Ils vivaient de coups d'Etat, traînaient de violence en violence une existence cahotée, inhabiles à gouverner, acharnés à se défendre, stimulés par la pensée qu'à perdre le pouvoir ils perdraient tout, y compris vraisemblablement la vie ; or, « entre les hommes qui veulent arriver et ceux qui ne veulent pas être pendus, il y a toujours plus à parier pour les derniers ». Dans l'intervalle des grandes crises, lés révolutionnaires arrivés se disputaient entre eux, se décriaient et s'incriminaient. Dès qu'un péril commun surgissait, le groupement se reformait, faisait corps, faisait front, et les plus modérés, en gémissant parfois, suivaient les violents.

Le gouvernement delà France était ainsi oligarchique ; c'était le butin d'une bande, la proie d'une caste exclusive, fermée, se recrutant elle-même, détachée de la nation et ne faisant plus corps avec elle.

L'agrégat révolutionnaire ne se composait pas uniquement d'anciens proconsuls terroristes, de politiciens véreux, d'êtres chargés de crimes, bien que ceux-là y fussent en très grand nombre. Il renfermait aussi des hommes restés purs, de foi révolutionnaire profonde ; à côté d'eux, beaucoup d'hommes de loi, anciens juristes et procureurs, ceux qui avaient obscurément et utilement besogné dans les comités de la Convention, ceux qui entreraient plus tard dans l'équipe consulaire.

Il y avait aussi les théoriciens, les penseuis, l'Institut derrière les assemblées. Ce grand corps savant, qui tenait son existence de la constitution, au même titre que le Directoire et les deux Conseils, et qui formait presque dans l'Etat un quatrième pouvoir, était le conservatoire de la doctrine. Il fournissait aux corps gouvernants beaucoup de leurs membres, s'y recrutait lui-même en partie. De hautes illustrations l'honoraient, et il comptait dans ses rangs les précurseurs du grand mouvement scientifique qui de nos jours a transformé le siècle ; mais les survivants de l'Encyclopédie, les philosophes appartenant à l'école de Condillac, les futurs idéologues de Bonaparte, le dominaient et le gouvernaient. C'étaient pour la plupart des hommes d'aspect grave, de mœurs douces et d'esprit orgueilleux. Parce qu'ils étaient pour l'époque très savants dans leur partie, ils se croyaient appelés à régenter l'esprit public. Dans la France grossièrement réaliste du Directoire, ils aspiraient à recomposer un pouvoir spirituel, qui s'en remettrait au bras séculier du soin d'exécuter ses arrêts. Laissant au pouvoir proprement dit les attentats contre les

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personnes, les laides violences, devant lesquelles ils s'inclinaient toujours, ils s'étaient réservé une autre tâche et prétendaient façonner l'âme française conformément à leur haut et froid idéal.

Entre tous les révolutionnaires nantis, il existait d'ailleurs d'autres liens que le simple intérêt matériel ; certaines idées, certaines passions leur étaient communes. D'abord, ils étaient foncièrement antichrétiens. A cet égard, les hauts sectaires de l'Institut ne pensaient pas autrement que les bas prêtrophobes des administrations et des assemblées. Pendant la Terreur, la guerre à la religion n'avait été qu'une abominable saturnale, désapprouvée par Robespierre. Sous le régime de l'an III, elle s'organisa, devint système. Pour mieux détruire la religion, on essaya de la remplacer. L'Institut s'efforçait à tirer de sa doctrine un ensemble de préceptes formant règle de vie. C'est à quoi Bonaparte faisait allusion, quand il disait, voulant flatter ses confrères : « Je suis de la religion de l'Institut. » Le gouvernement subventionna la théophilanthropie, qui faisait rire le peuple, et imposa le culte décadaire, qui l'ennuyait. Dans son effort contre le catholicisme, il se heurtait à une résistance qui l'indignait et le déconcertait, à l'attachement irréductible des masses pour leurs vieilles et nationales croyances ; car la Révolution avait bouleversé la France, mais ne l'avait que partiellement changée.

Les révolutionnaires nantis avaient aussi la haine profonde des anciens nobles ; ils avaient eu beau proscrire et ruiner ces hommes, s'acharner contre eux et les disperser misérables aux quatre coins de TEurope, ils n'arrivaient pas à ne plus les envier.

Ils détestaient d'autant plus l'ex-classe dirigeante qu'ils aspiraient à er former une.

En politique, ils affichaient certains principes effrontément méconnus dans la pratique: souveraineté du peuple, système représentatif, séparation des pouvoirs; élection et renouvellement fréquent des collectivités gouvernantes. Quelques-uns se croyaient sincèrement libéraux ; ils adoraient platoniquement la liberté, mais l'ajournaient jusqu'au jour impossible où toute la France penserait comme eux. Au fond, beaucoup d'entre eux n'étaient rien moins que républicains. Leur arrièrepensée, leur obsession secrète, était de donner plus de stabilité à leur oligarchie en plaçant au sommet un roi choisi dans une djmastie étrangère ou dans la branche cadette, un roi qui ne serait pas le Roi, qui serait leur créature, qui gouvernerait pour eux, / par eux, avec des régicides comme pairs du royau- / me. Un tel établissement, qui consoliderait leur ( pouvoir et les ferait inamovibles, leur paraissait un | abri plus sûr qu'une république toujours inconsis- j tante et précaire.

Odieux à la majorité des Français, condamnés par l'opinion, ils avaient à combattre, comme partis plus ou moins organisés, les vrais modérés d'abord, les libéraux ; puis, toutes les variétés de royalistes, depuis les bourgeois monarchienSy constituants de 1789, constitutionnels de 1791, jusqu'aux partisans intransigeants de l'ancien régime, conspirateurs de Paris, rebelles et égorgeurs du Midi, Chouans de Normandie, de Vendée et de Bretagne ; à l'autre extrémité de l'opinion, les ultra -révolutionnaires, dénommés alors Jacobins. Ce parti se composait

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d'abord de bas et hideux terroristes, débris de la horde qui, en 1793 et 1794, avait supplicié la France ; on y trouvait aussi des exaltés qui se posaient sincèrement, contre le régime censitaire de l'an III, en revendicateurs des droits du peuple, frustré désormais de toute action légale ; ceux qui réclamaient la démocratie réelle, ceux qui voulaient aller plus loin et dont Babeuf et son école avaient récemment traduit l'espoir, formulé les tendances ; ceux qui voyaient dans un complet bouleversement social le terme naturel de cette Révolution qui leur semblait s'être arrêtée en chemin et avoir reculé, puisqu'elle avait partagé la dépouille de l'ancien régime entre de nouveaux privilégiés et déshérité la plèbe.

Avec ce parti, les gouvernants n'étaient pas en lutte permanente ; ils le lâchaient parfois contre les modérés et les royalistes, quitte à le refréner ensuite. Pour eux, c'était tantôt l'adversaire, tantôt un corps de réserve. Le parti jacobin demeurait sur la lisière du pouvoir, un pied dedans, un pied dehors. Beaucoup de ses membres restaient dans les emplois : les autres en avaient été exclus et aspiraient à y rentrer. Ils avaient quelques meneurs en chef et des meneurs en sous -ordre, mais ces cadres demeuraient vides, car le peuple de Paris et des grandes villes ne les remplissait plus.

Désabusée et dégrisée, la population ouvrière de Paris, celle des faubourgs, n'ajoutait plus foi aux faiseurs de systèmes, aux marchands de bonheur public. Au peuple, les démagogues et même les démocrates étaient devenus indifférents, sinon odieux. Un journal montre la masse prolétaire ne deman-

dant plus que de l'ouvrage, résignée à « chercher dans le travail un remède à ses maux... ; trompée par tant de promesses illusoires, la défiance est aujourd'hui le sentiment qui la domine» ; volontairement, elle détournait ses regards de la scène politique et s'éloignait de ce grand tréteau. Son efïort dernier avait été sa furieuse poussée contre la Convention, en germinal et prairial an III, lors de l'épouvantable disette, pendant la grande crise de la faim ; ceux qui voulaient des places avaient réussi alors à entraîner ceux qui voulaient du pain. Aujourd'hui, le peuple vivait mal, mais vivait à peu près ; d'ailleurs, on avait retiré aux faubourgs leurs canons, leurs piques ; la garde nationale n'était plus guère qu'un simulacre. Au milieu de la masse désarmée et inerte, les Jacobins formaient des groupes épars et isolés, des essaims bourdonnants, de « petites colonies » de perturbateurs ; leur force réelle ne répondait plus à la frayeur qu'ils inspiraient.

Les révolutionnaires naatis ne disposaient pas non plus du peuple, mais ils avaient les armées. Lors du péril national, les camps étaient devenus le foyer des passions nobles. La Révolution avait non seulement exalté, mais moralisé l'armée, au moins dans ses rangs inférieurs, en y faisant affluer le plus pur de la sève française. On vit alors les héros stoïques, sans peur et sans tache, les preux 4e la Révolution. Depuis qu'à la guerre de défense avait succédé la guerre de propagande et ensuite de conquête, un souffle corrupteur avait atteint et sali l'armée ; la soif des profits matériels, de l'or et des jouissances, s'y était violemment éveillée. Pourtant, beaucoup d'officiers et de soldats, surtout dans les

armées du Rhin et d'Helvétie, demeuraient ii ''^' au vieil idéal de désintéressement et de sini^^'i Ils se modelaient sur ces Romains de convenir ., sur ces Spartiates de tragédie dont leur imagination était pleine, et ils créaient un type de haute vertu guerrière, quand ils croyaient seulement le reproduire. Ceux-là étaient très grands ; les autres restaient en général admirablement braves, aguerris, endurants, aventureux, pleins de sang, pleins de sève, et la flamme révolutionnaire brûlait toujours en eux. Se jugeant d'essence supérieure au reste de l'humanité parce que le Verbe libérateur leur avait été révélé, ils croyaient affranchir les peuples en brisant les vieilles formes sociales, substituaient leur tyrannie à celle des anciennes castes, portaient, imposaient partout la loi niveleuse, en furieux missionnaires. Les armées restaient en somme ardemment républicaines, avec tendance au jacobinisme ; elles gardaient cet esprit parce que la République et la France se confondaient à leurs yeux, et aussi parce que la Révolution, qui s'était faite au dedans étroite et bourgeoise, demeurait parmi elle franchement démocratique, ouvrant au plus humble, pourvu qu'il fût un brave, le chemin des honneurs et des profits. A l'intérieur, dès qu'on montrait aux armées une apparence de réaction, un effort contre-révolutionnaire, elles voyaient rouge et fonçaient dessus brutalement. Mêlées ainsi à nos discordes, elles sentaient la tentation d'envahir et de dominer l'Etat. Parmi leurs chefs, les plus nobles, comme les plus ambitieux et les plus grands, entrevoyaient un rôle de régulateur et d'arbitre. En attendant, ils restaient avec les

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govjivemants actuels, avec ceux qui leur semt aient tenir en mains le dépôt de la Révolution et qui l'avaient effectivement ; Hoche s'offrait à eux dès qu'il s'agissait de mettre à la raison les réacteurs et les aristocrates ; Bonaparte se faisait leur homme, pour devenir leur maître.

Au printemps de 1799, c'est-à-dire au moment où les causes directes du 18 brumaire vont apparaître, les chefs officiels du groupement révolutionnaire étaient les cinq Directeurs : Reubell, Larévellière- Lépeaux, Barras, Merlin et Treilhard. La corruption célèbre de ce gouvernement a trop fait oublier ses violences. C'est après l'exclusion du grand et honnête Carnot et de Barthélémy, proscrits par leurs collègues, que le Directoire prit un aspect de « corruption inouïe » ; il le dut aux infâmes tripotages qui foisonnaient autour de lui ; il le dut au plus notoire de ses membres effrontément concussionnaire, d'autres montrant des mœurs de serviteurs indélicats plutôt que de francs voleurs. Quelquesuns ne manquaient point de capacité. Merlin (de Douai), jurisconsulte remarquable, procureur très habile, excellait à légaliser le crime ; ses ennemis le déclaraient propre tout au plus à faire « un garde des sceaux de Louis XI ». Treilhard devait rendre =;ous un autre régime d'utiles services. Larévellière, parfaitement probe, sectaire chimérique, était aussi

contrefait d'esprit que disgracié de corps ; mais l'Alsacien Reubell, dur, rapace, retors, grand abatteur de besogne, paraît avoir été la forte tête de la bande.

Les Directeurs, quoique affublés d'un costume théâtral et pourvus de gardes, déployaient en général peu de luxe ; on ne citait ni « leurs maîtresses » ni « leur phaéton ». Ils logeaient côte à côte au Luxembourg, ce palais ayant été découpé à leur usage en cinq appartements qu'on avait décorés de tapisseries, de tentures, de meubles dorés, pris dans les châteaux royaux. Les Directeurs habitaient bourgeoisement ce somptueux garni. Camot y avait vécu très simple, invitant familièrement ses amis « à manger la soupe ; on se met à table entre quatre heures et demie et cinq heures, et jamais je ne mange dehors ». Larévellière et sa fille s'en allaient le soir chez un ménage ami, les Thouïn, « passer une couple d'heures dans leur modeste cuisine ». Reubell passait pour fort ladre et enclin aux basses soustractions. La femme de Merlin était une ménagère affreusement commune, une Madame Angot, disait Bonaparte. Dans le commencement, les Directeurs se faisaient, par retenue annuelle sur leur salaire, un fonds commun que le membre sortant emportait chaque année, — la cagnotte du Directoire. Plus tard, ils s'avisèrent de moyens moins licites pour ne pas partir les mains vides. Us s'attribuaient aussi le droit de garder la voiture bourgeoise mise à leur service pour la durée de leurs fonctions et à laquelle il leur eût été trop dur de renoncer.

Seul, Barras se montrait fastueux et splendide ; c'était le panache du Directoire. Il portait avec

aisance le costume dessiné par David, Tample manteau rouge à collerette de dentelle, le glaive à la romaine, le chapeau surchargé de plumes. En dehors de ses fonctions, il portait à l'ordinaire une grande redingote de drap bleu et des bottes. Bombant la poitrine, effaçant les épaules, il paraissait, suivant l'expression de Bonaparte, tel qu'un beau « maître d'armes ». Sa voix était forte et bien timbrée ; dans les orages de la Convention, elle sonnait comme un coup de cloche.

Il savait recevoir et représenter. Quand il ouvrait ses salons du Luxembourg, le monde très mêlé qui s'y pressait, circulant au milieu « des grands fauteuils de velours rouge galonnés d'or », s'étonnant devant l'enfilade des pièces dorées, heureux de retrouver du luxe, des lumières, des toilettes d'une vaporeuse élégance et de fines chairs de femmes, se croyait transporté dans un Oljmipe, où MmeTallien et ses émules jouaient le rôle de déesses, dans le costume de l'emploi. Pour recevoir, Barras avait aussi son château de Grosbois, sa maison de campagne de Suresnes. Lorsqu'il s'y rendait dans son équipage attelé de chevaux « soupe au lait », aux traits argentés, les Parisiens se disaient qu'il devait avoir beaucoup volé pour étaler tant de faste. Sa société habituelle se composait de gros financiers et d'agioteurs, de faiseurs en tout genre, de parasites, d'êtres équivoques, de femmes bien nées et tarées, de nobles tombés dans la Révolution ; il se prélassait au milieu de ces corruptions et se donnait l'illusion du monde avec tout ce demi-monde. Corrompu lui-même dans les moelles, pourri de vices, effréné et rafi&né dans ses plaisirs, connaisseur

en vins, en femmes, en élégances, il se réservait en tout les profits parfumés et les roses du pouvoir.

Une certaine facilité d'humeur, le goût des largesses, quelque liberté dans l'esprit et un flair politique assez remarquable le distinguaient de ses étroits collègues, mais il devenait capable de tout dès que ses intérêts et ses jouissances étaient en cause. Paresseux et veule à l'ordinaire, son énergie native se retrouvait pour les besognes de violence intermittente qui avaient fait de lui l'homme de main et le souteneur de la faction conventionnelle ; le jeu louche des intrigues lui plaisait davantage. Foncièrement traître, menteur avec volupté, se vendant à chacun et trompant tout le monde, c'était une âme de fille dans un corps de bel homme. Larévellière lui trouvait « mauvais ton », parce qu'effectivement on reconnaissait en lui le langage et les façons de l'homme qui a toujours vécu dans les sociétés interlopes, et pourtant il conservait un certain air, une certaine allure, qu'il tenait de son origine ; si profondément encanaillé qu'il fût, il ne se départissait jamais de « quelques-unes des manières usitées par les gens de qualité». Il se posait volontiers en homme d'épée ; on lui faisait plaisir en l'appelant : citoyen général. Affectant avec les autres Directeurs une grosse familiarité, et volontiers les tutoyant, il méprisait au fond leurs petitesses ; ce déclassé, ce gentilhomme du Midi qui avait mal tourné, tenait en dédain les parvenus que le hasard (ies élections annuelles lui donnait pour collègues.

Le trait distinctif de tous ces hommes, c'est la bassesse morale. Chez eux, nulle conception élevée de leurs devoirs et de leurs droits, nulle générosité

de cœur ou d'esprit, nul effort pour pacifier et rassembler la nation, nulle pitié pour cette malheureuse France, qui souffrait tant de maux. Ils gouvernèrent bassement, brutalement, grossièrement. Leur politique consistait à frapper tantôt à droite, tantôt à gauche, à se maintenir par des violences alternatives ; ce fut le fameux système de bascule qui n'abaissait un parti que pour élever l'autre.

En 1797, un double vote du corps électoral ayant fini par modifier la composition des Conseils et mis les conventionnels en minorité, une majorité de modérés et de royalistes votait, malgré le Directoire, des lois de réparation ; elle tâchait d'établir la liberté religieuse, de réorganiser les finances, de faciliter la paix avec l'étranger. La France commençait à respirer. On touchait à un changement de personnel et de système, sinon à un changement de régime. Dans le duel engagé avec l'Exécutif, la moralité et l'intelligence étaient certainement du côté des Conseils. Parmi les membres de la majorité, les uns, représentant vraiment la conscience nationale, voulaient seulement en finir avec la tyrannie révolutionnaire et rendre au pays la libre disposition de ses destinées. « Un parti bien intentionné, a dit Barbé-Marbois, nous avait appelés à son secours ; c'était le parti national : ce fut le nôtre.» Il est vrai que la plupart de ces modérés espéraient que la République de l'an III, soustraite aux révolutionnaires, se muerait insensiblement en royauté constitutionnelle. D'autres représentants, en assez grand nombre, s'étaient affiliés aux intrigues et aux complots royalistes, pactisaient avec les hommes qui voulaient un complet et violent retour en

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arrière. Les projets soupçonnés de ces députés, leurs noms seuls épouvantaient les républicains de toutes nuances, qui voyaient se déchaîner un grand courant rétrograde. La question, qui n'eût dû se poser qu'entre les usurpateurs conventionnels et les hommes de liberté et d'ordre, se trouva virtuellement posée entre la Révolution et la contre-révolution.

Les trois ex-conventionnels formant la majorité du Directoire, Barras, Larévellière, Reubell, rallièrent autour d'eux les hommes qui n'entendaient pas se laisser exproprier de la chose publique. Ils rallièrent aussi beaucoup de Français qui voyaient dans la Révolution un bien ou l'espoir d'un bien, un principe de régénération et de progrès, acquis au prix d'effroyables souffrances, et qui n'admettaient pas que tant de sang et tant de larmes eussent coulé en pure perte.

Les trois Directeurs, les triumvirs, furent les indignes exécuteurs de l'œuvre de défense révolutionnaire. Ils préparèrent un coup de force contre les Conseils et s'adressèrent aux armées. Hoche ne demandait qu'à intervenir ; Bonaparte parut réclamer et imposer l'acte de violence par la clameur furibonde de son armée. Les députés, voyant approcher le péril, faisaient appel eux-mêmes à des éléments de trouble, aux Chouans introduits dans Paris, à la tumultueuse levée des collets noirs ; ils agitaient des mesures de défense qui pourraient se transformer en mesures d'attaque, et ils n'aboutissaient pratiquement à rien ; ils ne surent ni s'enfermer dans la légalité ni en sortir hardiment ; ils méditaient parfois de prévenir leurs adversaires et finalement se laissèrent surprendre.

Le 18 fructidor an V (4 septembre 1797), avec des troupes empruntées à Hoche et un général prêté par Bonaparte, les Directeurs accomplirent leur coup d'Etat ; ils violèrent la constitution pour la sauver, car le triomphe des Conseils Teût vraisemblablement détruite. Les locaux parlementaires furent nuitamment envahis par les soldats d'Augereau. Les deux Directeurs Carnot et Barthélémy, cinquante-trois députés, plusieurs agents royalistes, les généraux Pichegru et Ramel furent condamnés sans jugement à la déportation. Ceux que Ton put saisir furent enfermés dans de lourds fourgons non suspendus dont toutes les ouvertures étaient fermées par des barreaux de fer, dans des cages roulantes, expédiés ainsi à Rochefort pour être conduits dans l'enfer de la Guyane. Cent cinquantequatre représentants furent éliminés des Conseils. Le Corps législatif amputé conféra au Directoire, ou plutôt au triumvirat, des pouvoirs exceptionnels. Un renouvellement de rigueurs s'ensuivit contre tous les suspects ; les triumvirs et les députés de leur bord frappèrent d'autant plus cruellement que l'alarme avait été plus chaude, qu'ils s'étaient sentis plus menacés, et la Terreur recommença sous le règne de ces trembleurs sinistres. Ce fut la Terreur sèche, sournoisement homicide, qui substituait aux guillotinades le supplice lent de la Guyane ; encore fautil ajouter que des commissions militaires, transformées en pelotons de condamnation, firent tuer beaucoup de monde.

Mais les Directeurs, pour se défaire des modérés et des royalistes, avaient dû s'appuyer sur les pires éléments de désordre. Les ultra-

révolutionnaires relevèrent la tête. Aux élections partielles de Tan VI, les Jacobins l'emportèrent.

Le péril était maintenant à gauche. Pour y pourvoir, le triumvirat, qui s'était adjoint Merlin et pais Treilhard, recourut à l'opération innomable du 22 floréal an VI (ii mai 1798) . Ce ne fut pas un coup d'Etat par le sabre, comme celui d'Augereau, mais une épuration préventive du Corps législatif par triage arbitraire entre les élus. Les Conseils, appelés à vérifier les pouvoirs de leurs nouveaux membres et agissant sous la pression du Directoire, ne se bornèrent pas à invalider en bloc les choix d'un grand nombre d'assemblées électorales, mais admirent les candidats nommés par des groupes scissionnaires. On écarta par ce moyen les démagogues et aussi des républicains prononcés, mais purs, ou même de simples opposants, et il fut proclamé que le Directoire, après avoir sauvé la République en Fructidor, venait maintenant de sauver la société. A cet attentat cynique, il gagna quelque répit.

Cependant, sa situation devenait tous les jours plus critique et violente, car l'expédient brutal, indéfiniment répété, restait l'unique loi de sa conservation. S'il laissait le corps électoral se prononcer librement, il le verrait toujours, en haine de la faction gouvernante, rester en deçà ou aller au delà du point où il entendait le maintenir, se faire représenter par des hommes de droite ou d'extrême gauche, également destructeurs du fait établi. Le jeu normal des institutions eût abouti à leur renversement.

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