LE PAYS
Sous ce régime éhonté, comment vivait la France ? Toutes les plaies faites par la Révolution continuaient à saigner, et les violences du Directoire avait rouvert celles qui commençaient à se cicatriser. La France, qui n'était plus révolutionnaire, restait révolutionnée, c'est-à-dire dans un état de subversion complète, d'où résultaient une foule de rnaux. On peut les ramener tous à certaines causes générales de souffrance, permanentes, endémiques, qui opprimaient plus ou moins fortement les différentes régions françaises.
C'était d'abord le désordre matériel. A vrai dire, au début de 1799, quelque temps avant la genèse du Consulat, on n'apercevait pas de grands mouvement séditieux. Il n'y eut guère dans la Révolution d'époque où le gouvernement ait été aussi méprisé et l'ensemble du pays aussi docile. Inertie plutôt que docilité, troublée d'ailleurs de mille alarmes, assaillie sans cesse par les vexations des gouvernants, par les violences des partis extrêmes. Bien que le Directoire se pose en gouvernement de défense sociale et de juste milieu, il ne sait empêcher les francs terroristes, les hommes de sang et de pillage, d'opprimer en beaucoup d'endroits et de terroriser les habitants. En 1798, on voit encore à Tours des sévices rappelant la Terreur. Alors même que les anarchistes de gauche, les
sans- culottes, les bonnets rouges, semblent momentanément contenus, on les sent toujours là, et l'on frémit à l'idée d'un retour offensif. Au fond d'un grand nombre de cités et de bourgades, des groupes haineux conspirent la révolution intégrale, l'abolition universelle, le babouvisme en action, et cette vase humaine se remue sourdement. Des propriétaires affolés se disent que l'on en viendra tôt ou tard à la loi agraire.
D'autre part, les anarchistes de droite pullulent, anarchistes de fait et d'action. Les royalistes ont renoncé pour le moment aux grandes prises d'armes, aux insurrections proprement dites, mais la guerre civile s'est comme pulvérisée. Le brigandage politique est sa forme présente. Pour les scélérats et les désespérés, si le jacobinisme est une carrière, le royalisme de grands chemins en est une autre.
Parcourez la France en tous sens, parcourez-la du Nord au Midi et de l'Ouest à l'Est, vous n'entendrez parler que de « brigands royaux », de diligences arrêtées, de courriers dévalisés, de patriotes assassinés. La forêt dont la masse sombre emplit l'horizon, la montagne qui dessine au loin sa crête dentelée, les bois plus rapprochés, l'enchevêtrement des vallons, les ravins broussailleux, les châteaux en raine, les carrières abandonnées, les mines à demi comblées, tout est repaire, en dehors des centres habités et du plat pays. Dans les fissures qui creusent le sol de France, autour de toutes les aspérités, une écume humaine est restée ; elle déborde à chaque instant sur les routes.
Un voyage en France est alors périlleuse aventure. La chaise de poste est un luxe rare etdange-
reux. La diligence part, sale, délabrée, sonnant la ferraille, tirée « par des haridelles attelées de cordes » ; péniblement elle s'avance par les chemins affreux, coupés de ressauts et de fondrières ; parfois, on doit tourner l'obstacle, et alors la voiture s'enlize dans un champ bourbeux ; pour la tirer de là, il faut l'effort de dix bœufs. A la halte du soir, si l'on est en pays couvert, les couchées sont pénibles et hantées de mauvais rêves, dans des auberges réputées coupe-gorge. On repart, et à mesure que la ligne des bois se rapproche, à mesure que des escarpements se dressent le long de la chaussée, le danger croît. Soudain, à l'un des détours de la route, des fusils braqués luisent et de sataniques figures surgissent de la broussaille, hommes au visage couvert d'un crêpe ou noirci à la suie. Ces masques d'épouvante environnent la voiture. Les chevaux se cabrent ; le postillon et le conducteur, couchés en joue, doivent s'arrêter sous peine de mort. Les brigands fouillent la voiture, retirent des coffres défoncés l'argent appartenant à l'Etat, les papiers, les sacs chargés de dépêches. Les voyageurs sont minutieusement examinés ; malheur à qui se trouve fonctionnaire, prêtre jureur, officier, acquéreur de biens nationaux ou simplement patriote notoire. Il est le plus souvent exécuté d'une balle dans la tête, et le moindre mal qui puisse lui arriver est de se voir dépouillé de son argent, dépouillé de ses vêtements, et de rester nu sur la place, assommé de coups. Aux autres voyageurs, on commande généralement de passer outre.
Tel est l'ordinaire exploit des brigands qui se
disent armés pour la bonne cause : moins brigands encore que bandits au sens propre et étymologique du mot ; bandits, c'est-à-dire bannis, mis au ban de la société nouvelle et lui faisant guerre à mort ; quelque chose comme les haydoucks de Turquie ou plutôt comme ces outlaws d'Angleterre qui avaient prolongé contre la conquête normande la résistance éparpillée des Saxons et maintenu longtemps dans le pays une poussière de révolte.
Leurs bandes comprennent tout ce qui vit hors la loi ; d'abord, le déchet de l'ancien régime, fraudeurs, maraudeurs, faux -sauniers ; puis, des réfractaires de tout genre à la Révolution, réfractaires à l'impôt du sang, réquisitionnaires et conscrits fugitifs, soldats déserteurs, survivants des révoltes fédéralistes et des insurrections vendéennes, émigrés rentrés et jetés au crime par l'exaspération ou la misère, curés devenus chefs de bande, gentilshommes d'éducation soignée et rimant une élégie en l'honneur de leur belle entre deux attaques à main armée, farouches hommes du peuple ayant septembrisé en 1795 les Jacobins de Lyon et de la Provence ; à côté d'eux, des révolutionnaires passés d'un camp dans l'autre, d'anciens pourvoyeurs de guillotine restés sans emploi ; des errants quelconques, déserteurs des armées ennemies, aventuriers attirés de l'étranger par la terre de désordre ; enfin, les criminels de métier, galériens en rupture de chaîne, voleurs échappés des prisons, gens en guerre de tout temps avec les lois,s'attaquant aujourd'hui à la Révolution parce qu'elle figure la légalité établie et s'achamant à la détruire en détail.
Selon les pays, les bandes sont plus ou moins nombreuses, varient leurs procédés, opèrent à pied ou à cheval ; parfois, quatre à cinq hommes seulement, vivant d'ordinaire au milieu de la population paisible et paraissant exercer \m métier, mais s'associant de temps à autre pour le coup à tenter ; ailleurs, de véritables troupes armées de bons fusils de munition et tenant continuellement la campagne, des bandes vagabondes, d'autres gîtées en quelque endroit de difficile accès et s'y faisant un permanent abri. Dans les Alpes, on voit des villages entiers peuplés de brigands, sans aucun contact avec l'administration publique et la loi. Aux environs d'Orgères, en Eure-et-Loir, on vient de découvrir une véritable tribu de brigands, parfaitement organisée, avec « chefs, sous-chefs, gardesmagasins, espions, courriers, barbier, chirurgien, couturières, cuisiniers, précepteurs pour les gosses (sic) et curé. »
Les brigands n'opèrent pas seulement sur les routes ; ils tuent ou rançonnent à domicile. Ils rôdent autour des lieux habités, où les haines locales se font leurs complices. Dans beaucoup de villages et de bourgades, la journée seule appartient à la Révolution, aux fonctionnaires ceinturés de tricolore, despotes empanachés et phraseurs. Quand la nuit vient, c'est la revanche du passé : des ombres vagues se faufilant dans la commune, l'arbre de la Liberté coupé ou mutilé, le bonnet de la Liberté arraché de sa hampe et souillé d'excréments ; au tournant d'une rue, dans une sente déserte, la lueur d'un coup de feu, le roulement d'une détonation, un homme tombant baigné dans son
sang, un coup de poignard anonyme payant au Jacobin de l'endroit un arriéré de vengeance ; parfois, une famille entière surprise, l'homme haché à coups de sabre, les femmes violentées, l'habitation brûlée et teignant l'horizon d'une rougeur d'incendie.
Cette terreur rurale est plus ou moins le sort commun de toute la France. Le brigandage politique a pourtant ses centres, ses principaux foyers. Dans l'Ouest, la chouannerie re.couvre neuf à dix départements ; ce grand ulcère tient endolories et fiévreuses toutes les régions d'alentour. Perçons de biais à travers l'épaisseur de la France. A l'extrémité sud-orientale, dans les Bouches-du-Rhône, Vaucluse, le Var et les Basses-Alpes, nous retrouvons une autre chouannerie, cette chouannerie provençale dont l'histoire reste à faire. Dans la vallée entière du Rhône inférieur et moyen, c'était unéparpillement de vengeances, et sur toute cette région de meurtres Némésis déchaînée planait. La région P5n:énéenne était en fermentation continue. Le long de la chaîne cévenole, voici les restes de ces partis royaux qui ont fait à la Convention et au Directoire une guerre de camisards. Dans la plupart des autres départements, le brigandage existe, à l'état sporadique, se manifestant par attentats épars ; point de route totalement libre, aux abords même de la capitale, et plus d'un an après l'établissement du Consulat on arrêtera une diligence à Charenton ; point de lieu propice aux embuscades où l'insécurité ne se soit singulièrement accrue, et il semble que la Révolution a généralisé la forêt de Bondy.
Contre la persistance du désordre, d'où qu'il vînt, les autorités ne pouvaient rien ou pouvaient peu de chose. Bien qu'une infinité de communes fussent en état de siège, les moyens militaires manquaient souvent, car la prolongation de la guerre retenait au dehors la plus grande partie des armées. La gendarmerie était mal organisée et infectée de Jacobins retraités dans ses rangs. Les gardes nationales, où se recrutaient les colonnes mobiles destinées à poursuivre les bandes et à opérer des battues, montraient faiblesse et découragement. Les autorités civiles, mouvantes, instables, ne constituaient nulle part un sérieux appareil de protection.
La constitution avait créé sur le papier une administration régulière, combiné savamment les attributions et les formes, établi une hiérarchie d'autorités : à la tête de chaque département, une administration centrale, corps élu, composé de cinq à sept personnes ; plus bas, des administrations cantonales, formées des agents municipaux de chaque commune, également élus ; des tribunaux élus ; à côté de chacun de ces corps, un agent de l'Exécutif, chargé de requérir l'application des lois, et spécialement auprès de l'administration départementale un commissaire du Directoire, préfet en germe, car la constitution de l'an III avait voulu marquer un premier pas vers le renforcement de l'autorité centrale. Mais le Directoire changeait continuellement ses commissaires, d'après les oscillations de sa politique. Les corps élus se renouvelaient partiellement tous les ans, ce qui les laissait en continuel flottement. De plus, dans l'intervalle des élections,
le Directoire avait droit de révoquer les administrateurs de tout genre ; il usait de ce droit arbitrairement, follement, en les remplaçant par des hommes à lui, par une multitude d'incapables et d'indignes.
Par la vue de telles gens en place, le respect, la notion même de l'autorité se discrédite et se perd. Le public sait que du haut en bas de l'échelle administrative on vole, on grappille, les employés s'autorisant de ce qu'ils ne sont point régulièrement soldés pour se payer sur la chose. La Révolution avait incroyablement multiplié les fonctions, pour satisfaire toutes les cupidités qui s'agitaient autour d'elle, mais se trouvait hors d'état d'acquitter les traitements, et lors même que les autorités voulaient bien faire, quel service un agent en chef pouvait-il exiger d'un subordonné qu'il n'avait pas de quoi payer ? Ainsi voyait-on une foule d'administrateurs et très peu d'administration ; dans les campagnes, des gardes champêtres et des gardes forestiers par milliers, peu de police rurale ; l'excellente institution des juges de paix pervertie par le système électif qui faisait de ces magistrats les instruments des factions locales ; dans les villes, des préposés à toute sorte de services, des commis, des policiers, et peu de police, sauf l'inquisition politique ; des tribunaux terrorisés tour à tour par le jacobinisme ou la réaction, peu de justice ; partout, le désordre dans la comptabilité, le désordre dans les recettes et les dépenses, le désordre dans la disposition même des locaux affectés aux services et dans la tenue des paperasses, un désordre sans nom, un incomparable gâchis.
Puis, comme il est de principe que l'Etat doit pourvoir à tous les besoins collectifs, sans assistance de corporations intermédiaires et privées, l'Etat succombe sous le faix des devoirs qu'il s'est lui-même imposés. Il a été convenu que la République ne devait pas seulement assurer les grands services et pourvoir à la défense nationale, mais élever républicainement les enfants, soigner les malades, assister les indigents, recueillir les orphelins ; qu'elle devait se faire curatrice universelle, maîtresse d'école, infirmière et nourrice. Comme en fait elle reste absorbée par ses fureurs politiques et par le souci de sa défense, comme d'autre part l'argent lui devient introuvable, tout manque à la fois.
Au désordre révolutionnaire se joignait, sur tous les points où portait l'action publique, la plus dure et méticuleuse tyrannie. Quiconque ne se mettait pas en révolte armée contre les lois ou ne leur échappait point par subterfuge devait en supporter l'atrocité. Les révolutionnaires en^jôuissance, qui repoussaient le nom de Jacobins et n'avaient pas rouvert le célèbre club, restaient essentiellement pénétrés de l'esprit jacobin, c'est-à-dire de la manie persécutrice. La liberté n'existait que pour eux, ils la refusaient aux autres tout en leur ordonnant de l'adorer à genoux ; ils avaient divinisé le mot et proscrit la chose. Voilà pourquoi les Français accueilleront
Bonaparte en libérateur et échangeront si facilement l'oppression de misérables despotes contre une haute et impartiale tyrannie.
Parmi les légendes qui se sont accréditées sur le i8 brumaire, il n'en est pas de plus erronée que celle de Tacte liberticide. Ce fut longtemps lieu commun historique que de présenter Bonaparte brisant d'un revers de son épée une légalité réelle et étouffant sous le roulement de ses tambours, dans l'Orangerie de Saint -Cloud, les derniers soupirs de la liberté française. En présence des faits mieux reconnus et étudiés, il n'est plus permis de répéter cette solennelle niaiserie. On peut reprocher à Bonaparte de n'avoir pas fondé la liberté ; on ne saurait l'accuser de l'avoir détruite, par l'excellente raison qu'il ne la trouva nulle part à son retour en France ; il n'a pas pu supprimer l'inexistant. Dans les premiers temps du Directoire, il y avait eu commencement de détente et quelques libertés, au milieu de violents mouvements réacteurs, mais l'acte liberticide ne fut pas le i8 brumaire, ce fut le t8 fructidor, alors que les révolutionnaires, pour briser un reflux de royalisme, ressaisirent brutalement la dictature. A partir de ce coup d'Etat contre la nation, à peu près toutes les libertés garanties aux Français par la constitution leur furent violemment retirées ou perfidement soustraites.
Le premier droit d'un peuple émancipé est de choisir librement ses représentants et de contrôler par eux la direction des affaires. Tous les individus appelés constitutionnellement à l'exercice des droits de citoyen doivent concourir à cette délégation de la souveraineté. Sous le Directoire fructidorien,
diaprés une série de lois d'exception, une catégorie entière de Français, les parents d'émigrés et exnobles n'ayant point donné à la Révolution de gages formels, étaient exclus du droit de suffrage et frappés d'incapacité civique. D'autre part, le Corps législatif deux fois mutilé, en Fructidor et en Floréal, n'offrait en aucune façon l'image du corps électoral lui-même arbitrairement réduit ; c'était une représentation essentiellement viciée, fictive et dérisoire.
La tribune restant ouverte aux seuls révolutionnaires munis de l'estampille gouvernementale, la presse vivait en servage. A la suite de l'acte de Fructidor, un décret de déportation avait été lancé contre les propriétaires et rédacteurs de trente-cinq journaux d'opposition, ce qui était un moyen radical d'anéantir ces feuilles. Une loi portée en l'an V et renouvelée en l'an VI soumit ensuite tous les journaux à la surveillance de la police, qui les supprimait à son gré et avec un pouvoir discrétionnaire ; l'opinion ne trouvait plus une voix pour s'exprimer. La liberté d'association et de réunion n'apparaissait que dans le texte de la constitution. A tout instant, des arrestations arbitrairement opérées, arbitrairement maintenues, outrageaient la liberté individuelle.
La liberté religieuse n'était qu'un mot. Après la Terreur et la grande rage sacrilège de 1793, la Convention, par retour aux principes, avait proclamé la liberté des cultes ; la loi du 3 ventôse an III avait dit : « L'exercice d'aucun culte ne peut être troublé ; la République n'en salarie aucun. » C'était la séparation des Eglises et de l'Etat substituée à la
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fameuse constitution civile, l'Eglise schismatique perdant son privilège, les cultes replacés en face de l'Etat sur un pied d'égalité et déclarés libres. Cette liberté accordée en principe, la Convention la réduisit en fait à son minimum par la façon dont elle la réglementa ; vis-à-vis des cultes chrétiens, l'Etat se déclara neutre et demeura hostile. Toutes sortes de précautions restrictives furent prises : obligation pour le culte de se renfermer strictement à l'intérieur des locaux abandonnés à son exercice, défense de se manifester par aucun signe extérieur et aucun acte de convocation, défense de sonner les cloches, défense aux prêtres de porter le costume ecclésiastique en dehors de l'église, de se dire membres d'une hiérarchie, de publier un mandement, une instruction, un écrit quelconque ; le culte devait se pratiquer non plus en cachette, mais en sourdine, sous l'œil de fonctionnaires toujours méfiants et persécuteurs. La loi du ii prairial an III prononça la restitution des églises non aliénées, mais ne fut que très partiellement exécutée. Les lois de proscription contre les insermentés ne furent jamais franchement rapportées, sauf à la veille de Fructidor par les Conseils royalisés.
On n'en avait pas moins vu de 1795 à 1797 commencer, éclater cette renaissance catholique qui dem.eure l'un des grands phénomènes sociaux de l'époque. Au mépris des dogmes nouveaux effondrés dans le sang, la foi surgissait des profondeurs populaires où elle s'était conservée et se faisait jour impétueusement ; l'Eglise sortait des catacombes décimée et plus forte ; les prêtres cachés reparaissaient, les fugitifs rentraient, se remettaient
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à exercer dans les églises rendues ou dans des locaux particuliers, et non seulement les constitutionnels, mais les catholiques travaillaient à opérer partout la restauration de leur culte. Fallacieux répit, éclaircie momentanée au milieu des orages ! Après Fructidor, sous le règne d'impudents jouisseurs et d'étroits sectaires, il y eut une tentative nouvelle et durable, âprement combinée, pour déchristianiser la France.
Trois moyens principaux furent employés. Le premier fut de soumettre la totalité du clergé à un régime d'exception, régime atroce. Pour les prêtres, il n'est plus de loi désormais, la loi, c'est l'arbitraire organisé. Non seulement les prêtres proscrits par des lois antérieures et rentrés à la faveur de l'accalmie sont invités à sortir de France sous quinze jours, mais, aux termes de l'acte voté le 19 fmctidor par les Conseils asservis, tout prêtre quelconque, ancien insermenté ou jureur, peut être déporté par simple arrêté motivé, par lettre de cachet directoriale.
Usant de cette faculté que le Comité de salut public lui-même n'avait pas exercée, le Directoire, depuis fnictidor an V jusqu'à prairial an VII, lança 9,969 arrêtés de déportation, dont 1,756 contre des ecclésiastiques français, les autres s'appliquant aux prêtres belges, qui furent condamnés par fournées avant ou après l'insurrection de leur pays ; c'était le mensonge des révolutionnaires que de proclamer en principe la liberté du culte, et que de le supprimer en fait par la suppression de ses ministres. Parmi les prêtres frappés, les uns le furent à raison de délits contre-révolutionnaires, d'autres sur de simioles « 4
pr^omptions et p£|.rce que leur présence pouvait oçQa$idnneT des troubles, d'autres pour actes de leur ministère jugés a,busifs et entachés de superstition ; Tun d'eux fut envoyé en Guyane pour fait (i'eicor' eisme. Tous, à la vérité, ne subirent pas l'inique supplice ; la plupart même réussirent à se soustraire ^Ux recherches, niais ils durent reprendre leur vie de proscrits à l'intérieur et d'errants.
En second lieu, le Directoire rétablit pour les prêtres voulant exercer leur ministère l'obligation du serment ; il ne s'agissait plus de serment à la constitution civile, dépourvue au regard de l'Etat de toute existence, mais de serment à la République de l'an III ; on devait dire : « Je jure haine à la royauté et à l'anarchie, attachement et fidélité à la République et à la constitution de l'an III. » A côté des constitutionnels, quelques prêtres catholiques se soumirent, jugeant que l'obligation imposée n'avait rien d'hétérodoxe ; plus grand fut le nombre de ceux qui refusèrent de se lier sacramentellement à un ordre politique dont les principes répugnaient à leur conscience. Ils abandonnaient les églises ; les uns, renonçant à toute fonction ecclésiastique, se tenaient cachés ; les autres s'en allaient hors des habitations, dans les granges, dans les souterrains, au fond des forêts, célébrer un culte héroïque et furtif . Il y eut plus de prêtres désormais dans les bois que dans les villes, On vit des départements entiers où l'effet du nouveau serment combiné avec la faculté de déportation fut de suspendre une seconde fois l'exercice régulier du culte et de rejeter l'Eglise au désert.
Un troisième moyen employé contre elle cousis-
tait à transformer le calendrier républicain, avec les célébrations qu'il comportait, en instrument de destruction des cultes chrétiens. Ce calendrier aux noms sonores, poétiques, évôcateurs, faisant passer devant nous tout le cycle de Tannée avec ses splendeurs et ses tristesses^ excite aujourd'hui une indulgente curiosité. On oublie qu'il institua en France une tyrannie de plus et fit pendant plusieurs années la désolation du peuple.
Le décadi, jour final et culminant de la décade, fut choisi pour la célébration du culte devenu îûlU gioti dé l'Etat et nommé CômmunéUient décadaire. Aussi bien, ne l'oublions pas, la Révolution, devenue effroyablement antichrétienne, restait religieuse ; elle eut toujours la passion des liturgies, la fureur des rites, et passa une partie de son temps à fabriquer des religions. La religion décadaire n'était autre que le culte organisé de la patrie. Au joUr dit, dans un décor solennel ou pastoral, les administrateurs de canton réunissaient les habitants autour dé V autel de la Patrie, lisaient et commentaient les lois, sermonnaient laïquement, interrogeaient les enfants, citaient dès traits de vertu civique, avec accompagnement d'orgUe et de chants. L'idée d'exalter le sentiment national au moyen de spectacles propres à frapper l'imagination du peuple n'avait rien en soi que de louable et d'élevé; elle répondait au goût théâtral de l'époque ; la folié dés révolutionnai* rës fut de l'opposer aux traditionnelles croyances.
L'autel de la Patrie, autel de forme antique, décoré de figures et d'emblèmes, s'était érigé datts le milieu de l'église reléguant souvent les tabernacles derrière le chœur ou dans les bas côtés. Pendant
Toffice laïque, ordre d'enlever partout ou de voiler les emblèmes religieux ; on prend aux catholiques leur place, on prend leurs heures ; bien plus, on fait défense d'ouvrir les églises en tout autre jour que le décadi, où le culte devait précisément s'humilier devant l'office révolutionnaire. Le décadi supprimait ainsi le dimanche, avec lequel il ne concordait point ; il supprimait la messe dominicale, l'acte le plus important du culte, l'acte nécessaire, celui qui aux yeux de la population exprime et signalé la vie religieuse.
Cette mesure radicale ne se généralisa point, mais il ne fut guère de département où les administrations, encouragées par le Directoire, n'aient cherché à obtenir par tous moyens, hors la pure contrainte, le transfert de l'office dominical au décadi. De même, les rigueurs contre les prêtres ne sévirent point partout avec une égale intensité. En certains pays, la persécution fut hideuse, l'arbitraire des administrateurs locaux s'accordant avec la sauvagerie des lois ; dans d'autres, les administrateurs, embarrassés par la complication de lois qui se surajoutaient les unes aux autres, perdus dans ce chaos, reculant aussi devant l'indignation des consciences, fermaient un peu les yeux. Le désordre était en toutes choses le correctif de l'arbitraire. Dans la confusion générale, dans l'obscurité qui planait sur l'état légal d'un nombre infini de personnes, quelques prêtres réussissaient à dissimuler l'irrégularité de leur situation, à se faire oublier, tolérer. Il en résultait de singuliers disparates dans la situation religieuse de la France, des différences selon les départements.
D'étranges anomalies s'imposaient parfois aux révolutionnaires. Dans cette France couverte de monastères en ruine et de cloîtres violés, on laissait subsister en fait certaines congrégations de femmes, consacrées à l'assistance des pauvres et au soin des malades, parce qu'on n'avait pu faire autrement, parce qu'il ne s'était trouvé personne pour les remplacer. Dans le célèbre Hôtel-Dieu de Beaune, les religieuses, ayant quitté leur costume quatre fois séculaire, tenaient encore garnison catholique. Dans un assez grand nombre de communes et jusqu'en plein Paris, à l'Hôtel-Dieu, des sœurs déguisées en infirmières continuaient furtivement à se dévouer.
Sous d'autres rapports, la manie antireligieuse passait toutes bornes, atteignait le comble de l'absurde et le ridicule suprême : par arrêté du 14 germinal an IV, défense de tenir des marchés à poissons les ci-devant vendredis, la guerre au maigre, le poisson prohibé comme contrebande catholique, au grand dommage de nos pêcheries ; à Paris, fermeture de l'oratoire établi dans l'ancienne chapelle des Carmes parce qu'on y a célébré la fête des Rois ; à Strasbourg, un marchand condamné à l'amende pour avoir exposédans sa boutique un jour d'abstinence plus de poisson qu'à l'ordinaire, trois cent cinquante jardiniers poursuivis pour avoir sanctifié le dimanche en ne portant pas ce jour-là leurs légumes au marché. Ces rigueurs survivraient jusqu'après Brumaire par le fait d'agents locaux qui se faisaient les grossiers instruments de la tyrannie rationaliste. Oraison, que de sottises on commet en ton nom !
Ces aberrations imbéciles ne sauraient trouver
d'excuse. Il faut convenir toutefois que les révolutionnaires n'obéissaient pas uniquement à l'inepte désir de violenter les consciences, d'extirper le sentiment religieux, de procéder par arrachement violent des traditions et des croyances. Ils rencontraient la plupart du temps dans le clergé orthodoxe un adversaire politique. Contre eux, depuis les fautes premières de la Révolution et par l'enchaînement des circonstances, le catholicisme restait religion de combat.
Au début, l'immense majorité du bas clergé avait accueilli la Révolution comme une promesse de régénération matérielle et morale et de fraternité évangélique. I^ constitution civile, mettant entre la Révolution et l'Eglise un cas de conscience, avait opéré la scission ; elle avait suscité la résistance d'une part et de l'autre la fureur. Après même que l'Etat eut cessé de se faire protecteur officiel et garant du schisme, beaucoup de prêtres rentrés continuèrent d'obéir aux directions politiques des évêques émigrés, de prendre le mot d'ordre à l'étranger ; ils prêchaient la désobéissance aux lois, excitaient les conscrits à la désertion, demeuraient agents de réaction royaliste et maintenaient l'état de guerre. On avait vu cependant, lors de la période d'accalmie, quelques essais de résignation et de ralliement. Des prêtres assez nombreux, se conformant à la pure doctrine de l'Eglise et d'ailleurs à un bref du Pape, admettaient le principe du gouvernement établi ; pratiquant dans un sublime esprit de charité le pardon des offenses, ils évitaient toute allusion à l'horrible passé, s'abstenaient d'attaquer les lois civiles, se bornaient à une propagande
purement religieuse, consolaient le peuple, se vouaient à l'œuvre douce et à l'apostolat des âmes. Il y avait eu effort à ce moment pour séparer l'autel du trône, et les princes s'en étaient inquiétés. La terreur fructidorienne survint pour contrarier ce mouvement, pour créer ou au moins accentuer dans le clergé catholique, sur là question de résistance ou de soumission à la République, une espèce de schisme. Au reste, il était impossible aux prêtres catholiques d'accepter en conscience la totalité des faits accomplis. A défaut de la constitution civile, la sécularisation des biens ecclésiastiques, non ratifiée à Rome, restait pierre d'achoppement. Quand un acquéreur des biens d'Eglise se présentait au confessionnal pour se réconcilier avec Dieu sans vouloir renoncer à sa part de butin, le prêtre, s'il était luimême parmi les pacifiques, usait de biais et de circonlocutions, demandait un acte de contrition plutôt que de restitution, mais sa conscience lui interdisait de libérer totalement celle du révolutionnaire à demi pénitent. Il exigeait la restitution des vases sacrés et des objets mobiliers ou des réparations pécuniaires, renvoyait pour les biens-fonds à un arrangement qui pourrait intervenir. A cet arrangement, Rome se fût prêtée sans doute, mais encore était-il nécessaire qu'elle trouvât devant elle quelqu'un avec qui traiter, et le gouvernement de Paris se posait en fanfaron d'impiété grossière. Pour faire cesser la querelle religieuse qui envenimait toute la Révolution, il faudrait qu'un grand gouvernement vînt assurer à la fois la liberté effective du cuite, les droits de l'autorité civile et la pacification des consciences.
En attendant, la persécution antichrétienne torturait de toutes façons la France; c'était une tyrannie essentiellement prolifique, génératrice d'une foule d'autres. La persécution décadaire surtout fut multiple, multiforme : pas de foires, pas de marchés, pas de travail ce jour-là. Surtout, pas de boutiques ouvertes le décadi, pas de boutiques fermées le dimanche, et si les villageois s'avisent au jour ci-devant férié de s'amuser comme au vieux temps et de danser sous la feuillée, les gendarmes interviennent brutalement. Dans l'Yonne, les paysans criaient ! « Où est donc la liberté si nous ne pouvons pas danser quand nous voulons ?» Et ces mots sont significatifs, car ils montrent comment se retournait contre la Révolu^ tion ridée de liberté qu'elle avait mise pourtant au fond des âmes. La Révolution avait été d'abord l'espoir, l'enthousiasme des simples autant que l'enivrement des savants et des lettrés ; maintenant, au nom d'un idéal abstrait et aristocratique en son genre, elle s'attaquait aux croyances, aux mœurs, aux usages des pauvres gens, aux habitudes enracinées au plus profond de leur existence ou douces à leur cœur, et contre sa monomanie liberticide grandissait partout le mécontentement des humbles.
Les révolutionnaires disaient : Si le peuple s'attarde à ses vieux préjugés, c'est qu'il est ignorant et que de perfides instituteurs lui insufiient la superstition et le fanatisme. Donc, il faut républicaniser rinstruction et en même temps l'étendre, inonder le pays de lumière. Dans l'ordre de l'enseignement supérieur, la Convention avait créé à Paris de grands
établissements par lesquels elle a hautement mérité de la science : Ecole polytechnique, Muséum, Ecole normale. Conservatoire des arts et métiers. En fait d'enseignement primaire et secondaire, elle avait tracé un plan grandiose qu'elle avait réduit ensuite, laissant à ses successeurs le soin de l'exécuter. Le Directoire se mit à l'œuvre, essaya de créer partout des écoles primaires et dans chaque département une école centrale, mais n'y réussit que très imparfaitement.
D'autre part, la Convention avait proclamé le 17 brumaire an III la liberté de l'enseignement : « La loi ne peut porter aucune atteinte au droit qu'ont les citoyens d'ouvrir des écoles particulières et libres sous la surveillance des autorités constituées. » A la suite de cette loi, un grand nombre d'écoles libres, dites alors ^«f^*cw/tèr^s, s'ouvrirent ; beaucoup étaient tenues par d'anciens prêtres obligés de renoncer à leur état ou par d'ex-religieuses ; dans ces établissements, on donnait une instruction chrétienne et on négligeait l'éducation civique. Qu'arriva-t-il ? Les pères de famille, restés ou redevenus catholiques, croyant du moins à la vertu morale du catholicisme, envoyèrent leurs enfants dans les écoles où l'on enseignait la religion et où l'on enseignait peu la République. Sur ce point comme sur tant d'autres, il y eut scission aliolue entre la nation et le gouvernement.
L'^idéal des révolutionnaires eût été que la France entière s'instruisît et s'élevât, puis vécût, pensât, agît et s'émût selon le rite. Il leur fallait que tout fût école à leur profit : l'aspect matériel des choses, le spectacle de la rue, les façades ravagées des églises.
les croix abattues, les niches vides, les rues débaptisées, les monuments démarqués, les vieilles appellations changées ou tronquées, car on disait maintenant la rue Honoré, la porte Martin, le faubourg Antoine, et l'on avait laïcisé jusqu'aux saints ; la profusion des devises et des emblèmes, l'entrelacement universel des ornements gréco-romains et des couleurs nationales, aboutissant à une orgie de tricolore ; la multiplicité des fêtes civiques et païennes qui se déroulaient périodiquement. Parmi ces fêtes, les unes étaient largement conçues et d'imposante ordonnance, car la Révolution avait le sens triomphal ; d'autres étaient ridicules, car la Révolution conservait le goût des parades et des travestissements mythologiques, des faux Romains, des défilés d'hippodrome, et restait solennellement carnavalesque.
On voulait aussi que la littérature, le théâtre, s'inspirassent de l'esprit révolutionnaire, et rien ne jaillissait plus de cette source épuisée. La poésie n'est que versification, et, malgré d'honorables efforts, la tragédie achève de se glacer au contact d'un public que n'animent plus les grands souffles.
Le Français, molesté de tant de façons, jouit-il au moins de la liberté élémentaire et primordiale, celle d'aller et venir, de s'absenter pour ses affaires ? Pour peu que son civisme soit suspect, qu'il se garde de disparaître un instant de sa commune, de voyager dans un département limitrophe. La liste des émigrés, toujours ouverte, jamais close, est là qui le menace et le guette. Tout individu momentanément absent risque d'y être inscrit par mesure administrative, sans recours devant un tribunal
quelconque. Tout Français qui se déplace de son domicile peut être créé émigré, c'est-à-dire considéré à son retour comme émigré rentré et exposé à la fusillade sans autre forme de procès, parle caprice d'un de ces tyrans subalternes qui se sont faits les hobereaux de la Révolution. La seule ressource de l'inscrit sur la fatale liste sera désormais do se cacher ; ses biens seront mis sous séquestre, au détriment de tous ceux avec lesquels il a contracté. L'insécurité planant continuellement sur les biens aggrave celle des transactions, augmente la timidité des affaires, et le monstrueux arbitraire de la législation concourt à troubler profondément l'écôïîo* mie générale du pays.
Quel était alors l'état économique et social delà France ? Les grandes crises des nations, à la différence des maladies individuelles, ne paralysent pas l'organisme entier ; elles détruisent une foule d'individus et réagissent violemment sur tous les autres ; mais encore faut-il que ceux-là continuent à se nourrir, à se vêtir, à s'occuper de leurs consommations journalières, de leurs besoins et même de leurs' plaisirs, c'est-à-dire qu'ils achètent, vendent, traitent avec leurs semblables.
La Terreur même et la loi du maximum n'avaient pas totalement suspendu la vie économique française, si elles l'avaient effroyablement perturbée. A
présent, on essayait de se reprendre à une existence plus normale ; il y avait un commerce, une industrie, des manufactures, des bourses dans les grandes villes, des foires régionales, mais tout cela singulièrement réduit et précaire ; l'insécurité générale et une foule d'entraves empêchaient de réparer le mal ; le bien acquis n'arrivait que très difficilement à se dégager. Pour apprécier sainement l'état des choses, en bien et en mal, il faut le comparer à ce qu'il était à la veille du cataclysme.
La France des derniers temps de l'ancien régime était terre de contrastes : des régions prospères et actives, de vastes étendues mornes ; à côté des classes privilégiées, à côté de la bourgeoisie grandissant singulièrement en richesse et en importance sociale, l'ouvrier et le paysan restant soumis à des conditions économiques rigoureuses; un amas d'iniquités , des résistances tenaces , et cependant un effort de plus en plus marqué vers l'amélioration du sort général . Jamais les classes pensantes ne s ' étaient plus intéressées aux questions d'économie sociale et publique ; il ne s'était jamais vu tant de gouvernants ni d'administrateurs ayant à cœur le souci du bien public et la religion du progrès. Leur effort, se heurtant aux privilèges de tout genre et au bloc compact des abus, n'avait réussi à opérer le progrès que par intermittences et surtout par endroits.
Certaines villes resplendissaient et formaient autant de sous-capitales ; là, c'était un merveilleux essor d'activité commerçante, industrielle, colonisatrice. Marseille accaparait les deux tiers au moins du commerce total de l'Orient ; Bordeaux était une porte monumentale par où passait un
afflux de richesses, arrivant des Antilles; Lyon n'avait pas d'égale pour la fabrication des soieries ; Rouen et ses sœurs normandes excellaient à confectionner des tissus, tout en se plaignant que le traité de commerce de 1786 avec l'Angleterre leur eût porté un sévère préjudice. A l'intérieur, des industries localisées, habiles, consciencieuses, donnaient l'aisance à des groupes épars. Et Paris, au centre, émerveillait le monde ; c'était la capitale des plaisirs et des idées ; jamais la civilisation ne s'y était épanouie en fleurs aussi délicates, encore qu'autour des quartiers de luxe et des industries heureuses la population des galetas et des taudis mît une circonvallation de misère, des campements de barbares, et que les malheureux sentissent affreusement, dans les bas-fonds de ce Paris plein de délices, l'horreur de vivre. Quant à la population des campagnes, elle vivait très pauvre sous l'oppression des privilèges, sous l'écrasement des impôts, sous le fardeau de la taille, sous ce « chaos d'injustices ». L'aménagement défectueux de ses ressources mettait constamment son alimentation en problème. Il est positif qu'à la fin du règne de Louis XVI, sous le plus humain des rois, la grande majorité des Français ne mangeait pas à sa faim. La richesse, le luxe, l'aisance, restaient privilèges de certains lieux plus encore que de certaines classes. Les grandes cités commerçantes, les ports, les centres d'industrie, étaient autant de points brillants quiétoilaientune surface de misère.
La Révolution et la guerrCj ces deux phénomènes connexes qu'il ne faut jamais envisager séparément, avaient abattu les têtes de prospérité et de
splendeur. Par reÊfondrement de l'ordre public, par le bouleversement des fortunes, par le déchaînement de la barbarie, par la fermeture des ports, par le blpeus du pays, la France a perdu sa couronne de florissantes cités. Tout ce qui faisait la prospérité solide et assise des villes, mouvement de grandes affaires, circulât io|i des capitaux, travail dés manufactures, a sombré dans la tourmente ou survit à peine.
Par contre, en dehors des pays de trouble conr tinu, comme l'Ouest, tout en plaies, la population agricole a matériellement gagné à la Révolution, Dans les campagnes, les grands propriétaires, les ex'nobles non émigrés, sont les plus malheureux des êtres. Tortures morales et humiliations, vexations matérielles, rien ne leur est épargné ; le fisc s'acharne arbitrairement sur eux, et il est curieux de voir dans le Blésois un homme comme Dufort de Cheverny, qui n'a pas voulu émigrer et qui est resté sur sa terre, qui a traversé la Terreur et s'en est tiré, songer en 1797 à s'expatrier, à tout abandonner, parce que les tracas, les ennuis, les piqûres d'épingle se multiplient par trop et qu'il se sent à bout. Les moyens propriétaires sont moins maltraités. Les petits propriétaires, déjà très nombreux avant la Révolution, les gens de simple cul^ ture, possesseurs d'un champ, fermiers, métayers, artisans ruraux, journaliers, c'est-à-dire le plus grand nombre, ont acquis quelque bien-être.
La Révolution n'avait nullement créé la petite propriété, mais elle l'avait libérée. Les impôts présents, si lourds qu'ils soient, ne vont pas à égaler les. anciennes charges ; ils ont été établis par la Cons-
tituatitè d'après de sages principes. D'ailleurs, le paysan n'acquitte guère ses impôts, dans le désordre et l'incohérence de la perception, ou les payé éil papiers dépréciés, en chiffons de rebut. L'abolition des droits féodaux, la disparition des redevance^, des dîmes et deâ corvées, la suppression des douanes intérieures^ des péages et delà taxes de navigation, ont émaiidipé le travail dès champs, facilité réèbtt" lêmèrlt des produits, donné plus d'aise au paysan.
JàëqUes Bonhomme, comme le Gulliver àïlglais, se sefttait avant 8g retenu ati sol pat mille liens parâlysaiits • ces liens subitement coupés, il S'est étiré et détendu, le robuste géant ; il s'est levé ; dans un ébat de joie barbare, il a d'abord tout brisé autour de lui. Maintenant, il Vit parmi des ruines : à côté de lui, c'est l'église de village décoùronnéede sa croix et dépouillée de ses frustes sculptures ; le château dévasté, démeublé, ouvert au vent et à la pluie par ses fenêtres transformées en trous béants, par ses toitures crevées ; partout des ravages, cimetière aux croix renversées, parc saccagé, clôturés défoncées, grilles arrachées, forêts mises en coupe désordonnée, futaies rasées, chemins laissés à l'abaiidon et s'effondrant en lacs bOUeUx. Il semble et il est bien Vrai qu'une invasion de barbares apasSésUrla FraUce, mais elle n'a point tari les sources foncières de la vie, comme l'avait fait par exemple et pour longtemps la guerre de Trente ans en Allemagne: La Révolution, qui a opéré une effroyable destruction de capital, raréfié le numéraire dans des proportibfls incroyables, anéanti Un merVeilleUx trésor d'art et de bèaUté, a répandu parmi Ces ruines des germes de vie nouvelle et plus large,
Déjà, en certaines régions, la terre libérée a pris plus de valeur. En Limagne, « les fonds de terre se vendent un tiers de plus et quelquefois le double qu'avant la Révolution... Les paysans sont plus riches, les terres mieux cultivées, les femmes mieux vêtues. ^ La mise en circulation du vaste domaine de mainmorte fait la terre plus mobile en quelque sorte et plus active. Beaucoup de paysans ont acquis des biens nationaux, acheté un lopin de terre, accru leur parcelle. Il est vrai que ceux-là restent exposés aux vengeances des bandes réactionnaires, mais le brigandage politique ne s'attaque guère aux possesseurs du sol à un autre titre et à l'artisan rural.
Dans les campagnes, on ne voit plus ces paniques générales, ces frissons atroces qui secouaient le peuple entier au début de la Révolution et annonçaient la grande fièvre du corps social. Au milieu de la tourmente qui mugit encore autour de lui, le paysan s'est remis au travail. Quand le fils est à l'armée, la femme dure à la besogne conduit la charrue, prend le hoyau et la bêche, sarcle le champ. Le paysan vit sur sa terre qu'il sent plus à lui, augmente le rendement, mange plus de viande, boit sec quand le vin est à bon marché et fait des enfants. C'est un fait reconnu que durant la Révolution la population augmenta. L'expansion de vitalité qui s'était produite d'abord, le débridement général, peuvent expliquer ce résultat ; on découvre aussi des raisons particulières : « la conscription ayant épargné les gens mariés, tous les jeunes gens se sont mariés dès l'âge de seize ans, et la quantité d'enfants dans toutes les communes est double ou
même triple de ce qu'elle était autrefois. » L'observateur de bonne foi reconnaît que la France ravagée recèle en son sein de croissantes ressources ; des semences d'humanité plus nombreuses, des ferments de prospérité gonflent ce sol surchargé de décombres.
Ce n'est pas à dire que le peuple des campagnes soit content de son sort et vive en paix avec les lois. Contre la persécution antireligieuse, contre cette tyrannie décadaire qui s'insinue dans les moindres actes de sa vie et qui finira par mettre tout le monde en contravention, il ne murmure pas seulement, il se rebiffe et cogne. Il arrache souvent aux gendarmes ses prêtres arrêtés, défend en mille lieux ses vieux saints de bois et ses calvaires qu'on achève de détruire. Puis, les moyens employés pour la perception de l'impôt lui sont odieux ; il s'exaspère à voir un garnisaire s'introduire sous son toit, s'installer à son foyer, se faire héberger et nourrir. Une armée de garnisaires s'abat sur le pays, sans arriver à tirer l'argent des poches. L'impôt équitablement assis en principe, est mal réparti. Les agents municipaux ont fait décharger leurs terres et celles de leurs amis pour surcharger celles de leurs ennemis.
La conscription, récemment instituée, est en horreur au paysan ; elle s'établit très difficilement, elle s'établit pourtant ; le nombre des réfractaires s'accroît immensément, et néanmoins les fugitifs repris finissent par marcher, car cette race gauloise a depuis dix-huit siècles l'obéissance dans le sang. On se plaint de tout et l'on se soumet à tout ; sauf en pays de populations particulièrement ardentes ou têtues, comme celles du Midi et de l'Ouest, sauf en
pays conquis, comme la Belgique, le mécontentement ne dépasse pas le point au delà duquel il tourne en révolte véritable. D'ailleurs, suivant le mot profond de Mallet du Pan, « l'ancien régime a. laissé un souvenir tel que la Terreur elle-même n'a pu l'effacer. »
Dans les villes niême, tout le monde n'a pas matériellement perdu à la Révolution» Le dépéf is§ément déÈ grandes entreprises industrielles et commerciales laisse en détresse une foule de personnes, mais le nombre des simples prolétaires, attendant leur vie du travail quotidien de leurs braà^a sensiblement diminué. La liberté du commerce et de l'induistrie a fait son tHUvre. La hiérarchie des métiers une fois brisée, beaucoup d'ouvriers ont pu s'élever au rang de demi^bourgeois ; ils ont monté un petit commerce, loué une boutique, gagné quelques sOuâ. Ils souffrent aujourd'hui de l'état déplorable des affaires ; car il y a moins de commerce qu'autrefois, s'il y a plus de commerçants, mais ces infimes capitalistes n'en sont pas moins devenus d'âpres conservateurs, très attachés à leur pécule, et n'iront pluà le compromettre en se jetant dans les mouvements de la rue. Voilà encore quie^cplique pourquoi Paris laisse désormais les politiciens vider enti*e eux leurs querelles par moyens militaires ou autres et ne s'y mêle plus, pourquoi l'on voit tant de coups d'Etat et plus d'émeutes.
Pour les gens de inoyénne et haute bourgeoisie, qui avant 1789 vivaient posément de leurs rentes ou de leurs revenus, le moment est terrible. Ils avaient etl grand'peine à résister aux emf>mttts forcés, aux prélèvements arbitraires, à la suspension
ées arrérages. La grande banqueroute de 1797 ^^^ a^ehève, car elle a supprimé en fait les deux tiers de la dette publique, et le fiers consolidé ne se paye pqint ou se paye en papiers de négociation impossible. Au printemps de 1799, le cours du tiers consolidé, principal fonds d'État, se traîne entre dix et onze francs. Des gens jadis riches ou aisés tombent à la mendicité, et Ton verra bientôt des filles de rentiers chanter au coin des quais pour reeueiU lir quelques sous implorés de la pitié des passants.
Cependant d'autres bourgeois plus avisés, qui ont su garder par devers eux leur épargne ou accaparer des assignats, se sont jetés sur les domaines nationaux, sur les terres mises en vente à vil prix. Ces biens, il est vrai, leur rapportent peu ou point, par suite de la lourdeur des impôts et du non -payement des fermages. Ce capital demeure improductif ; il existe néanmoins et sa valeur s'ac^ croîtra dans la suite. Les acquéreurs vivent horriblement gênés et pourtant plus riches ; ils ont moins d'argent et plus de terre, et la fortune immobilière de cette bourgeoisie, sans se sentir encore en jouis^ sançe, se fonde obscurément.
Enfin, combien de gens vivent sur la Révolution ! Dans le trouble général des affaires et des transactions, une affaire subsiste pourtant, énorme, colossale, extraordinaire : c'est la Révolution elle-même. L'accroissement inouï des besoins et des services publics, les nécessités des armées ont fait surgir une foule, un peuple, une race de fournisseurs, munitionnaires, commissaires-ordonnateurs, vivriers, traitants, sous-traitants, trafiquants hauts ou bas, de mine insolente ou chafouine ; ils fourmillent
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sur l'Etat en décomposition et se nourrissent de cette pourriture. Puis, comme la liquidation de l'ancien régime continue, comme on vend ses châteaux, ses terres et ses meubles, comme une partie de la France met l'autre à l'encan, comme la perturbation des fortunes engendre une infinité de procès, il faut des commissaires-priseurs, des experts, des huissiers, des clercs, des avocats, des gens de basoche et de procédure, et tout ce monde profite.
Comme l'argent néanmoins devient de plus en plus rare, comme le crédit est nul, comme «ce qu'on appelle les honnêtes gens ne prêtent qu'à deux et demi ou trois du cent par mois », c'est le règne des brocanteurs en tout genre, prêteurs à gages, prêteurs à la petite semaine, usuriers. Lombards, Juifs.
Par-dessus le pullulement des insectes parasites, voici les grands rongeurs : les fournisseurs qui ont fait rafle de millions à pourvoir nos soldats de fusils hors d'usage et de vivres avariés, les spéculateurs qui ont su réaliser à temps lors des grandes crises d'agiotage, les vainqueurs dans la bataille des assignats. Le gros fournisseur, le financier sans vergogne, c'est l'un des types qui dominent et caractérisent l'époque. Il est puissant et ridicule ; on fronde sa souveraineté, on le chansonne comme un roi, on en fait personnage de comédie et de vaudeville, et cependant on subit son pouvoir. Parmi ces « Turcarets nouveaux », quelques-uns ont du génie dans leur genre, tels qu'Ouvrard. D'autres, comme Séguin qui se fait des collections princières et s'entoure de trésors d'art tout en gardant l'air d' «un frotteur », ont vraiment aidé à la défense nationale par
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leur esprit inventif et l'audace de leur sens pratique. Aujourd'hui, le Directoire, toujours à court d'argent et de crédit, est obligé sans cesse de recourir à eux pour remonter les services, pour vêtir, nourrir, équiper les troupes et faire marcher tant bien que mal la machine ; ce gouvernement tyran de la France et oppresseur de l'Europe ne peut se passer des manieurs d'argent et vit sous leur patte.
Les enrichis de la spéculation et des fournitures passent déjà pour former un parti dans la République. On dit « le parti des nouveaux riches ». On prévoit qu'ils chercheront à établir «une forme de gouvernement qui mette leurs personnes et leurs biens à l'abri des dangers qui, depuis nombre d'années, menacent les propriétaires ». Les plus avisés dispersent leurs risques, placent en Angleterre ou s'arrangent pour y faire au besoin filer leurs capitaux. Séguin dira bientôt : « Je puis d'un trait de plume envoyer deux ou trois millions à Londres. » Ainsi s'expliquent des accointances suspectes, des partialités allant jusqu'à la complicité, et comment, en opposition à l'esprit belliqueux et conquérant de la Révolution, quelques hommes d'argent favorisent traîtreusement l'Angleterre ; ils n'entendent pas que les soldats de Hoche ou de Bonaparte saccagent cette grande caisse de dépôts.
La plupart des enrichis s'en tiennent encore à jouir, à étonner Paris de leur faste subit, de leur dépense et de leur ripaille. Après Thermidor, les Parisiens, dans l'étonnement et la joie de vivre, se sont jetés au plaisir, à la folie, à la danse, à l'enivrement des sens, à la trépidation étourdissante et continue. Alors, au son réveillé des hautbois et des crin-
crins, Paris s'est mis à virer, à tourner, à valser, dans un accès de sensualité éperdue.
A présent encore, sous le Directoire, la caractéristique de Paris est de manquer du nécessaire et de courir au superflu. On n'a pas de quoi payer son terme et l'on va au théâtre. Les foyers sont éteints, les restaurants flamboient. «Tel ne sait pas comment il dînera demain, qui aujourd'hui dépense dix francs à prendre une glace. » Dans la ville tout entremêlée de décombres, salie d'immondices, on dirait une foire permanente installée sur des ruines, foire de spectacles, de tréteaux, d'assourdissantes musiques, d'exhibitions et de boniments.
Parmi ce fantasque décor, la foule s'agite dans une sorte de désespérance joyeuse, sans songer au lendemain, sans supposer qu'il puisse y avoir un lendemain. Assurément, on ne doit pas trop généraliser et voir Paris entier dans ce qui se signale d'abord et saute aux yeux. Comme toujours, les Parisiens d'une certaine classe se groupaient par sociétés diverses, par coteries différentes d'aspect et de tenue, mais les plus brillantes, les plus tapageuses, celles qui éblouissaient et entraînaient le public, donnaient l'exemple de se précipiter à la jouissance immédiate et fiévreuse.
Ce flot miroitant, issu de la Révolution, charrie des débris d'ancien régime. Dans le déclassement général, chacun ne sait plus ce qu'il est et où il va. Des fils de nobles, se voyant sans avenir, dépaysés dans leur propre pays, participent au débraillé révolutionnaire ; ils vivent à Paris comme au cabaret ou dans un mauvais lieu. Tout ce qu'ils ont sauvé du naufrage passe en argent de poche. Il en est de
même pour nombre d'émigrés rentrés et vivant au jour le jour sous un faux nom, se demandant chaque soir s'ils ne finiront pas le lendemain fusillés en plaine de Grenelle. De son côté, la société nouvelle, reniant ses origines, se plaît aux bavardages contrerévolutionnaires ; elle singe le ton, les manières, les ridicules, les débauches des anciens grands et sent foncièrement le ruisseau ; elle unit « les vices de la cour et ceux de la Courtille ; ce mélange est monstrueux ».
Tout y est interlope et frelaté. Pour ajouter au mensonge de ces temps où tant de monde parle, pense et vit à faux, les modes adoptées donnent à la cohue un air de mascarade. Les 2:5^^55 g^ws portent l'habit de couleur, carré, mal taillé à dessein et remontant dans le dos, avec le gilet très court à châle vert et la haute culotte ; à les voir le visage pris entre le chapeau à cornes retombantes et le débordement de l'énorme cravate, les épaules engoncées, le buste raccourci, les jambes grêles, on dirait des Polichinelles dégingandés. Sous prétexte de s'habiller à la grecque, les femmes se montrent déshabillées et se font chair publique.
Chez ces femmes du Directoire, sorties de toutes classes, ce n'est que contradictions : dans la mise et dans la pose, l'affectation des lignes à l'antique, et malgré tout une recherche d'attifement parisien, une élégance chiffonnée ; un épanouissement de santé plébéienne, un appétit de vivandière, le goût des exercices violents, la passion de conduire soimême son phaéton et des allures garçonnières ; avec cela, des mièvreries par lesquelles on tâche d'exagérer l'ancien ton. On parle un langage
désossé, on n'a pas la force d'articuler ses mots et de ce susurrement partent tout à coup l'inflexion triviale et commune, l'accent faubourien et le mot canaille.
La corruption des moeurs est extrême, la licence absolue. Les lois et les circonstances se sont unies pour abolir les mœurs. Le malheur des temps a disjoint les familles, jeté d'un côté le père, d'un autre la mère, ailleurs les enfants. La législation révolutionnaire a diminué l'autorité paternelle et mis la famille en république. Encore que les assemblées directoriales esquissent un mouvement en arrière, elles n'osent réagir franchement. Le divorce admis pour incompatibilité d'humeur "simplement alléguée laisse le foyer instable et la famille en camp volant. Le mariage est un contrat toujours révocable au gré de l'une des parties, un contrat à terme. On se marie à l'année, au mois ; on se marie pour satisfaire un caprice, on se démarie et l'on se remarie pour réaliser une affaire. Un homme qui a épousé d'abord la nièce d'une tante à héritage épouse ensuite la tante elle-même, âgée de quatre-vingt-deux ans, puis après la mort de celle-ci qui lui a fait don de ses biens, reprend la jeune femme. Un homme veuf de deux sœurs demande à convoler avec leur mère.
A côté du concubinage légal, à côté des liaisons affichées, l'amour de rencontre s'étale. Dansl'anéantissement des rangs sociaux et des convenances, les sexes se cherchent et librement s'accouplent. Et ces gestes de joie, de passion ou de folie ne font qu'étourdir un ennui croissant et l'universelle nausée. « On peut extra vaguer sans gaieté », dit un auteur du temps, e t Paris a le spleen ,
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Cette purulence a-t-elle gagné toutes les classes de la population et gangrené le fond même de la substance française ? Sous la société qui donne à l'époque son aspect extérieur et qui lui a valu sa réputation, le niveau général des mœurs a-t-il très sensiblement fléchi ? Il ne semble pas que les principes et les faits dissolvants aient universellement agi ; d'ailleurs, ils ont trop brutalement agi pour que le sens traditionnel ne se soit pas révolté. Il y a eu brusque amputation de toute moralité chez énormément de personnes, il n'y a pas eu lente et subtile intoxication des masses. Nous avons vu que des millions de campagnards et de citadins rappelaient d'eux-mêmes la discipline catholique. Dans toutes, les classes, on aperçoit encore des familles qui vivent bien, qui demeurent fidèles à l'ancienne discipline privée, qui gardent en dépôt l'honnêteté foncière de la race. Un diplomate étranger écrit : «Je ne crois pas du tout que les différentes classes de la société soient plus corrompues en France qu'ailleurs, mais j'ose espérer que jamais aucun peuple ne sera gouverné par la volonté de scélérats plus imbéciles et plus cruels que la France ne l'a été depuis le commencement de sa nouvelle liberté. »
Ce jugement écrasant pour la classe gouvernante comporte évidemment des restrictions ; encore moins, doit-on l'étendre à tous les particuliers engagés dans la Révolution. Chez ceux-là, de même que chez ceux qui combattent le mouvement, la fureur de la crise a tout poussé aux extrêmes ; elle a jeté les méchants au crime, perverti les faibles, exalté les bons ; si elle a ouvert des abîmes d'immoralité, elle a fait surgir de hauts sommets de vertu et de désin-
téressement. Sous le Directoire, bien que le nombre des républicains sincères se soit singulièrement réduit, la Révolution conserve des croyants et des dévots ; les administrateurs d'un canton disent en parlant d'elle : « Notre sainte Révolution. » En dehors même des armées, en dehors de cette école de rude et superbe énergie, on voit toujours des traits d'héroïsme civique, des exemples d'immolation de soi-même à un principe supérieur ; chez certains groupes, une persistance d'idéal philosophique, un effort pour se faire une loi morale en dehors de toute conception religieuse, dès cœurs vraiment épris de vertu à la romaine et des âmes stoïques.
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Dans cette France prodigieusement diverse, encore bouillonnante à la superficie, inerte et déprimée en son fond, existe-t-il une aspiration commune ? Est -on d'accord sur quelque chose ? Oui, car parmi les gouvernés, à l'exception des agitateurs d'extrême gauche et d'extrême droite, tout le monde désire la paix au dehors, la paix générale, l'extinction des guerres qui depuis 1792 s'engendrent l'une l'autre. Il semble que ce soit le premier remède aux maux dont on reste accablé. C'est au nom du péril extérieur que la Révolution a demandé
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au pays des sacrifices inouïs d'hommes et d'argent, qu'elle en exige encore ; c'est la guerre surtout qui l'a faite furibonde et sanguinaire ; c'est à l'occasion de la guerre ou par elle que les factions s'elïer' cent de prolonger le trouble à l'intérieur. Par la paix, on espère que tout pourra peu à peu s'adoucir, se réorganiser et s'asseoir. On en attend d'ailleurs des bénéfices immédiats, tangibles : les lois d'exception perdant leur raison d'être ou leur prétexte, l'allégement des charges publiques, des milliers de bras rendus à la charrue, la frontière se rouvrant aux échanges, les ports libres, l'industrie se remettant à travailler pour l'étranger, et la France soupire après toutes ces résurrections, elle les invoque avec un accent de misère. La paix, c'est l'espoir des chaumières, l'espoir des ateliers, l'espoir des salons, l'espoir des gens de travail, l'espoir des gens de plaisir dont la fatigue haletante s'agite encore et se trémousse, l'espoir des coeurs sensibles et des amis de l'humanité, celui des politiques sages qui sentent que le ressort de l'Etat se meurt d'une tension continue- La paix, ce mot prend dans l'ima.gination nationale un sens démesuré, infiniment compréhensif, conforme pourtant à son acception naturelle ; pour tout le monde, il signifie la possibilité de vivre en paix : la détente et le sommeiL
Cette paix tant implorée, l'accepterait -on médiocre ou mauvaise, en face de la coalition toujours vaincue, toujours debout ? Admettrait-on la paix sans la conservation et la sécurité des conquêtes ? Le patriotisme tel que l'a conçu la Révolution supporterait-il cette déception ?
La Révolution n'avait pas créé le patriotisme ; elle l'avait dissocié seulement de l'idée monarchique et en même temps popularisé, répandu dans les masses. Plus humaine que française dans son concept primitif, elle avait tourné tout de suite, sous l'action des circonstances, en une crise aiguë du sentiment national. La nationalité française préexistait depuis des siècles ; elle s'était sentie en 1789 par son eiïervescence ; elle avait pris une conscience plus éveillée de soi-même ; à l'accord obscur de toutes ses parties s'était substituée une passion de faire corps, une fédération des volontés. En 1792 et 1793, la Révolution s'était identifiée avec la cause de l'indépendance nationale ; elle s'était identifiée ensuite avec l'irruption française au dehors, avec l'extension des frontières, avec la conquête des limites naturelles. Après avoir proclamé la nation, elle avait institué par ses victoires la grande nation, et la France s'était d'abord grisée de ce mot ; elle s'était enorgueillie de ses armées, parée de ses triomphes, comme si elle eût voulu couvrir de ce manteau de gloire ses plaies hideuses, ses haillons et sa misère.
Maintenant, chez ceux qui se sont donnés à la Révolution corps et âme, chez ceux qui prétendent la diriger ou qui la servent, on voit persister l'idée d'une vocation naturelle de notre race à la primauté, à l'héritage romain, au commandement des peuples : cet impérialisme français dont l'Empereur ne sera que l'expression suprême. Dans le reste de la nation, à mesure que la ferveur révolutionnaire est tombée, le patriotisme a fléchi. A Paris, dans les spectacles, dans les cafés, dans les réunions élégantes
et les promenades, le patriotisme est démodé comme vertu révolutionnaire : « Nos revers ne font naître ni joie, ni inquiétude, il semble qu'en lisant l'histoire de nos batailles, on lise l'histoire d'un autre peuple. f> A descendre plus bas et à pénétrer le fond même des âmes populaires, devrons-nous constater qu'il ne subsiste rien de l'ardeur patriotique d'autrefois ? Les brusques réveils de ce grand feu nous feront connaître qu'il sommeillait seulement sous une cendre d'apathie. Confusément, on sentait que la France, ayant tant souffert et peiné, devait tirer de ses épreuves un avantage d'honneur et de puissance, qu'elle devait en sortir plus forte, plus rayonnante, matériellement et moralement grandie. Une suite de revers à l'extérieur, rapprochant l'ennemi de nos frontières et remettant tout en question, achèverait de consterner l'esprit public ; ce qu'il faudrait au contraire pour le ranimer, ce serait la victoire définitive, décisive, portant en soi gage de paix et consolidation des résultats acquis ; on applaudirait surtout à celle qui, frappant l'odieuse Angleterre, tarirait par ce coup la source même des guerres. i
A l'égard de ce qui se passe à l'intérieur, le dégoût est profond, sans qu'il y ait courant d'opinion en faveur d'autre chose. Dans ses Mémoires inédits, Cambacérès dit que « tout le monde était dégoûté de la Révolution », sauf ceux qui en vivaient, auxquels il faut ajouter ceux qui vivaient pour elle. Tout le monde était dégoûté de la Révolution, et cependant, il n'était personne, à l'exception des émigrés et de leurs partisans à l'intérieur, pour en réclamer l'abolition complète ; chacun voulait en
conserver quelque chose. La presque totalité des Français eût vu avec horreur le rétablissement des privilèges de caste, privilèges matériels et pécuniaires, privilèges hohorifiques. La passion égalitaire pénétrait la France : « Il n'y a pas un petit boutiquier auquel M. de Montmorency pût se dire impunément supérieur. » Dans la bourgeoisie de Paris et des villes, dans cette classe qui avait commencé la Révolution et qui la haïssait dans ses effets actuels, c'est-à-dire dans la tyrannie directoriale, on rettouve encore l'esprit de 1789, mais usé et vieilli, lin libéralisme humilié. L'idéal de cette classe serait une royauté représentative, limitée, recon^ naisfeant les droits de V homme et leur rendant quelques garanties, mais elle s'accommoderait très bien « d'une république libre ».
Le peuple des campagnes est réactionnaire eh ce qu'il souhaite le rétablissement de la religion et la suppression des lois persécutrices ; il est révolutionnaire en ce qu'il veut maintenir le partage des biens nationaux et l'affranchissement de la terre. La forme dêâ institutions le touche peu, les luttes purement politiques ne lui importent guère.
En somme, là. France prise en masse est moins hostile au principe qu'au système révolutionnaire, moins hostile à la forme du gouvernement qu'aux gouvernants. Ceux-là, on les hait et on les méprise, parce qu'on les a toujours saisis en flagrant délit d'improbité politique, parce qu'ils ont promis l'universelle félicité et n'ont fait qu'instituer de multiples détresses, parce que beaucoup d'entre eux ont participé aux grands excès, parce qu'à l'origine d'une foule d'autres on retrouve la tare
initiale, l'histoire louche connue ou soupçonnée, la tache de sang ou la tache de boue. On les déteste mais on est tellement appauvri d'énergie, découragé par de successifs mécomptes, qu'on n'ose rien tenter contre eux, et d'ailleurs leurs adversaires militants p-vec lesquels il faudrait s'allier, les Chouans de province, les « petits-maîtres» de Paris et les conspirateurs de sajons, tous ces enragés de réaction, tous ces révolutionnaires à rebours font peur.
La bourgeoisie modérée, vaincue à Paris le 13 vendémiaire dans l'assaut qu'elle avait tenté contre les hommes de la Convention, précipitée après Fructidor du haut de ses espérances renouvelées, se résigne à n'être rien dans un pays où le texte delà constitution l'appelle à la primauté légale. Frondeuse et déprimée, elle se venge de ses oppresseurs à coups d'épigrammes, se raconte à mi-voix les scandales du Luxembourg et les vols, se repasse de main en main des caricatures et des jouets d'opposition ; elle ne sait faire autre chose ; chez elle, nulle idée de se concerter, nul effort d'association et d'entreprise, un individualisme égoïste, la préoccupation de vivre chacun pour soi et de vivre le moins mal possible, l'esprit d'« isolation ». Et comme on se fait à tout en France, comme les gens au pouvoir ne sont que des demi-terroristes, comme ils déportent leurs adversaires et ne guillotinent plus, comme ils n'attentent pas directement à la propriété, comme ils ne défendent pas aux Parisiens de faire l'amour et d'aller à l'Opéra, on les supporte en les exécrant.
Ce que l'on éprouve, c'est un immense besoin de
sécurité, le besoin d'être gouverné, au lieu d'être constamment en butte aux factions rivales et tiraillé en sens contraire.
Comme une nation ne saurait vivre indéfiniment à rétat inorganique, il était évident que la France irait à une dissolution totale ou à un accident qui produirait brutalement la réaction, à moins qu'on ne vît sortir de la Révolution un pouvoir assez fort et assez éclairé pour imposer entre le passé et le présent la grande transaction nécessaire, pour instaurer sur ce fondement la paix publique, pour opérer les conciliations indispensables, pour ressusciter en même temps les énergies éteintes ; un gouvernement qui referait de l'ordre et qui referait de la vie.
L'universel besoin qu'on avait de ce régime ne suffit pas à le créer, à le faire jaillir du sol par brusque explosion. Un homme le portait en son cerveau. Plus insigne qu'aucun autre par ses exploits guerriers, il venait de traverser la France dans le fracas de sa gloire subite, et tout d'un coup la nation entière s'était mise à répéter un nom à désinence encore incertaine, célèbre et énigmatique, portant en soi magie et mystère : Buonaparte ; d'aucuns disaient déjà : Bonaparte. L'homme de ce nom avait été l'événement, la passion, l'engouement, la folie du jour. Il avait concentré sur lui « tous les regards, toutes les craintes et toutes les espérances ». Des républicains l'avaient craint ; d'autres s'enorgueillissaient de lui et le jugeaient trop grand, trop sévère, trop antique, pour s'abaisser aux ambitions usurpatrices, et ces républicains qui avaient prétendu renouveler en huit ans tout le cycle romain, ne s'étaient pas aperçu que César approchait, pous-
L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE ^j,
sant devant lui ses légions et ses aigles. Buonaparte, ce nom sonnait odieusement aux oreilles de beaucoup de royalistes, parce qu'il voulait dire aussi Vendémiaire et Fructidor, et cependant chacun s'était demandé quelle surprise réservait à l'avenir l'être brusquement suscité. Qu'était le « phénomène inexplicable », l'homme « étonnant par ses actions, indéchiffrable quant à sa pensée ».
On avait cru en général qu'il tenterait quelque chose et maîtriserait le gouvernement, mais ne se trouvant point de prise il s'était dérobé, et auprès des Parisiens du monde frivole, auprès des spéculateurs politiques, il avait paru au bout de six mois comme démodé. Dans ce monde-là, on lui en voulait d'avoir déçu l'attente et la curiosité universelles. Après qu'il avait été tant de fois vainqueur au delà des monts et comme roi en Italie, on s'était étonné « de le trouver timide, inactif, cachottier, allant tous les jours à l'Institut et paraissant iniiquement occupé de sa femme, de cartes géographiques et de poésies d'Ossian ». Maintenant qu'il était retourné à de lointaines aventures, les sociétés de Paris, qui avaient ouvert des paris sur ses destinations futures, parlaient de lui « légèrement », comme elles parlaient de toutes choses. L'imagination des petites gens restait obsédée de lui ; vers lui montaient d'obscures dévotions, et une pauvre femme faisait vœu de donner six francs aux pauvres s'il revenait d'Egypte.
Conquérant de la terre des Pharaons, il la dépassait déjà, il marchait en Syrie, mais le désastre de notre escadre devant Aboukir, en lui rendant plus incertaine la voie du retour, Tavait comme éloigné
davantage et mis daiis un recul plus proforid. Pefisif dèvàrit les horizons du désert et le mirage asiatique, il chercherait sa destinée, jusqu'au jour où l'appel âeè circonstances, le sens aigU de là situation, une foi pittoresque, presque superstitieuse en son étoile, l'avertiraient dé se rejeter aventureusement sur la France, pour la surptendreet la saisir. Cependant, malgré soft bonheur, soft prestige et son génie, Bôftâpartè n'eût pas réussi peut-être à s'emparer de l'Etat, si Une partie des gouvernants ne lui eussent à leur insU aplani les voies, si Un travail antérieur à son retour d'Egypte et s'accomplissant dans le séift dès pouvoirs publies, un travail interne, n'eût préparé fortuitement son oeuvre et ne lui eût mis en ftîâift, au moment dônfté, tous les éléments de succès. La dictature d*un homftie hors de pair a pu être considérée comme l'aboutissement nécessaire à la Révolution telle qu'elle s'était comportée ;son établiSsemeftt eut toutefois, à côté de causes lointaines et profondes, des causes directes, déterminantes, qUÎ agirent pendant plusieurs mois. Il est possible que là chose se fût faite en tout cas ; il n'est pas iftdifféfent de voit cotnrtiètit elle se fit.