CHAPITRE II
LA PERNJÈRE i»OUS$ÉE JACOEJINE
DANS le3 milieux législatifs, tout restait agitation, effervesceuçe, bouillonnement. Après le 30 prairial, les Conseils se maintiennent plusieurs jours encore en permanence, et dans la chaleur des discussions haletantes, dans la fièvre des séances nocturnes, l'exaltation des esprits parvient à son cpmble ] elle durera près d'un mois. Pendant cette période, le Corps législatif tend à se faire le centre du pouvoir et de l'action, comme s'il n'était sorti dç son long servage que pour usurper à son tour.
Les Cinq-Cents donnent l'impulsion, les Anciens la suivent. Au3f Cinq-Cents, les Jacobins dominent ; non qu'ils soient les plus nombreux, mais ils ont l'audace, la discipline, l'élan ; sous leur pression, l'assemblée du Palais-Bourbon se transforme en une fournaise de fanatisme révolutionnaire, d'oij sortent des lois de feu, brûlantes et corrosives. C'est la îoi dite des otages, nouvelle loi des suspects, dont on verra le mécanisme persécuteur. C'est la loi appe^ lant Içs conscrits de toutes classes non encore mis en activité ; on en formera dans chaque département un bataillon auxiliaire. Pour subvenir aux frais de cette immense levée, le principe d'un impôt progrès-
sif de cent millions « sur la classe aisée » est voté; l'application de ce principe, qui restait à déterminer par des actes ultérieurs, mettrait tous les biens en proie aux exactions d'une fiscalité arbitraire. Ces besognes accomplies, les Conseils se refroidirent un peu, mais Paris commença de frissonner ; il avait revu le spectre de la Convention.
Le nouveau Directoire, définitivement formé de Barras, Sieyès, Gohier, Roger Ducos et Moulin, recomposa le ministère et les principales administrations en cherchant autant que possible des réputations de probité et des mains nettes, mais en faisant la part très large aux éléments avancés. Des survivants de la Montagne reparurent ; Robert Lindet, terroriste intègre, fut mis aux finances, Quinette à l'intérieur, Bourguignon reçut le département delà police générale. Par une mesure très grave, on livrait le portefeuille de la guerre à Bernadette, qui s'était jeté éperdument dans le courant jacobin. Le général Marbot, connu pour ses opinions exagérées, obtint le commandement de Paris. Par contre, Sieyès fit placer à la marine Bourdon, un homme à lui, et Cambacérès à la justice. Sieyès avait reconnu en Cambacérès un esprit mûri, rassis, prédestiné aux besognes reconstituantes, et lui dévoilant en partie ses projets, il s'en ferait un très utile auxiliaire.
En ce temps où le rigorisme figurait à l'ordre du jour, il était difficile de maintenir aux relations extérieures Talleyrand, trop connu pour «son esprit financier » et furieusement attaqué. Tout en se défendant avec une modération adroite, dans des écrits publics, Talleyrand sentait la nécessité de s'éclipser momentanément et de rentrer dans la coulisse. Sa
démission fut offerte, refusée d*abord, acceptée enfin, et on nomma aux relations extérieures le citoyen Reinhard, diplomate instruit et sage, d*esprit girondin. Talleyrand jugeait que ce personnage effacé lui garderait simplement la place et le laisserait préparer sa rentrée ; Reinhard avait d'ailleurs à ses yeux le grand mérite d'être absent ; ambassadeur de la République en Toscane, il lui faudrait plusieurs semaines pour venir prendre possession du ministère ; en attendant, Talleyrand sut garder l'intérim de son propre département.
Sieyès n'avait avec soi que trois ministres sur six ; il espérait se rallier peu à peu quelques-uns des autres. Il essaya même d'attirer à soi certains députés influents du parti jacobin, les moins compromis par leur passé, ceux avec lesquels on pouvait causer. Jourdan et d'autres furent invités par lui à des colloques : tout le monde reconnaissant que la constitution ne suffisait plus aux besoins de la France, pourquoi ne pas s'entendre pour la changer ? Le malheur était que, chacun voulant une révision, chacun la voulait à sa façon. Comme Sieyès évitait de s'expliquer sur ce que l'on mettrait finalement à la place du régime actuel, Jourdan et ses collègues le trouvèrent indéchiffrable ; ils se défiaient d'ailleurs de lui prodigieusement et le jugeaient plein d'arrièrepensées ; ils repoussèrent ses avances. Sieyès rompit alors en visière avec eux ; ses amis dans les Conseils formèrent de plus en plus un parti de résistance, un parti de modérés, qui défendraient la constitution contre les attaques révolutionnaires, en attendant qu'ils pussent la violer pour leur compte et la réformer à leur gré. On ne saurait trop répéter qu'ils
UAVÈNEMENT DE BONAPARTE loi
n'étaient modérés que par rapport aux Jacobins, c'est-à-dire d'une modération toute relative et de fraîche date.
Ainsi les vainqueurs du 30 prairial se divisaient. Dans cette journée, ils avaient espéré se jouer mutuellement ; ils s'en apercevaient maintenant, et cet effort de duperie n'aboutissait qu'à d'aigres conflits. Il en résulta q ue toute unité d'action et d'impulsion disparut plus encore du gouvernement. La confusion devint inexprimable, le gâchis affreux ; c'était ce que La Fayette, retiré en Hollande après sa sortie d'Olmiitz, suivant les événements du bord de la frontière, appelait « le margouillis national ».
La discorde régnait dans le Directoire. Sieyès n'arrivait pas à dominer ses collègues ; il les froissait de sa supériorité et leur laissait trop voir qu'il les méprisait. « Quels hommes ! » disait-il en sortant des séances. Barras lui avait manqué immédiatement dans la main. Tandis qu'un agent se disant autorisé par Barras essayait de reprendre contact avec les émissaires du Prétendant, Barras lui-même s'acoquinait en secret « avec ce qu'il y avait de plus obscur et effrayant parmi les terroristes.» Jugeant que la force était actuellement de ce côté et craignant peut-être que les journaux du parti ne dénonçassent ses malversations, il ménageait les Jacobins, sauf à se retourner contre eux s'ils devenaient trop menaçants ; nous le verrons désormais évoluer de mois en mois. Gohier et Moulin s'étaient laissés lourdement tomber du côté jacobinety resteraient. Les députés modérés, qui avaient voté pour eux de confiance et sans les connaître, éprouvèrent de leur part un mécompte. Par compensation et comme il était
dit que tout serait incohérence dans ce bizarre assemblage, Roger Ducos, que les Jacobins croyaient un des leurs, s'inféodait à Sieyèset suivait dévotement ses inspirations.
Ainsi, deux Directeurs tiraient (Jans une certaine mesure à droite, deux à gauche, le cinquième alternativement à droite et à gauche. Sieyès boudait, Barras intriguait, Gohier ne voyait partout que conspirateurs et se plongeait dans la lecture des rapports de police. Moulin sentait qu'il n'était là qu'en passant et se laissait aller à la culbute \ au ministre Cambaçérès, venu pour lui rendre hommage et lui demander $a bienveillance, il répondait; « C'est pioi qui vous demande votre amitié pour le moment et votre protection pour l'avenir ; je ne m'abuse pas g.ur votre position et sur celle qui vous attend. ^ Et dans ce singulier gouvernement, qui se paralysait lui-jnême, personne ne paraissait capable de volonté et d'action.
<< I^e Directoire ne voulait rien, n'écoutait rien, ajournait tout. Les Directeurs ne lisaient que les journaujc, ils ne dissertaient que sur quelques articles qui les chagrinaient. Ils entraient en séance à on^e heures ; ils y restaient jusqu'à cinq heures et demie ou six heures. Les ministres arrivaient d'heure en heure et étaient toujours entendus séparément quoiqu'il eût fallu les entendre ensemble. On parlait à chacun d'eux des journaux, des plaintes, des dénonciations contre les particuliers ; à pein^ un §eul d'entre eux écoutait-il par intervalles le ministre qui venait proposer son travail. Après la séance, les Directeurs allaient dîner ; toujours nombreuse compagnie à dîner et toute la nuit jusqu'à
L» AVÈNEMENT DE BONAMRT É 103
leur coucher. Le matin, ils lisaietit les journaux, des lettres, pour être à portée d'en parler ensemble pendant leur mortelle séance;. . »
Les ministres se voyaient peu et vivaient mutuel^ lement en défiance, écrasés d'ailleurs de besognes Lindet s'abîmait dans le gouffre des finances et cherchait pourtant à rassembler des idées, à préparer des mesures d'ensemble, mais désespérait que les Conseils adoptassent jamais un plan suivi. Cambacérès avait tout à faire pour remettre un peu d'ordre dans son département. Bemadotte parlait et écrivait infatigablement ; ses discours, ses proclamations, ses appels, ses circulaires, font un curieux monument d'éloquence révolutionnaire et gasconne ; on y retrouve un mélange de fougue militaire et d'incohérent pathos. Il montrait en fait de remarquables qualités d'intelligence et d'entrain, une force prodigieuse de travail.
La presse parisienne, démuselée, s'était jetée tout de suite aux extrêmes licences. Quelle joie que de pouvoir impunément prendre à partie ces tyrans de Fructidor, dont la plupart restaient en place malgré la dernière crise.
Plus de cinquante journaux faisaient tapage à la fois. A côté des feuilles de droite ressUscitéeSj diffamant le gouvernement à outrance et trouvant moyen de le calomnier, le Journal des hommes libres s'était fait le moniteur officiel du jacobinisme ; on le surnomma le Journal des tigres ; il traitait ses adversaires de « feuillistes d'infamie >>. Avec quel-' ques autres de son espèce^ il rappelait les pires journaux de 1793 ; c'était la même persévérance dans l'insulte, la même manie dénonciatrice^ ûîï
mélange d*injures grossières et d'insinuations venimeuses.
A côté des journaux, des brochures pullulent, annonçant la décomposition de tout et la fin du régime. D'un bout à l'autre de la ville, on les vend publiquement, on les annonce, on les crie, et des colporteurs passent dans les rues hurlant à plein gosier : Le Testament de la République ou Ça va mal. — V Ancien Directoire nous vendait^ le nouveau nous fera pendre. — Quatre pendus et un cinquième qui file sa corde.
Les Conseils subissaient tour à tour et repoussaient l'influence des violents. Celui des Anciens s'était ressaisi le premier et cherchait, avec quelque hésitation encore, à se mettre en travers du mouvement jacobin. Aux Cinq-Cents, aucune majorité stable ne se dégage. Les deux fractions de l'assemblée l'emportent alternativement l'une sur l'autre par l'appoint d'hommes vacillants et s'émiettent elles-mêmes en groupes agités. De part et d'autre, les meneurs, les orateurs sont peu nombreux, mais constamment sur la brèche : parmi les violents, le général Jourdan, qui se pose de plus en plus en coryphée de ce jacobinisme militaire dont l'existence est l'un des traits de l'époque, Talot, « ballon soufflé », gonflé de vide emphase, Lamarque et Bertrand du Calvados, plus fougueux qu'éloquents, Destrem, espèce de géant, homme d'attaque et de voies de fait, Grandmaison, beaucoup plus intelligent, Poulain-Grandprey, l'économiste du parti ; de l'autre côté, Boulay de la Meurthe, « figure ronde et sanguine », qui montre du tempérament et de la vigueur ; Ma rie- Joseph Chénier, l'homme
aux beaux yeux d'Oriental et à la «volumineuse frisure », à l'éloquence académique qui ne porte guère, Daunou, orateur disert, et entre tous Lucien Bonaparte se met rapidement hors de pair.
L'ex-garde-magasin du temps de Robespierre, emporté dans le mouvement d'ascension de toute la famille, est maintenant un personnage. Passé député par suite d'une élection des plus contestables, il a été l'un des destructeurs de l'ancien Directoire. Merveilleusement habile à s'approprier la phraséologie révolutionnaire, il pérore à tout propos, déclame, fulmine, objurgue. A entendre ses tirades, ses invocations et toute sa rhétorique enflammée, à le voir poser la main sur son cœur avec un grand geste ému, on dirait que le plus pur zèle républicain l'anime toujours et l'embrase. Cependant, comme il s'aperçoit que les modérés représentent l'avenir, il évolue vers eux, avec des écarts encore et d'une indépendante allure. A maintes reprises, il se fait l'organe sonore, la voix et la trompette du parti. C'est en outre un habile manœuvrier parlementaire, et il trouve le temps, entre tous ses combats, de roucouler aux pieds de Mme Récamier, de brasser des affaires, de s'intéresser très activement dans une compagnie de navigation qui fait le service posta] entre Bastia et la France, d'armer des bâtiments corsaires et un peu pirates ; sa vie est un tourbillon.
Tandis que son influence s'affirme au parlement, la situation de son frère Joseph, affable, accueillant, hôte magnifique, s'établit dans le monde. Tous deux exploitent le souvenir du grand frère et se croient aptes, avec ou sans lui, à faire le gouvernement de demain. Si Joseph paraît avoir désiré sincèrement I 6
io6 L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE
le retour du héros et songé à le provoquer, Lucien éë pose moins en copropriétaire qu'en héritier d'un grand nom ; jugeant Napoléon exclu pour longtemps et peut-être à jamais de la scène politique, il travaille pour lui-même, et ce jeune homme de vingtquatre ans, à force de talent et d'aplomb, s'érige en puissance distincte. Joseph a des relations et Lucien une clientèle. Leur coterie avoisine celle de Sieyês, sans se confondre avec elle.
Au reste, chaque coterie se croit un partij chaque parti devient une faction. Dans la salle des Cinq-Cents, les deux bandes parlementaires semblent par moments sur le point d'en venir aux mains et de se disputer cette arène. Les votes sont emportés par surprise ou par intrigue. Fréquemment, des motions d'ordre, portant sur des objets politiques, interrompent les discussions d'affaires, déchaînent des violences de parole qui finiront par dégénérer en rixes. Certains messages du Directoire "suscitent un orage : « Une grande partie des membres se lèvent, s'agitent, s'apostrophent. En vain le président agite sa sonnette pour rappeler les membres à l'ordre ; les huissiers s'égosillent à rappeler au silence ; le tumulte est à son comble ; on n'entend plus le lecteur, on ne s'entend plus soi-même », et le public, écœuré de ces scènes, prenait encore plus en dégoût le régime des assemblées.
Paris avait trop de deux Charnbres ; avec un inexprimable effroi, il en vit surgir une troisième, qui s'instituait de sa propre autorité et ne tenait son mandat que d'elle-même. Pour ranimer l'enthousiasme populaire, pour recréer un grand courant d'énergie contre l'étranger, il avait paru utile de rendre la mq-in aux associations politiques, ces forges du patriotisme. La plus grande et la plus f anieuse de toutes, le club des Jacobins, fermé en bruniaire an IV, jugea l'occasion bonne pour se reconstituer, sous le titre de Société des amis de V Egalité et delà Liberté. Sa résurrection fut un événement.
Les Jacobins cherchèrent un local pour se réunir. Ils ne le trouvèrent pas facilement, car l'immense majorité des habitants se prononçait contre eux et repoussait ce voisinage. Cependant la faiblesse des autorités lenr fit ouvrir la salle du Manège, Tun des lieux sacrés de la Révolution, où avaient siégé la Constituante, la Législative, la Convention à ses débuts, et où semblaient flotter, entre les murs nus, des visions tragiques. Le bâtiment du Manège, précédé d'une cour oblongue et étroite, se trouvait comme encaissé entre la terrasse des Feuillants, qui surplombait le sol où posait la salle, et d'anciens domaines conventuels, percés de passages. Le Manège faisait piartie des locaux affectés au Conseil des Anciens, qui siégeait 4ans le château des Tuileries.
io8 L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE
Vers le milieu de messidor, les réunions du Manège commencèrent à petit bruit et sans fracas ; un beau soir, le club se trouva constitué. Plusieurs centaines de personnes, dont cent cinquante députés environ, s'étaient inscrites comme sociétaires. Pour éluder certaines prohibitions constitutionnelles, on nomma au lieu de président un régulateur, des annotateurs en guise de secrétaires. On citait parmi les organisateurs Drouet, impliqué naguère dans la conspiration de Babeuf. Il y eut un bureau au-dessus duquel planait un bonnet rouge, une tribune aux harangues, des ordres du jour et des votes, une commission d'instruction, un public qui se tenait debout autour des banquettes où s'entassaient les sociétaires, des comptes rendus insérés régulièrement dans les journaux, une parodie de parlement.
Les néo- Jacobins se réclamaient hautement de leurs aînés, afin que nul ne pût s'y méprendre. « Notre nom est Jacobin, notre société est celle des Jacobins, nous sommes et voulons être Jacobins. » Ils protestaient, à la vérité, d'un grand respect pour la constitution, mais, tout en se défendant de vouloir rétablir le régime de 1793, ils en reprenaient le ton et en imitaient les gestes. Comme les nouvelles de la guerre restaient mauvaises, comme nos armées d'Italie et de Naples venaient d'essuyer de cruels échecs au bord de la Trebbia, comme la citadelle de Turin avait capitulé, comme en Suisse Masséna avait dû se replier en arrière de Zurich, ce fut une occasion pour tonner contre les vendus et les traîtres, pour réclamer des supplices, des décrets contre les riches et des piques pour le peuple. On réclamait surtout des épurations ; on sommait les minis-
très de purger leurs bureaux infestés d'aristocrates et « gangrenés de messieurs » ; on poussait à ces exécutions pour se caser soi-même, et beaucoup de membres de la réunion voulaient encore moins du sang que des places.
On sentait néanmoins, à travers un délire de motions et de cris, percer la révolte de certains groupes populaires contre les bourgeois accapareurs de la Révolution, l'horreur d'un régime pourri qui n'avait rien de démocratique que le nom, une passion niveleuse qui procédait de Babeuf et de son communisme, ce qu'on appellerait aujourd'hui une poussée socialiste. Ces revendications, il est vrai, restaient la fureur d'un très petit nombre, mais les orateurs du Manège s'en faisaient l'effrayant écho. Pour eux, Robespierre n'était plus qu'un ancêtre ; les précurseurs immédiats, les martyrs de la cause, ceux dont « les mânes plaintifs » réclamaient vengeance, c'étaient les députés qui avaient péri en 1795 pour avoir mené contre la Convention thermidorienne l'émeute des affamés, c'étaient les hommes qui en 1796, avaient opposé au despotisme oligarchique du pirectoire la théorie du bonheur commun et de l'égalité intégrale. « O Romme, Goujon, Soubrany, Babeuf, vous serez vengés, oui, bientôt vengés, mais parla justice et non par l'assassinat ! » Et ce n'était rien auprès de ce que l'on entendait aux abords de la salle. Dans le café Godeau, voisin des Tuileries, des hurleurs anarchistes avaient établi une sorte de club extérieur, où ils parlaient couramment d'immoler des milliers de victimes aux mânes de Robespierre et de Babeuf.
lïo L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE
Au milieu de ce terrifiant appareil, il parut que la Révolution hideuse et dégouttante dé sang se remontrait, la Révolution bras nus, en sabots, en carmagnole, celle qui travaillait dans les prisons et coupait les têtes. Ces horreurs restaient trop récentes, trop présentes aux mémoires, pour que toute vision évocatrice dé ce passé d*hier n*afïolât point Paris et ne le fît pas tressauter d'épouvanté. On entendait d'ailleurs les Jacobins des Cinq-Cents faire chorus avec ceux du Manège ; dans un dîner, Jourdan avait bu à la résurrection des piques ; le bruit se répandait que le Conseil voulait se transformer en Convention, rétablir un Comité dé salut public, et les nouvelles dé province annonçaient que d'un bout à l'autre de la France les clubs se reconstituaient, qu'en tous lieux des groupés de Jacobins dépenaillés et sinistres sortaient de terre. Lé cauchemar de la Terreur revint hanter le sommeil douloureux où s*afïaissait la France ; longtemps on se rappellerait cette panique générale, à l'aspect du rouge fantôme, et la grande peur de l'an VIL
La renaissance du club jacobin aboutit à ce que Paris ne connaissait plus depuis près de deux ans, le désordre dans la rue. Les fureurs du Manège pro* voquèrent une agitation contre-révolutionnaire ; les restes de la jeunesse dorée reparurent ; on revit les muscadins ou plutôt leurs cadets, les agréables, les aimables du jour. Une sorte d'affiliation se maintenait entre jeunes Parisiens de classes très diverses pour bâtonner la Révolution sur le dos des Jacobins et s'opposer par la force du poignet au retour dû régime scélérat. Depuis les beaux temps de la
L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE m
réaction thermidorienne, les muscadins avaient changé de nom et un peu de costume ; beaucoup d'entre eux avaient été enrôlés dans les armées ; de plus jeunes avaient comblé les vides. Sous le régime fructidorien, durement comprimés, ils avaient fait les morts ; l'effervescence succédant au 30 prairial parut les ressusciter.
L'opinion et la mode les soutenaient ; en ce temps où le développement de la force physique restait en spécial honneur, rosser les Jacobins était une façon d'attester la vigueur de ses muscles et la solidité de ses principes, un exercice méritoire et distingué, un sport, dirait-on aujourd'hui. Les jeunes gens reprirent les attributs de leur ancienne profession, « collets noirs et violets », qu'ils posèrent sur de « vieux habits ». Ainsi accoutrés, coiffés du chapeau de feutre à larges bords et à boucle d'acier, la grosse cravate de batiste formant goitre sous le menton, le gourdin ou « la canne à dard » sous le bras, les pistolets en poche, ils se remirent en campagne contre les bandes jacobines, agressifs et batailleurs. Leurs rangs se grossirent de perturbateurs d'autre genre. Toute une population de Chouans en disponibilité qui s'étaient faufilés dans Paris, d'aventuriers royalistes, de contre-révolutionnaires sans aveu, vivait au fond de la ville. Cette écume blanche remontait aujourd'hui à la surface en même temps que l'écume rouge. Ces divers éléments de trouble commencèrent à s'entrechoquer.
D'après des témoignages minutieux, il est facile de se figurer Paris pendant ces jours de petite guerre qui fit plus de peur que de mal. Les agitateurs de
droite ont leur quartier général au Palais-Egalité, ci-devant Palais-Royal. Parcourant les galeries tumultueuses, enfiévrées, regorgeant de filles et d'industries interlopes, ils segroupent, s'animent en aiguisant contre leurs adversaires des traits mordants et des sarcasmes ; puis, par la rue Honoré et le lacis des ruelles, ils se portent en colonnes pressées vers l'endroit où les Jacobins dressent leurs remontrances furibondes et accomplissent leurs rites, injurient et pontifient. On voit les assaillants déboucher des passages, arriver par le jardin, entourer et bloquer le manège.
Le 22 messidor, les Jacobins ayant planté solennellement dans la cour un arbre de la Liberté, les rixes commencèrent. Le lendemain soir, une foule hostile occupait les abords de la salle, la terrasse des Feuillants, l'allée des Orangers située en contre-bas. La séance levée, comme les sociétaires sortaient en chantant des airs patriotiques, une bordée de sifflets et de huées les accueillit du haut de la terrasse ; on jetait des pierres dans les fenêtres de la salle. Au cri de : A bas les Chouans, répondaient ceux-ci : A bas la guillotine, à bas les Jacobins, et tout à coup des Vive le Roi ! percèrent. Une forte bousculade s'ensuivit à toutes les issues. La garde du Corps législatif sortit et tomba sur les manifestants. Les soirs suivants, l'échauffourée se renouvela, à la grande désolation des promeneurs et de leurs familles « qui se retiraient de fort mauvaise humeur ».
A la fin, le Conseil des Anciens jugea intolérable qu'une secte prétendît établir à ses portes, chez lui, contre lui, un foyer de troubles. Le Manège, comme
tous les locaux dépendant des Tuileries, était placé sous la surveillance des inspecteurs de la salle, sorte de questeurs, députés investis par leurs collègues d'attributions étendues en matière de juridiction et de police. Par délégation de l'assemblée, la commission des inspecteurs signifia aux Jacobins qu'ils eussent à délibérer ailleurs ; comme ils n'obtempéraient point à cette injonction, le Conseil, par vote formel, leur interdit l'accès du Manège. Ils se résignèrent alors, passèrent la Seine et transportèrent rue du Bac, dans l'ancienne église des Jacobins de Saint-Thomas-d'Aquin, leurs tumultueuses assises.
L'opinion publique les prenait de plus en plus à partie. Une nuée de libelles s'acharnait sur cette engeance, à coups d'invectives et de quolibets: Pendez les Jacobins, ce sont des coquins. — Voilà les assassins du peuple. — Rira bien qui rira le dernier ; fermez vos boutiques ; les Jacobins ouvrent les leurs. — Liste des principaux animaux jacobins, vivants, rares et curieux, transplantés des cages des bêtes féroces du Jardin des Plantes dans l'écurie du Manège, et toute la ménagerie, toute la collection des types jacobins passait sous les yeux du public, en forme d'ours, tigres et singes. Dans les théâtres, il suffisait qu'une pièce, un couplet, un mot parût faire allusion à la secte détestée pour que la salle retentît d'applaudissements.
Courageusement, des journaux bien achalandés, le Moniteur universel ou Gazette nationale, le Publiciste, la Gazette de France, le Surveillant, menaient campagne contre les clubistes, contre la tyrannie qu'ils prétendaient exercer sur les autorités consti-
tuées. Et les publicistes graves attaquaient dans son principe la liberté de réunion et d'association, qu'ils présentaient comme la source des plus grands dangers ; elle ne devait plus se relever en France du coup que lui porta la dernière explosion démagogique. « Il semble, écrivait Mme de Staël dans une lettre particulière, que les Jacobins se chargent d'être l'épouvantail de tous les principes de liberté, pour empêcher que la nation ne s'y rallie. » C'est à propos des troubles de 1799 que se formule à titre de projet, dans un écrit public, la disposition célèbre qui va plus tard réduire à néant le droit d'association et pulvériser l'action politique des Français. Rœderer lança une brochure dont la conclusion était celle-ci : la loi ne doit plus autoriser que les sociétés politiques « dont le nombre des membres n'excède pas cinquante ». Mettez vingt au lieu de cinquante, étendez la défense à toutes les associations, et vous aurez l'article 291 du Code pénal, rédigé d'avance par un futur conseiller d'Etat de l'Empire.
Les Jacobins tourmentaient ainsi Paris sans soulever le peuple ; repoussés avec horreur par « les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la France », ils mettaient cependant tout le pays en crise et en transes. Un observateur étranger reconnaît en eux
une infime minorité ; seulement, ajoute-t-il, « leur parti est indubitablement le plus fort par la conformité entre le but et les moyens de tous ceux qui se rangent sans honte sous le drapeau rouge. Au contraire, leurs antagonistes, qui forment la presque totalité de la nation, demeurent divisés ; cette majorité renferme des républicains, des royalistes de toutes les couleurs et des indifférents. Il n'y a donc entre eux ni unité d'intérêt ni concert d'opinion. )> Un autre danger provenait de ce que la bande déma^ gogique s'était conservé, par suite du favoritisme révolutionnaire, des afïiliés dans les administrations, dans la police, dans les états-majors. Depuis le 30 prairial, les Jacobins avaient mis à profit 1' « épurement général » pour s'insinuer davantage dans les emplois, pour y remplacer les repus par les avides . C'était entre leurs mains un élément de succès, en plus de la majorité intermittente qu'ils obtenaient aux Cinq'Cents et de l'indulgence, sinon de l'appui positif j qu'ils trouvaient auprès de deux Directeurs. A tout moment, on pouvait apprendre qu'ils s'étaient emparés du pouvoir par surprise légale ou violence,
Si la lutte contre le terrorisme renaissant put s'organiser, c'est que cette poussée d'en bas inquiétait fort les révolutionnaires devenus conservateurs, ceux qui aspiraient à se consolider dans leurs places et à faire de l'ordre ; elle surexcita Sieyèsplus encore qu'elle ne l'émut. Il se mit, agissant dans les dessous, à préparer son coup d'Etat destiné à modifier la cons^ titution et à établir un pouvoir toujours d'origine et d'essence révolutionnaires, toujours hostile à quiconque n'aurait pas donné de gages à Tordre
ii6 L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE
nouveau, mais plus ferme que l'incohérent Directoire, plus solide, plus résistant , formant digue contre l'anarchie. Ici se saisit la différence entre l'intrigue traînante attribuée à Barras auprès du Prétendant et le projet fortement médité et ruminé par S iey es. Dans l'effondrement général, Barras n'aurait pensé qu'à soi ; il se serait ménagé une porte de sortie, une issue dérobée pour s'évader de la République. Sieyès voulait opérer le sauvetage de tout un parti, en recréant, au moins provisoirement, une république à l'usage des révolutionnaires pourvus, menacés aujourd'hui et serrés de près par les révolutionnaires dépourvus : la république des Jacobins gouvernants contre celle des Jacobins aspirants. Il paraît d'ailleurs que Barras, quoique oscillant toujours entre des partis contraires, ne refusait pas de s'associer provisoirement à la tentative révisionniste.
Pour cette grosse entreprise, on aurait certainement avec soi le sentiment public. La masse des gens d'ordre n'aimait pas et méprisait les révolutionnaires nantis, mais préférait tout aux Jacobins. Le public reprochait à Sieyès de n'avoir encore rien fait et le jugeait au-dessous de sa réputation si habilement ménagée ; après l'avoir aperçu plus grand que nature dans la pénombre de la coulisse, on le trouvait comme rapetissé à la lumière de la scène. On lui reprochait aussi son accueil maussade, ses façons hautaines, et d'avoir établi au Luxembourg une sorte d'étiquette. Il rallierait néanmoins les éléments conservateurs nés au sein même de la Révolution, s'il osait enfin prononcer une action, et Talleyrand travaillait à dissiper les préventions fort justifiées que conservaient les gens d'ancien régime
contre cet ennemi de leur classe. Toutefois, pour faire réussir matériellement l'entreprise, un général était indispensable, et encore fallait-il que ce général fût populaire, insigne, resplendissant du prestige de la victoire. Par ce temps de défaites, les vainqueurs étaient rares ; on essaya d'en faire un tout exprès.
Dans la génération des jeunes chefsde guerre, Joubert brillait au premier rang. Ayant appris la victoire à l'école du maître, il avait à son actif de beaux faits d'armes, des exploits célèbres ; on citait ce mot de Bonaparte partant pour l'Egypte : « Je vous laisse Joubert. » C'était un espoir, une aurore, que ce jeune homme hardi, chevaleresque, impétueux, et quelques-uns lui trouvaient un air de ressemblance avec Hoche, le héros que la fortune envieuse avait ravi aux Français. La voix publique lui promettait d'éclatants destins : Tu Marcellus eris. Joubert était profondément dégoûté de ce qu'il voyait depuis plusieurs années. Sieyès l'entreprit, s'efforça de l'endoctriner, puis lui fit confier le commandement de l'armée d'Italie, reconstituée avec beaucoup de soin derrière les Apennins, en avant de Gênes. Souvorof était en face d'elle, mais avait moins de monde à lui opposer, car il avait dû laisser en arrière une partie de ses Austro-Russes, occupés au siège de Mantoue et des forteresses lombardes. Toute la combinaison politique et militaire reposait sur cette disproportion momentanée entre les forces de l'adversaire et les nôtres.
Joubert rejoindrait tout de suite le quartier général ; soulevant l'armée d'une vigoureuse impulsion, il prendrait l'offensive. Assurément, il eût été plus
ii8 L^AVÉNEMENT DE BONAPARtE
sage d'attendre que rarmée d'Italie se fût rehforcêè de celle des Alpes, tiui se formait sous lé coihmatîdement de Championnet, et peut-être de la maintenir sur une défensive imposante, rtiais les réformateurs civils, n'attendant plus le salut que d'utie belle bataille, d'une victoire dôrit la répercusâiôii à l'intérieur serait profonde, se risquaient à jouer « quitte ou double >>. Donc^ Joubert marcherait contre Souvorof et, selon le calcul de Sieyès, le battrait ; ce succès ferait de Joubert presque iln sauveut et le tendrait maître pour un instàtit de l'imagination publique. On pourrait alors, par un procédé qUi restait sans doute à préciser, se servir dé lui pour écraser la faction jacobine, dissoudre les Cinq- Cents et imposer une révision constitutionnelle. Cette révolutioh ne s'opérerait point par mouvement àpontané des troupes, par tumulte prétorien, chose qui n'entrait alors dans l'idée de petsônùe et à laquelle l'armée se fût vraisemblablement refusée. L'initiative viendrait d'une fraction des autorités civiles, des hommes en place les plus réputés pour' leur talent et leur savoir, qui laticeraient l'artnéé à l'assaut d'une légalité croulante ; dans le langage du temps, cela se définissait ainsi : appeler la force ail secours de la sagesse. « Sieyès dévoilerait ses projets, dénoncerait le péril anarchiste, proclamerait la nécessité de donner à la France de nouvelles institutions et plus de pouvoir au gouvernement & ; puis, ralliant la majorité des Anciens et toute Uiie partie des forces gouvernementales, il inviterait lés troupes, électrisées par Joubert, à procéder militairement contre les dissidents et à recourir aux moyens pérernptoires. Le résultât serait d'instituer,
sous r égide d'une grande réputation militaire, un gouvernement dont Sieyès aurait la direction effective.
C'était le plan de Brumaire, formé quatre mois avant l'événement. Les grandes lignes étaient tracées ; le personnel se rassemblait ; il ne manquait que l'acteur principal et le véritable bénéficiaire. Sieyès croyait ouvrir les voies à Joubert et surtout se les ouvrir à soi-même ; il les frayait à un troisième. Bonaparte emprisonné dans sa conquête, séparé de France par la mer ennemie, placé dans l'impossibilité même de donner de ses nouvelles, semblait actuellement hors de cause. Cependant, comme il pouvait revenir après tout, et qu'alors aucune gloire ne brillerait plus auprès de la sienne, comme rien ne serait exécutable que par sa main, Sieyès se cherchait un contact indirect avec lui et ménageait la faction des frères, qui passait pour avoir conservé quelque moyen de communiquer avec l'Egypte. On a dit que Talleyrand, son plus adroit coopérateur, avait cherché depuis longtemps à glisser des émissaires personnels dans la direction d'Alexandrie, Joubert paraissait néanmoins un instrument bien préférable à Bonaparte, celui-ci s 'étant montré trop grand, trop ambitieux, et dépassant le rôle.
Parmi les autres chefs de l'armée, il n'était pas difficile de recruter des concours. L'anarchie directoriale, le tapage parlementaire, devenaient en hgrreur aux généraux. Ce régime des impuissants et des bavards révoltait leur tempérament de mâles ; leur cœur se soulevait à la fin de dégoût contre le désordre et la fétidité révolutionnaires. Si les
uns allaient au jacobinisme par ambition ou par brutalité de nature, parce qu'ils croyaient trouver de ce côté quelque chose de véhément et de fort, beaucoup d'autres prêtaient l'oreille aux propositions du royalisme, écoutaient les agents, promettaient des services, se plaçaient en position de négocier leur paix particulière avec Louis XVIIL Tels déclamaient avec les Jacobins et conspiraient vaguement avec les royalistes ; tous entendaient craquer le régime et s'en écartaient, craignant d'être pris sous ses décombres. Les plus sages eussent voulu se fixer « à un point tolérable entre le jacobinisme et la contre-révolution. »
Telle était l'opinion de Moreau, qui connaissait le plan de Sieyès et l'approuvait. Son haut renom lui eût permis de coopérer très utilement, mais cet homme d'un si beau sang-froid devant l'ennemi redoutait la politique et s'y jugeait impropre ; dès qu'il s'agissait d'entreprendre à l'intérieur, il demandait à se subordonner. Il consentait seulement, si Joubert marchait, à se faire son lieutenant et son premier assistant ; répugnant à toute initiative, il se mettait à la suite. Macdonald, rentré à Paris après la Trebbia pour se soigner d'une blessure, et Beurnonville, ancien ministre de la guerre, étaient acquis ; on pourrait les opposer aux généraux qui jouaient sur la carte jacobine, Jourdan, Augereau, Bernadotte.
En fait de coopérateurs civils, Sieyès sentait la nécessité de n'en pas chercher uniquement parmi les ex-conventionnels et les révolutionnaires en place ; il visait à s'associer les restes des anciens partis libéraux et modérés. Des hommes comme
Petiet, ministre de la guerre avant Fructidor et bon ministre, comme Emery, ami de La Fayette, avaient été mis dans le secret et s'employaient. Mais les véritables chefs des libéraux languissaient hors de France, exclus et proscrits ; c'étaient d'une part certains constituants de 1789, La Fayette, les frères Lameth, Latour-Mau bourg ; d'autre part, ceux des fructidorisés quine s'étaient jamais liés à la réaction pure, Carnot entre autres. Ces deux groupes vivaient dispersés en Allemagne, en Hollande, mais ils conservaient à Paris des relations, des sympathies, des amitiés, par lesquelles ils pouvaient agir, et Sieyès considérait que ces éléments, si peu agréables qu'ils lui fussent, n'étaient plus à dédaigner.
Carnot ne demandait qu'à seconder un acte vigoureux qui rouvrirait la France aux patriotes proscrits pour cause d'honnêteté politique.
La Fayette en exil se considérait comme un prétendant. Il croyait personnifier un régime, incarner un principe, représenter la liberté, qui viendrait un jour sauver et relever la France. Il s'était convaincu qu'au milieu de l'affaissement presque général de l'opinion, on ne pouvait changer le gouvernement qu'avec l'aide d'une partie des gouvernants. Son avis était que, « si les bons citoyens ne savent ni conspirer ni s'insurger, il vaut mieux devoir le salut de la France à des conversions que de ne pas la sauver du tout ; qu'une fois décidés à profiter de l'intérêt bien entendu des conventionnels, nous devions souhaiter qu'il y eût division entre eux pour que le crime eût ses boucs émissaires, mais qu'il était extravagant d'espérer
que les hommes qui ont le pouvoir s'en dessaisiront en faveur de ceux qui ne peuvent et n'osent rien, à moins que ceux-ci n'en laissassent aux autres une grande portion, avec l'assurance qu'on ne cherchera plus, comme avant le i8 fructidor, à combler leur déshonneur et à machiner leur perte, » Entre l^ Fayette raisonnant ainsi et le parti du coup d'Etat réorganisateur, une espèce de négociation s'ouvrit à distance, par communications intermittentes.
La Fayette demandait qu'on garantît pour l'avenir un gouvernement de réparation et de tolérance : pourquoi ne pas rappeler tous les émigrés non enrôlés dans les armées ennemies ? A Paris, on lésinait, on marchandait ; on ne rappellerait que les proscrits qui avaient donné des gages effectifs ; surtout, pas de prêtres, ce serait « vouloir la contre-révolution ». Au reste, il n'était point question de passer avec La Fayette et ses amis des accords formels, de réclamer d'eux dès à présent un concours direct. On désirait seulement qu'ils fussent avertis, invités à ne point trop s'éloigner de la frontière ; une fois le coup frappé et le nouveau gouvernement établi, on voulait pouvoir les rappeler, les montrer, les employer, se parer de leur honorabilité et de leurs talents.
Sieyès et ses amis travaillaient ainsi à faire un lendemain ; ils s'occupaient même du surlendemain. Pour beaucoup d'entre eux, dans l'avenir tçl qu'ils le disposaient, Joubert n'était qu'une transition, Bonaparte un en<as ; la solution était ailleurs, dans une royauté de fabrication révolutionnaire, qui achèverait de consolider le? positions prises et les intérêt* *cquis.
L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE î23
tJn roi étranger, allemand, protestant, n'était pas pour déplaire à l'homme qui posait eh principe la nécessité de rompre avec toutes nos tradition^ ; Sieyês avait dit : « Les prétendues vérités historiques n'ont pas plus de réalité que les prétendues vérités religieuses. » Il n^était pas seul de cet avis, et le prestige exercé sur toute uile partie des hauts révolutionnaires par le protestantisme et par la PrUssé, par le souvenir du roi-philosophe, les jetait parfois à d'étranges aberrations. Ils s'imaginaient volontiers qu'en se donnant à un élève du grand Frédéric, à un prince philosophe, quoique officiellement luthérien, la Révolution ferait la plUs avantageuse dès fins, qu'il en résulterait satisfaction pour tout le monde : pour le personnel gouvernant, irtipunité, sécurité, jouissance ; pour le peuple, (ju'ôrt n^était point parvenu à détacher de toute idée religieuse, un minimum de christianisrhe. Cet illusoire moyen de résoudre le problème religieux égarait jusqu'à des esprits très nobles ; Mme de Staël, dans un ouvrage qu'elle rédigeait et qUi ii'a point été publié, proposait d'établir le protestantisme corAihe religion d'Etat. Plus pratiquement, l'un des familiers de Talleyrand, Sàitite-Fôix, disait à l'elivôyè prussien : « Les suffrages des autorités et dé la saine partie de la nation ne se décideraient pas poUr un Bourbon... Les suffrages se déclareraient plutôt pour un prince allemand et protestatlt », et il prononçait le nom du prince Louis -Ferdinand de Prusse. Quelques-uns, reprenant une vieille idée, songeaient à un Protecteur et insinuaient tout bas le nom du duc de Brunswick, pensaient â faire régner un prince que l'on affublerait d'abord d'un titre républicain. Tous
ces destructeurs étaient aujourd'hui tourmentés d'un besoin de recréer, de reconstruire; seulement, comme ils étaient pour la plupart renégats ou régicides, comme ils ne pouvaient admettre le retour aux traditions fondamentales, comme ils ne voulaient ni du roi ni du catholicisme, ils s'épuisaient à la recherche d'une religion à côté et d'une pseudomonarchie.
Dans les milieux jacobins et violemment patriotes, Sieyès était fort accusé d'avoir préparé, pendant son séjour à Berlin, une combinaison prussienne ou du moins allemande. Certains aveux permettent de supposer qu'il y pensa, qu'on y pensa autour de lui. Pendant son passage au Directoire, il chercha aussi ailleurs l'objet désiré, le roi des révolutionnaires à opposer finalement au roi des émigrés. D'après le témoignage formel d'un homme bien placé pour savoir, Cambacérès, il fut un moment où « Sieyès écouta les propositions qui lui furent faites au nom du duc d'Orléans ; Talleyrand était alors dans l'intimité de Sieyès, ce fut par l'intermédiaire de ce dernier que l'on traita avec les agents du duc ». La main de Talleyrand s'aperçoit au fond de toutes les intrigues, sert de lien entre elles, essaie et remue toutes les combinaisons.
D'autre part, d'après les informations fort complètes qui l'avaient mis au courant, La Fayette confiait à Latour-Maubourg que Sieyès consentait en fin de cause « au rétablissement d'une royauté ». L'urgence du péril réunissait tout le parti, « dans l'idée qu'on ne pouvait terminer la guerre et sauver la liberté qu'en mettant un roi constitutionnel à la tête du gouvernement ; mais on était si pressé,
d'un côté par la coalition, et de l'autre par les Jacobins, que le préliminaire devait être de gagner une bataille contre les puissances et d'en livrer une aux Jacobins des Cinq -Cents ». Faut-il croire qu'il y ait eu partie liée, accord passé avec la branche cadette ? Il y avait simplement inclination secrète et tendance vers une royauté substituée qui serait la moins réactionnaire des réactions. Dans ce sens, l'opération que le retour d'Egypte fit brusquement dévier au profit de Bonaparte, fut conçue comme une entreprise à point de départ républicain et à conclusion orléaniste.