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CHAPITRE III

JUUTTE DES PARTIS J

JOUBERT partit de Paris le 28 messidor-i6 juillet, désigné pour battre Sou vorof et rompre le deuil de nos drapeaux, portant aussi en lui l'espoir des politiques qui attendaient d'un général victorieux la création d'un gouvernement et la réfection de la France. Pour ménager son succès tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, rien n'avait été épargné par les hommes initiés au secret. Ils avaient décidé de mettre près de lui Moreau comme adjoint et comme mentor : la sagesse à côté de la fougue. Pour rattacher Joubert à ce qu'il y avait de plus avenant dans le monde politique et la société d'alors, on l'avait fiancé à Mlle de Montholon, nièce de Sémonville, l'homme de toutes les prévoyances, sans cesse tourné vers l'astre naissant.

L'aventure de Joubert débuta comme un roman sentimental qui plut aux Parisiens. Il courut se marier à Grandpré en Champagne, conduisit sa jeune femme auprès de ses parents à Pont-de-Vaux dans l'Ain, son pays natal. Il passe quelques jours dans de doux liens, puis s'arrache et, emportant comme talisman un portrait, vole au combat. Il montrait une impatience fébrile à vaincre, à s'illus-

trer d'une gloire nouvelle, pour jeter ensuite dans la balance politique le poids de son épée.

Il acœptait certainement de faire le coup ; ce qui est beaucoup moins sûr, c'est qu'il se subordonnât entièrement à Sieyès et voulût travailler pour le compte exclusif de la faction bourgeoise. Auprès de Gohier, il ne s'était pas gêné pour médire de Sieyès; il affectait un républicanisme exalté et d'autre part se laissait approcher parles émissaires du Prétendant. Il est remarquable que le gouvernement de la Restauration, si hostile aux souvenirs et aux gloires de la Révolution, témoigna pour la mémoire de Joubert des égards presque officiels. Faut-il penser que Joubert, prêt à jouer la partie décisive, aspirant à sauva: d'abord la France du péril extérieur et du péril anarchique, n'écartait pas la pensée de négocier plus tard une restauration ? D'une façon générale, les généraux entrés dans l'affaire, moins exclusifs que les réformateurs conventionnels, moins gênés par un lourd passé, n'entendaient pas que ces civils façonnassent à leur gré et à leur seul profit le gouvernement futur. On peut croire que Joubert, s'il comptait arriver au pouvoir par l'appui de Sieyès et de son groupe, rêvait de jouer ensuite le rôle d'arbitre entre les partis, peutêtre de réconciliateur entre la France et les Bourbons.

Pour Sieyès, l'essentiel était de tenir au pouvoir jusqu'au retour triomphant de Joubert, afin d'être encore là pour l'attirer dans la place et lui faciliter l'effraction. Il se mit à lutter contre les Jacobins par les moyens légaux, avec plus de fermeté qu'on n'en eût attendu de sa part. Il n'était pas naturelle»

ment courageux; il le devint sous l'aiguillon de la nécessité et de la peur. Le péril déclaré, robsession d'un grand dessein, semblaient l'avoir jeté hors de son caractère ; ses amis ne le reconnaissaient plus. Il fut vraiment à cette époque le protagoniste de la défense sociale.

Le roulement établi entre les Directeurs l'avait fait pour quatre mois leur président. En cette qualité, il possédait une primauté d'apparat et présidait aux solennités nationales. La Révolution avait échelonné les fêtes publiques tout le long de l'été, à l'occasion des grands anniversaires : 14 jaillet, 9 et 10 thermidor, 10 août, 18 fructidor, 22 vendémiaire. A ces diverses dates, il était d'usage qu'une cérémonie commémorative eût lieu au Champ de Mars, avec défilés et évolutions militaires, salves d'artillerie, musique, hymnes de circonstance, parfums brûlant dans des urnes autour de l'autel de la Patrie, figuration allégorique et décor pseudoromain, orné « de touffes de fleurs et de guirlandes ». Les Directeurs en grand costume prenaient place en avant des autorités sur des sièges massifs et tout dorés, et le président, prononçant un discours, parlait alors à la France. Le 14 juillet et surtout le 10 thermidor donnèrent occasion à Sieyès de se manifester.

Il fit sa déclaration de guerre aux Jacobins, rappela la sanglante et fangeuse tyrannie qu'ils avaient en d'autres temps fait peser sur la France : « Quelle leçon ! Des hommes sans génie, mais non sans audace, avaient puisé dans le nom seul de la liberté qu'ils profanaient une force incompréhensible, un pouvoir monstrueux qui n'eut jamais de modèle

et — je le jure par la République — qui n'aura jamais de retour. » C'était donner un premier avertissement aux perturbateurs et lever le drapeau de l'ordre.

Plus pratiquement, Sieyès visait à s'assurer des positions indispensables à quiconque veut en France changer le gouvernement à l'aide de l'armée : le commandement de Paris et le ministère de la guerre. Les titulaires actuels de ces deux postes, Marbot et Bernadette, semblaient acquis aux Jacobins. Sieyès cherchait une occasion d'évincer Marbot et de le remplacer par un homme sûr. Comme Bernadette lui paraissait le grand obstacle, il le sapait et le minait par un travail de taupe, tâchant de persuader à Barras que la première qualité requise chez un ministre de la guerre était le manque de caractère et de personnalité, une docilité complaisante. Ses collègues d'ailleurs commençaient à trouver que Bernadotte prenait trop de place et faisait trop de bruit ; on ne distinguait plus les chefs officiels de l'Etat derrière ce mirifique et encombrant personnage.

Cambacérès secondait Sieyès très activement Dans sa partie, il travaillait à reprendre aux Jacobins une partie du terrain abandonné. Après le 30 prairial, à l'heure où l'on cédait tout à ces factieux, on leur avait livré l'administration centrale de la Seine, ce qu'on appelait alors le département, l'autorité collective qui régissait Paris au-dessus des municipalités d'arrondissement. Présidée par l'ancien' dantoniste Lachevardière, cette administration pouiTait, dans une circonstance critique, organiser un mouvement de popi;lace ; elle venait de

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donner la mesure de ses tendances en composant la liste du jury de noms ultra-révolutionnaires. Comme ministre de la justice, Cambacérès signala ce fait à l'attention du Directoire ; par ménagement lâche, les Directeurs n'osèrent user de leur droit et annuler la liste. Spontanément, Cambacérès fit en sorte que la liste ne fût pas admise par les tribunaux. Il travaillerait aussi à faire casser l'autorité qui l'avait formée, et ce serait détruire par avance le comité central de l'insurrection.

Dans les assemblées politiques, l'intrigue révisionniste, celle qui préparait une réforme constitutionnelle par moyens militaires, se développait sourdement et cheminait à pas muets. Les Anciens se transformaient décidément en cénacle des révolutionnaires assagis ; ils paraissaient disposés à tout pour arracher la France à l'étreinte jacobine. Sieyès se flattait de les grouper autour de lui en grande partie, d'en faire le levier de l'entreprise et de s'en servir au besoin contre l'autre Conseil. Parmi les Cinq -Cents, le parti des modérés devenait de plus en plus le parti Sieyès, mais la majorité lui échappait toujours. Tour à tour jacobine ou simplement constitutionnelle, cette majorité se montrait très jalouse des prérogatives et des sûretés de l'assemblée.

Dans un projet de loi « sur les garanties de la liberté civile », les Cinq -Cents insérèrent une disposition qui enlevait au Directoire la faculté de faire entrer dans le rayon constitutionnel, c'est-à-dire à Paris et aux environs, tel nombre de troupes qu'il jugerait utile. Cette faculté contraire à la constitution, le Directoire l'avait prise le i8 fructidor, pour opérer son coup de force ; au lendemain de

cette journée, il se Fétâit fait conférer l^slativement. L^ârticle la lui retirant fut arrêté au passage par les Anciens, qui refusèrent de le ratifier. Deux régiments de Paris, envoyés aux frontières, purent être remplacés par la 79^ demi-brigade, par les 8«èt 9« dragons ; la 79^ avait été faite prisonnière pat les Russes à Corfou et n'était rentrée qu'à la condition de ne plus servir contre l'étranger ; les dragons revenaient pour la plupart également prisonniers sur parole. On affectait ces troupes âu service de la capitale. Il se trouva que, destinées peut-être dans l'esprit de Sieyès à marcher contre la constitution au signal de Joubert, elles étaient surtout et fanatiquement dévouées à Bonaparte, ayant participé sous ses ordres à la campagne d'Italie.

Dans le Directoire, Barras continuait à se rapprocher de Sieyès ; une majorité de résistance se formait. Gohier et Moulin eux-mêmes se sentaient parfois épouvantés du mouvement anarchiste ; ils n'avaient pas vu sans inquiétude l'assemblée du Manège, avant de se transférer rue du Bac, protester avec fureur contre ce déménagement forcé ; elle avait fait grand tapage, placardé dès affiches d'indignation ; un individu avait crié à la tribune : « Aux armes ! » Et le nombre des membres grossissait toujours ; on parlait maintenant de trois mille sociétaires ; là réunion attirait à soi tous les fauteurs de trouble et leur donnait un centre.

Les Cinq -Cents, il est vrai, s'occupaient par moments d'un projet de loi qui réglementerait les sociétés politiques, tout en consacrant leur existence. Ce serait un moyen d'enfermer les clubistes dans un cercle de prohibitions strictes, de leur opposer des

bornes légales, mais le résultat de toute discussion parlementaire demeurait problématique et se faisait longuement attendre. En aucune matière, les Cinq-Cents n'aboutissaient facilement ; le Directoire leur remontrait en vain l'urgence des solutions et les incitait à se hâter : « Les messages restaient ensevelis dans les bureaux des commissions », tandis que la faction du Manège continuait à déblatérer contre tout le monde et à éructer des motions incendiaires. Devant cette persistance de désordre, le Directoire envisageait la nécessité d'agir de luimême et de fermer la réunion par mesure gouvernementale.

Pour frapper ce coup, il fallait un ministre de la police propre aux besognes de vigueur. De l'avis général, Bourguignon était au-dessous de la tâche. On ne lui trouvait que de l'honnêteté et une jovialité épaisse, quand sa fonction réclamait tout autre chose ; il n'en imposait à personne, manquait essentiellement de l'ampleur et de la carrure nécessaires. Pour le remplacer, un nom fut proclamé, celui d*un personnage qui avait derrière soi un passé sinistre, mais que l'on savait homme d'exécution et auquel on connaissait désormais de bonnes raisons pour ne pas vouloir que la faction du Manège envahît l'Etat : l'ancien oratorien Fouché de Nantes, Fouché de Lyon plutôt, ex-massacreur, ex-mitrailleur de la seconde ville de France.

Après Thermidor, Fouché avait plongé dans les dessous ; il y avait vécu plus que misérable et honni, oublié ; s'employant à des besognes de basse police, tâtant de la spéculation et des affaires ; tantôt, s'il faut en croire Barras, cherchant la for-

tune dans une entreprise pour l'engraissement des porcs et tantôt quémandant une place, une toute petite place, « une placette », pour ne pas mourir de faim et faire vivre les siens, car il restait dans son taudis excellent mari d'une femme très laide et homme de famille. De ce trou noir, on l'avait vu peu à peu sortir, remonter au jour, se raccrochant où il pouvait, se hissant jusqu'à la faveur de Barras. En Fructidor, en Prairial, il avait rôdé dans les alentours du pouvoir, servi Barras, connu Sieyès, joué dans les décisions un rôle occulte. On l'avait récompensé en l'envoyant ambassadeur à Milan d'abord, puis à la Haye, et de là il s'efforçait, comme il sentait la chance lui revenir, de se frayer le chemin du ministère, par le moyen d'amis qui avaient accès au Luxembourg et qui vantaient ses aptitudes policières. Finalement, Barras le proposa ; Sieyès, qui n'acceptait en lui qu'un instrument temporaire, appuya la proposition. Contre la poussée anarchiste, il parut que l'ultime ressource était ce Jacobin sans préjugés et de poigne toujours solide, retraité dans une ambassade. Le 2 thermidor, un arrêté du Directoire nomma le citoyen Fouché de Nantes ministre de la police générale ; le public mal informé en frémit d'abord.

Fouché n'était pas un révolutionnaire bourgeois et posé à la façon de Sieyès et de ses amis. S'il voulait sauver les hommes de la Révolution, il n'exceptait nullement ceux d'en bas. Ses forfaits d'autrefois, son tempérament, son humeur, la crudité ordurière de ses propos, encore qu'il fût cynique plutôt que vulgaire, et même un certain instinct démocratique le rattachaient aux Jacobins extrêmes. Seu-

lement, il sentait que les Jacobins d'aujourd'hui, en voulant rejeter la République dans l'anarehie pure, faisaient fausse route et se rnettaient en opposition avec les nécessités de l'époque, avec la volonté publique, et conduisaient à une catastrophe d'où la contre-révolution sortirait infaillibleîrent. Cette faction de Jacobins attardés n'était plus à ses yeux qu'un anachronisme. Il aspirait à façonner un gouvernement fort avec des éléments démagogiques, pétris et triturés de sa mde main. Il était d'ailleurs en relations ^vec Jpubert et connaissait l'espoir que fondaient sur le jeune général les « républicains organisateurs ^. Comn^e il ne se sentait pas en mesure de jouer dans l'œuvre reconstituante le premier rôle, il acceptait de le faciliter à autrui, pour accaparer le SQcpnci ; il travaillerait donc, lui aussi, à déblayer le chemin. Par tous ces mptifs, il n'hésiterait pas ^ disperser les clubistes, quitte à se les rallier ensuite, à les mettre au pas et à en former ^a garde ministérielle.

Il ne se fit pas prier pqur revenir de la Haye et entrer au pouvoir ; on l'eut au bout de dix jours. I-e II thermidor, il prêtait serment devant le Directoire et prenait possession avec aisance de l'hôtel du quai Voltaire, où le personnel de la police se sentit immédiatement commandé.

ï)ès ses premiers contacts avec les gouvernants, avec Paris, l'homme 4 la face d'une pâleur extragrdinaire, aux paupières saignantes, aux yeux sans regard, plus immobiles que des yeux de verre, se révéla ime force. Il manifestait un C5misme imperturbable et une audace tranquille; avec cela, des côtés 4' ironiste à ixoid^ et 4^ myj^tificateur. On l'a fait

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venir pour mater le monstre jacobin ; il commence par piétiner la réaction. Sa façon de prendre position devant le public, c'est de faire insérer en bonne place dans les journaux, en même temps qu'une proclamation où il se met hardiment en vedette et répond de l'ordre, un arrêté appliquant nominativement à trente-deux personnes une loi de terreur fructidorienne ; il s'agissait de la loi du ïg bru^ maire an VI ; elle assimilait en bloc aux émigrés et par suite permettait de condamner administrativement à mort les députés fructidorisés qui s'étaient soustraits à la déportation par la fuite et qui ne se livreraient pas dans un délai fixé. Ces malheureux, parmi lesquels on comptait Camille Jordan, Portalis, Pastoret, Quatremère de Quincy, Camot, avaient gagné la frontière ou se tenaient cachés ; la mesure édictée contre eux individuellement n'avait aujour* d'hui que la valeur d'un arrêt par contumace, mais Fouché avait voulu avant tout se mettre en règle avec les purs et attester l'inviolabilité de ses principes. Sous le couvert de l'enseigne révolutionnaire qu'il arbore et rafraîchit, il peut se tourner maintenant contre les factieux du Manège, sans être accusé de faire le jeu de la réaction. Il prépara contre la réunion jacobine un volumineux rapport, une dénonciation en règle, qui ressemblait à l'exposé des motifs d'un arrêté de clôture. Son talent serait toutefois d'aller au but sans précipitation ni retard. Avant de donner l'assaut à la position ennemie, il entendait la reconnaître, étudier le terrain, écarter les obstacles, fortifier ses moyens et assurer ses derrières.

Le Directoire restait au fond incertain et tiraillé.

Sieyès voulait aller de l'avant, mais les débuts de ce déconcertant Fouché l'ahurissaient un peu ; Gohier et Moulin retenaient le mouvement. Dépourvu d'un point d'appui solide dans le Directoire, Fouché avait à se méfier d'une moitié tout au moins des autorités civiles et militaires de la capitale, puisque le conseil départemental, le commandant de Paris, le ministre de la guerre, restaient suspects de partialité envers les clubistes.

C'étaient les Anciens qui se montraient alors les plus animés contre eux ; ils semblaient provoquer l'action du Directoire en lui signalant, par message, les illégalités imputables à la société jacobine. Le rapport de Fouché servit de réponse aux Directeurs ; fortement conçu, mesuré dans la forme, rendant hommage aux clubs dans le passé pour mieux faire ressortir leurs déportements actuels, il concluait simplement à la nécessité de voter sans retard la loi sur les sociétés politiques, afin que leurs droits fussent garantis et qu'en même temps leurs écarts pussent être réprimés. Fouché s'en tenait encore à proposer des moyens strictement parlementaires, et c'était peut-être pour en démontrer l'inanité.

Le rapport fut envoyé aux Anciens, qui le tramsmirent aux Cinq-Cents, comme une invite à voter la loi ; les Anciens s'exerçaient ainsi à une initiative qui dépassait un peu leurs attributions constitutionnelles et que nous verrons singulièrement se développer en Brumaire.

Aux Cinq-Cents, la lecture de la prose ministérielle suscita parmi les députés jacobins des dénégations furibondes, où perçaient ces cris : « Ce n'est pas vrai ! C'est faux ! » La tribune publique vociférait, car

le bataillon anarchiste avait repris l'habitude de la peupler de ses chefs de file et de ses vivandières. Une discussion confuse et violente suivit, reprit le lendemain. Le rapport fut renvoyé à une commission, mais on n'en vota pas l'impression ; plusieurs épreuves douteuses avaient eu lieu, dans un vacarme dont certains passages du compte rendu peuvent donner une idée. « Il n'est plus possible à l'orateur de se faire entendre... Pendant près d'un quart d'heure, les murmures, les réclamations, les cris : Aux voix, V impression, renouvelez V épreuve, V appel nominal, oui, non, couvrent sa voix... Le tumulte, l'agitation de toutes parts se renouvellent... Le tumulte continue... Le tumulte est à son comble. » En somme, le Conseil apparaissait une fois de plus coupé en deux, scindé par moitiés à peu près égales et par cela même réduit à l'impuissance. Pour détourner l'attention, le député Briot dénonçait à grands cris l'agitation contre-révolutionnaire, les complots royalistes, les assassinats de républicains qui se multipliaient effectivement dans plusieurs parties de la France. Le club jacobin se sentant menacé, tempêtait. Depuis quelques jours, il dirigeait ses foudres particulièrement contre Sieyès. Les frères et amis, au milieu de leurs extravagances, montraient, quelque perspicacité ; ils devinaient, sinon l'entreprise à main armée dont Joubert avait assumé l'exécution, au moins la trame vaguement orléaniste qui était derrière. Pour leurs journaux, Sieyès était la main invisible qui conduisait la République vers une contrefaçon de royauté aussi odieuse que la monarchie légitime aux révolutionnaires de la bonne espèce. Quant à Fouché, il fut excommunié, anathématisé

comme faux frère et traître à la cause, avec de violents outrages. Devant ce jacobinisme hurlant et trépignant, des éléments de trouble en sens inverse continuaient à fermenter. Le soir, dans l'énervante atmosplîère de l'été, dans l'étouffement des rues chaudes et jusqu'en place de Grève, des cris de : Vive le Roi partaient des groupes errants. Bien que cette double effervescence fût toute de surface, l'émotion, la fièvre du grand Paris avide de repos se prolongeaient. Ces premières journées d'août passèrent lourdes d'angoisses, opprimées de craintes toujours renaissantes. On disait que les Jacobins organisaient une propagande dans l'armée, dans les régiments nouvellement arrivés ; on parlait d'irruption dans la rue, d'attentats médités contre les pouvoirs publics.

L'anniversaire du lo août fut célébré au milieu de ces agitations. Au Champ de Mars, devant les corps constitués, dans le décor habituel et le flottement des banderoles tricolores, en présence du buste des deux Brutus érigé sur l'autel de la patrie, Sieyès prononça un discours encore plus courageux que les précédents ; s'adressant aux républicains d'ardeur exagérée, il tâchait de les ramener par « de pressants et fraternels avis », mais il les invitait nettement à se séparer de perfides meneurs ; contre ceux-là, il fulminait un réquisitoire acerbe. « Leur but n'est certes point la justice ; ce qu'ils veulent, c'est enivrer le public de défiances, c'est porter la confusion et le découragement chez les Français, c'est maîtriser tout dans le trouble, c'est gouverner, en un mot, à quelque prix que ce soit ; Français, vous savez comme ils gouvernent ! •>>

Il y eut ensuite petite guerre, prise d'un simulacre de château représentant les Tuileries et signalé par un drapeau blanc ; des figurants à mine d'émeutiers, armés de fusils, représentaient le peuple, les vainqueurs du 10 août, et appelaient à la rescousse les soldats républicains pour forcer le réduit des tyrans, avec semblant d'assaut et décharges à poudre. Tandis que pétillait l'inoffensive fusillade, les Directeurs, assis à leur place d'honneur, entendirent distinctement des balles siffler à leurs oreilles et s'incruster dans le décor situé derrière eux. Ces balles étaient restées dans le canon de quelques fusils ; était-ce par mégarde ou par criminel dessein ? On crut généralement que des Jacobins s'étaient glissés parmi les figurants et avaient tiré à balle sur Sieyès et Barras ; on avait remarqué qu'au moment de la décharge des vociférations sauvages étaient parties de certains groupes. D'autres personnes croyaient qu'il fallait chercher les coupables parmi la troupe, ce qui eût été encore plus grave. Dans tous les cas, l'autorité militaire avait encouru une grave responsabihté par son défaut de surveillance.

Au lendemain de la fête, les Directeurs assez troublés s'étaient mis à délibérer. Fouché a raconté qu'il fit passer à Sieyès, pendant la séance, un billet griffonné au crayon ; Sieyès, l'ayant lu, approuva fort et suivit le conseil qui y était inclus ; il fit prendre par ses collègues, encore sous le coup de l'émotion ressentie, un double arrêté qui relevait de ses fonctions Marbot, commandant de Paris, et qui lui substituait le général Lefebvre. Sieyès obtenait ainsi la satisfaction et la rassurance longtemps désirées. A onze heures du soir, le m.inistre de la guerre

fut avisé de la mesure et chargé de l'exécution immédiate, sans avoir été consulté.

Débarrassé de Marbot et mieux établi dans la confiance de Sieyès, Fouché se sentait les coudées plus franches ; son plan était désormais fixé. Aux amis inquiets qui lui demandaient ce qu'il allait faire à l'égard du formidable club, il répondait: « Une chose bien simple, je vais le dissoudre. » Il n'attendait rien des assemblées et s'inquiétait peu du grondement des Cinq-Cents. Il ne croyait pas d'autre part à une résistance dans la rue, s' étant aperçu que le vrai peuple ne suivait plus les Jacobins. D'ailleurs, le nouveau commandant de Paris, quoique républicain exalté et ami de Jourdan, se conduisait bien, prenait des précautions militaires, se tenait en garde contre toute surprise, concentrait ses moyens ; im détachement de dragons en remonte à Saint-Germain-en-Laye fut appelé dans Paris ; le 25, à cinq heures du soir, le mot d'ordre fut changé dans tous les postes.

Faut-il croire enfin que Fouché sut neutraliser le ministre de la guerre, cet inquiet et inquiétant Bernadette ? Dix ans plus tard, Fouché, ducd'Otrante, ministre de la police générale sous l'Empereur et Roi, se promenant dans la forêt de Fontainebleau avec Philippe de Ségur et saisi d'un besoin de confidences, racontait comment en thermidor an VII il s'y était pris avec Bemadotte ; crûment, il lui eût dit le mot de la situation et fait la profession de foi des révolutionnaires en place : « Imbécile, où vas-tu et que veux-tu faire ? En 1793, à la bonne heure, il y avait tout à gagner à défaire et à refaire. Mais ce que nous voulions alors, ne l'avons-nous pas aujour-

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d'hui ? Or, puisque nous voilà arrivés et que nous n'avons plus qu'à perdre, pourquoi continuer ? » Fouché jugeait le raisonnement irréfutable : « Il n'y avait à cela rien à répondre. » Eh bien ! Bemadotte ne se rendait pas et trouvait moyen de discuter, s'entêtait à des chimères. Alors, avec la résolution du froid politicien qui sait s'imposer en temps de crise civile à l'effarement des militaires, Fouché l'eût maté d'une phrase : « Comme tu voudras, mais souviens -toi bien que dès demain, quand j'aurai affaire à ton club, si je te trouve à sa tête, la tienne tombera de tes épaules. Je t'en donne ma parole, et je la tiendrai. » — « Cet argument, ajoutait Fouché, le décida. »

Le 26, Fouché soumit à la signature des Directeurs un arrêté portant purement et simplement fermeture du club. En même temps, pour mieux se couvrir à gauche, Fouché faisait demander aux Cinq-Cents une loi qui l'autorisât à opérer des perquisitions et visites domiciliaires, dans le but de découvrir les émigrés rentrés, les embaucheurs royalistes et tous les conspirateurs de droite. C'était un moyen de plaire aux Jacobins parlementaires, à l'heure où l'on allait frapper leurs amis. Sieyès aurait dit : « Dorez-leur la pilule, mais il faut qu'ils l'avalent. »

Fouché tenait son arrêté de clôture ; il ne perdit pas un instant pour en assurer l'exécution. Le jour même, à cinq heures du soir, le local de la rue du Bac était fermé, les scellés apposés sur les portes, les papiers saisis. D'après un témoignage ultérieur, le ministre de la police aurait surveillé lui-même la mise du club en interdit, se faisant le Cromwellde ce

bas parlement. Il eût empoché les clefs et s'en fût revenu les déposer tranquillement sur le bureau du Directoire.

Autour du local gardé militairement, autour des détachements de cavalerie stationnant dans les rues avoisinantes, des rassemblements nombreux et animés se formaient, mais se montraient en général très satisfaits de la mesure. Le représentant Briot, qui s'était mêlé à la foule, l'entendit s'exprimer vertement sur le compte des Jacobins et même « de ces coquins de députés » ; il attribua ces propos aux « mouchards de la police ». Quelques clubistes récalcitrants essayèrent de forcer la consigne ; on en arrêta un petit nombre, pour l'rxemple. Le gros de la bande parlait de se reformer ailleurs, de s'assembler dans l'hôtel de Salm, — aujourd'hui palais de la Légion d'honneur, — où des groupes pénétrèrent dans la cour. La police les réprima, sans faiblesse ni violence inutile, tandis que le peuple regardait faire, et Paris presque entier poussa un grand soupir de soulagement.

En province, Tafïiliation jacobine travaillait partout à se reconstituer, à se ramifier ; dans les villes des clubs se formaient mais se heurtaient aux résistances exaspérées de toute une partie de la population : peur, horreur des Jacobins, c'étaient alors les seuls sentiments qui fussent capables de l' émouvoir .

Les royalistes, convaincus que la Révolution finissait avec le Directoire, essayaient de tourner à leur profit le mouvement anti- jacobin. Dans les campagnes, le banditisme prenait de plus en plus le masque de la politique, et la politique employait les moyens du brigandage.

Les départements sis autour de Paris jouissaient d'un calme relatif. On n'y voit que les désordres ordinaires : insoumission des conscrits, résistance aux impôts et aux lois de persécution religieuse. C'est par les bords que la France reprend feu, bord océanique, région flamande et rhénane, région du Sud-est, littoral méditerranéen, contrée pyrénéenne ; dans tous ces pays qui subissent directement ou indirectement l'influence étrangère, le désordre chronique recommence à tourner en anarchie.

Daris les Alpes-Maritimes, une variété particulière de guérillas, les barbets, occupent le fond des vallées, les villages haut perchés, les fissures et les anfractuosités de l'Alpe sèche ; leur nombre s'accroît des déserteurs échappés de l'armée d'Italie.

A Marseille déchue il ne semble y avoir de vivant que les haines. Dans tout le midi, c'est la population presque entière qui s'est partagée en teintes tranchées, en factions acharnées à s'entr' égorger. Au milieu de tout ce désordre, comment se reprendre à la-vie normale, aux occupations paisibles ? Pour que la foire de Beaucaire puisse avoir lieu, il faut mobiliser de l'infanterie et de la cavalerie pour protéger l'arrivée des marchands. Les communications entre le Midi et Lyon redeviennent extrêmement dangereuses : point de passe rocheuse, point d'endroit où la route se resserre, sans que d'anciens

compagnons de Jéhu s'y tiennent aux aguets. A Lyon, la Révolution a fait l'effet d'an tremblement de terre. Au milieu des décombres, certains quartiers tentent de se remettre au travail, encore que le désordre et l'insécurité des rues soient partout un obstacle. Une partie de la population protège les partisans de la réaction ; plusieurs municipalités d'arrondissement favorisent cette connivence. Au milieu d'une population ainsi disposée, on peut juger dô l'effet que va produire le fracas des clubs jacobins. Des rassemblements parcourent les rues, entamant la lutte à coups de pierres. Pour prévenir une explosion dangereuse, il faudra la poigne d'un adjudant général à antécédents terroristes, Dauvergne, qui, avec des troupes en nombre infime, prendra des mesures terribles.

Le centre, plus calme, est parsemé de désordres partiels : comme le vol à main armée des deniers publics se répète plus fréquemment, les recettes ne sont transportées que pendant le jour et à des dates imprévues.

Dans la région pyrénéenne, autour de Toulouse, des dépôts d'armes et de munitions sont créés, attestant l'imminence d'un soulèvement royaliste. Bordeaux a, comme Paris, ses muscadins qui manifestent rageusement, mais la population, quoique sympathique aux réacteurs, ne se sent pas l'énergie nécessaire pour leur prêter main-forte contre les Jacobins.

Par delà son fleuve, Bordeaux cherche à prendre contact avec les troubles de l'Ouest. Si la force réactionnaire de la Vendée formidable s'est usée sous le coup d'épreuves sans nom, ce n'est pas que le pays

soit tranquille ; il est troublé sur ses bords par l'irruption des Chouans. Le véritable pays de Chouannerie, c'est la Basse-Loire, l'Armorique, l'Anjou, le Maine et la Basse-Normandie. La Chouannerie, c'est un immense éparpillement de durs partisans indépendants et fidèles, cruels et dévots, indomptables ; ils ont tenu contre toute la force révolutionnaire ; ils ne céderont pas à Bonaparte, consul et empereur ; ils le mettront plus d'une fois en grave péril, et à cent lieues de Paris lui feront presque une Espagne. Aujourd'hui le brigandage est partout, l'insurrection est latente. Seules, les grandes villes et les bourgs où les troupes nationales restent cantonnées, appartiennent vraiment à la République. En dehors de ces emplacements, la chouannerie se tient rasée sur le sol, dans le creux des ondulations de l'Anjou et du Maine, dans les landes broussailleuses de Bretagne, dans les fourrés bas, parmi les ajoncs et les bruyères, parmi Tamoncellement des granits ; elle se tient disséminée dans les villages aplatis sur la glèbe, dans les manoirs campagnards ; elle est tapie derrière les rochers du littoral, sur toutes les dentelures de cette région amphibie, où la côte s'effrite en un émiettement d'îles ; elle est parfois terrée, enfouie dans les caches pleines de poudre et de plomb, dans les dessous machinés des maisons, et de tous ces réduits, elle surgit à chaque instant pour frapper çà et là, tuer, piller, harceler.

Ce sont êtres de cauchemar que ces Chouans apparaissant tout à coup à la lueur de la fusillade, disparaissant aussitôt et laissant derrière eux des cadavres. On les connaît moins par leurs noms que par leurs surnoms, leurs noms de guerre. Il y

a parmi eux des héros, il y a des bandits, et il est souvent difficile de discerner les uns des autres. Il en est pour tenter des coups d'audace magnifique ; la plupart du temps, leur façon de guerroyer, c'est l'embuscade, le guet-apens, la surprise. Oiseaux de nuit, ils rasent dans l'ombre le bord des lieux habités et subitement fondent sur leur proie. Quand ils se sentent en force, ils opèrent en plein jour, tombent sur les brigades de gendarmerie, s'enhardissent contre les détachements isolés ; ils font la guerre aux patriotes de village, aux fonctionnaires municipaux, aux détenteurs de biens nationaux, aux prêtres assermentés ; ils exercent des vengeances politiques, religieuses, privées. Leur jeu est aussi d'empêcher la population de se rasseoir et de vaquer à ses travaux ; ils enlèvent le bétail, font irruption sur les marchés, mettent les foires en déroute. Ils condamnent des groupes entiers d'habitants, des localités, et parfois une colonne de fumée, empourprée à sa base, montant à l'horizon, signale l'incendie d'un village. Les représailles des républicains, les fusillades de captifs, l'indiscipline et le banditisme de certains corps font pendant aux exploits des Chouans. De part et d'autre, c'est une guerre de sauvages, avec des ruses d*Apaches, des raffinements de cruauté et d'odieux stratagèmes. Les hleus organisent des compagnies de faux Chouans, qui doivent rendre les vrais exécrables aux populations en outrant leurs violences ; les vrais Chouans, pour exécuter plus facilement leurs coups, se déguisent souvent en soldats républicains, prennent l'uniforme national. Entre hleus et blancs, une tourbe dç simples scélé-

rats, rebut des deux partis, s'épand sur le pays et le couvre de forfaits.

Actuellement, il s'agissait pour le royalisme de reformer la chouannerie en insurrection généralisée, le brigandage en vraie guerre, et de donner le branle à l'ensemble de la population rurale. Dans les campagnes, à côté de l'administration républicaine à peine formée, flasque, inerte et souvent peu sûre, il existait une sorte d'organisation royaliste, un commandement occulte, auquel on obéissait par habitude, complicité ou terreur ; des divisions se subdivisant en compagnies ; des chefs connus seulement de leurs gens, soupçonnés par les autres ; on citait Bourmont, Sol de Grisolles, Mercier dit La Vendée, Saint-Régeant dit Pierrot ; dans le Morbihan, Georges Cadoudal passait pour avoir sous ses ordres huit divisions. Dans le Morbihan, il n'est nulle part, il est partout, le gros Breton bas sur jambes que l'on voit çà et là passer, rôder, fureter, suivi « d'un lévrier blanc très laid, mais qui porte la correspondance en divers endroits, sous son collier ou dedans ». Georges a de tous côtés des hommes à lui, des officiers déjà désignés qui courent le pays.

La grande préoccupation de ces états-majors errants est de préparer la prochaine et universelle prise d'armes ; c'est de tenir en haleine les Chouans qui n'ont pas renoncé à la vie d'aventures, ceux qui savent se rallier pour le coup de main et se disperser ensuite ; c'est de prendre contact avec les paysans revenus à la vie sédentaire, c'est d'enrôler les générations nouvelles. Ils s'écrivent entre eux : « Faisons au Roi des soldats. »

Les pays conquis sont en révolte ouverte contre les agents du Directoire. Le Français révolutionnaire est odieux à tout le monde ; il est doublement odieux comme étranger, comme païen, ennemi du peuple des Flandres, ennemi di Dieu. La France républicaine a conquis la Belgique, elle n'a pas su se l'assimiler ; en meurtrissant les Belges dans leurs convictions catholiques, en les soumettant au régime de la conscription, elle n'a fait qu'attacher à ses flancs un brasier de haines.

Les habitants de la rive gauche du Rhin ont acclamé jadis les Français comme libérateurs ; ils les maudissent aujourd'hui comme tyrans et continueront de les haïr jusqu'à ce que l'ordre napoléonien et le Code civil les réconcilient pour longtemps avec la France. Aujourd'hui, écrasés par le passage des troupes et par les charges militaires, rongés par des agents voraces, ils assassinent les Français isolés. Qu'un secours étranger paraisse vraiment, que l'ennemi touche le sol des départements réunis, cette magnifique conquête se détachera spontanément de la France.

Au lieu d'une Vendée, la Révolution se sent sur le point d'en avoir trois ou quatre à combattre : Vendée du Nord, belge et rhénane, grande Vendée de l'Ouest, Vendée Méridionale, pyrénéenne, languedocienne, provençale.

Cette géographie politique de la France commandait aux royalistes leur plan ; nous venons d'en reconnaître sur le terrain les grandes lignes et le dessin. Le projet était d'enlacer les parties centrales, c'est-à-dire les plus calmes et les moins détachées de la République, dans un réseau, dans un immense filet d'insurrections, qui aurait l'un de ses points d'attache dans l'Ouest, à proximité des flottes anglaises, l'autre en Franche-Comté ou à Lyon, non loin des armées coalisées, et qui, s'incurvant au centre, s'appuierait sur la Provence, le Languedoc et la Guyenne. A Paris, une agence fonctionnait et pourrait à l'occasion risquer un coup de main, à tout le moins entretenir des troubles.

Tel était l'espoir des royalistes au moment où la peur du jacobinisme rapprochait d'eux la France. Il est vrai que la force intime et l'accord du parti ne répondaient pas à sa chance. Le royalisme extérieur, qui prétendait diriger celui du dedans et le mouvoir à son gré, portait en soi son grand mal, dissensions, intrigues subalternes, préjugés, illusions, méconnaissance de l'état réel des esprits de France, toutes les cécités de l'exil, toutes les misères de l'émigration.

A peu près autant que les Directeurs et les Conseils, les princes et leur entourage étaient divisés. Les deux têtes de l'émigration, le Prétendant et

son frère, le Roi et Monsieur, s'étaient distribué la France par régions. Monsieur, comte d'Artois, qui de tout temps s'était occupé de l'Ouest et de la zone océanique, venait d'obtenir en plus la direction de l'agence parisienne ; en dehors du Midi et dé l'Est, Louis XVIII, le roi de Mittau, avait consenti à ne plus exercer qu'une autorité médiate. Mais le comte d'Artois, non content de son lot immense, prétendait accaparer tous les ressorts de l'action. Les deux frères se détestaient ; leurs agents se décriaient sourdement, se contrecarraient, travaillaient à se nuire, et la coalition, qui soldait les royalistes, cherchait moins à les aider qu'à s'en servir. Ce parti dépendant, à direction multiple, ne savait jamais mettre ordre et précision dans ses mouvements ; au lieu d'une attaque en masse, on ne verrait qu'une série d'efforts décousus et d'insurrections régionales.

Le Midi pyrénéen partit trop tôt ; un tumulte de guerre civile y retentit tout à coup. Dans le milieu de thermidor, une insurrection bien organisée jaillit des vallées de la Haute-Garonne jusqu'à Muret, dont elle fit son quartier général, et s'élança vers le Nord. Subitement, Toulouse se vit cernée sur les deux tiers de sa circonférence par quinze à vingt mille rebelles en armes, avec des fusils et des canons, avec des drapeaux blancs ; un général défectionnaire, Rougé, conduisait ces bandes, qui se poussaient « en beuglant des cris de mort contre les patriotes et des acclamations en faveur de Louis XVIII ». Dans le Gers, l'Ariège, l'Aude, le Tam-et Garonne, le Lot, treize cantons prenaient feu en même temps.

Un effort local, spontané, rompit en son centre la ligne d'attaque. Toulouse avait pour toute garnison trente-quatre chasseurs à cheval, mais l'administration départementale fit preuve de vigueur et de présence d'esprit ; elle sut rallier les patriotes et organiser la résistance. Sans attendre l'arrivée de quelques troupes de ligne expédiées par Bemadotte, elle improvisa sur place une force armée, leva onze bataillons. Le général Aubugeois, arrivant d'Auch, trouva les éléments d'une colonne d'attaque à la tête de laquelle il dégagea Toulouse et débusqua les rebelles de leur poste avancé, Puech-David; un prêtre qui leur servait d'aumônier y fut tué : « il faisait le coup de feu avec un bon fusil à deux coups. » D'autres généraux et adjudants généraux accoururent, concertèrent la poursuite, et comme le gros des rebelles, tout en se repliant, continuait à faire masse et à donner prise, ils l'écrasèrent le 20 thermidor d'un seul coup à Montréjeau, au pied des Pyrénées.

Ce fut la fin de cette vive et courte guerre, où les insurgés n'avaient pas su profiter de leurs premiers avantages et avaient eu le tort ensuite de se battre en ligne. D'ailleurs, l'insurrection de la Haute- Garonne, dans la pensée de ses auteurs, devait se rattacher à des mouvements plus étendus, qui ne concordèrent point.

L'Ouest restait en retard. Dans la région vendéenne, angevine, bretonne et normande, les paysans ne voulaient pas entrer en campagne avant d'avoir achevé la moisson et engrangé les récoltes. Le Prétendant hésitait à dormer le signal avant que les armées de la coalition fussent en France. Le comte d'Artois se laissait annoncer partout et ne se mon>

trait nulle part. L'Angleterre recommençait des versements réguliers, mais désirait que la restauiation s'opérât surtout par les armées de la coalition, qui eussent dicté leurs conditions à la France terrassée

Pourtant, en août, des bases de conduite furent arrêtées à Edimbourg entre ce prince et les chefs de chouannerie appelés auprès de sa personne. Ces instructions décidaient en principe la prise d'armes dans l'Ouest, mais recommandaient de la retarder le plus possible, afin que les coups à porter fussent mieux préparés et plus sûrs ; elles ne déterminaient pas d'une façon précise le moment de l'explosion et laissaient en ce point aux chefs une certaine latitude.

Vers la fin de l'été, depuis la Basse-Loire jusqu'aux embouchures de l'Orne, la révolte se prépara méthodiquement, presque ouvertement ; en Vendée même, « on dérouille les armes, on fait sécher la poudre qui était dans les caches. » Les commissaires du Directoire, les agents civils, les militaires voyaient s'avancer l'orage. Tous les rapports annonçaient une nouvelle guerre de l'Ouest et la prédisaient presque à jour fixe.

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