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LA CRISE DE NOVI ET LES LOIS JACOBINES

SIEYÊS suivait anxieusement les premières opérations de Joubert au delà des Alpes. Il fixait des yeux ce sabre qui luisait à l'horizon et d'où pouvait venir le salut. Joubert était arrivé le 17 thermidor-4 août à l'armée d'Italie. Il la poussa tout de suite en avant, par impétuosité naturelle et par obéissance au plan convenu. D'ailleurs, nos soldats, manquant de tout entre les gorges âpres de l'Apennin, aspiraient à retrouver l'abondance dans les plaines de la Lombardie. Joubert savait Souvorof à proximité, mais s'imaginait que le siège de Mantoue retenait encore au loin une partie des troupes autrichiennes, auxiliaires des Russes. Or, Mantoue avait capitulé depuis cinq jours ; les Autrichiens, conduits par Mêlas, accouraient à marches forcées ; notre armée allait se heurter à une redoutable concentration de forces.

Le 25 thermidor, les Français prirent contact avec l'ennemi ; le 28 thermidor-15 août, à la pointe du jour, ils découvrirent devant eux toute l'armée russe, déployée aux abords de Novi. Joubert s'élança immédiatement sur la ligne des avantpostes. De part et d'autre, on commençait à tirail-

1er ; des plantations et des cassines qui coupaient le terrain, un feu de mousqueterie partait, grêle encore et peu nourri. Comme Joubert entraînait une colonne faiblissante, on le vit tomber de cheval, perdant beaucoup de sang ; une balle lui avait traversé la poitrine. Il fut transporté en arrière sur un brancard qu'on recouvrit d'un voile, afin que la vue du chef expirant ne démoralisât point la troupe, et il mourut avant midi. Moreau prit le commandement, l'action se développa, devint grande et furieuse bataille. Pendant douze heures, les républicains tinrent inébranlables sous la fusillade et les boulets, gardèrent leur position, repoussèrent les assauts réitérés des Russes ; à la fin, les Autrichiens de Mêlas, arrivés à midi, ayant tourné et accablé notre gauche, l'armée recula en désordre, perdant son artillerie, plusieurs généraux et beaucoup de prisonniers. Moreau la ramena derrière l'Apennin et ne put que couvrir Gênes, laissant à l'ennemi toute la péninsule, sauf l'étroite lisière dont se compose la Ligurie. Les projets de Sieyès s'effondraient. L'ex-abbé s'opiniâtra néanmoins et chercha un remplaçant à Joubert dans le rôle d'entrepreneur de coups d'Etat pour le compte des révolutionnaires domiciliés au pouvoir et aspirant à s'y caser définitivement. Moreau, appelé désormais à commander sur le Rhin, allait traverser Paris ; il y aurait lieu de sonder ses dispositions et de combattre ses répugnances. S'il se récusait, Macdonald, qui épouserait plus tard la veuve de Joubert, et Beumonville paraissaient disponibles. A défaut d'un sabre de premier choix et fourbi à neuf, on s'accommoderait d'un sabre quelconque, mais encore fallait-il que

cette arme ne fléchît point dans l'exécution. Les généraux à qui l'on pouvait parler étaient nombreux, agités, tumultueux. Cependant dans cet encombrement de généraux, parmi tous ces empanachés qui tournaient autour du pouvoir à prendre avec des gestes ambitieux ;et d'énergiques jurons, où trouver l'homme de l'acte ? D'un magnifique tempérament militaire, ils se désorientaient tout de suite dans la politique, hésitaient, mollissaient, reculaient devant l'initiative à prendre. Sieyès par moments désespérait ; ime lassitude, un découragement amer l'envahissaient. « On avait beau chercher et trouver ce qu'il faudrait faire, où est la force pour l'exécuter ? Elle n'est nulle part, nous sommes perdus », disait-il.

Le danger extérieur surgissait pressant et portait en soi tous les autres. Si l'ennemi, franchissant le Rhin, franchissant les Alpes, mettait le pied en France, cent guerres civiles éclateraient à la fois ; entre anarchistes et royalistes, la classe gouvernante périrait broyée, à moins que Souvorof n'arrivât à temps pour réconcilier tous les révolutionnaires en les pendant côte à côte. Dans ce désarroi suprême, les esprits se retournaient d'instincts vers le grand absent, vers le héros tutélaire, et le cherchaient au fond de l'horizon. On invoquait l'épée qui était jadis apparue comme la sauvegarde de la Révolution et de la France ; c'était le recours à Bonaparte en tant que soldat. «C'est Bonaparte qui nous manque», disait un journal. Parfois, le bruit de son retour circulait; des vendeurs de journaux le criaient dans les rues, et une grande émotion saisissait tout le monde ; une prompte déception suivait et l'irritation crois-

sait contre le régime qui avait soi-disant déporté Bonaparte en Egypte, dans un conquérant exil. Où était-il maintenant ? Enfoncé dans les sables de Syrie, arrêté devant Saint- Jean-d' Acre, tenu en échec par un misérable pacha ; d'aucuns le disaient blessé, amputé. Depuis quatre mois, il n'avait pas réussi à faire passer en France un bulletin, une lettre, un avis, un mot ; on n'avait de lui, par les bulletins de l'étranger et les papiers anglais, que, de rares et inquiétantes nouvelles.

Il n'est pas exact que les Directeurs de l'an VI, qui l'avaient vu sans déplaisir s'éloigner, l'eussent spontanément poussé et relégué en Egypte. L'expédition avait été surtout sa pensée personnelle, son fait. Il l'avait voulue pour réaliser à son profit le vœu suprême des Français, en obligeant à la paix l'Angleterre menacée dans son empire des Indes ; il l'avait voulue aussi parce qu'il allait d'instinct aux positions culminantes, parce qu'il avait subi la tentation de l'Orient, l'attirance des vastes horizons de lumière et des espaces illimités, où les conquérants opèrent en grand, se taillent à coups d'épée de monstrueux empires et prolongent à l'infini leurs libres chevauchées. Il l'avait voulue enfin pour ne point se jeter trop tôt dans la politique et laisser au Directoire le temps de se déconsidérer entièrement, afin de devenir lui-même le seul espoir, le seul refuge des Français. Il pourrait ainsi, selon les cas, refaire Alexandre en Orient ou César en Occident. Son entreprise d'Egypte est l'un des actes qui lui appartiennent le plus complètement et le révèlent sous son double aspect, profond calculateur et grand imaginatif. Depuis que la guerre avait

repris en Europe et mal tourné pour nous, les gouvernants désiraient à la fois et appréhendaient son retour. Après nos premiers revers, l'ancien Directoire avait essayé d'une vaste combinaison navale pour le retirer d'Egypte et le ramener en France ; ce projet comportait la jonction des flottes française et espagnole dans la Méditerranée ; la défaillance de l'Espagne l'avait rompu dès le début. Le nouveau Directoire, tant qu'il avait cru au succès de Joubert, ne s'était pas décidé à faire du côté de l'Egypte le signal de détresse. Après Novi, l'urgence du péril ne permit plus de balancer : mieux valait encore Bonaparte que Souvorof.

D'après le témoignage de Cambacérès, Sieyès écouta les propositions de Joseph Bonaparte, qui s'offrait à tenter toutes voies pour faire passer en Eg57pte des avis privés et un rappel ; c'est très vraisemblablement à la suite de cet incident ignoré que le Grec Constantin Bourbaki reçut de Joseph une mission pour l'Egypte, mission qu'il ne remplit pas d'ailleurs et que les événements rendirent sans objet.

Talleyrand, qui conservait toujours Vintérim des relations extérieures, proposa une grande démarche ; il s'agissait de négocier avec la Porte, par l'intermédiaire de la diplomatie espagnole, le retour du général et du corps expéditionnaire, au besoin sur vaisseaux anglais, moyennant la restitution de l'Egypte. Par ce procédé, on espérait, en tenant compte des délais indispensables, recouvrer Bona-

i parte pour le printemps de l'an prochain ; revenant par capitulation véritable, il devrait sans doute souscrire l'engagement de ne plus porter les armes

contre nos ennemis dans la guerre présente, mais au moins serait-il là pour comprimer les factions, ressusciter l'énergie nationale et réorganiser la victoire.

Le principe de la négociation fut adopté le 17 fructidor-3 septembre. Sur ces entrefaites, Reinhard arriva enfin à Paris et reçut le portefeuille des mains de Talleyrand. Le nouveau ministre s'appropria les idées de son prédécesseur ; le 24 fructidor, il fit approuver et signer par les cinq Directeurs le plan de la négociation. Un courrier fut expédié à l'ambassadeur de la République en Espagne, afin que celui-ci informât la cour de Madrid des services attendus de son obligeance. Huit jours après, on alla plus loin ; le 2« jour complémentaire an VII-18 septembre, sous l'inspiration et presque sous la dictée des Directeurs, Reinhard écrivit à Bonaparte une lettre qu'il tâcherait de glisser en Orient par des émissaires de bonne volonté, en triple expédition, et dans laquelle, au nom du gouvernement, il enjoignait au général de revenir avec son armée, en lui laissant toute latitude sur le choix des moyens. « Le Directoire exécutif, général, vous attend, vous et les braves qui sont avec vous... Il vous autorise à prendre, pour hâter et assurer votre retour, toutes les mesures militaires et politiques que votre génie et les événements vous suggéreront. » C'était, on le voit, le plus pressant rappel. Le Directoire donnait carte blanche à Bonaparte pour traiter, capituler, se rembarquer, mais ne lui laissait point la faculté de séparer son sort de celui de son armée. Dans la même lettre, partie de Paris sans qu'elle dût même atteindre la Méditerranée, Rein-

hard dépeignait avec force les malheurs redoublés qui fondaient sur la France.

Paris n'avait obtenu d'abord sur la journée de Novi que des détails incomplets et atténués. Brusquement, le Journal des hommes libres déchira les voiles, montra le désastre. On apprit bientôt qu'une armée anglo-russe, sous le commandement du duc d'York, venait de prendre terre en Hollande, au Texel ; la flotte batave s'était rendue ou plutôt livrée sans coup férir. Dans les dispositions du gouvernement et du peuple hollandais, tout était douteux ; en Belgique, tout restait hostile ; il suffirait que les troupes de Brune, opposées en hâte au duc d'York, éprouvassent un échec pour que la révolte se déclarât d'un bout à l'autre des départements réunis et mît à découvert notre ancienne frontière ; le péril augmentait d'heure en heure.

I^ démagogie parisienne se remit alors à gronder terriblement, menaçant d'une forte explosion ; c'était l'habitude de ce parti que d'aggraver toute calamité nationale par une entreprise à l'intérieur. Les feuilles jacobines redoublèrent de violence ; le Journal des Tigres rugissait. Le Directoire finit par juger que tout gouvernement devenait impossible avec une telle presse. Pour sévir, les moyens légaux lui manquaient. Interprétant de façon arbitraire un article de la Constitution qui permettait d'arrêter les auteurs ou complices présumés de conspiration contre la sûreté intérieure ou extérieure de l'Etat, il ordonna de saisir onze journaux, dont celui des Hommes Libres. En même temps, par jeu de bascule, un arrêté

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nominatif de déportation frappait les rédacteurs des feuilles d'opposition, victimes de Fructidor : Fontanes, Laharpe, Bertin d'Andilly, Bertin de Vaux, Suard, Fiévée étaient du nombre.

En fait, ces derniers, déjà proscrits en bloc, en furent quittes pour se terrer plus profondément. La police se contenta d'apposer les scellés sur les presses et de fermer les bureaux de rédaction ; aucun journaliste ne fut arrêté et traduit en justice, le Directoire ne se sentant pas assez sûr de son droit pour affronter le jury.

Le Journal des hommes libres reparut immédiatement sous un autre titre et devint l'Ennemi des oppresseurs de tous les temps. Néanmoins, l'annonce de l'hécatombe suscita dans le Conseil des Cinq- Cents les fureurs jacobines ; un tumulte inouï se déchaîna.

Dans cette espèce de coup d'Etat contre la presse, les députés jacobins virent le début des illégalités, une tentative plus prononcée contre leur parti et les institutions populaires. Leur crainte de Sieyès, leur défiance à son endroit s'accrurent : aujourd'hui que la République s'affaissait sous le poids des désastres, Sieyès n'allait-il point se démasquer, changer violemment la constitution à l'aide de quelque épaulettier, puis s'aboucher avec l'étranger par l'intermédiaire de la Prusse et tramer une paix qui obligerait la France, pour désarmer la coalition, de se prêter à une louche combinaison monarchique, de subir Orléans ou Brunswick. En plein Conseil des Cinq-Cents, le député Briot s'écriait : « Oui, je le déclare, il se prépare un coup d'Etat ; on veut livrer la République à ses ennemis, la renfermer

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dans ses limites, et peut-être les Directeurs de toutes nos calamités ont-ils un traité de paix dans une poche et une constitution dans l'autre. »

Exaspérés par ces pronostics, et d'ailleurs enragés de convoitises, les Jacobins parlementaires se jetèrent à plein dans la violence. Pour parer un coup d'Etat militaire qu'ils sentaient dans l'air, ils essayèrent d'abord d'en déterminer un à leur profit. Tout en se disant très sûrs du peuple et capables de le mouvoir à leur gré, ils se doutaient bien que leurs amis de la rue n'arriveraient plus qu'à créer une agitation superficielle ; ils connaissaient « l'apathie désespérante de la nation » ; le mot est de Jourdan. L'idée leur vint de solliciter la seule force qui pût alors faire et défaire les gouvernements, le pouvoir militaire. Bemadotte au ministère de la guerre restait dans leur jeu une carte précieuse. Jourdan et ses amis le virent en secret ;ils lui proposèrent carrément de faire arrêter Sieyès, Barras, et d'instituer un gouvernement jacobin, dont il serait le chef ; ils le tentaient par l'appât d'une grande autorité; eux aussi voulaient un pouvoir fort, chargé de repousser l'invasion et de sauver la République, mais de la sauver selon leur formule et de la leur livrer.

Patriote exubérant, Bemadotte était violent dans ses opinions et surtout dans ses discours. Avec son verbe coloré et pittoresque, sa mâle prestance, son grand nez volontaire aux ailes frémissantes, son regard de feu, il semblait offrir un type d'audace aventurière ; les gens même qui ne le connaissaient point ne pouvaient le croiser dans la rue sans être frappés de son physique et sans se croire en présence

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d'un entraîneur d'hommes. Au fond, c'était l'irrésolution même. Torturé par le désir de s'emparer du premier rôle, il était atteint en même temps d'une sorte d'impuissance à s'en saisir, à sauter le pas, à franchir le Rubicon ; ambitieux agité, ambitieux timide, il semblait prêt d'abord à tout tenter, à tout pourfendre, et puis son énergie tempétueuse se délayait en phrases.

Dans Toccurence présente, comme il n'osait se compromettre tout à fait avec les Jacobins et ne voulait pas se les aliéner, il éconduisit leurs délégués au moyen d'une tirade évasive et magnifique. Il s'empanacha d'un beau sentiment : comme ministre, disait-il, on ne devait luidemander rien, sa conscience lui interdisant d'employer contre les pouvoirs constitués une autorité qu'il tenait d'eux-mêmes. Dès qu'il serait sorti du ministère, il reviendrait à ses amis poli4;iques, s'associerait comme simple citoyen à leurs plus hardies entreprises et prendrait dans le parti son rang de combat.

A défaut d'un coup d'Etat par le sabre, les Jacobins se mirent à comploter un coup d'Etat parlementaire. Dans le Conseil des Cinq -Cents, comme nos dernières défaites avaient porté au comble l'irritation des esprits, une majorité paraissait se reformer contre le Directoire. Les chefs de la bande jaobine voulurent profiter de cette disposition ; leur projet couva quelques jours avant d'éclater. Ils avaient fait nommer une commission extraordinaire, chargée d'aviser aux mesures de salut public, et ils espéraient s'en servir pour amorcer l'entreprise. Cette commission, où quelques modérés réussirent à s'introduire, se montra heureusement impuissante à

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rien faire. Les meneurs décidèrent alors de porter leur projet devant l'assemblée même, résolus de la violenter au besoin et de contraindre le succès à la force du poignet.

Le 27 fructidor, le Conseil est en séance. Brusquement, Jourdan monte à la tribune et, par motion d'ordre, demande que le Conseil déclare la patrie en danger. Paroles d'épouvante, mots évocateurs d'un passé terrible ! D'après le précédent de 1792, si le décret était voté, il suspendrait virtuellement le régime constitutionnel, légitimerait le recours aux mesures extraordinaires et aux moyens atroces, mettrait en ébullition tous les éléments de désordre, achèverait de jeter le pays en convulsions ; ce serait une machine à briser le gouvernement. Sept ans plus tôt, les républicains de la Législative s'en étaient servis pour renverser le trône autant que pour écarter l'étranger de nos frontières ; deux députés aux Cinq-Cents en convinrent dans la discussion, l'un s'en fit gloire ; il s'agissait aujourd'hui de retourner cette arme contre la république directoriale et surtout contre Sieyès l'orléaniste.

Jourdan développa sa motion avec une éloquence frénétique. Dès qu'il a cessé de parler : « Aux voix, aux voix ! » crient ses amis, et ils s'efforcent de surprendre, d'enlever le vote. Des orateurs modérés veulent répondre et se dirigent vers la tribune. Cinquante Jacobins s'élancent à la fois pour leur barrer le passage, les poings en avant. On en vient aux coups, on se bat littéralement autour de la tribune. « Lesage-Senault prend au collet Villetard qui y était monté, et le force à descendre. Marquezy, Blin, Lesage-Senault, Soulhié, Destrem, Chalmel, Quirot,

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Bigonnet, Augereau, forcent Bérenger de descendre de la tribune et empêchent Chénier d'y monter »; c'est une lutte de portefaix entre législateurs en toge. A voir ces brutalités effrénées auxquelles s'exerçaient les députés jacobins, ces furieux jeux de main, on s'explique mieux la scène qui se passerait six semaines plus tard dans l'Orangerie de Saint-Cloud, à l'apparition de Bonaparte.

L'assemblée hors d'elle criait à tue-tête ; les meneurs jacobins échangeaient des signes avec le public des tribunes, et celles-ci, remplies d'affidés, faisaient retentir d'effroyables clameurs. Des voix rugissantes menaçaient de mort le président Boulay de la Meurthe, qui tenait tête à l'assaut ; on entendit ces mots, partant d'une tribune : « Il ne faut pas qu'il sorte d'ici sans être exterminé. » De mémoire d'homme public et même de conventionnel, il n'était apparu rien de pareil à ces scènes, « les plus orageuses, diraient les journaux, qu'on ait encore vues depuis que nous avons des assemblées délibérantes ».

Le président, après s'être couvert deux fois, rétablit à grand'peine une apparence de calme. Marie-Joseph Chénier parut à la tribune, pâle et défait, les vêtements en désordre, et balbutia un semblant de discours ; il s'excusa pour l'incohérence de ses paroles,. se disant pris au dépourvu ; les aboiements de la meute jacobine l'interrompaient à chaque phrase. Lamarque et Quirot parlèrent en faveur de la motion ; Daunou parla contre ; Lucien la combattit avec beaucoup de présence d'esprit, dans une improvisation fougueuse. Quand une sorte d'épuisement eut succédé sur tous les bancs à une

surexcitation folle, le président, se jetant de sa personne dans le débat, affirmant son autorité, ralliant les indécis et les poltrons, alléguant « l'état terrible » où il venait de voir l'assemblée, obtint que la suite de la discussion serait renvoyée au lendemain ; c'était donner aux modérés le temps de se reconnaître, de se ressaisir, de préparer leur résistance.

Au premier bruit de ces événements, la crainte et la consternation s'étaient répandues dans la ville. Beaucoup de personnes se disposèrent à fuir, à chercher retraite aux environs. Le soir, Paris fut lugubre, les rues presque désertes ; dans les quartiers même les plus grouillants à l'ordinaire, autour du Palais- Royal, qui surgissait illuminé dans la nuit, les passants clairsemés se glissaient le long des murs, bien rares étaient les chercheurs de plaisirs.

L'émoi régnait au Luxembourg. Barras se disait prêt à vendre chèrement sa vie et prenait son air des grands jours, mais Sieyès se dévorait d'angoisse. Ce qui redoublait ses inquiétudes, c'est qu'il ne se croyait pas entièrement sûr de la troupe du moment que Bernadotte restait ministre de la guerre. Depuis quelque temps, à mesure que le péril grondait, le maintien de Bernadotte en fonctions torturait Sieyès davantage et lui ôtait le sommeil. Sachant que les Jacobins tournaient autour du général et

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l'entreprenaient de toutes façons, il craignait de lui un brusque écart. Aujourd'hui que la crise se déclarait, aujourd'hui que les passions anarchiques se montraient dans leur nudité hideuse, il n'admettait pas que ce démagogue en habit brodé et en chapeau à plumes, cet ami des perturbateurs, ce « Catilina », pût un instant de plus disposer de l'armée ; à tout prix et sans perdre une minute, il fallait alléger la triste barque gouvernementale du remuant fardeau qui menaçait de la faire chavirer,

A onze heures du soir, Sieyès prit sur lui d'assembler le Directoire ; ses collègues sentaient plus ou moins vivement la nécessité de lui donner satisfaction. La question de remplacer le ministre de la guerre fut posée d'urgence, et l'on s'occupa des moyens. Faire un éclat eût été dangereux; Gohier d'ailleurs et Moulin son inséparable s'y fussent opposés. Il s'agissait d'éliminer Bemadotte en douceur, de lui subtiliser son portefeuille sans le lui ôter brutalement. Cambacérés, à qui l'on recourait volontiers comme homme de bon conseil et de ressources, se vit offrir à brûle -pourpoint V intérim de la guerre, avec le mandat de négocier la démission de Bemadotte ; il déclina cette double charge.

Mais Bemadotte était un de ces hommes qui donnent toujours prise sur eux par d'incontinents discours. Plusieurs fois, dans ses abondants colloques avec les Directeurs, il avait pam leur mettre le marché à la main, se plaignant de l'insuffisance des moyens accordés à son zèle et parlant de se retirer ; d'ailleurs, ajoutait-il en manière de péroraison, sa valeur souffrait de rester inactive, tandis que ses frères d'armes se battaient à la frontière.

Barras prétend avoir ménagé d'urgence, c'est-à-dire vraisemblablement à la première heure du lendemain, une scène plus positive ; il aurait mandé Bernadotte dans son cabinet, et là lui aurait dit que des déchirements pouvaient s'opérer dans le sein du Directoire au sujet du ministre de la guerre, qu'il appartenait à ce grand patriote de les prévenir par un acte d'abnégation. Aussitôt, Bernadette d'entamer un air de bravoure, avec accents pathétiques et larmes dans la voix ;il ne tient pas au pouvoir : « Je n'ai pas la soif du ministère ; vienne s'y abreuver qui voudra. » Il offre sa démission, fait le geste de chercher une plume sur le bureau pour l'écrire, mais fait seulement le geste, ne trouve pas la plume et, voyant que Barras n'insiste pas par « délicatesse », se garde de rien écrire, jugeant, en bon Gascon, que les paroles ne tirent jamais à conséquence. Que la comédie ait été poussée à ce point, la chose est fort possible ; il est au moins certain que le Béarnais fut, pour cette fois, dupe de sa rhétorique. Sieyès saisit au vol les propos qu'il avait jetés en l'air devant les Directeurs individuellement ou en corps, et le prit au mot. Formant majorité avec Barras et Ducos, il fit décider que la démission était acceptée et libella une belle lettre à Bemadotte où il était dit que le Directoire déférait au vœu manifesté par lui de rentrer en activité de service.

A la place de Bemadotte, il paraît bien que Sieyès eût voulu glisser un homme à lui, le général Marescot, mais Gohier et Moulin regimbèrent. Par transaction, on nomma un conventionnel rigide, Dubois-Crancé, qui était absent et que l'on prévint par

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télégraphe. En même temps, le Directoire confia au général Milet-Mureau Vintérim de la guerre, en lui ordonnant de prendre immédiatement possession.

Débarrassés de ce personnage affolant, les trois Directeurs n'eurent plus à craindre d'être assaillis et sabrés par derrière, tandis que leurs amis dans le Conseil des Cinq-Cents affrontaient la redoutable séance prévue.

De leur côté, les Jacobins n'avaient pas perdu leur temps ; afin de peser sur l'assemblée et de forcer le vote, ils s'étaient mis en devoir d'organiser autour du Palais-Bourbon un grand attroupement populaire. Des émissaires parcoururent les faubourgs, tenant des discours véhéments, mais le peuple resta sourd à ces appels. Jamais il ne montra mieux, par son opposition inerte, par sa résistance passive aux tentatives faites pour l'entraîner, à quel point il était devenu incapable de descendre dans la rue. Au lieu d'une armée, les Jacobins n'arrivèrent qu'à rassembler une bande, huit à neuf cents hommes environ, qui firent autant de bruit que plusieurs milliers. Répartis sur la place de la Concorde, sur le pont, les quais, des groupes déguenillés vociféraient, parlaient de mettre en pièces les députés récalcitrants, hurlaient le meurtre ; d'affreuses mégères réclamaient des fourches. Heureusement, Fouché et Lefebvre, le ministre de la police et le commandant de Paris, avaient pris de solides précautions ; les abords du palais étaient militairement gardés.

A l'intérieur, la discussion avait repris, dans une atmosphère embrasée de passions et de haines. Après plusieurs discours prononcés d'une voix

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encore « enrouée de la veille », après des incidents et des interraptions sans nombre, on proposa de repousser la motion de Jourdan par la question préalable. A la suite de deux épreuves par assis et levé, cette solution paraissait l'emporter, mais des députés protestaient, déclaraient l'épreuve douteuse, demandaient à grands cris l'appel nominal.

A ce moment, le bruit se répandit que le ministre de la guerre était changé ; une émotion intense se manifesta. Dans la mesure annoncée, ne fallait-il pas voir le prélude du fameux coup d'Etat militaire que le Directoire, à l'aide des Anciens, préparait contre l'autre Chambre, compromise par ses membres jacobins ? Quand le fait de la démission surprise fut avéré, un vent d'affolement passa sur l'assemblée ; on crut positivement que la chose allait se faire. Jourdan s'élance à la tribune et dénonce des projets sinistres. Des députés fournissent des détails, font allusion à des mouvements, à des déplacements de troupes : le général commandant à Courbevoie, s' étant déclaré prêt à voler en cas de besoin au secours de l'assemblée, aurait été invité à s'éloigner sous vingt-quatre heures. Tous les législateurs, Jacobins et modérés, Lucien comme les autres, jurent de mourir sur leurs sièges ; on voue aux vengeances populaires les sacrilèges qui porteraient la main sur la représentation nationale. « Ils n'en ont pas le droit », clama Augereau, et cette sortie, venant de l'homme qui avait fait le 18 fructidor, parut tellement grotesque qu'elle excita, mal« gré la gravité des circonstances, un accès d'hilarité.

Finalement, il fut procédéàl'appel nominal sur la proposition de déclarer la patrie en danger. Elle fut

repoussée par deux cent quarante-cinq voix contre cent soixante-douze. L'alarme causée par le renvoi de Bemadotte n'avait pas été peut-être étrangère à ce résultat.

Dans cette journée, en somme, tout le monde avait encore fait, sans s'en douter, le jeu de Bonaparte. Les Directeurs l'avaient fait en éliminant Bemadotte, l'unique général qui eût pu, par sa situation de ministre et son ascendant sur la troupe, s'opposer avec quelques chances de succès à l'entreprise dictatoriale. Les Jacobins avaient donné prétexte à cette éviction par leur irhpudente tentative, de même qu'en thermidor les fureurs de leurs amis du Manège avaient fourni l'occasion d'éloigner Marbot. L'avantage final restait à leurs adversaires dans la lutte qui se poursuivait depuis trois mois, entre préparateurs de coups d'Etat en sens divers, autour des deux positions maîtresses, autour du commandement de Paris et du ministère de la guerre.

De plus, les Jacobins venaient de déshonorer par leurs excès le parlement, qui sortait de la crise encore plus « méprisé et haï » ; ils avaient provoqué enfin contre tous les républicains prononcés un redoublement de précautions. Le Directoire saisit l'occasion pour destituer plusieurs membres du département ; les autres se retirèrent. Cette administration qui maintenait à Paris comme un reste de municipalité centrale, échappa au parti extrême ; autre obstacle qui s'abattait sur le chemin futur du Consul. A la tête de l'administration nouvelle, on mit Le Couteulx de Canteleu, homme d'ordre et d'affaires ; c'est par lui que Bonaparte, avant de monter à cheval, s'entendrait garantir la docilité de

Paris. Plusieurs fonctionnaires d'opinions accentuées se crurent tenus d'honneur à ne plus rester en place, leurs amis étant frappés ; ils démissionnèrent bruyamment, signalant les mesures prises comme « le prélude d'un coup d'Etat » ; ils croyaient soulever l'opinion contre les menées préparatoires de Sieyès et n'arrivèrent en fait qu'à s'exclure euxmêmes du pouvoir, à diminuer les éléments de résistance, à livrer le terrain.

Le Directoire n'en demeura pas moins assez longtemps sur le qui-vive. Le Luxembourg était gardé militairement, comme une place de guerre ; les grenadiers qui y veillaient en permanence restèrent, dit -on, trois jours et trois nuits sans ôter leurs bottes. Les journaux racontaient que chaque Directeur faisait coucher dans son appartement une partie de l'état-major ; un démenti fut inséré dans le Rédacteur, feuille officielle.

De leur côté, les Cinq-Cents craignaient toujours une dispersion de vive force et n'arrivaient pas à se replacer d'aplomb. Ils agitaient des mesures de défense, parlaient d'appeler un général à la tête de leur garde et, sans se décider à rien, vivaient dans les transes. Il leur semblait que, de façon permanente, une menace d'exécution militaire pesât sur eux; une forte impression leur était restée de cette séance du 28 fructidor où ils avaient senti comme un avant -goût de Brumaire.

En réalité, le péril n'était instant ni pour l'un ni pour l'autre pouvoir. Les Jacobins n'auraient pas réussi à opérer un coup de main et à s'emparer du Luxembourg, puisque le peuple était contre eux ou du moins n'était plus avec eux. La majorité des

Directeurs était tout aussi incapable de faire un coup d'Etat, car elle n'avait pas l'homme qu'il aurait fallu pour entraîner les troupes et forcer le Palais-Bourbon. Les deux pouvoirs se renvoyaient néanmoins la terreur ; ils avaient peur, horriblement peur, toujours peur, parce qu'ils avaient conscience de leur propre faiblesse, parce qu'ils se savaient perdus dans l'opinion et dépourvus de toute base solide. Et tandis que se poursuivait cette lutte de deux impuissances, ce combat de deux ombres, le malaise général croissait dans des proportions effrayantes. A l'heure où la poussée jacobine semblait momentanément enrayée, les effets matériels et économiques s'en faisaient universellement sentir ; les lois surprises par les violents au lendemain du 30 prairial et ensuite par intermittences, lois contre les biens, lois contre les personnes, loi de l'impôt progressif, loi des otages, portaient leurs fruits, s'ajoutaient aux dures nécessités de la défense nationale pour torturer le pays. Les intérêts tombaient partout en détresse et la France connut alors d'extrêmes misères.

L'impôt progressif de cent millions sur les riches avait été déguisé sous le nom paradoxal d'emprunt forcé ; c'était un moyen de tourner la constitution, qui avait posé en principe la proportionnalité de l'impôt. Le remboursement des cent millions exigés

devait se faire en domaines nationaux ; seulement, ces biens, ou leurs signes représentatifs ayant subi une dépréciation énorme, les prêteurs malgré eux n'auraient en main qu'un gage à peu près illusoire. Aussi, l'annonce seule de l'impôt, avant même que l'on sût comment il serait assis et réparti, répandit la panique parmi tous ceux qui possédaient encore en France et dépensaient. Au lieu de faire fructifier leur argent et de le mettre en activité, ils ne songèrent qu'à le retirer de la circulation, à le recueillir hâtivement, à l'enfouir en lieu sûr ; l'effet fut foudroyant, l'arrêt des transactions instantané.

Depuis longtemps, le crédit public était nul ; les fonds d'Etat baissèrent encore, personne ne se présentant plus pour en acheter ; en messidor et thermidor, le tiers consolidé oscilla entre huit francs soixante -quinze et sept francs soixante-seize.

Comme il était à prévoir que l'impôt prendrait pour base les signes extérieurs de la richesse, chacun diminuait son train, réduisait sa dépense ; il n'était question « que de réformer son cabriolet, sa voiture, une partie de ses domestiques mâles ». « Des personnes font banqueroute pour prouver plus sûrement leur misère. » D'autre part, les propriétaires de biens-fonds tombaient dans le marasme ; ils se sentaient menacés par la taxe ; de plus, comme il était certain que leurs terres ou leurs maisons ne trouveraient plus que très difficilement acquéreur, la valeur vénale de ces biens diminua sensiblement ; le sol entier de la République éprouva une moins- value considérable. On calculait déjà que les cent millions exigés des riches appauvriraient de cinq cent millions l'ensemble de la France.

Le législateur resta sourd à cet avertissement des faits ; rien ne l'arrêta dans sa démence. Les Cinq- Cents convinrent d'abord que l'impôt se percevrait par prélèvement progressif additionnel aux contributions foncière, mobilière et somptuaire ; les basses cotes seraient épargnées. Il eût paru inconvenant de ne pas s'acharner sur les ex-nobles, sur cette classe devenue taillable et corvéable à merci ; ils auraient à payer double ou triple taxe suivant les cas. Les Cinq-Cents sentaient toutefois que cette matière imposable, tant de fois pressurée et tordue, dont on avait exprimé tout le. suc, ne rendrait plus grand'chose ; l'effort se porta principalement contre les enrichis de la Révolution, contre ceux dont le luxe, fait de rapines et d'agiotages, s'était dressé insolent au milieu du peuple affamé, contre ceux qui avaient mené sous le précédent Directoire la bacchanale des écus ; l'ancienne caste nobiliaire n'avait pas excité plus de colères que cette grossière et flambante aristocratie d'argent, devenue le point de mire de toutes les haines, la cible de toutes les attaques.

Comment l'atteindre ? Les fortunes à frapper se composaient moins de biens-fonds que de numéraire. Par la logique impitoyable des conceptions fausses, on en vint très vite à l'idée d'une taxation purement arbitraire, d'une évaluation en l'air, d'après des données approximatives, et d'un jury inquisiteur, sorte de tribunal révolutionnaire chargé d'exécuter la grosse finance.

Le projet de loi établi sur ces bases fut envoyé par les Cinq-Cents aux Anciens ; le soulèvement de l'opinion était tel contre les « Visigoths » qui

avaient façonné ce « chef-d'œuvre d'absurdité », que les Anciens le repoussèrent d'abord, à la date du II thermidor. Mais les Cinq -Cents tenaient à leur jury avec un entêtement obtus. En vain des écrits répandus dans le public, des brochures provenant d'auteurs versés dans la matière, leur rappelaient les expériences antérieurement faites, montraient les effets déjà produits, la fuite des capitaux, l'évanouissement du luxe ; les Jacobins répondaient que l'argent se cachait méchamment, par passion contrerévolutionnaire, qu'on saurait bien l'atteindre et le tirer de ses retraites. Pour eux, d'ailleurs, la mesure était plus politique que financière ; c'était un moyen de satisfaire leur clientèle populacière, leur clientèle babouviste, et de décapiter les fortunes qui dépassaient par trop le niveau, en attendant qu'on pût s'attaquer à toutes. Les modérés voyaient le danger, émettaient des objections, mais s'inclinaient devant les nécessités alléguées, devant l'urgence de pourvoir aux besoins de l'Etat et des armées ; ils laissaient déplorablement les Jacobins mener le branle de la subversion économique. La loi, légèrement adoucie, fut renvoyée aux Anciens, et ceux-ci, avec résignation, finirent par la voter.

D'après le texte définitif, adopté le 19 thermidor; l'impôt progressif s'ajouterait d'abord au principal de la contribution foncière, les cotes au-dessous de trois cents livres demeurant indemnes, celles entre trois cents et quatre mille francs étant frappées d'après une progression effroyablement rapide, qui arrivait très vite à les doubler. Pour les cotes audessus de quatre mille francs, le jury avait droit de taxer jusqu'aux trois quarts du revenu annuel. Les

ex-nobles pourraient être arbitrairement placés dans une classe plus élevée que celle déterminée par leur fortune. La contribution mobilière servirait également de base. Enfin, le jury évaluerait en son âme et conscience la fortune de ceux qui, par leurs entreprises, fournitures ou spéculations, auraient acquis une fortune non suffisamment atteinte par la base des contributions. Ici se concentraient surtout l'âcreté jacobine et le venin de la loi. Les enrichis ci-dessus désignés pourraient être taxés jusqu'à concurrence du revenu entier, et cette suppression complète des revenus d'une année équivalait à une entaille au capital. Le rapporteur Poullain- Grandprey n'avait point dissimulé qu'il s'agissait bien d'une loi de reprise contre les accapareurs de capitaux mobiliers, d'une loi qui leur ferait rendre gorge et amputerait leur fortime.

Les jurys taxateurs se composeraient des administrations locales, qui s'adjoindraient un certain nombre de citoyens non assujettis à l'empnmt forcé ; par renversement de tous les principes, les non-payants auraient à désigner ceux qui payeraient. On pourrait, il est vrai, réclamer devant des jurys reviseurs , mais cet appel n'aurait rien de suspen sif, l'impôt devant être acquitté sous dix jours pour un sixième, dans le mois pour un autre sixième, en huit mois pour le surplus. L'article 13 invitait les citoyens à transmettreles renseignements nécessaires pour découvrir les fortunes inconnues, non atteintes par les contributions ; c'était faire appel à la délation, l'encourager et l'organiser. Les jurys agiraient en véritables comités de confiscation partielle, procédant d'autorité contre les hommes coupa-

blés de s'être enrichis par des moyens illicites ou simplement coupables d'être trop riches, toute grande fortune étant réputée scandaleuse.

Précipitamment nommés, les jurys se comportèrent avec une précipitation incohérente. Sur la liste hâtivement dressée, on inscrivit des inconnus, des insolvables notoires, et jusqu'à des morts furent invités au tribut patriotique.

Les gros fournisseurs, les spéculateurs éhontés, peu dignes d'intérêt, n'étaient pas gens à se laisser plumer sans se débattre. Ils discutèrent avec les jurys, ergotèrent, chicanèrent ; ils surent éparpiller et dissimuler leurs capitaux, dénaturer leur fortune ; d'ailleurs, par le fait même qu'ils étaient très riches, ils disposaient de mille moyens pour influencer le jury, pour l'entraîner dans des voies de collusion et de fraude. Quelques grands voleurs furent atteints ; la plupart rompirent les mailles du filet qu'on prétendait resserrer sur eux. Leur haine ne s'attacha pas moins au gouvernement qui traitait l'argent en suspect, en ci-devant, en ennemi public.

Loin des fournisseurs, de solides et sérieuses maisons de banque subsistaient sur la place. Quelquesuns de leurs chefs portaient des noms déjà imposants ; c'étaient les Perregaux, les Malet, les Sévenne, Sabathier, Davillier et autres. Ils avaient donné récemment des preuves palpables de patriotisme. Dès son entrée au ministère des finances, Robert Lindet, qui ne trouvait pas un sou dans les caisses de l'Etat et ne voyait l'argent qu'en rêve, avait sollicité le concours des banquiers parisiens. Avec un zèle louable, encouragé par la prçbitéper-

sonnelle du ministre, ces capitalistes avaient consenti à rémission d'un nombre considérable de bons garantis par leur signature collective, facilité ainsi des opérations de trésorerie grâce auxquelles on avait pu assurer provisoirement la moitié des services. Quand Timpôt fut définitivement organisé, le jury les taxa d'autant plus cruellement que, par le secours fourni, ils avaient dévoilé l'éminence de leur situation financière et s'étaient comme désignés. Cette façon de reconnaître un service rendu les indigna. Leur crédit, à la vérité, et leurs réserves permettaient à leurs maisons de supporter sans périr la suprême expérience financière du jacobinisme. Le plus connu d'entre eux, Perregaux, donna le premier l'exemple d'acquitter la taxe, mais le langage tenu par les banquiers après Brumaire prouverait combien la blessure était restée saignante. Dans une réunion tenue chez le consul Bonaparte, le banquier Germain, au nom du groupe entier, stigmatiserait « ce malheureux régime destructeur de toute confiance, où les citoyens qui s'étaient mis le plus libéralement en avant étaient précisément ceux qu'on avait frappés avec plus de rigueur, en calculant par une combinaison aussi impolitique que perfide l'étendue de leur fortune présumée en proportion même des efforts qu'ils avaient faits pour se rendre utiles » .

En somme, la force des capitaux mobiliers se trouva désormais acquise au premier qui entreprendrait de jeter bas le régime spoliateur. Quand Bonaparte reviendra d'Egypte, les capitaux l'accueilleront en libérateur; les fournisseurs iront à lui tout de suite, à la veille de Brumaire ; les banquiers vien-

dront plus timidement le lendemain : après l'argent aventureux, l'argent prudent et circonspect. Marchandant leur concours, donnant et retenant, les banquiers fourniront néanmoins quelques fonds ; ils s'organiseront en syndicat pour aider Bonaparte à monter son gouvernement.

Les grosses fortunes avaient été terrorisées, exaspérées par l'emprunt forcé, plutôt que réellement écornées. Les vraies victimes furent les gens de moyenne et de petite aisance. Le poids de la taxe tomba lourdement sur eux, et de plus ils en subirent le contre-coup de façon cruelle. Comme la haute industrie réduisait ses productions, les négociants ne trouvèrent plus à s'achalander qu'à des prix exorbitants ; la consommation diminuant d'autre part, ils ne trouvèrent plus à écouler leurs marchandises; la faillite s'ensuivit ; ils furent ruinés et ruinèrent leurs créanciers. Les petits fabricants, ceux qui confectionnaient des objets de luxe ou simplement de confort, virent leurs commandes tomber à rien. Les ouvriers en boutique, renvoyés par leurs patrons, furent jetés sur le pavé avec les bandes de travailleurs que les manufactures cessaient d'employer. La détresse se généralisa; la loi avait prétendu mettre les riches à la diète ; elle enlevait aux pauvres leur gagne-pain.

Ainsi la loi dirigée contre une classe d'individus ne l'avait qu'imparfaitement atteinte ; elle frappait indirectement toutes les autres. Encore les pouvoirs publics furent-ils déçus dans leur espérance d'un subside immédiat. L'administration eut beau déployer un appareil formidable de poursuites, de saisies, d'expropriations, de contraintes

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par corps ; comme elle ne pouvait, selon la re marque d'un journal, mobiliser une armée de garnisaires, construire d'immenses garde-meubles pour recueillir les objets séquestrés, élargir les prisons pour enfenner tous les réfractaires à l'impôt, l'argent ne se rendit pas, demeura invisible, terré, retranché ; il ne se déversait dans les caisses du Trésor que par petites sommes et à grand'peine. Après deux mois, le jury n'était arrivé à taxer que jusqu'à concurrence de soixante et un millions qui seraient vraisemblablement réduits par le jury reviseur à cinquante ; à la même époque, six à sept millions au plus, dont une grande partie en papiers dépréciés, avaient été effectivement versés.

L'inepte législateur n'était pas au bout de ses mécomptes. La commune souffrance s'étant subitement accrue, les impôts, précédemment établis, les contributions normales rendaient encore moins qu'à l'ordinaire ; on payait mal l'impôt progressif, on ne payait plus du tout les autres. L'opération se soldait en fin de compte par une perte sèche ; c'était pour arriver à ce résultat que les financiers des Conseils avaient totalement perturbé le peu de vie économique qui restait à la France, ameuté les intérêts, accru les haines, fait un mal immense au régime.

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La loi de l'emprunt progressif mettait les biens en coupe réglée et frappait à la bourse ; celle des otages supprima sur plusieurs points la sécurité relative des personnes et la menaça en tous lieux.

Cette loi n'était pas née d'un seul coup dans le cerveau des révolutionnaires ; ce fut la conséquence logique et atroce de l'état de guerre qui subsistait entre deux portions du peuple français et qui mettait aux prises les partisans et bénéficiaires de la Révolution avec ses adversaires en armes. Les premiers avaient vaincu les seconds, sans les soumettre; en beaucoup d'endroits, ils restaient campés sur leurs positions comme en pays conquis, harcelés d'ennemis, fusillés à tout bout de champ par les Chouans et les rebelles, au milieu de populations qui sympathisaient souvent avec les bandes. Fatalement, ils devaient en venir aux pires pratiques que se permet une armée d'étrangers en territoire occupé, à l'iniquité suprême, au système des responsabilités indirectes et collectives, à l'enlèvement de citoyens inoiïensifs et notables qui répondraient pour tous. La loi du lo vendémiaire an IV sur la responsabilité pécuniaire des communes, en cas de désordres, avait marqué un premier pas dans cette voie. Depuis longtemps, certaines administrations départementales saisissaient des otages, afin d'intéresser la population entière à la répression

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des troubles, et vantaient l'excellence du procédé. Par la loi du 24 messidor an VII, le Corps législatif ne fit que généraliser cette méthode, en y ajoutant un luxe de raffinements barbares.

Cette loi invitait les pouvoirs locaux dans tout département qui aurait été déclaré par acte des Conseils en état de troubles, et elle les autorisait dans les autres, en cas de troubles imminents, à désigner des otages parmi les parents d'émigrés, leurs alliés, les ci-devant nobles sauf certaines exceptions, les ascendants d'individus notoirement connus pour faire partie des rassemblements ou bandes. Les otages désignés devraient se constituer prisonniers sous dix jours à peine d'être traités en émigrés, c'est-à-dire à peine de mort. Pour tout assassinat ou enlèvement d'un fonctionnaire, d'un acquéreur de domaines nationaux, d'un défenseur de la patrie ou de ses père, mère, femme ou enfants, quatre otages seraient déportés, sans préjudice d'une forte amende. Les otages répondraient en outre pécuniairement des pillages et dégâts commis par les bandes. Une foule de dispositions accessoires complétait l'atrocité de cette loi, qui semblait vouloir devancer et exagérer pour toute une partie de la France les rigueurs de l'occupation ennemie.

Dans le courant de thermidor, la loi fut déclarée applicable à douze départements de l'Ouest en totalité ou en partie. On l'étendit ensuite à certaines régions du Midi. Plusieurs départements se trouvant frappés, tous s'attendirent à l'être et le résultat fut d'exaspérer au lieu de terrifier. L'élasticité de la loi permettait aux autorités d'assouvir leurs haines particulières , d'inventer et d'étendre

démesurément le délit de complicité morale avec les insurgés, de créer partout des catégories, des groupes de suspects qui seraient autant de fournées désignées pour l'échafaud, si les terroristes parvenaient à le relever. Instruit par l'expérience, on aima mieux périr en combattant, après s'être vengé, que de se laisser traîner à l'abattoir ; on ne voulut pas imiter ces nobles de 93 qui avaient plutôt cherché à bien mourir qu'à ne pas mourir. Des ligues de défense, des associations de représailles surgirent.

Dans l'Ouest notamment, la loi, allant contre son but, grossit le nombre des opposants actifs. Les soldats républicains le sentaient eux-mêmes ; ils disaient publiquement dans les rues d'Angers : « La nation vient de faire dix mille Chouans. » En effet, les villes, les bourgs se vidèrent en un clin d'œil d'une quantitéd'habitantspaisiblespartempérament ou dégoûtés de la lutte ; se sentant matière propre à faire des otages, ils disparurent, s'enrôlèrent dans les bandes qui tenaient la campagne ou leur prêtèrent aide et conseil. Les Chouans se mirent de leur côté à saisir des otages, à organiser de sanguinaires représailles.

Une autre sorte de chouannerie se levait dans tout le pays. La loi appelant sous les drapeaux les conscrits de toutes classes ne s'e^écutait qu'avec des difficultés inouïes. Même les conscrits obéissants, ceux qui se laissent conduire au chef -lieu, s'y voient parqués dans des locaux délabrés, malsains, dépourvus d'objets de casernement ; leur mécontentement s'aigrit. De tous côtés, dans toute la France, la désertion fait fondre les colonnes dap-

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pelés. Les fugitifs rejoignent les détrousseurs de grands chemins, les pilleurs de diligence, les chauffeurs ; partout où des bandes armées circulent, ils les grossissent ; ailleurs, ils en forment. La gendarmerie, les colonnes mobiles sont impuissantes.

La France en arrive à ressembler aux empires inorganiques de l'Orient. Un Mamelouk d'Egypte, débarqué en Provence, habitué à l'anarchie orientale, croira en arrivant chez nous, se retrouver dans son pays ; il verra en France des « Bédouins », c'est-à-dire des nomades qui errent par bandes et qui pillent. On voit aussi des fonctionnaires qui s'en vont percevoir l'impôt à la tête de colonnes armées qui prélèvent le tribut à la pointe du sabre, comme font les pachas de Turquie ou les Sultans du Maroc.

La Révolution, née d'un immense espoir de renouvellement, traversée d'abord d'un grand souffle d'idéal, se présente aujourd'hui, par le démenti qu'elle inflige continuellement à ses principes, sous l'aspect d'un recul vers la barbarie, d'un phénomène de régression brutale.

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