CHAPITRE VII
PRÉPARATIFS DU COUP d'ÉTAT
DÈS que Bonaparte et Sieyès furent d'accord, avant que s'achevât la première décade de brumaire, la trame se noua fortement ; en moins de dix jours, le complot serait sur pied. La procédure d'exécution fut communiquée à Bonaparte telle qu'elle avait été combinée entre Sieyès et ses amis, telle qu'elle paraît avoir été suggérée d'abord par feu Baudin des Ardennes. Sur ce point, Bonaparte n'eut rien à inventer, se trouvant en présence d'idées déjà étudiées et mûries.
La pensée maîtresse du plan était d'employer les autorités existantes à leur propre destruction et d'immoler presque constitutionnellement la constitution. Trois articles de la loi organique, les articles 102, 103 et 104, donnaient aux Anciens droit souverain de changer au besoin la résidence du Corps Législatif, c'est-à-dire de l'éloigner de Paris et de le placer dans une atmosphère plus calme ; pourquoi ne pas user de cette prérogative, puisqu'on disposait des Anciens, pour transférer les Conseils dans une commune champêtre et de surveillance facile, quoique munie d'un local approprié, comme Saint-Cloud, où il serait plus
facile d'extorquer aux deux assemblées bloquées et séquestrées un vote emportant révision constitutionnelle et création de pouvoirs nouveaux. Ce système offrait l'avantage d'enlever aux Jacobins des Cinq -Cents l'appui de leur clientèle populacière et des groupes anarchistes ; il offrait par contre un inconvénient, car il obligeait de décomposer le mouvement en deux temps et de faire un coup d'Etat en deux journées, alors qu'il est de principe qu'en pareille matière le succès doit être ravi d'emblée, sans que les opposants aient le temps de se reconnaître et de se rallier. Néanmoins, le désir de soustraire les Conseils à l'influence de la démagogie urbaine l'emportait sur toute autre considération ; les chefs du complot ne savaient pas encore à quel I point l'ouvrier parisien s'était écarté de la politique '^ et ne pouvaient croire que les faubourgs eussent totalement démissionné.
Bonaparte approuvait tout, admirait tout ; il se déclarait prêt à risquer sa gloire pour faire réussir un si beau projet, se réservant à part soi de l'accommoder à sa façon et d'y introduire quelques retouches en cours d'exécution. Le principe de la translation fut ainsi adopté, mais encore fallait-il alléguer un motif ou un prétexte de danger public ; on l'avait sous la main, puisque les Jacobins se maintenaient depuis plusieurs mois en conspiration permanente, puisqu'ils cherchaient eux-mêmes l'occam sion et l'homme. A vrai dire, les preuves contre B eux faisaient défaut ; on n'avait pas de quoi don- W ner corps à l'accusation, échafauder une apparence m de complot consistante et précise, mais qu'impor-
jours là pour fournir, à l'appui d'allégations vagues, des mots horrifiants et d'immanquable effet.
Il fut donc convenu que, le premier jour, les Anciens, s'assemblant extraordinairement et arguant d'une immense conspiration démagogique, prononceraient le transfert à Saint-Cloud ; en même temps, forçant leur droit constitutionnel et sous couleur d'assurer l'exécution de la mesure, ils décerneraient à Bonaparte le commandement supérieur des troupes, ce qui le placerait dans une complète indépendance de toute autre autorité executive et lui mettrait l'armée en main par délégation directe du Corps législatif. Sieyès et Ducos s'associeraient au mouvement ; à Barras, pris au dépourvu, on arracherait sa démission en lui montrant l'inanité de la résistance et en employant au besoin des moyens appropriés au personnage. « Il faut, disait Bonaparte, qu'il fasse oublier ses dilapidations en donnant sa démission. » Le Directoire se trouverait ainsi du premier coup démantibulé ; il n'en resterait que Gohier, qu'il ne paraissait pas impossible d'accaparer, et Moulin, c'est-àdire rien. On n'aurait pas à renverser l'Exécutif ; il se dissoudrait de lui-même.
Le second jour, les deux Conseils, convoqués à Saint-Cloud, délibérant sous la garde et la pression des troupes, auraient à voter le changement de r^ime . Les conjurés espéraient que point ne serait besoin de recourir contre les Cinq-Cents au moyen extrême et que, devant l'opinion et la conscience nationale s'exprimant irrésistiblement, toute opposition s'anéantirait ; si quelques-uns apercevaient
en perspective l'emploi de la force, nul n'osait le réglementer.
Plus vague encore demeura la conception du régime à établir. Sieyès laissait entrevoir quelques lignes de sa constitution et en affirmait les infaillibles vertus. Seulement, ce puissant constructeur d'abstractions, ce méditatif acharné avait la plume paresseuse ; il professait sa constitution et ne l'avait pas écrite. Quand il parlait ou faisait parler à Bonaparte des organismes futurs, consuls, jury constitutionnaire, corps délibérants à créer par sélection savante, le général écoutait tout sans broncher et avait l'air de croire que la France trouverait le bonheur sous le régime que Sieyès tenait en réserve. Il évitait toutefois de s'engager par aucune parole, de se livrer d'avance à des liens compliqués qui eussent comprimé l'essor de son ambition et emmailloté son génie. Sieyès n'insistait point ; les deux chefs sentaient la nécessité de rester unis, et comme à trop s'expliquer ils risquaient de ne plus s'entendre, ils ne s'arrêtèrent pour l'avenir, suivant l'expression de Cambacérès, « à aucun point déterminé ».
Cette imprécision nécessitait un gouvernement provisoire, un régime de transition. On le composerait de deux ou trois consuls ; on leur accolerait un parlement minuscule, une ou deux commissions législatives, qui auraient d'accord avec eux à rédiger la constitution nouvelle et à la faire ratifier par plébiscite. Pour le Consulat provisoire, les noms de Bonaparte et de Sieyès s'imposaient ; on pourrait placer entre eux Roger Ducos comme tampon, pour amortir les chocs et ouater les angles. Au
reste, la composition du Consulat provisoire, pas plus que l'attribution définitive des pouvoirs, ne fit dès à présent entre les conjurés l'objet d'un accord formel ; on se déciderait en cours d'événement et selon les circonstances. L'ambition de Lucien n'avait pas dit son dernier mot ; il se figurait encore que l'équitable nature, impartissant à son frère le génie de la guerre, l'avait habilité lui-même et par compensation au gouvernement civil. Quant à Sieyès, il ne désespérait point de dominer durant la période de transition les comités constituants, de dominer tout le monde et même le général par la supériorité transcendante de ses conceptions. Barras étant dupe de sa vanité,Sieyès lefut parfois de son orgueil. Autour de lui, quelques-uns de ses confidents et favoris s'alarmaient toujours de ce qu'ils découvraient en Bonaparte, un grand génie et nul frein ; mais l'argument suprême revenait pour vaincre les hésitations, pour ramener le groupe, le cénacle entier : quelque peur qu'on pût avoir de Bonaparte, on en avait encore plus besoin ; mieux valait risquer avec lui l'aventure que de rouler sûrement dans l'abîme. « Dans tout cela — demandait à Sieyès un scrupuleux — où est la garantie ? — Nulle part, répondit l'autre brusquement, mais, dans une grande affaire, on est toujours forcé de donner quelque chose au hasard. »
Travaillant avec les chefs temporels et spirituels de l'oligarchie révolutionnaire, Bonaparte ne négligeait pas les partis adverses. Il espérait subjuguer dg, son ascendant et entraîner à sa suite les hommes de toutes les factions Son projet était de se placer au mieux avec quelques-uns et de ne se mettre mal avec aucuns, de n'être l'ennemi de personne. Il n'eut pas à solliciter les autres partis ; d'eux-mêmes ils vinrent « sonner à sa porte ».
Vers le 10 brumaire, c'est-à-dire au moment où il tenait avec Sieyès de longues conférences, il trouva un jour en rentrant chez lui la carte de Jourdan. Ce général était venu le solliciter de faire le coup avec les Jacobins et à leur bénéfice. Les députés de ce parti s'étaient réunis en assemblée plénière, chez Bemadotte, pour régler la conduite à tenir. Jourdan avait émis l'avis suivant : « Se présenter chez Bonaparte et lui déclarer que nous étions disposés à le placer à la tête du pouvoir exécutif, pourvu que le gouvernement représentatif et la liberté fussent garantis par de bonnes institutions. » Cet avis avait été violemment combattu par quelques membres; Augereau s'était emporté contre l'échappé d'Egypte en termes de corps de garde. Jourdan persistait néanmoins dans son projet ; c'est pourquoi, au nom de tout un groupe, il s'était présenté rue de la Victoire. Bonaparte
répliqua par un compliment qu'il fit porter par Duroc et par une invitation à dîner pour le i6, que Jourdan accepta ; ce serait un moyen d'avoir avec ce général une conversation in extremis qui pourrait donner le change à toute une partie des Jacobins.
Parmi les autres députés de cette faction, parmi ceux mêmes qui affectaient une intransigeance farouche, plusieurs eurent certainement des rapports avec Bonaparte. Celui-ci affecta vis-à-vis d'eux un grand zèle civique et essaya de les rassurer sur divers points ; à ces hommes qui prétendaient monopoliser le patriotisme et qui continuaient à incarner l'esprit conquérant de la Révolution, il promit de récupérer l'Italie et de relever les républiques sœurs. En tout d'ailleurs, ils se défiaient beaucoup moins de Bonaparte que de Sieyès et jugeaient la République en péril surtout du fait de ce dernier ; ignorant les engagements du général avec le chef des néo-modérés, ils l'associaient en imagination à leurs desseins. Parce qu'ils disposaient de quelques partisans dans les bas-fonds de Paris, ils se croyaient encore en pouvoir d'insurger les faubourgs et de déterminer un mouvement populaire ; ils se figuraient qu'une fois « les patriotes debout » et l'affaire en train, Bonaparte s'y jetterait et la ferait réussir, ne serait-ce que pour ne pas se laisser distancer. Quelques-uns se flattaient de l'avoir « fait donner dans leurs filets », tout en reconnaissant qu'il était difficile de jouer au plus fin avec qui^était la finesse même. Il était arrivé en somme à les tenir sur son cSnpte incertains et divisés, à les empêcher de se fomler d'avance en groupe d'opposition résolu et compact.
Les partis autres que les Jacobins et les néo-modérés ne possédaient de représentants ni dans le gouvernement ni dans les assemblées ; ils ne pouvaient offrir qu'un concours indirect et lointain. Leurs espérances volaient vers Bonaparte, parce qu'il représentait le changement, et que tout changement plaît aux malheureux. Les libéraux, les hommes de 1789, ainsi que les fructidorisés, voulaient croire qu'il se donnerait l'honneur de supprimer la tyrannie révolutionnaire et de revenir aux principes. JLa Fayette Jui écrivit en le félicitant de son retour au nom « de, la liberté et de la patrie ». Bonaparte vit Mme de La Fayette, qui était à Paris, et la reçut gracieusement. D'autre part, il a dit lui-même : « Je recevais les agents des Bourbons. » A tout le monde, il rouvrait l'avenir ; garantissant aux oligarques ses alliés la stabilité du gouvernement et de hauts emplois, il faisait entrevoir aux royalistes l'apaisement et plus peut-être, promettait aux Jacobins la République intangible et aux libéraux la liberté. Les partis les plus divers placèrent en lui leur espoir, parce qu'ils en étaient arrivés à désespérer d'eux-mêmes ; il les employait et les trompait tous au profit de IS^ambitioifôet ^e la France ;^il se laissait porter au pouvoir par un immenseCmalentendu, doublé d'un universel prestige. ~
Eblouies de sa gloire, mais retombées à leur atonie, les masses laisseraient faire. Paris était redevenu très calme, le fond de la population inerte et stagnant. Les victoires en Suisse et le retour d'Egypte n'avaient qu'un instant tiré la population de sa torpeur ; les temps étaient trop durs, la dépression trop universelle pour que cette exaltation pût durer.
La société frivole courait les lieux d'amusement, les endroits publics et les théâtres. Pour cette société tombée au dernier degré du scepticisme sur les hommes et les choses, mettant tout en calembours, vivant de l'expédient journalier, dépourvue d'argent et dépensant quand même, faite à tout supporter pourvu qu'on ne relevât pas la guillotine, Bonaparte était sujet de curiosité plus que d'espoir, sujet de conversation ; on en parlait comme on parlait des modes de la saison, des femmes qui remplaçaient la coiffure à la Titus par des cheveux bouclés à la grecque : « Toutes celles qui ont coupé leurs cheveux sont au désespoir. » On acclamerait néanmoins Bonaparte s'il abolissait l'impôt progressif et les vexations fiscales. Les gens de commerce et de petite bourgeoisie soupiraient après un régime plus doux et avaient horriblement peur des conspirations anarchistes, mais cette classe demeurait trop veule pour faire autre chose que se plaindre et attendre. Le peuple, usé par dix ans de crises, restait mort à toute activité révolutionnaire et civique.
Quelques agitateurs attardés, des gens à carman' gnole, cherchaient encore à le remuer. Ils se faufilaient dans les groupes d'ouvriers sans travail, couraient le Palais-Royal, fréquentaient les cafés où l'on pérorait ; ils déblatéraient contre Bonaparte et ses projets liberticides, mais la multitude ne les écoutait pas plus qu'elle ne prêtait l'oreille à certaines voix royalistes qui dénigraient paiement le « héros africain p. Ces politiques de carrefour, ces discoureurs de café n'étaient qu'une mince écume flottant au-dessus d'une immobile surface. Tous les Jacobins de la rue ne suspectaient pas d'ailleurs
Bûnaparte ; il en était pour se souvenir qu'il avait prosterné aux pieds de la République les empereurs et les rois et doré leur idole d'une gloire immortelle. Puis, n'était-ce pas lui qui le 13 vendémiaire avait canonné les bourgeois royalistes et donné à la Révolution ce gage sanglant ? Cette mitraillade l'avait fait appeler « le général Vendémiaire » ; ce surnom lui était resté dans le bas peuple et le servait. Le 18 brumaire au matin, quelques terroristes, détenus depuis l'été par ordre du Directoire, s'écrieront dans les cours de la Force, à la première nouvelle : << C'est le général de Vendémiaire, il revient sauver la République ! »
Levrai peuple ne cherchait pas aussi loin ; profonSSîent insensible au sort des institutions, dégoûté des politiciens de tout genre, indifférent aux sollicitations jacobines non moins qu'aux conceptions de Sieyès et de ses parlementaires, considérant d'ailleurs les gens en place comme autant de voleurs et de vendus, il avadt^foi en Bonaparte, mais n'attendait toujours de lui qu'une chose : la paix avec l'étranger. Les destinations qu'on lui attribuait dans le public se rapportaient toutes à cet espoir ; quelques-uns l'envoyaient reprendre le commandement des armées ; d'autres le faisaient partir pour l'Allemagne avec une mission diplomatique ; pour tous, c'était celui devant lequel la coalition allait capituler. Il comprit à merveille et exploita Ce sentiment des masses. « C'est la paix que jiou^venQna.d£. conquérir », dirâ-t-ifle soïr dii 18 à ses écrivains, à ses faiseurs ; c'est « ce qu'il faut annoncer dans tous les théâtres, ce qu'il faut publier dans tous les journaux, ce qu'il faut répéter
en prose, en vers, et même en chansons. » Dès à présent des bruits de paix circulaient dans les faubourgs, et voilà quelle était pour le peuple, à la veille de Brumaire, la grosse nouvelle, la circonstance majeure ; un rapport de la police militaire définit ainsi cet état d'esprit : « Paris est calme ; les ouvriers, surtout au faubourg Antoine, se plaignent de rester sans ouvrage, mais les bruits de paix généralement répandus paraissent avoir sur l'esprit public une influence très favorable. »
Les troupes de Paris ne demandaient en général qu'à seconder impétueusement l'entreprise. La garnison comprenait, outre les grenadiers du Directoire et des Conseils, un peu plus de sept mille hommes : trois demi-brigades d'infanterie, les 6^, 79® et 96e, les 8® et 9^ dragons, le 2i« chasseurs, avec quelques détachements d'artillerie et le dépôt de la 9e légère. La plupart de ces troupes avaient vu Bonaparte à l'œuvre, et son seul nom les faisait vibrer ; de plus elles souffraient matériellement. En thermidor dernier, Paris avait vu arriver de captivité la 79e demi-brigade, renvoyée par l'ennemi dans un dénuement complet, les hommes hâves, émaciés, déguenillés, racontant leurs exploits inutiles de Corfou et leurs prodigieuses fatigues. Faute d'argent, le Directoire ne parvenait pas à pourvoir aux besoins des troupes, et leur exaspération croissait contre ce gouvernement mauvais payeur, bavard, impuissant, corrompu, qui affamait le soldat et laissait péricliter les armées. Bonaparte, au contraire, était pour elles le dieu de la guerre ; c'était aussi l'homme qui portait avec soi le miracle, qui découvrait des ressources où nul autre n'en
soupçonnait, qui dispensait largement l'idéal et savait procurer à ses soldats les commodités de l'existence, qui leur donnait de la gloire et du pain. Les régiments de cavalerie paraissaient particulièrement sûrs ; le 9® dragons, composé d'intrépides, avait pour colonel le Corse Sébastiani, qui servait fanatiquement Bonaparte, par esprit de clan.
La garde du Directoire et des Conseils comptait près de quinze cents hommes : pour le Directoire, deux cent deux grenadiers à pied ou à cheval, avec un nombreux état-major ; pour les Conseils, douze cent quatre-vingts grenadiers à pied. Ces grenadiers étaient des hommes d'au moins cinq pieds cinq pouces, mieux payés et nourris que le reste de la troupe, fiers de leur bel habit bleu à buffleteries blanches, avec bonnet d'ourson traversé de cordelières rouges et plumet écarlate ; rudes et casseurs, prenant avec la discipline d'étranges libertés et fumant la pipe jusqu'en service d'escorte, narguant et maltraitant volontiers le bourgeois qui les exécrait. L'effectif était de provenance hétéroclite : un reste des anciens gardes de la Connétablie, affectés en 1789 au service de la Constituante ; des hommes ayant appartenu lors du 14 juillet aux Gardes françaises, au corps défectionnaire, dont ils avaient conservé les mœurs ; des gaillards d'un passé louche, de purs chenapans et des souteneurs ; puis, des patriotes à tous crins, des sacripants de faubourg enrôlés à différentes époques ; tout cela fondu ensemble pour former les gendarmes de la Convention nationale, qui n'avaient vu l'ennemi qu'en Vendée, dans une courte campagne ; à côté d'eux, des soldats demétier.
d'anciens militaires, introduits successivement au corps et tirés surtout de l'armée d'Allemagne.
Ces grenadiers de Brumaire étaient en somme tout l'opposé des prétoriens qu'on a signalés en eux. Les prétoriens de Rome ne connaissaient que leur chef et le plaçaient au-dessus des lois ; pour eux la patrie était le camp et non pas la cité. Autour des Conseils et du Directoire, on avait affaire à des hommes dont la plupart ne connaissaient pas Bonaparte et restaient imprégnés de passions civiques. Chauds démocrates, durs policiers, grands assommeurs de muscadins et autres aristocrates, ils s'estimaient gardiens des institutions. Bien que beaucoup d'entre eux, à raison de leur immoralité, s'ofïrissent à la corruption, les grands mots qui avaient tant de fois sonné à leurs oreilles : souveraineté du peuple, sanctuaire des lois, inviolabilité de la représentation nationale, n'avaient pas perdu sur eux tout empire. Vis-à-vis d'une entreprise qui les mettrait en cas de se tourner contre l'une des assemblées, quelle serait leur disposition ? Il était difficile de le savoir exactement ; il y avait de ce côté quelque chose d'obscur et de douteux, des précautions à prendre et des apparences à garder.
Au reste, il ne faudrait pas croire que les soldats et officiers des au très corps, à quelque catégorie qu'ils appartinssent, fussent des instruments passifs dans la main de leurs chefs. D'esprit à la fois très militaire et très révolutionnaire, ils méprisaient dans le régime existant les hommes plus que les institutions ; ils voulaient au pouvoir des patriotes éprouvés, des républicains illustres, militaires, autant que possible, mais gouvernant dans les formes et avec
les attributs de la puissance civique. Leur imagination enivrée de souvenirs classiques appelait à leur tête des consuls au front lauré, entourés de faisceaux et de licteurs, s'appuyant sur la sagesse du Sénat et incarnant la majesté du peuple. Ils n'eussent jamais prêté les mains à établir le pur régime du sabre, à créer une dictature affichée et patente. Suivraient-ils Bonaparte jusqu'au bout de l'aventure, jusqu'à la violence physique contre les Directeurs et députés hostiles ? Oui, mais à condition qu'ils crussent r^énérer l'autorité civile et non la détruire, à condition aussi qu'un chef dissident, un général glorieux ou respecté ne vînt point dénoncer la dictature, provoquer dans l'esprit tempétueux des troupes, un remous, un contre-courant, et sauvei militairement les institutions.
Parmi les généraux que pouvait tenter ce rôle, on s'occupait d'immobiliser Jourdan. Augereau restait incapable d'agir par impulsion spontanée. Lucien répondait de ce matamore et af&rmait qu'en dépit de ses paroles furibondes il viendrait au commandement : « Je l'appellerai le pistolet à la main, et il viendra. » Moreau et Bernadotte étaient à considérer plus sérieusement. Moreau passait pour le second jfiomme de guerre de la République, mais ce général n'avait rien dans sa personne qui pût enthousiasmer et séduire ; il manquait de panache ; il avait plus de réputation que de popularité. Sa conduite incertaine en Fructidor l'avait signalé aux méfiances des républicains exaltés. On a vu d'ailleurs qu'il s'était tout de suite effacé devant Bonaparte, reconnaissant la nécessité d'une opération de vigueur et répugnant à se charger
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de la besogne. Néanmoins, comme il avait hors du champ de bataille l'esprit timoré et vacillant, il était prudent de se l'attacher, plus positivement de le faire collaborer même et de se fortifier de ce grand nom.
Avant le retour d'Egypte, Bonaparte et Moreau ne se connaissaient pas personnellement ; ils ne s'étaient jamais vus. Ce fut le président Gohierqui très innocemment les mit en rapport chez lui le 30 vendémiaire, à la suite d'un dîner. Bonaparte se montra prévenant avec tact ; il aurait dit d'abord à Moreau : « Général, j'ai eu plusieurs de vos lieutenants avec moi en Egypte, ce sont des officiers fort distingués. » La louange était indirecte et le compliment adroit. Dans les jours suivants, les relations s'établirent, et bientôt le don fait par Bonaparte à Moreau d'un damas orné de brillants et estimé dix mille francs scella le pacte. Tout en se tenant à l'écart des intrigues préparatoires, Moreau se déclara prêt à marcher au premier signal ; il irait au coup d'Etat comme à un service commandé, fuyant toute initiative et se plaçant volontairement en sous-ordre. Ce n'était point qu'il ne jalousât Bonaparte, mais il le jalousait à sa façon et ne lui enviait nullement la primauté civile. Son espoir secret était que Bonaparte en se jetant dans la politique, où il pourrait comme tant d'autres s'enlizer et se perdre, le débarrasserait d'un rival formidable dans le commandement des armées.
Tout autre était Bemadotte, ce général politicien qui s'était^mis pendant son récent passage au ministère de la guerre en éclatante lumière et qui avait para incarner un moment la défense nationale.
Sa popularité restait réelle ; son physique avantageux, sa faconde, ses cordiales manières, quelque chose de large et de somptueux dans l'accueil, lui donnaient action et prise sur les hommes. A ne considérer que l'aspect des choses, bien qu'il fût toujours classé comme Jacobin, il paraissait appartenir plus que personne aux Bonaparte, ayant épousé Désirée Clary, belle-sœur de Joseph. Au fond, nul n'était moins sûr que ce quasi-parent. Il ne se consolait pas d'avoir pu saisir le pouvoir, alors qu'il était ministre et de l'avoir laissé échapper par défaut de caractère; consentirait-il à en faciliter la surprise à un autre ?
Bonaparte l'attirait chez lui, tâchait de le prendre par les sentiments ou bien le taquinait et le plaisantait, l'appelait tour à tour Chouan et Jacobin : Il essaya de le compromettre et de l'afficher, s'invitant à déjeuner chez lui et allant ostensiblement lui demander « une tasse de café ». Bemadotte ne se refusait pas au contact ; il était de toutes les réunions de famille et des parties de campagne, rendait grandement les politesses, invitait les Bonaparte à dîner dans sa maison de la rue Cisalpine ; il s'y montrait hôte aimable, causeur abondant; puis, en face de toute invite directe, il se dérobait derrière de grands mots, alléguait des principes. Joseph et Napoléon le faisaient surveiller et câliner par sa femme, inféodée aux Bonaparte, et avaient installé chez lui une police d'alcôve. Bemadotte se défiait de sa femme tout en. l'aimant beaucoup, glissait entre les liens dont on cherchait à l'enlacer et se dégageait toujours. Personne ne savait au juste ce qu'il ferait et lui-même l'ignorait, partagé entre ses ambitions
tenaces, ses jalousies lancinantes et ses volontés incertaines. Pour le moment, il restait à côté de l'entreprise, observateur inquiet, trop hésitant pour se jeter à Rencontre, trop ambitieux pour se subordonner.
Des autres généraux, qu'ils fussent ou non pourvus de commandements, rien à craindre. Macdonald, Beumonville, Sémrier, s'étaient offerts. Lefebvre, commandant de Paris, obéirait à Bonaparte dès que celui-ci serait devenu par décret des Anciens son supérieur hiérarchique et serait heureux d'obéir à un tel chef. Il dirait le i8 brumaire : « Ce n'est point une constitution qu'il nous faut, c'est une consigne. »
Les généraux ramenés d'Egypte, les aides de camp furent d'excellents intermédiaires avec les officiers qui n'avaient pas devancé l'appel de Bonaparte. Murât, qui rêvait d'épouser Caroline, et Leclerc, mari de Pauline, se répartirent principalement la besogne. Murât avait servi dans le 2i« chasseurs ; il échauffa le zèle de ses anciens camarades. Leclerc, estimé et capable, possédait de nombreuses relations dans le personnel militaire et les utilisa. La propagande gagna ainsi de proche en proche jusqu'à des milieux qu'il était particulièrement intéressant d'atteindre. On acquit la conviction que le commandant de la garde directoriale, l'adjudant général Jubé, plus politicien que soldat, protégé de Barras, serait le premier à rompre avec son protecteur et à se ranger aux côtés de Bonaparte. Blanchard, qui commandait la garde des Conseils, avait déjà trahi son devoir au i8 fructidor et pactisé avec les envahisseurs ; son avilissement le
rendait de prise facile. Le Directoire l'avait avancé et choyé à raison de ses honteux services en Fructidor, précisément parce qu'il faisait de la politique sous les armes ; il se retournerait contre le Directoire en Brumaire.Avec les sous-ordres, de bas entremetteurs furent parfois employés; des embauchages furent pratiqués.
Il est certain que de l'argent fut répandu ; d'où venait l'argent ? Bonaparte avait rapporté d'Italie plusieurs millions ; pendant l'expédition d'Egypte, Joseph, chargé de gérer cette fortune, en avait fait le fonds commun de la famille ; lui et Lucien avaient employé les millions à s'acheter des terres, des châteaux, à mener grand train et à servir leurs ambitions. Lors de son retour, Bonaparte, d'après Rœderer, ne se trouva pas cent louis devant les mains, avec une femme effroyablement endettée. Sans prendre l'assertion de Rœderer au pied de la lettre, il est hors de doute que l'argent liquide faisait défaut, mais les vexations fiscales des derniers mois et l'impôt progressif avaient préparé des ressources, en faisant désirer à la finance un sauveur.
Une dernière menace venait d'affoler les fournisseurs. Sur l'initiative du député Delbrel, une proposition votée par les Cinq-Cents et soumise aux Anciens tendait à suspendre les délégations consenties aux fournisseurs sur la rentrée de certains impôts et à leur enlever le droit de se payer eux-mêmes. Ils se jetèrent vers Bonaparte pour parer ce coup. Les grosses compagnies qu'ils avaient formées promirent vraisemblablement appui, sous la condition qu'on ne toucherait pas à leur privilège et qu'on sauverait leur gage.
Un homme avait déjà pris les devants et se faisait bailleur de fonds ; c'était le banquier et fournisseur CoUot, doué d'une rare intelligence et d'un esprit brillant, financier et poète, homme de jugement et d'enthousiasme. Il connaissait tous les côtés du caractère de Bonaparte et subissait néanmoins la prise du grand entraîneur d'hommes. L'ayant naguère accompagné jusqu'à Malte, il disait pendant la traversée à Junot : « Tu vois bien cet homme, si cela lui était commode, il n'y a pas un de nous qu'il ne fît jeter par dessus bord, mais pour le servir nous nous y jetterions tous avant qu'il l'eût dit.» Au retour d'Egypte, il servit très utilement, à sa façon, et concourut par moyens d'argent. D'autres avances individuelles furent sollicitées et obtenues, quelques-unes refusées. Bonaparte ne dédaignait pas de mettre lui-même la main aux négociations. Un soir, il s'en fut chez le banquier Nodier, dans sa maison de Sèvres, et en revint très content ; le plaisir d'une villégiature automnale ne suffit pas à expliquer cette satisfaction. Il ne paraît point pourtant que les grands banquiers aient dès à présent contribué ou du moins figuré en nom ; ils désiraient certainement le succès et seraient là pour adoucir les diôicultés du lendemain. La cormivence des capitaux mobiliers fut acquise à celui dont ne désespéraient pas encore les agitateurs jacobins.
Ainsi se menait l'affaire. Les conciliabules entre affidés se tenaient un peu partout, chez l'un ou chez Fautre, avec une précipitation furtive. Bonaparte recevait maintenant à toute heure. Un matin, l'adjudant général Thiébault arrivant chez lui à dix heures le trouvait en conversation avec un premier visiteur, dans le fond du salon; la conférence terminée, Bonaparte venait à l'officier et l'invitait à déjeuner sans façon. Joséphine était déjà descendue ; on se mettait à table. Pendant le repas, Bonaparte stigmatise les institutions et les gouvernants, avec des mots superbes. « Ces hommes ravalent au niveau de leur impéritie la France, qu'ils dégradent et; qui les réprouve. » Le déjeuner s'abrège, car on est venu dire que le général Sérurier attend dans le salon. Avec des cajoleries, Bonaparte insinue à Thiébault de se tenir prêt à faire près de lui service d'aide de camp, en cas d'événement, et le renvoie à s'inscrire chez Berthier, qui catalogue des noms et dresse des listes.
Pendant l'après-midi, l'afïiux des empressements individuels continuait, et le jour peu à peu tombant, la maison dissimulée au fond d'une étroite allée s'éclairait. Moreau arrivait presque en cachette, amené par Joseph, se confirmait d'un mot dans l'alliance et puis s'esquivait. « Le salon de la petite maison de la rue de la Victoire était déjà encombré
par les personnes qui s'y trouvaient réunies. » A dîner, il y avait toujours un ou deux savants, avec des militaires. La réception se prolongeait ensuite, s'ouvrant à quelques privilégiés de tous les mondes, à ceux qu'il importait d'avoir, à ceux qu'il importait de tromper.
Le cadre était élégant dans ses proportions exiguës, le milieu très parisien suivant la mode d'alors, c'est-à-dire grec, corinthien, romain, égyptien, avec dés réminiscences de l'ancien goût français et des grâces retardataires : un décor à colonnes, à fines moulures dorées, à pavement de mosaïque, à peintures murales où voletaient des figurines ailées ; parmi la disposition des acajous et des bronzes, parmi les trépieds et les urnes, Joséphine jolie encore aux lumières, avec son visage fardé et ses artifices de toilette, tenant cercle, attirant le Directeur Gohier sur un canapé près d'elle, excellant à détourner la conversation des sujets scabreux et à la porter avec agrément sur des frivolités ; Hortense paraissant parfois dans sa sveltesse de pensionnaire ; peu de femmes, quelques femmes à péplum, s'abandonnant en des poses hardies, causant, zézayant, parlant librement d'un ton mièvre ; auprès d'elles, penchés pour les écouter, des hommes politiques à tenue de procureurs, « le menton sur la cravate », le col perdu dans un flot de mousseline et dans l'engoncement de l'ample habit noir, quelques ci-devant d'une élégance vieillotte et d'emphatiques généraux, des aides de camp à dolman chamarré, car toujours passaient, en cette molle société de la Révolution finissante, parmi ces chairs de femmes à peine gazées de transparentes étoffes, une ru-
desse et un éclat d'uniformes, comme un cliquetis de sabres et un battement de sabretaches.
Bonaparte restait le centre ; adossé à la cheminée ou traversant les groupes, il causait vivement, familier avec autorité, et courbait sous son regard tous ces hommes qui le dépassaient de la tête ; dans des aparté, il abordait le grand objet, discutait, enflammait, rassurait, allait au-devant des objections et les réfutait : l'accuser de vouloir autre chose qu'une république fondée sur les principes, quelle absurdité ! « Il n'y aurait qu'un fou qui voulût de gaieté de cœur faire perdre la gageure de la république contre la royauté de l'Europe, après l'avoir soutenue avec quelque gloire et tant de péril... Ce serait une pensée sacrilège que celle d'attenter au gouvernement représentatif dans le siècle des lumières et de la liberté. » Contre le régime, il coalisait les mécontentements, attisait les haines; il essayait de diviser ses adversaires en rapportant des médisances et descendait aux commérages, maniait et triturait les basses matières de la politique, puis tout d'un coup s'élevait au-dessus d'elles, dominait, planait, modelait une haute conception en un tour de phrase ferme, plein, sculptural, simple et beau comme l'antique.
Maintenant, il sortait un peu le soir, se montrait parfois dans un salon. Un soir, sa présence inopinée au ministère des relations extérieures, chez Mme Reinhard, qui inaugurait des réceptions périodiques, fit événement. Le monde officiel et le monde diplomatique étaient là. Il parut à la fois modeste et dominateur, « simple comme quelqu'un qui peut prétendre à tout » ; il semblait vouloir se confondre dans la foule, bien sûr qu'il y resterait le point
26o L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE
de mire de tous les regards. Il ne faisait pas de frais, et pourtant l'intérêt prodigieux de sa conversation, l'aisance supérieure de son esprit, captaient plus que des amabilités banales. On attendait de lui de grands secours et on ne songeait pas.à lui demander de petits services. Un jeune imprudent qui l'avait prié d'appuyer une requête auprès du Directoire s'était attiré cette réponse : «Là où je suis, je commande ou je me tais. »
Chez lui, autour de lui, les amis, les familiers, les frères, manœuvraient selon leurs aptitudes. Rœderer et Regnauld, avisés et pratiques, faisaient modestement de bonne besogne. Talleyrand, nonchalamment accoudé au rebord d'un canapé où s'incrustaient des bronzes, presque étendu, le visage impassible, les cheveux poudrés, parlait peu, plaçait parfois le mot fin et mordant, éclairait la conversation d'un trait lumineux, puis retombait à un air d'indifférence et à une lassitude distinguée. Amault le littérateur, les écrivains, recueillaient les mots du général pour les mettre en articles. Boulay montrait de fortes qualités de décision, et Real, terroriste revenu de loin, très intelligent, jovial, cynique, lançait à tout propos de grosses facéties que rendait plus cofl[^iques « sa figure de chattigre ». 0 ét/L
Joseph avait du liant et le prestige des manières. Sa maison, son bel hôtel de la rue des Errancis, dans le quartier du Rocher, était aussi un centre. On travaillait encore chez Talle5a"and, rue Taitbout, tandis que Mmes Grand et de Cambis faisaient la partie du maître de la maison, tandis que « la duchesse d'Ossuna, à demi assise sur une console.
jasait avec M. Rœderer » et que Lemaire le latiniste débitait « des plaisanteries de collège ». On travaillait dans des salles de commission, dans des appartements de députés, jusque dans des cabinets de restaurant et des couloirs de théâtre, Paris étant déjà cette ville où les plus pressants intérêts se discutent « dans un entr'acte d'Opéra ». Les brumairiens eurent leur restaurateur attitré. Rose, qui avait eu l'ingénieuse idée de mettre sa carte en couplets. Achaque réunion, une recrue nouvelle, une figure inattendue de député ou de fonctionnaire apparaissait, et c'était parmi les autres un étonnement, une joie : quoi! un tel en était, et cet autre ; tout le gouvernement conspirait donc contre lui-même !...
Parmi les ministres, Cambacérès concourait de sa haute influence. Sieyès avait inutilement tâté Robert Lindet, ministre des finances ; le ministre de la guerre, Dubois-Crancé, restait sur la défensive, mais le décret des Anciens le dessaisirait de toute autorité effective sur les troupes. Les autres, en dehors de Fouché, ne comptaient guère. Joseph avait amené Le Couteulx de Canteleu, qui présidait l'administration centrale de la Seine, le département, et qui apportait le secours très précieux du premier pouvoir de la cité. Real, commissaire près le départementy avait action sur les commissaires d'arrondissement et les tenait en main. Parmi les Anciens, Cornudet, Régnier, Cornet, Fargues, étaient les plus engagés ; Chazal, Boulay, Gaudin, Frégeville, Villetard, travaillaient leurs amis des Cinq-Cents. Sémonville, qui avait le diagnostic du succès, s'était mis tout de suite de la partie, et Benjamin Constantj^^
célèbre par ses écrits, désespéré de n*avoir pas encpre réussi à s'introduire dans les assemblées, se promet tait de la révolution en vue une grande situation parkmentaire : il travaillait avec zèle, ainsi que « b^au-
çoup d'autres qui plus tard censurèrent avec aigreiir le gouvernement de Bonaparte ». Ils agissaient chacun dans sa sphère, recueillaient des adhésions ou des demi-adhésions, se donnaient beaucoup de mal pour aider à la force des choses. Ils ne faisaient que suivre le mouvement sans le créer, emportés par le glisse-
jnent de tout un peuple vers l'être extraordinaire et ensorcelant, vers l'élu de l'instinct national.
Le nombre des initiés au fin du secret, c'est-à-dire à la procédure d'exécution et à la marche adoptée, n'en demeura pas moins très restreint. En dehors de leurs amis de la première heure, Bonaparte et Sieyès n'admirent que peu d'hommes aux ultimes confidences. Aux autres, on ne découvrit que le rôle assigné à chacun d'eux, le service à rendre, la partie à tenir dans l'ensemble. Aux timorés, on n'annonçait que de légères retouches aux institions, un avenir où ils garderaient ou trouveraient leur place, et les chefs du complot se m.ontraient d'autant plus discrets sur cet avenir qu'ils n'arrivaient toujours pas à le préciser entre eux, qu'ils continuaient d'obéir à une tendance réorganisatrice plus qu'à un plan arrêté de reconstitution. Il en résulterait pour la cause une force et une faiblesse ; c'est ce qui permit la fusion des complicités et ce qui devait en même temps donner à l'action quelque chose d'épars et de flottant.
Au milieu de cette connivence à la fois universelle et vague, les meneurs n'étaient pas toujours
rassurés, car, malgré tout, une indiscrétion, une trahison pouvait les perdre. Un soir, Bonaparte et quelques afïidés s'étaient réunis chez Talleyrand, quand un bruit de cavalerie grondant soudain et paraissant s'arrêter devant la porte les mit en émoi ; vérification faite, ce n'était qu'un détachement de gendarmerie à cheval escortant depuis le Palais-Royal la recette des jeux, qu'il fallait protéger contre les rôdeurs et détrousseurs embusqués à tous les coins de rue. La police se gardait de troubler les opérations du complot, se faisait volontairement aveugle et sourde. Fouché avait décidé qu'il n'y avait pas conspiration ; il l'affirmait très haut, et on devait l'en croire, car, s'il en existait une, il le saurait et agirait terriblement. Il disait cela le soir chez Bonaparte avec des mots qui faisaient peur aux dames et donnaient froid dans le dos ! « S'il y avait conspiration depuis qu'on en parle, n'en aurait-on pas eu la preuve sur la place de la Révolution ou dans la plaine de Grenelle ? »
Dans les derniers temps, Fouché fut lui-même exclu du secret total. Depuis que la partie s'était étroitement liée avec Sieyès à l'exclusion de Barras, dont Fouché restait l'ami, le ministre de la police ne semblait plus assez sûr pour qu'on l'avertît d'avance ; il suffirait d'ailleurs, une fois la crise ouverte, de prendre promptement l'avantage pour l'avoir avec soi.
Au reste, Fouché ne paraît pas avoir sollicité des confidences qui l'eussent par trop compromis. Après avoir contribué à mettre l'affaire en train, il la laissait se développer et n'y opposait aucun
obstacle, mais évitait de s'y engager à fond, car elle lui semblait avoir quelque peu dévié et perdu de ses chances de succès. Autour de Bonaparte, qui voyait-il maintenant ? Des orateurs diserts, des théoriciens, des membres de l'Institut, espèce d'hommes essentiellement impropres aux opérations de vigueur ; quelques Jacobins bien stylés, bien dressés, lui eussent paru beaucoup mieux convenir ; avait-il si tort, puisque les amis parlementaires de Bonaparte finirent, dans la journée du 19, par laisser l'entreprise en détresse ? Donc, Fou-î* ché se réservait, ne croyant pas à la résistance du Directoire et ne croyant pas absolument au succès de Bonaparte, ménageant entre les deux ses chances personnelles et faisant son jeu à part. Il immobilisait pour le moment sa police, mais la tenait soli-' dément en main, espérant peut-être, entre le Direc-' toire abattu et l'entreprise défaillante, rester seul sur pied et maître de la situation. Au lieu d'interroger Bonaparte, il lui donnait tin beau dîner après lequel on entendait Lais et Chéron chanter des poèmes d'Ossian. Prêt à tout événement, il pouvait se priver d'inutiles curiosités. Malgré des témoignages divergents, il ne faut plus douter que Bonaparte lui ait dissimulé les dispositions dernières et laissé ignorer le jour. "Mm.}!
Tout commandait maintenant de fixer une date et d'aboutir. Le bruit du travail s'opérant n'échappait plus à une partie du public et le remettait en alarme. Les affaires et le commerce se sentaient encore plus paralysés. « Personne n'ose rien entreprendre, rapportait une note de police : on dit qu'il se prépare un nouveau coup. » La lourdeur
d'atmosphère qui précède l'orage succédait à une accalmie momentanée ; il serait dangereux de prolonger ce malaise. Les officiers, les sabreurs s'impatientaient. Fait plus grave, la majorité des Cinq -Cents inclinait à rapporter les lois désastreuses qu'elle avait elle-même votées, à répondre en ce point au vœu général. Aux environs du 15, elle discutait très sérieusement les moyens de remplacer l'emprunt forcé et progressif par une contribution moins vexatoire. Si on laissait au régime actuel le temps de se modérer, il pourrait reprendre quelque faveur auprès du public assoiffé de repos ; à tout prix, il fallait lui enlever le bénéfice des mesures réparatrices et brusquer sa chute.
Au dernier moment, quelques-uns des parlementaires entrés dans le complot se troublèrent ; ils boudaient devant l'obstacle, à le voir de trop près, et réclamaient des ajournements. Bonaparte trouva que « ces imbéciles» faisaient bien des façons. D'après Amault, il leur accorda cependant quarante-huit heures pour se défaire de leurs scrupules : « Je leur laisse le temps de se convaincre que je puis faire sans eux ce que je consens à faire avec eux. » Il n'admit pas d'autre retard et s'en tint comme date définitive au 18 brumaire, qui correspondait au neuvième jour de novembre.
Le 15, un grand repas devait être offert par les Conseils aux deux généraux illustres qu'un hasard heureux réunissait dans Paris, Bonaparte et Moreau. A ce banquet, dressé dans la grande nef de l'église Saint -Sulpice, transformée depuis la Révolution en temple de la Victoire, Bonaparte but à l'union de tous les Français ; ce toast était déjà un programme de gouvernement.
Le lendemain soir, recevant gracieusement à dîner Jourdan, coryphée du parti adverse, il obtenait de lui un reniement formel des institutions : aveu bon à enregistrer et qui pourrait servir. Pourtant il refusa de lui dévoiler ses desseins et d'accepter son concours. Faut-il croire que Bonaparte promit au.général jacobin des garanties et des satisfactions personnelles ? La conduite ambiguë de Jourdan le 18 et le matin du 19 suffirait à le prouver.
Le 16 et le 17 furent employés par Bonaparte et ses alliés aux préparatifs et fourberies de la dernière heure. Les présidents des deux Chambres, les inspecteurs de la salle, les entraîneurs parlementaires se distribuèrent les rôles. La minute du décret de translation fut rédigée, en sorte que les Anciens auraient à voter sur im acte tout préparé. Bonaparte, qui attendrait chez lui, monterait aussitôt à cheval, se rendrait à l'appel des Anciens
et, recevant d'eux l'investiture, prendrait militairement possession de Paris. Comme ses chevaux de selle n'avaient pas eu le temps de rejoindre, ce fut un homme de mer, l'amiral Bruix, qui lui prêta « \m cheval d'Espagne noir d'une beauté remarquable », mais ardent et rétif. Afin de se composer pour l'instant de son apparition un puissant étatmajor et de mettre à ses côtés comme une imposante représentation de l'armée, Bonaparte fit savoir à tous les officiers qui avaient demandé à lui présenter leurs hommages, à ceux qu'il avait déjà vus et sur lesquels il pouvait compter, aux adjudants de la garde nationale, qu'il les recevrait chez lui le 18 à six heures du matin ; le prétexte d'im voyage justifiait l'heure insolite. D'après les termes de l'appel, chacun des officiers put croire « que l'invitation était pour lui seul »; on les grouperait ainsi à leur insu et en évitant toute indiscrétion.
Comme il importait d'avoir d'avance sous la main un rassemblement de troupes, Bonaparte s'ouvrit le 17 à Sébastiani, à qui on pouvait tout demander en fait d'aventureux dévouement. Il fut convenu que Sébastiani n'attendrait pas le décret des Anciens et un ordre régulier pour rejoindre avec sa troupe, composée de dragons à pied et de dragons à cheval. Le 18, avant le lever du jour, il mettrait son monde en mouvement, donnant pour prétexte aux officiers et aux hommes une revue soidisant commandée en l'honneur de Bonaparte et où ils auraient à défiler devant le grand victorieux, ce que tous désiraient extraordinairement. Il établirait ses hommes à pied sur la place de la Concorde, en les appuyant de deux escadrons, puis avec
le reste de ses dragons montés viendrait se mettre à la disposition de Bonaparte et lui composerait une solide escorte. Les chasseurs du 2i« seraient également amenés à proximité, Murât se chargeant d'enlever les officiers, et le 8® dragons s'associerait au mouvement. Dragons et chasseurs se trouveraient ainsi sur pied dès le début et en mesure de pourvoir à toutes les conjonctures.
La question de savoir ce que feraient les faubourgs préoccupait toujours les meneurs ; Le Couteulx de Canteleu, interrogé par Bonaparte, prit soin de le rassurer : « Paris restera tranquille ; il ne peut plus y avoir d'agitation qu'entre les gouvernants. »
Il était néanmoins indispensable d'expliquer le fait aux Parisiens dès qu'il se produirait, de les rassurer et de les convaincre ; dans ce but, on prépara des affiches, des proclamations, des brochures de propagande instantanée. Bonaparte inspira le ton et l'esprit général de ces productions. Bourrienne écrivait sous sa dictée ; Regnauld de Saint- Jeand'Angely et Rœderer précisèrent la forme et firent imprimer clandestinement les pièces. Le fils de Rœderer fut introduit comme apprenti chez l'imprimeur Demonville et mêlé au personnel de la maison ; dans une petite pièce séparée, il opéra lui-même le travail de composition, les feuilles aussitôt tirées devant être portées par ballots au département, qui les ferait placarder ou distribuer par ses moyens ordinaires. Plusieurs des proclamations et affiches ne furent pas communiquées en minute à Sieyès ; leur style n'eût pas été de son goût. Les journaux ne surent rien ou furent discrets;
un seul d'entre eux, le Surveillant, qui paraît avoir eu des attaches avec les frères de Bonaparte, eut à préparer pour le 18 quelques lignes de tête où il annoncerait des événements réparateurs. « On dit que des hommes influents s'en occupent, qu'ils songent à dire de fortes vérités, à les faire retentir du haut de la tribune nationale, et à montrer enfin aux Français quels sont les périls, quelles sont les ressources. » Les autres journaux ne parleraient que le 19 des événements de la veille.
Malgré ces précautions, il était impossible que la rumeur ambiante n'arrivât point jusqu'aux Directeurs non mis dans la confidence et que ceux-là ne fussent pas prévenus, quand tout le monde à peu près l'était. Ils reçurent des avertissements, mais Barras voulait tout ignorer, Gohier et Moulin ne savaient rien voir. Pour capter Gohier et le tenir en confiance, Bonaparte utilisa Joséphine. « Je ne sais s'il était mon partisan, a-t-il dit en parlant de Gohier ; il faisait la cour à ma femme. » Le fait est que ce Jacobin bourgeois, de tempérament fort libertin, subissait le charme de Joséphine, qui lui semblait d'essence supérieure et représentait à ses yeux la femme du monde ; il jouissait délicieusement à se sentir transporté près d'elle dans un milieu d'élégances et de raffinements, à frôler cette créature de grâce et d'amour. Il la visitait tous les jours à quatre heures et revenait souvent pour la réception du soir. Joséphine cultivait ces dispositions, à l'aide de coquetteries sans conséquence, et s'était mise au mieux avec le ménage Gohier, se laissant courtiser par le mari et affectant une grande amitié j^ur la femme.
D'ailleurs, Gohier savourait trop les avantages de sa position officielle, beau logement, bonne table et le reste, pour ne pas incliner à un optimisme béat ; convaincu que les victoires de Masséna et de Brune avaient dégagé l'avenir, que les victoires prochaines de Bonaparte l'assureraient, il n'apercevait point le délabrement des institutions et ne pouvait se figurer que tout n'allât pas pour le mieux sous un régime où Gohier était un cinquième de roi.
Le 17, Bonaparte dîna chez Cambacérès au ministère de la justice. Une légende à laquelle le général lui-même a donné naissance, s'est accréditée à propos de ce dîner ; on l'y a représenté se rencontrant avec Treilhard, Merlin, Target et autres fameux jurisconsultes, dissertant sur le futur Code civil et posant les bases de ce grand acte, émerveillant ses auditeurs par son extraordinaire liberté d'esprit et la soudaineté de ses intuitions. En réalité, Cambacérès n'avait convié aucun jurisconsulte, seulement quelques généraux et administrateurs initiés au secret. Loin de s'élever à de sereines hauteurs, la conversation languit ; le repas manqua totalement de gaîté, car chacun pensait au lendemain et sentait en somme qu'il jouait sa tête.
A deux heures de la nuit, Bonaparte fit porter à Moreau et à Macdonald l'avis de se rendre chez lui dès le lever du jour, à cheval ; les officiers y seraient déjà rassemblés. Lefebvre fut également prié de passer. Un aide de camp expédié à Sieyès eut à l'instruire des dispositions militaires, mais il les lui communiqua tout de travers ; fût-ce «hasard, con-
fusion^ou perfidie ? » On verra qu'à Sieyès lui-même la journée du lendemain ménageait des surprises.
Joséphine de son côté s'employait, après avoir renvoyé à Saint-Germain, chez Mme Campan, Caroline et Hortense. A minuit, elle griffonnait et faisait porter au Luxembourg par Eugène un court billet, dont le fac simile nous a été conservé ; elle y priait Gohier à déjeuner pour le lendemain à huit heures. C'était un moyen de l'attirer dans un guet-apens fleuri ; on le retiendrait rue Chantereine moitié par douceur et moitié par contrainte, puis on le hisserait à cheval aux côtés de Bonaparte et on lui ferait mener le deuil de son propre gouvernement, ce qui pourrait agir sur les esprits hésitants. En attendant et jusqu'à la dernière minute, aucune ruse ne fut épargnée pour tromper Gohier et Barras, pour faire croire au premier qu'on ne ferait rien et au second qu'on ne ferait rien sans lui. Dans la journée, Bonaparte, s'était annoncé chez Barras, en manifestant le désir d'un entretien décisif, puis s'était fait excuser par Bourrienne, en alléguant un grand mal de tête. Suprême rouerie, il s'était invité à dîner chez le président du Directoire... pour le 18 brumaire. « En fait de conspiration, disaitil plus tard, tout est permis. »