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CHAPITRE VIII

BRUMAIRE — PREMIÈRE JOURNÉE f

•- ; -tort-

LE i8 brumaire, avant le jour, rexécution du plan commença. L'impulsion devait partir des Tuileries, siège des Anciens. C'était aux inspecteurs de la salle qu'il appartenait de se faire les metteurs en branle de la machine parlementaire, car ils avaient le droit de convoquer l'assemblée et disposaient de sa garde. Au milieu de la nuit, la garde fut appelée sous les armes, comme s'il s'agissait de mettre le château en défense. A l'intérieur, une activité se dissimulait ; à travers les rideaux et volets soigneusement fermés, des lueurs filtraient. Les inspecteurs ne s'étaient pas couchés ; réunis dans leur salle, ils avaient passé la nuit à écrire des convocations pour une séance extraordinaire, fixée à sept heures du matin. De propos délibéré, ils omirent de convoquer les membres notoirement hostiles ; c'était un moyen commode d'écarter toute opposition et d'escroquer le vote. Entre cinq et six heures, des sous-officiers delà garde portèrent les avis à domicile, en se conformant au triage opéré ; dans une maison où logeaient deux Anciens, l'un bon, l'autre mauvais, le premier seul reçut son billet. Tirés de chez eux par ce brusque appel, les mem-

bres convoqués obéirent, et hâtivement, à travers les rues obscures, se glissèrent vers les Tuileries. Autour du château, tout conservait son aspect accoutumé ; il n'y avait « pas un soldat de plus que de coutume dans les rues ».

Cependant, dans la nuit persistante, un long passage de chevaux et un bruit de pas réguliers descendaient le boulevard : des dragons à cheval et des dragons à pied, la colonne Sébastiani, arrivant de rhôtel Soubise où elle avait ses quartiers. A cinq heures, Sébastiani avait fait prendre les armes ; au moment de partir, il se vit apporter un billet du ministre de la guerre, ainsi conçu : « Il est ordonné au citoyen Sébastiani de consigner le régiment qu'il commande dans sa caserne, et de le tenir prêt à prendre les armes. » Sébastiani signa un reçu, mit l'ordre dans sa poche et sortit avec sa troupe, gagnant la ligne des boulevards pour se diriger vers les quartiers de l'Ouest. A l'exception de deux officiers très sûrs, personne ne savait qu'il s'agissait d'autre chose que d'aller à une revue matinale. Les dragons du 8^ et les chasseurs du 2i«, casernes les uns au Champ de Mars et les autres au quai d'Orsay, ne s'achemineraient que plus tard au point stratégique, c'est-à-dire vers l'espace compris entre la chaussée d'Antin et les Tuileries.

Au département, attenant à la place Vendôme, tout le monde était déjà sur pied ; une émotion contenue opprimait les cœurs, se trahissait en chuchotements anxieux : « Chacun se parlait à l'oreille. » A six heures, Rœderer était entré avec son fils chez TaUeyrand, qui était en train de s'habiller. « Nous avons encore une heure devant les mains, dit Tal-

le5n-and ; il faudrait rédiger pour Barras un projet de démission honorable, et dont les termes faci* litassent une négociation avec lui; vous devriez faire cela. » Le jeune Rœderer écrivit sous la dictée de son père ; il fallut s'y reprendre à plusieurs fois, biffer, surcharger pour établir une rédaction convenable, présentant un heureux mélange de résignation et de dignité, avec des éloges à l'adresse de Bonaparte, avec une nuance d'émotion et de sensibilité. Talleyrand mit dans sa poche la minute à peine lisible, afin de s'en servir quand les choses auraient pris tournure.

La salle des Anciens se remplissait peu à peu ; la séance put s'ouvrir entre sept et huit heures, sous la présidence de Lemercier. Cette séance au petit jour et au pied levé, tenue dans la lueur blafarde d'un matin d'automne, entre législateurs prévenus d'avance ou brusqués, fut facilement gouvernée. Au nom de la commission des inspecteurs, Cornet lut un rapport où il dénonçait le prétendu complot, l'affreux complot, ourdi par les fauteurs de terrorisme contre la patrie et la liberté ; il ne s'était pas mis en frais d'imagination pour rajeunir ce vieux thème, se bornant à couvrir la pauvreté du fond sous l'emphase des formules. A mesure qu'il lisait, on saisissait au passage de grands mots : symptômes alarmants, rapports sinistres... Si des mesures ne sont pas prises, l'embrasement devient général... dévorants effets... La patrie est consumée... la République aura existé, et son squelette sera entre les mains des vautours, qui s'en disputeront les membres décharnés... Puis, c'étaient des assertions un peu plus précises : les conjurés des départements se rendant à

Paris en foule, rejoignant ceux qui y tenaient le poignard levé sur les principales autorités ; cela répondait assez au langage des journaux annonçant depuis quelques semaines une infiltration dans Paris de Jacobins provinciaux. Le rapport se terminait par un appel au courage et à l'énergie patriotique des Anciens.

Les chefs de l'opposition étant absents, nul ne s'avisa de réclamer des explications. Comme suite au rapport, le décret de translation fut proposé ; Régnier l'appuya ; le vote fut enlevé. On tenait désormais le pivot sur lequel toute l'opération allait tourner.

Le décret était en cinq articles et ainsi conçu : le Corps législatif est transféré dans la commune de Saint-Cloud ; les deux Conseils y siégeront dans les deux ailes du palais ; ils y seront rendus demain 19 brumaire à midi ; toute continuation de fonctions et délibérations est interdite ailleurs et avant ce temps. L'article 3 confiait au général Bonaparte l'exécution du présent décret ; à cet effet, il plaçait sous ses ordres les troupes réunies dans Paris et dans le rayon constitutionnel, ainsi que sur toute l'étendue de la 17® division militaire ; les citoyens seraient tenus de lui prêter main-forte à première réquisition ; il serait appelé dans le sein du Conseil pour prêter serment. Une adresse aux Français fut ensuite votée; elle annonçait que le résultat des mesures prises serait d'enchaîner les factions, de rétablir la paix à l'intérieur et de préparer la paix avec l'étranger ; elle se terminait par ces mots : Vive le peuple, en qui et par qui est la Républi' que ! Les inspecteurs Cornet et Baraillon se déta-

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chèrent alors pour se rendre auprès de Bonaparte et le chercher, rassemblée restant en séance, sans plus délibérer et l'attendant.

De grand matin, les quartiers sis au nord de la chaussée d'Antin avaient vu un spectacle inaccoutumé ; beaucoup d'officiers en tenue, bottés, culottés de blanc, largement ceinturés d'or ou de soie, le chef couvert du bicorne à plumage tricolore, le bout de leur sabre relevant les plis de leur ample redingote d'uniforme, cheminaient un à un parles mes et convergeaient tous au même point : le petit hôtel de la rue Chantereine. Chacun d'eux se croyait individuellement convoqué et s'attendait à être reçu par Bonaparte en audience particulière. En arrivant au rendez-vous, ils s'étonnent de se rencontrer les uns les autres et de se trouver légion. Ils comprennent aussitôt que c'est pour aujourd'hui et que l'on va faire quelque chose ; alors, chez tous ces hommes révoltés contre l'ignominie du régime, enthousiastes et avides, un grand espoir se lève. Quels que soient leurs sentiments personnels pour Bonaparte, ils s'attachent furieusement à celui qui va les conduire à l'assaut du régime avocassier, à celui dont ils attendent une République à leur image et à leur usage, empanachée, héroïque, glorieuse et profitable aux gens de guerre.

Ils causaient tumultueusement, s'animaient les uns les autres. Comme la maison était trop petite pour les contenir, on ne laissait entrer que les principaux ; les autres attendaient dehors, stationnaient dans la cour, encombraient les perrons, parcouraient le jardin. Des éperons sonnaient sur les dalles, fai-

saient crier le sable des allées ; des sabres s'entrechoquaient.

Quelques officiers de plus haut grade, arrivant en voiture, s'alarmaient un peu de cet aspect de sédition; mais, une fois entrés, il leur était difficile de sortir. L'allée d'accès, resserrée entre des constructions, s'ouvrait sur la façade même de l'hôtel, et les voitures ne pouvaient tourner dans la cour qu'après avoir passé devant le perron. On a raconté que Bonaparte, descendant vivement les degrés, aurait saisi au passage l'un des hésitants, l'aurait tiré par la main hors de la voiture et entraîné dans l'intérieur, sans lui laisser le temps de se reconnaître ; c'est à ce propos que le mot de souricière fut prononcé. Bonaparte se tenait le reste du temps dans son étroit cabinet, dont la porte s'ouvrait parfois devant un visiteur de marque, puis se refermait ; une arrière-pièce avait été réservée pour les entretiens ultra-secrets. Berthier et les aides de camp faisaient les honneurs ; Joséphine restait invisible dans ses appartements, où un déjeuner avait été préparé.

On attendait le président Gohier, convié à ce repas. Malgré tout l'attrait qu'exerçait sur lui Joséphine, Gohier s'était étonné d'une invitation par trop matinale et, se défiant de l'heure incongrue, avait conçu quelque alarme. Au lieu de venir, il jugea plus prudent de rester au Luxembourg et se fit remplacer par sa femme. Bonaparte désappointé pria la citoyenne Gohier d'écrire au président un billet que l'on porterait tout de suite et qui le presserait de venir. La citoyenne, éclairée par le spectacle de cette maison pleine d'officiers en délire, mit sous

pli quelques lignes où elle avertissait au contraire son mari de se tenir sur ses gardes et lui dénonçait le piège. La tentative pour s'emparer de lui et l'enlacer de doux liens fut ainsi manquée.

Les officiers de tout grade, les officiers sans troupes, ceux qui faisaient partie de la garnison et n'étaient pas de service, les adjudants de la garde nationale, continuaient d'affluer. Des chefs de brigade, des généraux se présentaient ; dans la cohue des uniformes plus ou moins râpés, des habits à grosses épaulettes, à haut collet brodé et à feuillage d'or se montraient. Moreau, Macdonald, Beurnonville, venaient d'arriver à cheval.

Lefebvre était apparu l'un des premiers. Ce commandant de Paris s'émeut d'abord de ce qui se passe, mais Bonaparte lui parle et le domine. Lefebvre était l'Alsacien patriote, de naturel sensible sous une rude écorce, plus Français de cœur que de langage. Il avait l'âme prompte aux généreuses colères, l'attendrissement immédiat, et ne résistait jamais à une effusion. Comme Bonaparte lui montre la République en proie aux avocats qui l'exploitent et la perdent, il s'indigne ; quand il se voit remettre par Bonaparte le sabre que « le héros » lui-même portait en Egypte, il n'y tient plus ; des larmes lui montent aux yeux. Pleurant et sacrant à la fois, il déclare en faisant sonner les h comme des ^ qu'il est prêt à « jeter ces b... d'avocats à la rivière. » Il est conquis ; pour plus de sûreté, Bonaparte le garde auprès de lui, dans son cabinet, comme pour en faire son homme de confiance et son bras droit.

Bemadotte s'était laissé amener par Joseph,

mais parut en habit civil, car il ne voulait pas se considérer comme étant en service commandé ; il venait discuter et non s'offrir. D'après la version de Bernadette lui-même, Bonaparte aurait mis tout en oeuvre pour l'embaucher ou tout au moins l'immobiliser : objurgations, menaces de séquestration, radoucissements subits, caressantes prières, supplications de ne point s'opposer et de se lier par une parole d'honneur. Bemadotte gesticulait, agitait sa canne à épée, lançait de grands mots évasifs, promettant de ne point prendre l'initiative de la résistance, mais déclarant rester à la disposition des autorités légales. On ne put lui arracher aucun engagement, et il finit par se retirer, toujours subtilisant, louvoyant, gasconnant. Cependant, pour rester à proximité du succès possible, il s'en fut déjeuner chez Joseph son beau-frère ; Joseph avait invité à sa table un certain nombre de personnages politiques, ce qui était un moyen de les capter et de les cham^ brer.

La rue Chantereine et ses abords s'encombraient de détachements armés ; des cavaliers d'escorte, des ordonnances attendaient ; des chevaux tenus en main piaffaient. Les dragons amenés par Sébastiani venaient de se ranger dans la rue. Devant l'habitation, une garde fut établie à la porte extérieure, à la porte même du couloir d'entrée, avec ordre de ne plus laisser sortir personne et de compléter l'internement des officiers jusqu'à ce que tout le monde partît ensemble. D'autres escadrons avaient remonté le boulevard jusqu'à hauteur de la chaussée d'Antin, — alors rue du Mont-Blanc, — et là faisaient halte, couvrant à distance le quartier gêné»

28o L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE

rai en train de s'improviser. De loin, les passants voyaient sur le boulevard, sur la vaste allée plantée d'arbres, se prolonger l'immobile colonne et briller les armes. Des officiers passaient au galop ; plusieurs s'étaient offerts pour porter des ordres et faire le service d'estafette. Des postes, des vedettes s'établissaient ; tout le quartier prenait un aspect militaire.

Autour du petit hôtel, le piétinement des officiers continuait. L'impatience d'agir, l'exaltation croissaient ; c'était comme une ivresse. Et tout semblait favoriser l'entreprise ; voici que le temps se levait, temps lumineux, assez doux, la matinée s'annonçait belle; un blanc soleil d'automne perçait les nuées.

Une voiture officielle s'arrête à la porte ; les inspecteurs Cornet et Baraillon en descendent pour transmettre à Bonaparte le décret et l'appel des Anciens. Un messager d'Etat les accompagne en grand costimie, manteau à large collerette, chapeau à plumes bouffantes; c'est le notfficateur officiel. Les arrivants furent reçus au rez-de-chaussée, dans la pièce ovale ; Bonaparte lut le décret et constata une lacune. Le texte voté mettait bien nominativement sous ses ordres les troupes de ligne, les gardes nationales, les grenadiers des Conseils, mais ne faisait point mention de la garde du Directoire, qu'il importait d'avoir avec soi et de soustraire aux hommes du Luxembourg ; violentant le texte légal, Bonaparte réparerait l'omission dans un ordre du jour adressé à l'armée. Dès à présent, il s'affirme généralissime, range tout le monde à la discipline militaire et se saisit des forces. Il prévient Lefebvre

que ce commandant de Paris ne relève plus que de lui, expédie des aides decamp,ordonnede rassembler toutes les troupes autour des Tuileries, de commencer Faffichage des proclamations et de lancer les brochures ; il renvoie les adjudants de la garde nationale dans leurs quartiers respectifs, prescrit de mettre la main sur les municipalités et d'assurer l'ordre dans la rue. Ces mesures rapidement prises, on pouvait partir.

Les portes du rez-de-chaussée s'ouvrent à deux battants, et dans le tumulte des uniformes qui se précipite vers l'intérieur, Bonaparte soudain paraît, s'élance sur l'un des perrons. Il est cette fois en uniforme de général, simple dans l'habit croisé dont les longues basques raccourcissent encore sa médiocre stature, simple sous le petit chapeau déjà légendaire, très simple et fascinant. Il tient à la main le décret des Anciens et fait se placer près de lui Lefebvre « fortement ému ». Il jette des paroles brèves et demande qu'on l'aide à sauver la République. Sa vue détermine chez les officiers un paroxysme d'enthousiasme ;une rauque acclamation sort des poitrines ; les épées jaillissent des fourreaux et, hautes, dressées à bout de bras, s'agitent frénétiquement et luisent dans le clair matin. Bonaparte monte alors à cheval et entraînant tout son monde, prend le chemin des Tuileries. On recueillit au passage les escadrons de cavalerie, dont Murât reçut le commandement et auxquels il fit prendre la suite. L'éclatant cortège descendait le boulevard, Bonaparte en tête, se détachant du groupe et bien en vue ; derrière lui, l'ébrouement des chevaux, le scintillement des aciers et des ors, le cliquetis des

armes battant sur le flanc des montures et la houle des panaches.

Sur le boulevard de la Madeleine, un second groupe d'officiers rejoignit. Marmont, qui logeait rue Saint-Lazare, avait invité à déjeuner chez lui plusieurs camarades et les amenait ; deux pourtant s'étaient esquivés. Comme huit autres n'avaient pas de chevaux, Marmont avait dû, pour les monter, recourir à un manège du voisinage. Sur le parcours, des curieux commençaient à se masser. Le financier Ouvrard, qui habitait au coin de la chaussée d' Antin et de la rue de Provence, avait vu de ses fenêtres passer le cortège ; il s'assit à son bureau et écrivit à l'amiral Bruix, avec lequel il était en relations d'affaires comme fournisseur de la marine, pour ofïrir des fonds tout de suite et se mettre à la disposition du succès en m.arche.

On continua d'avancer vers la place de la Concorde et les Tuileries. La place de grand air aristocratique se développait dans l'encadrement des balustres, cernée de fossés ; dans le milieu du terreplein, la statue en plâtre de la Liberté, celle qui avait vu tant de crimes, s'effritait sur son piédestal qu'on venait de réparer. Les dragons à pied occupaient la position, formés en colonnes par divisions, et plus loin d'autres casques luisaient, ceux des escadrons barrant le pont et l'entrée de l'avenue. Dans le jardin des Tuileries, les grenadiers des Anciens s'étaient rangés sur la terrasse parallèle au château ; au bout de l'allée s'enfonçant entre les vastes masses d'arbres, la ligne de leurs plumets rouges se distin. guait.

Les abords du château et du jardin fourmillaient

de monde. A Fintérieur de la ville, le premier mouvement avait été de surprise. Sur le pas des portes et dans les rues, on se regarde étonné, on s'interroge et puis la curiosité attire une foule de gens au lieu de l'action. La nouvelle n'atteignit qu'assez tardivement les quartiers éloignés, les faubourgs, où elle ne suscita chez le peuple ouvrier aucun mouvement dans un sens ou dans l'autre. L'afflux vint surtout des quartiers du centre, quartiers bourgeois, commerçants, boutiquiers.

Dans la foule qui s'amassait autour des Tuileries, aucun désordre n'éclatait, une animation joyeuse régnait. Paris avait sa physionomie des jours de fête plutôt que des jours de révolution. Chacun comprenait cependant qu'il s'agissait de renverser les pouvoirs existants. On disait : « Le Directoire est à bas », et cette idée réjouissait. Il tombait enfin, ce gouvernement pourri qui depuis longtemps ne tenait plus debout et continuait pourtant à faire peser sur les Français une laide tyrannie ; sa chute contentait à peu près tout le monde. Un sentiment de soulagement et de délivrance dominait, sans se manifester, chez ce peuple excédé de politique et blasé sur les vicissitudes à l'intérieur, par d'énergiques transports. Paris assistait et applaudissait à la révolution, mais ne se donnait pas un grand mouvement pour y aider. Les agents de l'administration directoriale semblaient tout disposés à se retourner contre elle. Le concierge de la Force, qui était une autorité dans son quartier, avait dit à ses pensionnaires, prisonniers des Directeurs : « Qui sait si je ne vais pas être obligé de vous mettre dehors pour les loger ? Arrive qui plante, je suis

à mon poste. » Il vint pourtant aux Tuileries, comme tout le monde, pour voir tomber le gouvernement et paraître l'homme à qui le pouvoir semblait revenir par dévolution naturelle.

Un nom volait sur les bouches, revenait dans toutes les conversations, obsédait les imaginations, emplissait Paris : Bonaparte. Avec une curiosité allègre, la foule vit le général poindre à l'entrée de la place avec ses officiers ; elle vit l'illustre chevauchée passer à travers les troupes à pied, obliquer vers les Tuileries et s'engager dans le jardin ; des acclamations s'élevaient ; ce cri significatif partait : Vive le libérateur ! Mais des gens arrivés par le bord de l'eau racontaient qu'ils venaient d'assister à un autre spectacle, bien singulier : Sieyès à cheval, avec deux aides de camp, débouchant sur le Pont-Royal, venant du Luxembourg et gagnant la cour des Tuileries par le guichet du Louvre, pour se joindre à Bonaparte.

Au Luxembourg, Barras était en train de se faire la barbe, d'après sa propre version, quand un aide de camp l'avait prévenu que quelque chose se passait ; il ne s'émut pas autrement. Au bout d'un instant, le ministre des relations extérieures s'étant fait annoncer pour lui parler d'affaires de service, il parut à moitié habillé, l'air soucieux, et sembla rassuré en s'apercevant que l'autre ne savait rien;

il éconduisit le visiteur en se disant surchargé de besogne.

A cette heure, la porte de Sieyès était close. Le projet de ce Directeur était, aussitôt le décret notifié, de s'adjoindre ceux de ses collègues qui voudraient marcher avec lui et de se rendre aux Tuileries en cavalcade, solennellement, militairement, à la tête des grenadiers à cheval et de toute la garde du Directoire, au milieu d'un appareil martial qui contre-balancerait celui dont Bonaparte s'environnait. En attendant, Sieyès était allé dans le jardin perfectionner une dernière fois ses talents d'écuyer et faire comme une répétition de la scène équestre qu'il comptait jouer au dehors.

Cependant l'annonce du décret arrive et Sieyès prévenu revint au palais pour former sa chevauchée. Quelle n'est pas sa surprise de trouver les postes vides et la garde partie ! Jubé, qui la commandait, l'avait mise sur pied de grand matin et emmenée dehors sous prétexte de manœuvre ; à la première nouvelle, spontanément ou par l'effet d'un mot d'ordre convenu avec Bonaparte, il a fait prendre à la tête de colonne la direction des Tuileries ; la troupe suit et allègrement, tambours roulants, trompettes sonnantes, s'en va vers Bonaparte, désertant le palais qu'elle a mission de garder. Sieyès fut un peu choqué de ce départ impromptu qui n'était pas dans le programme et qui lui coupait son effet. Force lui fut de se rallier, pour toute cavalcade, deux officiers attachés à sa personne et de trottiner modestement vers les Tuileries.

Gohier effaré sortait de ses appartements. Il convoqua les Directeurs dans le lieu ordinaire de

leurs délibérations, mais on ne trouvait plus Sieyès. Moulin se rendit à la salle des séances. Ducos y parut d'abord ; au bout d'un instant, sous prétexte d'aller aux nouvelles, il s'esquiva, suivit le mouvement et fila sur les Tuileries. Comme Barras restait dans ses appartements, Gohier et Moulin y furent le relancer et le trouvèrent encore indisponible; maintenant, « il était dans son bain i^. Il émit pourtant l'avis d'ouvrir une délibération régulière, mais demanda une heure, sans doute pour (achever de procéder aux soins de sa toilette. En réalité, il cherchait à gagner du temps, espérant que Bonaparte allait lui faire signe, l'attirer dans l'entreprise et l'associer aux bénéfices.

Les deux autres, laissés en tête à tête, demeuraient ahuris : de quoi s'agissâit-il au juste ? c'est ce que leur entendement n'arrivait pas à pénétrer. Toutes précautions d'ailleurs avaient été prises pour obscurcir le fait à leurs yeux. Les inspecteurs des Anciens avaient adressé à chaque Directeur individuellement un court billet pour lui annoncer le décret de translation, en le priant de se rendre aux Tuileries, où il retrouverait ses collègues Sieyès et Ducos. Seulement, les inspecteurs s'étaient bien gardés de joindre le texte du décret ; il importait de laisser ignorer le plus longtemps possible aux Directeurs non complices les dispositions extra-légales de cet acte, les articles conférant à Bonaparte le pouvoir militaire et prononçant en ce point la déchéance de l'Exécutif. Les Directeurs pounraient se demander s'ils se trouvaient en présence d'une mesure purement constitutionnelle, à laquelle ils étaient tenus d'acquiescer, ou d'un commencement

de coup d'Etat. En prolongeant leur incertitude, on les empêchait de concerter entre eux et peut-être de concerter avec les Cinq -Cents une résistance légale.

Fouché arriva sur ces entrefaites au Luxembourg, montrant dans ces lieux déjà funèbres son visage de spectre. L'événement, dont il ne connaissait pas la date, l'avait surpris ; prévenu de grand matin au nom de Bonaparte et requis, il ne s'était nullement refusé, mais s'était donné pour mission d'aller prendre des renseignements sur l'état d'esprit des Directeurs et de surveiller leurs dispositions. En allant au Luxembourg, ne voulait-il pas voir surtout de quel côté se prononçaient les chances ? Fort mal reçu par Gohier, qui lui reprocha l'engourdissement de sa police, il n'aperçut chez les Directeurs qu'incohérence et division ; il les jugea perdus et s*en fut immédiatement rejoindre le succès.

Gohier et Moulin commençaient à s'éclairer. Moulin se montrait assez animé ; malgré le temps déjà perdu, malgré le départ de la garde, malgré la défection de Lefebvre, il refusait de s'abandonner encore et conservait quelques raisons de ne pas désespérer. A ce moment, il ne paraît point que l'armée appartînt entièrement à Bonaparte ; un chef de bataillon, qui commandait l'un des régiments en l'absence du chef de brigade, se faisait fort d'enlever sa troupe, de marcher contre le foyer de la rébellion et de tout exterminer ; seulement, il attendait d'être couvert par un ordre. Cet ordre, Moulin semblait disposé à le donner ; mais, à supposer qu'il pût entraîner Gohier fort hésitant, le concours de Barras demeurait indispensable pour constituer une majorité et valider les décisions. La réunion de

Barras à ses deux collègues restants eût seule maintenu debout le gouvernement légal et donné un centre à la résistance. Or, Barras prétextait maintenant une indisposition pour ne point paraître. Il continuait de s'immobiliser, de s'isoler, de faire bande à part, parfaitement résolu à trahir Gohier et Moulin comme il avait trahi au 30 prairial Merlin et Larévellière, à entrer dans le mouvement, pourvu qu'on lui fît un bon prix.

Il commençait cependant à s'inquiéter, ne recevant de Bonaparte aucun message, aucune invite à négocier. Le billet des inspecteurs, cet appel laconique, ce sec avertissement, n'avait point suffi à l'attirer aux Tuileries et lui avait paru sans doute peu séant ; était-ce de cette façon qu'il fallait s'y prendre pour traiter avec un personnage de sa considération ? Retenu par sa vanité, par le sentiment de son importance, et nonobstant avide de se renseigner, torturé de curiosité, il finit par lancer en éclaireur son secrétaire Bottot, son factotum. Bottot pousserait une reconnaissance du côté des Tuileries, tâcherait de voir le général et de s'enquérir.

Bonaparte était entré dans le château avant dix heures, par l'entrée donnant sur les parterres. Les escadrons de Sébastiani le suivirent dans le jardin et vinrent se déployer en face des grenadiers alignés au devant du palais ; le but du mouvement était de masquer et au besoin de contenir cette troupe. Bonaparte fut conduit avec apparat aux Anciens. Dans la salle, les tribunes commençaient à se remplir ; les députés debout s'étaient formés par groupes et causaient confusément. A l'annonce du gêné-

rai, ils se remettent en place; parmi ces législateurs drapés de rouge, la gravité sénatoriale reprend ses droits, un silence solennel se fait:« Les portes de la barre s'ouvrent », Bonaparte s'avance dans le milieu de l'enceinte, suivi par son état-major de généraux, par une irruption d'uniformes.

C'était la première fois qu'il avait à paraître et à s'exprimer devant une assemblée parlementaire, épreuve toujours redoutable pour un soldat. Entouré de ses compagnons d'armes, étayé de leur magnifique vigueur, enveloppé par eux d'une atmosphère d'ardente sympathie, se sentant d'ailleurs porté par le succès, il soutint assez bien l'épreuve. Comme il avait à prêter serment, la difficulté pour lui était d'esquiver la formule rituelle, qui contenait promesse de fidélité à la constitution ; il se tira d'embarras en prononçant, si je puis dire, un serment en l'air, qu'il intercala dans une courte harangue, préparée d'avance et débitée avec quelque hésitation de parole.

« La République périssait ; vous l'avez reconnu, vous avez rendu un décret qui va la sauver... Aidé de tous les amis de la liberté, de ceux qui l'ont fondée, de ceux qui l'ont défendue, je la soutiendrai. Le général Berthier, le général Lefebvre et les braves qui sont sous mes ordres partagent mes sentiments. Vous avez rendu la loi qui promet le salut public ; nos bras sauront l'exécuter. Nous voulons une république fondée sur la liberté, sur l'égalité, sur les principes sacrés de la représentation nationale. Nous l'aurons, je le jure ! — Nous le jurons ! répétèrent tout d'une voix les guerriers, tandis que partait des tribunes un fracas d'applaudissements.

Cette affinnation de l'énergie militaire troubla quelques députés et leur fit craindre d'être entraînés au delà du point où ils voulaient aller. Garât demanda pourquoi il n'était point parlé de la constitution, de la loi fondamentale ; mais le président Lemercier lui ferma la bouche au nom de la constitution, qui ne permettait plus de discuter qu'à Saint-Cloud. La séance fut aussitôt levée ; les représentants sortirent de leur salle en criant : Vive la République ! et se répandirent dans les pièces attenantes, dans le grand salon de la Liberté, vaste parloir où des drapeaux ennemis, suspendus aux murailles, attestaient la gloire des armées.

Dans la salle des inspecteurs, le comité directeur du coup d'État s'établissait en permanence. Autour de Bonaparte, les encouragements, les félicitations s'empressaient, et lui, depuis qu'il n'avait plus à faire l'orateur de tribune, avait repris son aisance souveraine ; son regard paraissait inspiré, ses paroles étaient hautes et sévères. La jubilation se peignait sur le visage de ses partisans, car jusqu'à présent tout marchait à souhait. Le général tenait fièrement son rôle ; Sieyès et Roger Ducos avaient rejoint ; on disait Barras acquis ; il ne restait au Luxembourg qu'un tronçon de gouvernement. Les Anciens ayant donné hardiment l'impulsion d'après leur prérogative constitutionnelle, il faudrait bien que les Cinq- Cents suivissent et se laissassent sans mot dire évacuer sur Saint-Cloud. Parmi les affidés et les amis accourus aux Tuileries, chacun s'applaudissait d'un si beau commencement.

Après avoir prestement complété ses premiers ordres, Bonaparte redescendit dans le jardin pour se

présenter aux troupes, qui auraient à le reconnaître en qualité de commandant suprême. Les grenadiers maintenant faisaient face ; une foule d'officiers et de citoyens encombraient l'entrée et débordaient sur le jardin. Comme le général sortait, il aperçut dans un groupe et devant lui l'émissaire de Barras, Bottot, qui tentait de l'approcher. Bonaparte cherchait l'occasion de lancer contre le régime à détruire l'expression du mépris public, sans prendre à partie aucun des Directeurs, qu'il entendait ménager individuellement. Le chétif Bottot lui parut la victime désignée pour recevoir la décharge. Par-dessus ce subalterne, par-dessus ce personnage quasi anonyme, il viserait l'être collectif, le régime entier, ainsi que la faction des fauteurs de désordre et des faux patriotes.

Après avoir écouté un instant Bottot, il le saisit par le bras et l' écarta, puis le plaçant et le retenant impérieusement un peu en arrière, disposant ainsi la scène, ilcommençapars'adresser de face à toute l'assistance militaire et civile : « L'armée s'est réunie à moi, je me suis réuni au Corps législatif... » Une immense acclamation accueillit ces paroles. Alors, se retournant vers Bottot, s'adressant à lui d'un ton assez élevé pour être entendu de tout le monde, l'œil en feu, la voix courroucée, il fulmina l'apostrophe célèbre :

« Qu'avez- vous fait de cette France que je vous avaislaisséesibrillante? Jevous ai laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre! Je vous ai laissé des victoires, j'ai retrouvé des revers ! Je vous ai laissé des millions d'Italie, j'ai retrouvé partout des lois spoliatrices et la misère ! Qu'avez-vous fait de cent mille Fran-

çais que je connaissais, mes compagnons de gloire ^:j Ils sont morts !

« Cet état de choses ne peut durer; avant trois ans, il nous mènerait au despotisme. Mais nous voulons la République assise sur les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté civile et de la tolérance politique. Avec une bonne administration, tous les individus oublieront les factions dont on les fit membres, et il leur sera permis d'être Français. Ilest temps enfin de rendre aux défenseurs de la patrie la confiance à laquelle ils ont tant de droits. A entendre quelques factieux, nous serions bientôt des ennemis de la République, nous qui l'avons affermie par nos travaux et notre courage ; nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les braves mutilés au service de la République. »

Tous les témoignages conviennent que l'impression fut profonde. Ces paroles, où la fausseté de certains traits disparaissait dansl'écrasantevérité de l'ensemble, ont retenti à travers tout un siècle et marqué pour jamais le Directoire d'un signe d'opprobre. Pourquoi faut-il que les plus grandes scènes de l'histoire aient leurs petits côtés et leurs prosaïques dessous ! Bonaparte n'avait pas improvisé par inspiration subite ni même tiré de son propre fonds toute sa magnifique diatribe. Il en avait puisé les premiers éléments et jusqu'à certaines expressions dans une adresse que lui avait envoyée quelques jours auparavant le club jacobin de Grenoble, une jacobinière de province, enragée contre l'oppression et la corruption directoriales. On retrouve notamment dans cette pièce ces mots que Bonaparte avait fait retomber accablants à la fin d'une période :

Ils sont morts ! L'efïet lui avait paru beau, et il se rétait approprié, prenant son bien où il le trouvait. Nul ne s'aperçut naturellement du plagiat ; tout le monde resta courbé sous le verbe justicier. Le Bottot demeurait abasourdi. Cependant Bonaparte, se rapprochant de lui et lui parlant bas, l'assura que, malgré tout, ses sentiments personnels pour Barras subsistaient invariables. Il ne voulait pas qu'au Luxembourg, où il y avait encore à négocier et à ruser, la véhémence de sa tirade fût prise par trop au tragique ; i] avait tonné surtout pour la galerie.

Remontant à cheval, il passa la revue des troupes. Les différents corps, cavalerie, artillerie, infanterie, avaient été attirés autour du jardin ; ils y pénétrèrent, sans que le public fût admis, et vinrent l'un après l'autre se présenter et se prononcer. L'élan des officiers et des hommes, les épées brandies, les vivats formidables, donnaient à la scène l'aspect d'un grand soulèvement militaire.

Bonaparte sur son cheval noir frémissant, qu'il avait parfois peine à maîtriser, évoluait autour des rangs, jetait aux soldats des paroles enflammées, exigeait leur serment, promettait de rendre à la République avilie sa majesté et son lustre. Par moments, comme il était mauvais harangueur, il s'arrêtait court, ne trouvait plus ses mots, mais Berthier, qui se tenait tout près de lui, reprenait le fil du discours et achevait la phrase, avec de grands éclats de voix ; les soldats, électrisés par la vue de l'invincible chef, s'exaltaient quand même. Son état-major grossissait ; cent cinquante officiers maintenant le suivaient ; il parcourut ainsi les allées, les carrés, et parfois, dépassant les issues,

prenait contact avec le peuple, qui l'encourageait d'applaudissements et de significatives invocations.

La multitude des curieux amassés contre les grilles voyait entrer et sortir les fiers régiments; ses regards plongeaient dans le jardin fourmillant de troupes, étincelant de casques et de baïonnettes ; elle entendait les cris, les tambours battant aux champs, les sonneries, les pas redoublés. L'éclair multiplié des armes, les couleurs voyantes et variées des uniformes, le mouvement des états-majors, les chevaux housses d'or et de pourpre, les baudriers luisant au soleil, les plumets plantés dans les bicornes, tout ce déploiement de luxe guerrier, cet aspect de splendeur et de force plaisaient à ses goûts de foule parisienne et la faisaient vibrer. Un jeune homme de dix-neuf ans, issu d'une antique famille, Philippe de Ségur, était là par hasard ; à la vue des dragons du (f sortant par la grille du Pont -Tournant, casque en tête, sabre en main, à la vue de ces cavaliers épiques, il sent s'éveiller en lui l'instinct de la race et se jure d'être soldat ; l'armée de France s'empare de ce jeune Français et l'acquiert àla Révolution ; la vocation héréditaire l'appelle, le saisit et le jette dans le rang. La foule entière se grisait de spectacles et de musique ; elle acclamait cette révolution si différente des autres, cette révolution qui se passait sans accompagnement de sévices ni de laides violences, avec défilés, parades, fanfares, dans un beau décor militaire : cette révolution qui ressemblait à une revue.

Autour des Tuileries, dans les quartiers adjacents, le bas des monuments et des maisons se tachait d'affiches blanches ; sorties de l'officine où Rœderer et

Regnauld les avaient fait imprimer, elles s'apposaient par les soins du département. Un placard attirait les yeux ; on y lisait ces mots, en gros caractères : Ils ont tant fait, et ceux-ci plus bas : Qu'il n'y a plus de cons^i/w^io^. Suivait l'historique véhément des atteintes successivement portées à l'acte organique, à cette malheureuse constitution trois fois sabrée ou faussée : Fructidor et Floréal d'abord, mortels à l'indépendance du Corps législatif ; puis la réaction s'opérant en sens contraire. « Le 30 prairial est venu ; le parti opprimé s'est relevé ; le parti corrompu, ô justice, s'est lui-même soulevé contre ses chefs... et le pouvoir exécutif renversé s'enfonça de tout son poids dans la boue. Le pouvoir judiciaire a subi deux variations pareilles, et les citoyens furent alternativement jugés par les jurés et les juges de la faction dominante. Ce pouvoir, qui doit être le garant de la liberté civile, devint, comme les autres, un instrument d'oppression et fut une calamité de plus ; c'est de cette dégradation des pouvoirs publics, c'est de l'oppression et de la mauvaise composition du pouvoir exécutif qu'ont résulté tous les maux qui nous accablent... N'allons-nous pas voir le terme de cette calamité ? »

Ici se glissait l'annonce d'une révision constitutionnelle. « Sieyès et Bonaparte ne pourront-ils restaurer cette constitution d^radée ? Ne sauront-ils la préserver pour l'avenir, en ajoutant ce qui y manque ? S'il était vrai que depuis deux ans il a fallu en sortir pour défendre la liberté, il serait donc vrai aussi qu'elle ne pouvait la garantir, et dans ce cas encore, eUe demanderait des changements. Car»

qu'est-ce qu'une constitution qui ne peut défendre la liberté ? » Ainsi, destruction de toutes les garanties, oppression universelle sous le faux nom de République, règne de la corruption et de l'arbitraire, voilà ce qu'alléguaient très justement les apologistes de la journée, et c'était pour eux une grande force que de pouvoir faire leur révolution au nom de la liberté.

« O vous, — continuaient-ils sur un ton pathétique et par manière d'invocation à Sieyès, à Bonaparte et aux Anciens, — ô vous qui réunissez entre vous la force, la sagesse et le génie ! voyez devant vous, sous cette constitution ruinée, les larges et solides bases d'une constitution libre et vraiment républicaine, ce double principe de la souveraineté nationale et du gouvernement représentatif. Faites disparaître les plâtras qui couvrent le grand principe et élevez en place l'édifice qu'il doit porter. Le peuple demande un asile après tant de maux ; c'est à vous de l'ouvrir. »

Une affiche plus modeste se glissait parmi les autres. Adroitement, elle répondait à l'objection possible du peuple, à sa préoccupation foncière. Pour le peuple, la fonction de Bonaparte était la victoire, — la victoire conduisant à la paix. Est-ce qu'il ne semblerait pas manquer à son rôle et déchoir en se jetant dans des opérations de politique qui le détourneraient de sa mission nationale. Le but de l'affiche était de prouver que Bonaparte ne pouvait assurer aux Français le suprême bienfait qu'après avoir raffermi l'Etat. « Il ne faut pas qu'un homme si éminent par ses services reste plus longtemps étranger aux affaires. Qu'on ne nous parle plus de l'envoyer à l'ennemi ; la patrie lui défend de s'éloi-

gner de Paris. Qu'il n'expose plus au loin une gloire que l'impuissance même du gouvernement ne peut que compromettre. Sa gloire, son existence, ces grandes propriétés nationales, nous sont nécessaires dans l'intérieur. Braves soldats de la République, c'est de Paris que les savantes combinaisons de Bonaparte peuvent le plus sûrement vous conduire à la victoire, s'il faut encore vaincre ; citoyens, c'est à Paris que Bonaparte doit être pour vous donner la paix. »

Pour compléter cette littérature de coup d'Etat, des brochures circulaient, passaient de main en main.. Des colporteurs, arrivant de la place Vendôme, criaient et distribuaient l'écrit intitulé : Dialogue entre un membre du Conseil des Anciens et im membres du Conseil des Cinq-Cents. Ce dialogue était censé tenu sur la terrasse des Tuileries, après le vote des Anciens.

Le député des Cinq-Cents se rebiffait d'abord, proij testait contre les mesures prises, s'alarmait des suites. « Que veut-on faire ? — L'ancien. — Ce qu'on veut faire, mon ami, cela t'inquiète ? Tu n'étais donc pas inquiet de voir que rien ne se faisait ? Peut-on faire quelque chose de pis que de ne rien faire ? Tu ne vois donc pas que nous touchions au moment où rien n'aurait été plus possible à faire, ni la paix, ni la guerre ?... Tu ignores donc que là. loi spoliatrice de l'emprunt forcé a ruiné nos finan- > ces, que la loi des otages nous a donné la guerre civile, qu'une partie du revenu del'an VIII est dévorée par les réquisitions, que tout crédit public paraît éteint, que toutes les dépenses particulières, qui font le revenu de l'ouvrier, sont suspendues ; que tous les ateliers sont fermés, que nous entrcins dans

un hiver où le pauvre est menacé de se trouver sans ouvrage et le riche sans sûreté... ; que la paix seule peut mettre un terme à tant de maux, que la restauration de notre constitution partout ébréchée peut seule en prévenir le retour, et fixer les incertitudes des puissances étrangères pour négocier avec la France, et les terreurs des citoyens, toujours placés entre la t5^annie et l'anarchie ? »

Le fictif membre des Cinq-Cents ne se rendait pas tout de suite, continuait à discuter, abordait le point délicat. « Entre nous, cependant, mon ami, je crains l'intervention de Bonaparte dans cette affaire. La renommée, la considération, la juste confiance du soldat dans ses talents, et surtout ses talents euxmêmes, peuvent lui donner le plus redoutable ascendant sur les destinées de la République. Le sort de la liberté dépendra-t-il de lui ? S'il était un César, un Cromwell ? »

L'Ancien. — « Un César, un Cromwell ! Mauvais rôles, rôles usés, indignes d'un homme de sens, quand ils ne le seraient pasd'un hommedebien. » C'est ainsi que Bonaparte lui-même s'en est expliqué dans plusieurs occasions. S'il aspirait à la dictature, loin d'accepter le rôle honorable et constitutionnel que les Anciens lui défèrent, il se serait dérobé. Ah ! s'il eût refusé ce rôle, s'il se fût renfermé dans le commandement d'une armée, c'est alors qu'on eût pu lui supposer de coupables desseins, le désir de se réserver jusqu'au jour où la nation, lasse de désordre et exténuée de souffrance, fût venue se jeter à ses pieds et se placer d'elle-même « sous un sceptre de fer ». — « Voilà, mon ami, ce que le refus de Bonaparte signifierait pour moi, et ce serait

sur ce refus que j'appellerais le poignard de Bru tus. Mais la liberté, la République, la patrie, sourient à l'acceptation simple et franche d'un pouvoir donné par les patriotes qui composent le Conseil des Anciens à un guerrier sans armée, sans faction, qui revient de l'Afrique et n'a pour lui que la volonté publique fortement exprimée. » Ainsi reparaissait chez Bonaparte cet effort constant pour prévenir le rapprochement historique, ce soin de dire et de répéter : « Je ne suis pas César, je ne suis pas Cromwell, je ne suis pas le tyran, je suis celui qui barre la route au tyran en créant une république ordonnée et prospère. » Le peuple criait : Vive la Républi-» que ! Vive Bonaparte !

Derrière la Seine, au Palais-Bourbon, les véritables Cinq-Cents s'étaient réunis à leur heure ordinaire, entre onze heures et midi. L'assemblée était très nombreuse et fortement émue, la moindre partie des membres seulement connaissant le dessein et s'étant ralliée d'avance. La masse s'eÔarait ; les Jacobins se montraient outrés ; ils comprenaient que l'affaire tournait décidément contre eux, mais leur stupeur paralysait leur indignation. Lucien monta au fauteuil ; on' lisait le procès-verbal quand une communication péremptoire fut annoncée ; un secrétaire lut le décret de translation ; le président rompit aussitôt la séance et l'ajourna au lendemain à

midi, dans le château de Saint-Cloud. Jusque-là, toute délibération demeurait interdite ; les articles de la constitution et le décret s'y référant étaient formels. L'opposition, juridiquement étranglée, ne put élever la voix. D'ailleurs, un fort escadron de cavalerie était venu se ranger devant le palais, et les dragons emboîtés dans leur haute selle d'ordonnance, les casques chevelus, les grands sabres tirés en imposaient. Les députés s'écoulèrent, les uns allant aux Tuileries prendre le mot d'ordre, les autres se dispersant en orageux conciliabules.

Par une remarquable concordance de mouvements, à l'heure même où Lucien expédiait si prestement les Cinq-Cents, Talleyrand et Bruix dirigeaient un coup destiné à disloquer définitivement la majorité directoriale, à la mettre dans l'impossibilité de ressouder ses pièces ; les deux résistances dont l'accord eût été à craindre se trouveraient simultanément dissoutes. Le coup droit devait se porter contre Barras, et c'était cette fois Gohier que l'on avait réussi à immobiliser au préalable et à envelopper d'une manœuvre.

Sa femme ne l'avait rejoint qu'assez tard, ayant eu peine sans doute à regagner le Luxembourg depuis la rue Chantereine, à travers Paris sur pied et en mouvement, à travers la foule et les troupes. Joséphine, d'ailleurs, l'avait retenue le plus longtemjis possible ; convenablement stylée, elle s'était mise, avec des grâces câlines, à enjôler et à chapitrer là visiteuse. Elle lui avait dit que le général attachait toujours beaucoup de prix au concours de Gohier ; si celui-ci se comportait bien, l'influence de Sieyès s'en trouverait sensiblement

diminuée ; c'était prendre Gohier par son antipathie pour Sieyès. Mais Joséphine avait ajouté une confidence plus importante, à savoir que Talleyrand et Bruix allaient exiger de Barras une démission qu'on était en mesure de lui imposer. Cette communication avait pour but de faire croire à Gohier que le coup de force se réduirait à expulser Barras, à éliminer ce corrompu, sans toucher aux autres membres de l'Exécutif. Gohier s'imagina bonnement qu'il s'agissait non de détruire, m^is de purifier le gouvernement,, et ne vit aucun inconvénient à ce que le Directoire se laissât opérer du membre pourri. Les principaux Directeurs passaient ainsi leur temps à s'entre-trahir. A présent, Gohier, moins honnête qu'on ne l'a cru, se tenait à l'état de demicomplicité ; sans coopérer activement, il ne bougeait plus, convaincu que Barras allait payer pour tous et se souciant peu de défendre ce méprisable collègue.

Dans son appartement, Barras comptait les beurres, les minutes, et comme la matinée s'avançait sans qu'aucune offre lui arrivât des Tuileries, sans qu'aucune négociation s'amorçât, cet homme d'humeur ordinairement optimiste se laissait aller à des réflexions d'une mélancolie amère, devenait mortellement triste. La scène d'éclat faite devant Bottot avait de quoi l'épouvanter ; les réserves intit mes dont elle avait été accompagnée ne suffisaient pas à le rassurer, et son désarroi était complet. Comme s'il eût perdu toute faculté d'action et de mouvement, il demeurait sur place, effondré.

A supposer qu'il nourrît par moments quelque idée de résistance, les moyens lui manquaient et se dérobaient l'un après l'autre. On lui avait subtilisé

sa garde, ses grenadiers, ses employés, jusqu'au secrétaire du Directoire, Lagarde, qui avait filé ; par soudain escamotage, comme en une féerie de théâtre, l'appareil de la puissance se retirait en lui et passait ailleurs. Au Luxembourg, plus personne dans les postes, sauf un vétéran, impotent ou fidèle ; personne dans les salons d'attente, sauf quelques aides de camp, et encore l'un d'eux, — toutes les malchances survenant à la fois, — allait tomber frappé d'apoplexie. Barras regardait par ses fenêtres; qui donnaient sur la rue de Toumon, et voyait le mouvement du peuple ; il avait vu les troupes qui s'en allaient vers Bonaparte acclamées, encouragées par les habitants, et autour de lui le vide, le délais^ sèment, se faisaient plus profonds.

' Quelques amis de la dernière heure vinrent pourtant le visiter. Le général Debelle s'annonçait comme un foudre de guerre, mais il n'avait ni chevaux ni uniformes. Il partit sous prétexte d'acheter au Pilier des halles un habit d'officier général ; on ne le revit plus. Mme Tallien était accourue ; « avec une vivacité charmante », elle essayait de remonter Barras, de relever ce panache qui pendait lamentablement. Merlin de Thion ville survint un peu plus tard, armé de pied en cap, parlant d'occire Bonaparte et de « faire rouler sa tête aux pieds de la Liberté i> ; Barras le jugea grotesque. Ce n'était point que l'ex -vicomte manquât de courage personnel ; il en avait fait preuve en maintes rencontres, mais il sentait qu'aujourd'hui toute résistance tentée par lui au nom des principes succomberait sous la moquerie publique, et il craignait le ridicule. Puis, il ne se résignait pas à croire que Bonapartel'eût tota-

lement trompé, berné, sacrifié, et ne lui réservât pas une conipensation.

Il était près de midi quand Talleyrand et Bruix s'annoncèrent en ambassadeurs. Comme Barras ne s'était point décidé à venir, on allait à lui, mais c'était à seule fin d'éliminer ce débris. Talleyrand sortit la lettre de démission qu'il tenait en poche depuis le matin, à tel point raturée qu'il était difficile de la lire autrement qu'en ânonnant ; elle était adressée aux Anciens et ainsi libellée :

« Citoyens représentants, engagé dans les affaires publiques uniquement par ma passion pour la liberté, je n'ai consenti à partager la première magistrature de l'Etat que pour le soutenir dans les périls par mon dévouement, pour préserver des atteintes de ses ennemis les patriotes compromis dans sa cause, et pour assurer aux défenseurs de la patrie ces soins particuliers qui ne pouvaient leur être plus constamment donnés que par un citoyen anciennement témoin de leurs vertus héroïques, et toujours touché de leurs besoins.

« La gloire qui accompagne le retour du guerrier illustre à qui j'ai eu le bonheur d'ouvrir le chemin de la gloire, les marques éclatantes de confiance que lui donne le Corps législatif et le décret de la représentation nationale, m'ont convaincu que, quel que soit le poste où l'appelle désormais l'intérêt public, les périls de la liberté sont surmontés et les intérêts des armées garantis. Je rentre avec joie dans les rangs de simple citoyen, heureux, après tant d'orages, de remettre entiers et plus respectables que jamais les destins de la République dont j'ai partagée le dépôt. Salut et respect, » î

C'était cela seulement que le diplomate et l'amiral, fins négociateurs l'un et l'autre, demandaient à Barras de signer. Après avoir donné tant de gages de dévouement à la chose publique et d'abnégation, refuserait-il ce dernier ? On peut croire que Talleyrand fut doucement péremptoire, gracieux et net, d'une courtoisie désespérante. Les auteurs s'accordent d'ailleurs à penser que la lettre s'accompagnait d'un argument qui ne laissait jamais Barras insensible, — d'une somme ronde, — qu'on avait eu soin de lui dorer effectivement la pilule.' Dans ses Mémoires^ Barras fait allusion aux bruits qui coururent à ce sujet ; avec cette ingénuité qui perce parfois au milieu de ses grosses astuces, il ne rejette pas comme invraisemblable le fait qu'on ait projeté de l'acheter. Seulement, il prétend n'avoir pas même eu à refuser l'argent, à s'armer d'une vertueuse indignation ; la somme ne lui eût pas été présentée, s'étant égarée en route aux mains de Talleyrand. Il est beaucoup plus croyable qu'elle par^dnt à destination et produisit son effet, à supposer qu'elle eût été réellement dirigée vers Barras. Faut-il admettre plutôt que Talleyrand et Bruix usèrent d'un moyen de pression qui porte dans notre langue d'aujourd'hui un nom spécial, qu'ils tenaient en réserve contre Barras des papiers dont la divulgation l'eût écrasé ? Il est difficile d'affirmer en pareilles matières ; ce sont là mystères de la politique et bas^ fonds rarement accessibles.

Quoi qu'il en soit. Barras comprit que Bonaparte et Sieyès, s'étant décidés à ne plus l'employer, disposaient des moyens de le briser, mais préféraient réconduire en douceur. La question se posant ainsi,

il s'affirma une fois de plus homme de résolution ; c'est lui du moins qui le dit, en attribuant la promptitude de sa décision à des motifs moins bas. » Mon parti est pris aussitôt avec cette résolution que j'ai eue souvent dans les moments difficiles ; je pense que ma démission est donnée de fait et que mon rôle est fini. » En vertu de ce raisonnement, il signa d'une main, et de l'autre, suivant de sérieuses présomptions, palpa. Avec non moins de résolution, il demanda ensuite à partir, à disparaître ; il émit le désir de se retirer sur sa terre de Grobois et d'y vivre désormais dans une obscurité heureuse, déchargé du poids des grandeurs ; il irait surtout y cuver son fiel, son amère rancune, moins furieux peut-être de quitter la partie que d'avoir été dupe en se croyant complice.

Sa demande de partir fut jugée trop juste et opportune pour qu'on n'y fît pas droit tout de suite. Aussitôt que sa lettre fut parvenue aux Tuileries, dans le même temps que le président Lemercier lui en accusait réception, Bonaparte détacha cent dragons pour protéger et surveiller sa retraite, pour convoyer cette déroute. Au bout d'un instant, Barras put entendre sous ses fenêtres un fracas de chevaux et d'armes. Sa voiture fut annoncée, et l'équipage attelé en poste s'enfuit dans un bruit de grelots, dans un claquement de fouet et un trot de cavalerie. A la barrière, une difficulté survdnt; Fouché, qui restait dans la tradition des journées révolutionnaires, n'avait eu rien de plus pressé que d'envoyer partout l'ordre de fermer les barrières, de lie laisser entrer ou sortir personne. Les soldats du poste arrêtèrent la voiture, et, voyant que les postil- .

3ô6 L'AVÈNEMENT DE BONAPARTE

Ions faisaient mine d'avancer, ils menacèrent d'éventrer les chevaux. Après avoir vainement parlementé, il fallut expédier auprès de Bonaparte et solliciter de lui un laissez-passer. Bonaparte envoya immédiatement un aide de camp lever la consigne, trop heureux d'en finir avec Barras et de le laisser, ignominieusement s'évader de l'histoire.

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