IV
Parmi les ministres et les hauts fonctionnaires, la plupart avaient déjà fait acte de présence aux Tuileries. Dans ce salon des inspecteurs oij Bonaparte était remonté auprès de Sieyès, de Ducos et des principaux meneurs, où semblait transféré le siège du gouvernement, les ministres arrivaient l'un après l'autre, mandés sous prétexte d'assurer l'exécution du décret ; Fouché d'abord et Cambacérès, la police et la justice ; puis Quinette, le ministre de l'intérieur, et Reinhard, celui des relations extérieures. Robert Lindet, ministre des finances, résista au premier appel, mais se rendit au second. Dubois- Crancé s'était enfermé dans son cabinet au ministère de la guerre et ne bougea de toute la journée, mis en inactivité de fait par le décret qui investissait législativement Bonaparte de l'autorité sur les troupes. !j' •-
Fouché se multipliait en protestations de dévouement et ne croyait pouvoir donner trop de gages ; son ardeur à servir paraissait parfois intempestive.
L'ordre de fermer les barrières avait déplu à Bonaparte ; cette mise de Paris sous séquestre avait quelque chose de révolutionnaire et de violent qui répugnait à sa façon de comprendre la journée, qui rappelait trop d'autres temps, qui contrariait son désir de déranger le moins possible les habitudes des citoyens et de leur rendre la secousse à peine perceptible. Il s'en exprimait avec grandeur : « Eh ! bon Dieu, pourquoi toutes ces précautions ? Nous marchons avec la nation et par sa seule force. Qu'aucun citoyen ne soit inquiété, et que le triomphe de l'opinion n'ait rien de commun avec ces journées faites par une minorité factieuse. » Il fallut que Fouché expédiât partout contre-ordre, rétablît la circulation et réprimât ses excès de zèle.
Cambacérès témoignait d'un empressement plus grave ; c'était lui qui avait itérativement écrit à Lindet de venir, mais il entendait, en ce qui le concernait lui-même, respecter religieusement les formes.
Ses premiers mots à Bonaparte furent ceux-ci r « Permettez-moi de vous demander si la constitution est encore la loi de l'Etat ? — Pourquoi me faitesvous cette question ? » Cambacérès s'expliqua. C'était à lui, ministre de la justice, qu'il incombait de donner force pleinement exécutoire au décret des Anciens en l'insérant au Bulletin des lois, en les publiant selon le mode accoutumé et en l'expédiant à toutes les administrations. Or, d'après la constitution, aucune loi ne pouvait être publiée qu'en vertu d'une ordonnance de promulgation rendue par le Directoire et signée de son président, lequel avait
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en outre à y faire apposer le sceau de la République, dont il était détenteur. L'absence de Gohier, qui restait au Luxembourg, s'opposait à cette sanction « purement administrative » ; on avait bien le sceau, le secrétaire Lagarde l'ayant escamoté et emporté avec soi en quittant le Luxembourg, mais Cambacérès ne se reconnaissait pas qualité pour imprimer de son propre mouvement l'estampille officielle. Il trouvait très bon que l'on jetât bas le gouvernement et que l'on bouleversât les institutions ; toutefois, tant que la constitution subsisterait, il se conformerait aux prescriptions en vigueur et ne passerait jamais, quant à lui, sur uneirrégularitéde procédure. Bonaparte s'irritait de cette chicanequi accrochait toute l'entreprise et pourrait motiver des désobéissances légales. «Les légistes, disait-il, entravent tou- ' jours la marche des affaires. » Plus tard, il reprocherait en plaisantant àCambacérès d'avoir failli faire manquer le i8 brumaire. Heureusement, si Cambacérès était grand formaliste, il était aussi casuiste, « Tout à l'heure, dit-il à Bonaparte, je vous ai parlé en ministre ; maintenant, je vais m'énoncer comme quelqu'un qui désire vous aider. » Et il suggéra un moyen de tourner la difficulté qu'il avait lui-même soulevée. Puisque Gohier persistait à ne pas venir, ne pouvait -on le considérer comme retenu par raison de force majeure et n'étant plus « en activité». Dans ce cas et en vertu des précédents, c'était à Sieyès, qui avait présidé le Directoire pendant le trimestre antérieur, qu'il appartenait de remplacer le président actuel empêché et d'agir à son défaut. « Que Sieyès signe et scelle, disait Cambacérès ;• je me charge du reste. » Point ne fut besoin d'ail-
leurs de recourir à cet expédient. Sieyès venait de s'exécuter quand Gohier et Moulin parurent; voyant tout le monde aller aux Tuileries, ils avaient fini par faire comme les autres ; ils se laissaient attirer à leur tour par l'absorbant foyer.
Gk)hier ne refusa pas de s'entendre avec Cambacérès pour établir et signer un nouvel acte de promulgation, parfaitement régulier. Il y était astreint d'ailleurs à peine d'attentat, les Anciens n'ayant fait qu'user de leur initiative souveraine. A la vérité, il eût pu et même dû discuter sur l'article qui créait un commandant supérieur des troupes, la constitution n'ayant pas prévu cecas. lipassaoutre ; la raison de cette condescendance doit se trouver dans la persuasion où il était toujours qu'on en voulait uniquement à Barras et que le Directoire, allégé de ce poids compromettant, pourrait se remetre à flot.
Il était temps d'en finir avec ses illusions. Gn n'avait plus besoin de lui ; on s'occupa aussitôt de l'évincer, en y mettant d'abord quelques formes. Bonaparte, Sieyès, Ducos, les inspecteurs, Boulay, Chazal, étaient là, tâchant de l'incliner à la résignation, à l'abnégation, et de lui faire entendre qu'il ne fallait plus parler de Directoire et de constitution qu'au passé. Il ne fut pas aisé de le détromper. Reconnaissant deux de ses collègues, il les invitait à se mettre avec lui en délibération ; depuis le matin, il aspirait à délibérer. En vain Sieyès et Ducos se déclaraient démissionnaires, en vain ils énonçaient la nécessité d'une transformation radicale. Gohier persistait à espérer que le changement se réduirait à peu de chose, que la plupart des Directeurs et le président seraient maintenus en exercice,
que la journée aboutirait à une réunion cordiale et finirait sur une embrassade. Est-ce qu'on ne devait pas dîner chez lui le soir ? Bonaparte s'y était formellement engagé. Bonaparte s'emportant aurait fini par lui dire : « Je ne dîne pas aujourd'hui. »
Boulay et Chazal se mirent à parler clair : ce qu'on voulait du citoyen président, c'était sa démission ; comprenait-il enfin ! Là-dessus, le bonhomme se fâcha, éclata en reproches ; on vit le moment où il allait lancer « des ruades », mais sa grosse colère, se sentant impuissante, ne tarda pas à s'affaisser. Il continua néanmoins d'alléguer ses principes, ses devoirs, la constitution, et se maintint sur une défensive honorable.
Moulin, « la mine très allongée », ne se montrait pas moins récalcitrant, bien qu'il fût revenu de toute velléité d'action. Ce général très médiocre, jeté au pouvoir à cause même de sa rassurante obscurité, avait montré le matin, par un reste d'habitudes militaires, quelque esprit de décision. Au fond, il ne s'était jamais illusionné sur la stabilité du gouvernement dont il faisait partie ; depuis qu'il y était entré, il semblait en porter le deuil. Ce qui le rendait un peu inquiétant, c'était la parenté qu'on lui attribuait avec Santerre, l'ex-roi des faubourgs, le moteur des anciennes insurrections ouvrières. Un moment, le bruit se répandit aux Tuileries que Santerre parcourait les faubourgs et tâchait d'ameuter le peuple ; Bonaparte fonça sur Moulin et, le regardant fixement : « Si Santerre se montre, ditil, je donnerai l'ordre de ne s'attacher qu'à lui et de le tuer. » Moulin prit soin de le rassurer : « Santerre ne réunirait pas autour de lui quatre hommes. »
Il était impossible d'imaginer un Jacobin plus désabusé.
Gohier et lui n'en refusaient pas moins de démissionner. Ils furent pressésassez vivement . Boulay , qui aspirait à jouer auprès de Gohier le rôle dont Talleyrand s'était acquitté vis-à-vis de Barras avec une preste désinvolture, serrait de près le président : « Vous ne voulez pas, citoyen Gohier, qu'on mette à cette demande plus que de l'invitation. » Mais Bonaparte ne consentait pas encore à la violence. Gohier et Moulin ayant fini par sentir que leur place n'était plus aux Tuileries, puisqu'ils entendaient demeurer fidèles à la légalité, on les laissa repartir. Où iraient-ils ? Sans songer un instant à se présenter au peuple et à montrer aux éléments d'opposition un point de ralliement, ils remontèrent en voiture et retournèrent au Luxembourg, se confinant dans une résistance inerte. 3 û asi. n oiwq ^>i
Comme il convenait cependant de' Ïè5 mettre à^ l'abri de suggestions hostiles et de prévenir en eux un réveil d'énergie, il parut prudent de les isoler et de les séquestrer dans le lieu de leur résidence ; c'était ce qu'on appelait alors mettre en surveillance. Bonaparte résolut d'envoyer quelques troupes de ligne qui occuperaient militairement le Luxembourg, s'installeraient dans les postes abandonnés par la garde et consigneraient les deux Directeurs. Trois cents honmies de la 96® demi-brigade furent commandés pour ce service, et Moreau fut mis à leur tête, recevant cette marque de particulière confiance ; c'était en même temps répondre à ses goûts que de lui attribuer un rôle purement passif et un poste de haut factionnaire. 'ï'
Les trois cents hommes allaient partir des Tuiles ries, quand un fait très singulier se produisit, d'aprèsle récit de Bonaparte. Dans les rangs, 'des murmures et un commencement de mutinerie éclatèrent, non que les soldats éprouvassent le moindre scrupule à garder sous clef les gouvernants d'hier, mais ils répugnaient, en ce jour qui devait à jamais consolider la République, à servir sous Moreau, dont la tiédeur et le modérantisme ne leur paraissaient pas mériter la confiance des vrais patriotes. Pour les déterminer, il fallut que Bonaparte les haranguât, garantît le républicanisme de Moreau et répondît de lui devant la troupe.
Le détachement partit alors. Arrivé au Luxembourg, Moreau se présenta chez Moulin et, sans dissimuler l'objet de sa présence, essaya d'entrer en conversation ; pour toute réponse, l'autre lui montra la porte et lui fit signe de passer dans l'antichambre, où était désormais sa place, puisque le glorieux général se réduisait au rôle de geôlier. Les soldats envahissaient assez brutalement le palais, montaient dans les appartements, clôturaient les issues, verrouillaient les portes. Gohier et Moulin rédigèrent alors à l'adresse des Conseils un message de protestation, qui fut naturellement intercepté. Ils furent resserrés plus étroitement ; défense de communiquer entre eux, d'échanger une parole ; une sentinelle attachée à Gohier ne le quitta pas d'une semelle ; le soir, elle « voulut rester au pied de mon lit et. tejiir jusqu'à mon sommeil en surveillance », a écrit le pauvre homme indigné. En bas, un des battants de la grande porte s'ouvrant sur le dehors avait été tiré, achevant de donner au palais directorial.
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transformé en maison d'arrêt, un air de réclusion.
Les soldats exécutaient avec la dernière rigueur leur consigne de ne laisser sortir ou entrer personne ; ils ne faisaient même pas d'exception pour les personnes désirant parler à leur général. Des députés, des officiers se présentent : « On n'entre pas. — Mais nous sommes des députés ! — On n'entre pas. — Laissez-nous du moins nous inscrire chez le concierge. — On n'entre pas. — Puis-je parler au générai Moreau ? — On n' entre pas » — Et Moreau restait sur place, un peu honteux du rôle qu'on lui faisait jouer, gardant ses prisonniers et lui-même prisonnier de ses hommes.
Bonaparte répartit les autres troupes, concentrées jusque-là aux Tuileries, sur les points stratégiques qui dominaient Paris ou du moins assuraient les principales positions à garder : le château et ses approches, les Champs-Elysées et les voies conduisant à Saint-Cloud. La dislocation des troupes s'opéra en une heure. A la tête des divers groupes militaires, Bonaparte plaça, au-dessus des commandants de service, des hommes à lui, des généraux pour la plupart d'un nom qui parlait à l'imagination publique. Lefebvre restant près de lui « comme son premier lieutenant » et Andréossy faisant fonctions de chef d'état-major, avecCaffarelliet Doucet pour adjoints, Lannes eut le gouvernement des Tuileries, Berruyer celui des Invalides. Murât avec sa cavalerie reçut la garde du Palais -Bourbon et Marmont fut mis à la tête de l'artillerie, Morand étant maintenu commandant de place. Macdonald fut envoyé à Versailles, où il 5^ avait des Jacobins à surveiller. Séru-
rier dut se poster avec un gros détachement d'infanterie au Point-du-Jour, d'où il s'avancerait le lendemain sur Saint-Cloud et y prendrait le commandement en second ; d'autres troupes se réuniraient aux siennes pour serrer les Conseils dans un étau de fer, tandis que Paris demeurerait confié à la garde d'une élite de chefs illustres, « rappelant à eux seuls plus de gloire qu'il n'en faudrait pour animer plusieurs armées et faire trembler l'Europe, p Un ordre du jour affiché dans Paris instruisit les habitants de ces dispositions. Cette pièce sortit des presses de l'imprimerie nationale, cartons les services publics, s'étant rangés sous le pouvoir nouveau, fonctionnaient régulièrement. L'adresse des Anciens, une double proclamation de Bonaparte au peuple et à l'armée, une proclamation du ministre de la police et une autre de l'administration centrale s'étalèrent sur les murs commepiècesofficielles. Le service des postes expédiait des courriers extraordinaires, chargés de porter en province les actes dûment légalisés, et continuait en même temps de pourvoir aux besoins du public ; les malles-postes partirent à sept heures, à peine retardées. Au-dessus du Louvre et sur divers points élevés, le télégraphe aérien s'était mis en branle, agitait continuellement ses grands bras, signalant la nouvelle aux quatre coins de l'horizon. Dans tous les arrondissements, les municipalités avaient été suspendues, les commissaires du gouvernement, agents sûrs, avaient saisi l'autorité et accaparé les fonctions municipales. Ils communiquaient d'heure en heure avec Real, commissaire central. Les ad j udants avaient fait battre la générale, convoqué les gardes natio-
naux, renforcé les postes, déployé un certain appareil de militarisme bourgeois ; mais ces précautions demeuraient purement préventives, car nulle part ne se levait l'ombre même d'une résistance matérielle.
Comme il n'y avait plus rien à voir autour des Tuileries gardées et closes, fortement protégées, les curieux s'étaient retirés. Les abords du château et du jardin se dégageaient ; la foule refluait et se dissipait dans l'intérieur de la ville. Paris semblait reprendre sa ph5^ionomie habituelle ; beaucoup de citoyens retournaient à leur travail, à leurs affaires. La Bourse, qui se tenait alors le matin, avait été favorablement impressionnée. On eut le spectacle insolite d'une hausse des fonds publics en pleine crise, avant que le résultat fût acquis ; le tiers consolidé monta de 11 fr. 37 à 12 fr. 88. Les hommes d'argent continuaient leur assistance. « Deux millions ont été apportés avant trois heures au Trésor public et deux autres promis pour demain. » Ces chiffres donnés par les journaux étaient certainement exa^ gérés, mais le ministre Gaudin, qui devait prendre le surlendemain le portefeuille des finances, confirme dans ses Mémoires le fait de l'avance. D'ailleurs, avant de se séparer, le Conseil des Anciens avait inscrit à son ordre du jour pour le lendemain le vote sur l'affaire des délégations, capitale pour les fournisseurs, comme s'il eût voulu mener de front la réforme de l'Etat et la satisfaction de la finance.
La masse des habitants semblait moins surexcitée que pacifiée et « soumise ». — « Nous n'avons pas encore eu, diraient le lendemain les journaux, de révolution plus calme. » Dans les faubourgs, rien
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ne bougeait ; la prétendue apparition de Santerre n'avait été qu'une fausse alerte. Les émeutiers professionnels s'étaient subitement terrés. Autour des barrières rouvertes, les postes militaires doublés surveillaient les entrées et les sorties, et c'étaient parfois de leur part des défiances, avec des sarcasmes et des quolibets contre les membres du gouvernement déchu. Une femme sortait-elle en voiture, ce ne pouvait être que la maîtresse de Barras », qui déguerpissait au plus vite. On ne la laissait passçr, qu'après avoir vérifié sa qualité réelle.
Par l'une des barrières, Mme de Staël entra en poste, arrivant de Coppet et s'étonnant de tomber dans Paris un jour de révolution. Dans toutes les conversations qu'elle entendait, entre postillons et passants, le même mot revenait sans cesse, le nom dominateur et fatidique : Bonaparte. L'obsession collective la gagnait ; son enthousiasme augmentait pour l'homme dont les exploits avaient conquis son imagination, pour celui qui avait fait venir ses ouvrages en Egypte et qui avait porté sa réputation sur les bords du Nil, pour celui qu'elle appelait « son héros », et qui sans doute, rendant hommage à toutes les supériorités, donnerait place au génie littéraire dans le gouvernement de demain.
Bonaparte se tenait toujours aux Tuileries, quartier général militaire et civil, qu'il ne quitterait que
très tard pour rentrer chez lui et coucher rue Chantereine. Aux Tuileries, le défilé des adhésions continuait ; des hommes de toute sorte affluaient, députés, membres de l'Institut, administrateurs, des ralliés et des demi-ralliés, ceux qui ne craignaient plus de s'engager à fond, ceux qui apportaient un acompte de dévouement, en attendant, pour se livrer davantage, l'issue de la seconde journée. Des personnages réputés hostiles ou au moins très douteux se montraient ; Jourdan s'était présenté aux Tuileries pendant la revue et avait reçu avis de se tenir tranquille. Augereau, oubliant l'ordurière violence des paroles qu'il lançait naguère contre Bonaparte, voulut à toute force voir son ancien chef à l'armée d'Italie et lui sauta au cou, l'embrassant à pleines joues ; avec de grosses minauderies, d'un air qui voulait être affectueux et gentil, il lui reprochait de ne l'avoir pas mis dans la confidence : « Eh ! quoi, général, est-ce que vous ne comptez pas toujours sur votre petit Augereau ? » Il caressait lourdement le pouvoir naissant, sans se détacher encore du parti jacobin.
Devant de tels abaissements, les principaux auteurs du mouvement se rassérénaient de plus en plus et montraient un visage épanoui ; une détente succédait dans les esprits aux émotions premières. Des optimistes se remémoraient les incidents burlesques de la journée, faisaient des mots, s'amusaient aux dépens du naïf Gohier et de son dîner. Ils ne s'imaginaient guère que le succès pût s'arrêter à mi-chemin, qu'une affaire si admirablement lancée dût butter contre un misérable obstacle ; ils semblaient ignorer que le sort de ces violentes entre-
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prises, si conformes qu'elles paraissent au sentiment public et à l'élan des esprits, ne tient jamais qu'à un fil.
Il fallait pourtant combiner la deuxième journée et préciser le plan des opérations, laissé jusqu'alors dans le vague. Pour quiconque savait prévoir et réfléchir, il demeurait évident que l'on traverserait à Saint-Cloud la passe véritablement dangereuse et que l'on toucherait alors à l'aigu de la crise.
Aujourd'hui tout s'était fait sous le couvert du moyen constitutionnel, sous un voile de légalité qui avait permis les illusions inconscientes ou volontaires, et les conjurés, se posant simplement en exécuteurs du décret rendu par la partie autorisée du Corps législatif, n'avaient pas eu à solliciter de trop compromettantes audaces. Demain serait la journée proprement inconstitutionnelle; il faudrait trancher dans le vif, démasquer le but, montrer qu'il ne s'agissait pas seulement de refaire un 30 prairial et d'expulser quelques Directeurs, mais d'attenter au pacte fondamental et de le briser, ce que beaucoup de personnes n'apercevaient pas encore. On verrait se dresser devant soi une grande partie et peut-être la majorité des Cinq-Cents, dont la voix avait été d'abord étouffée, ainsi que la minorité des Anciens, exclue du premier débat ; on aurait sans doute à lutter contre la hardiesse et la furie jacobines, à surmonter chez les autres partis des scrupules, à forcer des volontés hésitantes, et peut-être, dans le conflit déclaré qui s'établirait avec la loi, à imposer une épreuve périlleuse au dévouement des troupes ; c'était autant d'hypothèses à prévoir et auxquelles il importait de parer.
Pendant la journée, dans le salon des inspecteurs, Bonaparte et ses principaux alliés avaient tenu à ce sujet des conversations, des conférences passablement décousues, interrompues par les allées et venues, par les ordres à expédier, par l'affairement général. Le soir venu, un dernier conseil eut lieu et Ton tâcha d'aboutir. Bonaparte, Sieyès, Ducos, étaient naturellement présents ; ils avaient convoqué leurs amis les plus influents dans l'une et l'autre assemblée ; c'étaient Lemercier, Régnier, Comudet, Fargues, Lucien, Boulay, Emile Gaudin, Chazal, Cabanis et quelques autres.
Ce grand comité, composé de purs politiciens ou de penseurs dépaysés dans l'action, présenta en raccourci l'image de l'impuissance parlementaire. Tout le monde s'entendait fermement sur un point, suppression du Directoire, et plus vaguement sur un autre, création d'un Consulat provisoire qui serait chargé, d'accord avec quelques législateurs choisis et triés, de procéder à la refonte des institutions. Mais il convenait que le Consulat parût tenir ses pouvoirs de la représentation nationale, qu'il sortît d'un vote, les deux Conseils devant ensuite s'effacer et s'ajourner, et c'était en tous ces points que gisaient les difficultés. Sous quelle forme présenter la chose ? Comment se servir à la fois et se débarrasser des assemblées ; comment introduire au débat la révision constitutionnelle et la faire voter en principe ; qui se chargerait de présenter la motion, qui viendrait à la rescousse, quel rôle attribuer aux Anciens et quel rôle laisser aux Cinq -Cents; quelle procédure assez subtile permettrait d'amener deux assemblées, après qu'elles auraient engendré
un pouvoir nouveau, à s'immoler elles-mêmes et à rentrer dans le néant ? La présence des troupes faciliterait certainement le résultat, mais une simple démonstration militaire et l'autorité morale des baïonnettes suffiraient-elles à l'assurer, sans qu'il fût besoin de recourir à l'emploi de la force armée, à une intervention brutale, ressource risquée et en tout cas fâcheuse ? , ;
Bonaparte assistait au débat plutôt qu'il n'y participait ; plus politique et plus rusé que tous ses complices, il sentait pourtant que sa tâche n'était pas d'aviser aux moyens de manœuvrer des assemblées légiférantes et de machiner pour le lendemain des séances décisives. C'était affaire aux praticiens du métier politique, aux vieux routiers parlementaires, à ceux auxquels il avait prêté sa popularité et son épée, à inventer le tour de main qui opérerait la mutation du régime directorial en Consulat provisoire. Il s'irritait de constater chez ces hommes l'impossibilité de conclure.
En effet, Sieyès, « absorbé dans ses réflexions, ne proposait que des idées abstraites » ; Ducos faisait le personnage muet ; parmi les députés, les avis se croisaient ; les ambitions, les convoitises individuelles se jetaient à la traverse, chacun voulant se tailler un rôle dans la journée du lendemain, afin de s'assurer une part plus éminente dans le gouvernement à venir. Lucien se disait sûr de dominer les Cinq-Cents et d'enlever le vote, pourvu qu'on le laissât agir à sa guise. Il tenait plus que personne à une solution parlementaire, afin que le Bonaparte militaire ne primât pas trop le Bonaparte civil. A ce moment encore, « Lucien croyait travailler pour
lui-même en s'occupant [des intérêts de son frère ». Chazal était le seul qui formulât un plan bien net, mais il n'arrivait pas à le faire adopter comme programme définitif de la journée. Cambacérès, présent à une partie des délibérations, s'étonnait de trouver chez les meneurs si peu de concert et des volontés aussi mal établies. La discussion se prolongea fort avant dans la nuit, sans qu'aucun accord d'ensemble sortît de ce verbiage ; finalement, le sort de la deuxième journée fut abandonné au hasard des inspirations individuelles, à l'indication des circonstances, à la fatalité propice, à l'impulsion donnée, au torrent de la volonté populaire, qui paraissait devoir tout emporter.
Ce fut une grave imprudence, car un fait n'arrive pas nécessairement en politique par cela seul qu'il apparaît inévitable. Tandis que Bonaparte s'en reposait à tort sur les parlementaires du soin d'achever le succès par des expédients de séance et de tribune, les parlementaires commettaient une égale erreur en se fiant uniquement au prestige du chef militaire, à son ascendant sur les troupes, à sa puissance de fascination, pour contenir et mater les dissidences ; peu s'en fallut que cette double méprise ne devînt funeste à l'un et aux autres.
Sieyès, sortant un moment des abstractions, avait proposé pourtant un moyen de simplifier et d'abréger la seconde journée ; il se fût agi de faire arrêter immédiatement les principaux meneurs jacobins, quarante députés environ, et de décapiter ainsi l'opposition. C'était l'étemel système qui consistait à épurer les assemblées pour les mieux asservir. Bonaparte le repoussa formellement.
Il serait puéril d'attribuer ce refus à des scrupules constitutionnels ou au désir de respecter la liberté des individus. La véritable cause de la divergence d'opinion était qu'en matière révolutionnaire, Sieyès restant dans la tradition, Bonaparte voulait faire du nouveau et jugeait sa gloire, son ambition, l'originalité grandiose et la stabilité de son futur gouvernement intéressées à ce que sa journée se distinguât de toutes les précédentes et rompît avec les errements proscripteurs. Sieyès n'admettait pas qu'une révolution pût s'opérer jusqu'au bout sans l'emploi des moyens révolutionnaires. Bonaparte se croyait assez sûr de son fait, assez puissant, assez irrésistible pour se passer de moyens odieux, pour ajouter à sa force le luxe de la magnanimité et la parer de ce décor. Tout sévice trop prononcé lui paraissait devoir dénaturer son coup d'Etat et dérangeait la conception qu'il s'était faite de son avènement ; son idée maîtresse était toujours de surgir au pouvoir non seulement sans effusion de sang, mais sans lutte, sans violence, par démission universelle des autorités et des partis, par effacement spontané ou habilement déterminé de toutes les factions, s'inclinant devant l'unanimité des masses. C'est pourquoi il s'efforçait de garder le contact/; jusqu'au bout avec ces factions et de ne rompre entièrement avec aucune ; il se préoccupait des Jacobins, mais conservait l'espoir, sinon de les gagner, au moins de les neutraliser, et continuait sous main de négocier avec eux.
Les Jacobins des Cinq-Cents, plus de deux cents députés, passèrent la journée et une partie de la nuit à se chercher les uns les autres, à se rallier, à déli-
bérer fiévreusement. Ils s'étaient réunis chez certains d'entre eux ou dans des restaurants, s' échauffaient dans des dîners, prononçaient des serments et des imprécations, s'érigeaient en Bmtus dont le bras se lèverait contre toute tyrannie. Il y avait néanmoins parmi eux des nuances d'opinion et des coteries diverses. Le groupe des Jacobins militaires, Jourdan, Augereau et leurs suivants, ceux qui s'étaient jetés dans le parti par mécontentement et ambition déçue, avaient conclu avec Bonaparte une sorte d'armistice qu'ils se réservaient de rompre ou de transformer en paix définitive, suivant la tournure que prendraient les choses. Ils participaient néanmoins aux réunions communes où ils se rencon» traient avec des gens plus avancés, plus exaltés qu'eux, et pourtant jusque dans ces assemblées quel' ques conseils de prudence se glissaient.
Un forban politique qui rôdait à travers les partis, le Corse Salicetti, ancien commissaire des guerres à l'armée d'Italie, espion double ou triple, homme insinuant d'ailleurs et de douces manières, avait entrée dans les conciliabules dissidents comme député aux Cinq-Cents ; il paraît avoir été auprès des députés jacobins le porte-paroles de son grand compatriote.
Bonaparte leur fit dire en propres termes : « Ne craignez rien, soyez tranquilles, et la République sera sauvée. Après-demain vous serez contents, nous dînerons ensemble, et nous aurons une explication franche et détaillée ». Son but était d'obtenir par douceur ce que Sieyès voulait emporter par violence, c'est-à-dire d'empêcher les chefs jacobins de paraître le lendemain à Saint-Cloud, en leur persuadant qu'ils pourraient y courir des risques personnels, et
que par contre la République, les droits du peuple, les principes sacrés ne recevraient aucune atteinte. Il alla jusqu'à leur donner indirectement avis que Sieyès avait proposé contre eux des mesures extrêmes et que lui-même avait rejeté bien loin ce moyen ; il se posait ainsi en défenseur de la représentation nationale et se faisait valoir aux dépens de son associé.
Cette confidence quelque peu traîtresse réussit en partie. Jourdan, Augereau et leurs plus intimes amis convinrent décidément entre eux de ne point se rendre le lendemain matin à Saint-Cloud, de rester tout d'abord chez eux « spectateurs passifs des événements », quitte à paraître inopinément si les choses se gâtaient pour Bonaparte, et à 'pêcher le pouvoir en eau trouble. Par contre, les Jacobins civils, des hommes tels que Briot, Talot, JDestrem, Aréna, Grandmaison, Delbrel, Bigonnet, Digneffe, Blin, Soulhié, se montraient intraitables. Ils bmlaient d'ouvrir les hostilités, mais sur qui s'appuyer, le peuple faisant défaut ? Comme il demeurait évident que l'armée allait encore une fois arbitrer les destins de la République, ces violents tribuns sentaient le besoin d'opposer à Bonaparte une autre épée, un général qui eût ascendant et prise sur la troupe ; ils pensèrent naturellement à Bemadotte, l'homme au prestigieux physique, au parler sonore, à la voix « d'ancien sergent instructeur », qui avait été leur ministre de la guerre. i
Bemadotte avait déjeuné le matin chez Joseph Bonaparte, paru dans l'après-midi aux Tuileries, songé ensuite à lier partie avec Moreau et à exploiter ses scrupules; il passa la soirée avec les Jacobins
et ne les quitta qu'après avoir donné rendez-vous chez lui aux chefs pour le lendemain, à cinq heures du matin. Mécontent et dépité, il s'agitait dans les dessous, tournait autour des événements, cherchant par où il pourrait s'y introduire et se donner prise. Dans la révolution qui allait changer la face de la France, il ne voyait qu'une mésaventure pour son ambition et un tort fait à lui personnellement ; comment n'en eût-il pas voulu à. Bonaparte de jouer le rôle que lui Bemadotte avait convoité et manqué ? Ce rôle, il paraissait difficile de le ravir d'emblée à celui qui l'avait si magistralement assumé ; mais Bemadotte ne désespérait pas de le partager avec cet homme, de s'imposer comme associé à Bonaparte, après avoir refusé de le suivre comme lieutenant et d'entrer dans son escorte.
Le plan qu'il proposa aux Jacobins l'explique tout entier. Selon lui, la conduite à tenir serait la suivante : les Cinq-Cents, réunis à Saint-Cloud, ne devraient pas s'attarder à discuter la légalité des mesures prises ; ils feraient mieux, dès le premier instant et par décret parallèle à celui des Anciens, d'instituer le général Bemadotte collègue de Bonaparte dans le commandement des troupes, afin que tous deux eussent à pourvoir en commun à la sûreté du peuple français, à celle des Conseils et de l'Etat. Bemadotte, qui se tiendrait tout prêt, endosserait aussitôt son uniforme et monterait à cheval pour répondre à cet appel ; il accourrait de Paris, rangerait sous ses ordres les troupes échelonnées sur la route et paraîtrait à Saint-Cloud dans un appareil qui obligerait Bonaparte de consentir effectivement au partage ; cette façon de créer un duumvirat
militaire, d*accoler au général des Anciens le général des Cinq -Cents, assurerait au parti avancé toutes les garanties désirables. Ainsi, Bemadotte nourrissait l'extraordinaire espoir de se faire hisser par décret parlementaire à hauteur de Bonaparte, de se placer à côté de lui sur un pied d'égalité, avec l'arrière-pensée de l'éliminer, si les circonstances s'y prêtaient, et de rester seul maître de l'affaire, qu'il dirigerait au gré de ses amitiés politiques et surtout . de ses ambitions. . ,,
Les Jacobins l'écoutèrent, prirent acte de ses offres et quelques-uns se souviendraient de lui dans le fort de la crise. Il ne paraît pas toutefois que la plupart de ces députés aient adopté fermement son idée, et qu'eux-mêmes soient allés à la bataille avec un plan tout formé. Ils n'en étaient pas moins résolus à lutter, et comme ceux-là étaient de rudes lutteurs, hardis et violents, très propres à s'emparer d'une assemblée en la brutalisant, bien autrement déterminés que les tristes reclus du Luxembourg, la faculté qui leur était laissée d'aller à Saint-Cloud créait un gros danger, que Bonaparte avait insufi&samment considéré.
Il commettait en même temps une autre faute. Présumant trop de son bonheur et n'admettant plus une infidélité de la fortune, il ne craignait pas, dans ses conversations avec des personnages venus à lui sans que leur opinion fût définitivement fixée, de divulguer son plan d'avenir et son principe de gouvernement : la pacification par l'autorité . « Plus de factions; je n'en veux, je n'en souffrirai aucune », disait-il souverainement, comme si déjà s'exprimait en lui la volonté nationale, impatiente de se
libérer, aspirant à en finir avec les agitateurs de tout ordre, avide de silence, d'ordre et de paix. Ces factions qu'il ménageait encore secrètement, il annonçait très haut l'intention de les absorber et de les anéantir dans la masse nationale, de gouverner contre les partis avec la France ; il avait trouvé cette formule qu'il répétait à satiété : « Je ne suis d'aucune coterie, je suis de la grande coterie du peuple français. »
L'accent militaire qui renforçait ses paroles, ces mots parfois prononcés : « Je veux, j'ordonne », froissaient les assistants et leur donnaient à penser. En ce maigre général aux prunelles ardentes, au ton dHmperator, il leur semblait qu'une tyrannie impatiente bouillonnait, et comme ils avaient voulu donner à la République un protecteur sans lui infliger un maître, comme ils entendaient maintenir des garanties constitutionnelles et la pondération des pouvoirs, comme eux-mêmes étaient pour la plupart hommes de parti et de secte, quelquesuns qui s'étaient ralliés de confiance à l'entreprise débutante, se déprenaient déjà ; des scrupules naissaient, ressemblant à des remords. Autour de Bonaparte, chez beaucoup de ces Anciens appelés à composer le lendemain sa phalange civile, dans cette troupe de formation récente et encore mal disciplinée, un flottement, quelques symptômes de recul se manifestaient, à l'heure même où s'élevait dans le lointain un grondement d'opposition. Par une singulière inconséquence, Bonaparte se refusait encore à d'effectives rigueurs et laissait percer son génie autoritaire ; il provoquait chez les hésitants des défiances, sans
abattre le parti adverse sous un coup de terreur, et son tempérament faisait tort à sa politique. Le danger n'échappait pas à certains des premiers moteurs ou des premiers confidents de l'entreprise, et leur cœur se troublait. Le soir, parmi les hauts conjurés rentrés chez eux, dans les ministères, dans les administrations, des doutes perçaient sur l'issue finale, et qui aurait pu sonder les âmes eût découvert des dévouements moins assurés et des trahisons expectantes. Cependant Bonaparte, rentré chez lui, disait à Bourrienne : « Cela n'a pas été trop mal aujourd'hui ; nous verrons demain. » En se couchant, il plaça près de lui ses pistolets chargés. Les troupes se tenaient partout sur le qui-vive. Lannes gardait les Tuileries, la grande place d'armes ; des soldats entassés dans la salle des Anciens et les autres locaux parlementaires y couchaient tout bottés, tout armés. Paris demeurait calme. Dans les théâtres, le public restait sous les impressions réconfortantes de la matinée : « Au Théâtre- Français, où depuis longtemps les airs civiques sont à peine écoutés, le Chant du départ a été extraordinairement applaudi. » Au dehors, le temps s'était gâté ; la pluie tombait à flots, empêchant les attroupements populaires, trempant Paris d'humidité et faisant les rues lugubres. Cette journée d'abord dorée de soleil, pleine d'espoii'S superbes et d'entraînants spectacles, finissait et semblait se fondre en une nuit de novembre, pluvieuse et morne.