LE LENDEMAIN DU COUP D ETAT
LE lendemain du 19 brumaire était un décadi, c'est-à-dire un dimanche républicain. A dix heures du matin, Bonaparte sortit de chez lui en voiture, vêtu d'habits civils, escorté seulement de six dragons, pour rejoindre ses collègues au Luxembourg et mettre sur pied le nouveau gouvernement. Après les bruits sinistres qui avaient couru sur son sort, on fut heureux de le revoir vivant et actif ; « on l'a vu avec plaisir traverser la ville en voiture», dit un journal ; il n'est pas question d'autre ovation. Arrivé au Petit-Luxembourg, il se rendit d'abord dans l'appartement de Sieyès, avec lequel il s'enferma ; vers midi, les trois consuls traversèrent les cours pour gagner le grand palais et prendre séance dans la salle où avait siégé le Directoire. La garde était sous les armes ; les tambours battaient aux champs ; des curieux, amassés aux abords du palais et dans les cours, virent passer ces magistrats au titre nouveau, les Consuls, et les acclamèrent.
Les journaux avaient paru, racontaient en détail l'événement de la veille. Les journaux amis du coup d'Etat encensaient les vainqueurs ; les journaux
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jacobins s'abstenaient de commentaires ; l'un d'eux aurait le courage de dire que la prétendue blessure de Bonaparte avait été inventée pour les besoins de la cause. Sauf d'interdire la distribution de certains journaux par la poste, la police n'avait pris aucune mesure contre la presse ; elle dédaignait d'inutiles rigueurs, évitait de contrarier les habitudes de la cité et le train ordinaire de la vie. Les boutiques étant fermées en ce jour légalement férié, les travaux suspendus, la population se promenait par les rues et circulait tranquille. Le temps était doux et pluvieux. On s'attroupait devant les murs blancs d'affiches, couverts de plaidoyers, officiels ou officieux, en faveur du coup d'Etat; la proclamation de Bonaparte donnait créance à la fable des députés assassins et à la légende des poignards ; une double proclamation de Fouché invitait à l'union, à la confiance* « Que les bons se rassurent, ils sont avec les forts.» Les troupes continuaient d'occuper les points stratégiques, l'appareil militaire restait très visible. Le bruit courait que les Jacobins ne renonçaient pas à la lutte et préparaient un mouvement dans les faubourgs. Cette appréhension se dissipa bientôt ; la masse ouvrière se montrait sympathique à Bonaparte, sans prendre activement parti. Huit mois plus tard, il y aurait descente des faubourgs en faveur du premier Consul, — nous verrons dans quelles circonstances. Actuellement, les faubourgs demeuraient inertes ; sans aider en rien, ils laissaient faire.
A l'intérieur de la ville, la satisfaction se peignait à peu près sur tous les visages. C'était une détente,
\m allégement universels. Ces Jacobins qui depuis cinq mois circonvenaient et opprimaient le pouvoir, ces hommes d'anarchie et d'attentats, on jouissait de les voir brusquement comprimés, refoulés, renfoncés dans leur antre. Le Directoire ne laissait aucun regret, la constitution en laissait peu. Les amis sensés de la Révolution, les patriotes sages, voulaient croire que la République, sous l'inspiration de Sieyès et l'égide de Bonaparte, trouverait le salut dans une organisation meilleure ; leur adhésion se mêlait cependant de quelques réserves. L'accident de Saint-Cloud, l'intervention des baïonnettes, la dispersion des toges, froissaient leurs sentiments ; tels avaient été partisans de la première journée et l'étaient moins de la seconde ; pourvu, disaient-ils, que la réaction ne s'emparât point de l'événement et n'allât pas voir dans la mésaventure des députés une déroute de la Révolution tout entière.
Les intérêts matériels, les affaires, le commerce, se sentaient rassurés. Toutefois, Paris depuis dix ans avait passé par trop de crises et de changements violents, il avait vu trop de gouvernements s'élever avec fracas et s'abattre les uns par-dessus les autres, il restait trop brisé des secousses meut* trières et d'espérances déçues, pour qu'un nouveau coup de force, même accompli par Bonaparte, partit immédiatement la solution. Cette fois, les talents de Sieyès et le génie de Bonaparte semblaient offrir de plus sérieuses garanties ; les gens d'opinion réfléchie et moyenne se raisonnaient pour espérer, ils y parvenaient, mais l'espoir n'allait pas jusqu'à une pleine et absolue confiance. ; f; r
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Il ne faudrait pourtant pas croire que la journée se soit écoulée sans manifestations extérieures, très significatives, des impressions qui dominaient Paris. Elles éclatèrent dans la soirée, dès que l'occasion leur en fut fourni et dès qu'il fut bien sûr que les Jacobins ne relevaient pas la tête. Les théâtres, toujours ouverts, toujours pleins, étaient l'un des endroits où l'opinion s'exprimait avec le plus de véhémence ; les partis y bataillaient à coup d'allusions. Le 20 brumaire, il parut que toutes les âmes vibraient à l'unisson. Dans les pièces représentées, les passages susceptibles d'application à l'événement du jour, au triomphe de Bonaparte, furent avidement saisis, couverts d'acclamations. L'Opéra, alors théâtre de la République et des Arts, donnait la Caravane. Il y est question d'un personnage sauveur, celui qui
... par son courage, De la mort, du pillage.
Nous a préservés tous.
Est-ce Saint-Phar, héros de la pièce ? Non, c'est Bonaparte, vainqueur de la faction abhorrée, et toute la salle d'applaudir, de crier his, de redemander le couplet. Sur d'autres scènes, on commençait à chansonner les députés qui avaient fait la culbute comme les cascades de Saint-Cloud.
Au dehors, les monuments publics s'étaient illuminés, des maisons particulières en avaient fait autant, sans qu'il y eût illumination générale. Des cortèges municipaux passaient dans les rues, à la lueur des flambeaux, et s'arrêtaient sur
les places, dans les carrefours, devant les monaments ; là, un officier public annonçait les résultats définitifs et lisait les actes par lesquels le gouvernement nouveau se proclamait.
Le procès-verbal du parcours nous a été conservé pour le cinquième arrondissement, quartier central, quartier de commerce et de petites gens. A neuf heu res, devant l'édifice municipal brillamment éclairé, la colonne se forma dans l'ordre suivant : entre des détachements de cavalerie et de grenadiers, entre des pelotons de garde nationale, les membres du comité de bienfaisance, les commissaires de police, les juges de paix et leurs assesseurs, le commissaire d'arrondissement à cheval, flanqué de ses employés également montés, avec de nombreux porteurs de torches. Au bruit des tambours et des trompettes, tout ce monde se mit en marche, s'enfonça dans le dédale des rues boueuses, tandis qu'une foule de citoyens emboîtaient le pas et prenaient la suite.
On suivit « la rue Laurent, le faubourg Denis, les rues Neuve-Egalité, des Petits -Carreaux, Montorgueil, de la Grande-Truanderie, Denis, de Bondy, de Lancry, Martin et du faubourg Martin ». Le rapport du commissaire s'exprime ainsi : « C'est au milieu des acclamations générales, des cris mille fois répétés de Vive la République, àQ Bonaparte, de la paix, que le commissaire du pouvoir exécutif a fait la publication de la loi du 19 brumaire aux divers endroits et carrefours. Partout, une foule empressée, et autour du cortège et aux croisées des maisons, voulait entendre la publication et semblait respirer par l'espoir du rétablissement de l'ordre et de la prospérité, par l'espoir du
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bonheur. L'enthousiasme surtout était manifesté avec une sorte d'explosion à l'annonce des intentions du gouvernement régénéré pour la paix (une phrase avait été inséré à cet effet dans le texte proclamé), et plus d'une fois le commissaire, interrompu par les applaudissements et les cris de Vive la République, a été obligé de répéter cette disposition bienfaisante. » A bas les Jacobins, à bas les tyrans, et la paix ! Voilà racclamation à peu près unanime qui salue Brumaire. La paix par Bonaparte, cette association d'idées qui nous stupéfie aujourd'hui subsistait au fond de tous les esprits, à raison des traits sous lesquels il était entré et s*était fixé dans l'imagination populaire. Les masses simplistes voyaient surtout en lui le militaire, le général, « le héros », l'homme des exploits surhumains ; elles le concevaient protecteur de la République au dehors et au dedans ; elles ne se l'étaient jamais figuré chef d'Etat effectif. A le voir entré dans le gouvernement, elles l'applaudissent, parce qu'il leur apparaît resplendissant de gloire et de bonheur, parce qu'il les débarrasse des Jacobins ; mais leur espoir fondamental est toujours qu'il va premièrement s'occuper du dehors, réduire et désarmer la coalition par le seul brandissement de son épée. Cela est si vrai que, de tous les écrits composés à l'appui et en l'honneur du coup d'Etat, proclamations, manifestes, affiches, ^ adresses, articles, brochures, couplets, vaudevilles, il n'en est pas un seul qui ne flatte l'universel désir; tous mettent la paix en perspective. L'accession de Bonaparte au pouvoir se faisait au cri
qui accueillerait en 1814 le retour des Bourbons : la paix.
Dans leur salle du Luxembourg, à la place encore chaude des Directeurs, les trois Consuls s'étaient mis à délibérer. Roger Ducos vivait depuis cinq mois dans l'ombre de Sieyès ; brusquement, il passa dans celle de Bonaparte. Il lui dit : « Il est bien inutile d'aller aux voix pour la présidence, elle vous appartient de droit. » A ces mots, Sieyès fit la grimace. Bonaparte s'en aperçut et, d'un mouvement d'esprit prompt comme l'éclair, s'arrêta immédiatement à un parti qui marquait sa primauté et ménageait en même temps les susceptibilités de son collègue. Il prit le fauteuil, mais ce fut pour demander qu'il n'y eût point de présidence permanente. On décida qu'à tour de rôle et par ordre alphabétique chacun des trois gouvernants serait Consul du jour ; en cette qualité il présiderait la séance, signerait le premier les arrêtés, se tiendrait pendant vingt-quatre heures au Luxembourg en permanence, pour conférer avec les autorités et pourvoir aux mesures d'urgence. Bonaparte inaugura cette fonction ; après quoi, le roulement s'établit..
L'acte institutif des Consuls provisoires, la loi nocturne du 19 brumaire, ne les investissait nulle-
ment de la dictature. Ils succédaient simplement aux attributions executives du Directoire et obtenaient en plus l'initiative des lois. Tout acte ayant un caractère législatif devait être, sur leur proposition, voté par la commission des Cinq-Cents, ratifié par celle des Anciens, adopté par ces deux commissions appelées à maintenir, en face de l'Exécutif subitement concentré et grandi, une réduction et comme une miniature de parlement. Les conunissions siégeraient quotidiennement dans les anciens locaux parlementaires, au Palais-Bourbon et aux Tuileries, sans que leurs séances fussent publiques, mais les comptesrendus de leurs délibérations seraient insérés dans les journaux; les Consuls communiqueraient avec elles par messages.
Pour les Consuls, la première chose à faire était de trouver des ministres. Ils s'en occupèrent séance tenante, en procédant par remaniement plutôt que par transformation de l'ancien ministère. Trois ministres du Directoire furent maintenus ou plutôt renommés ; Cambacérès , qui avait donné des gages importants à l'ordre nouveau, conserva la justice ; Bourdon fut laissé provisoirement à la marine et Reinhard aux relations extérieures. Les ministres de la guerre, des finances et de l'intérieur, Dubois-Crancé, Robert Lindet et Quinette, furent très poliment congédiés, avec des remerciements et des lettres flatteuses.
A la guerre, Bonaparte fit mettre Berthier, son homme de confiance, incomparable agent de transmission et né chef d'état-major. « Les papiers dont il a la garde, — disait de lui Bonaparte,
— sont classés dans sa tête comme dans ses cartons. »
Pour les finances, Sieyès fit savoir qu'il s'était mis sous la main l'homme de la chose, et qu'on le trouverait rien qu'à pousser une porte ; c'était Gaudin, spécialiste éprouvé, actuellement commissaire près l'administration des postes. Cinq mois auparavant, sous le vacillant Directoire, Gaudin avait reçu de Sieyès et décliné l'offre du portefeuille, se réservant pour le jour où l'existence d'un gouvernement sérieux permettrait de faire de bonnes finances. Ce jour était venu. Mandé de grand matin au Luxembourg par Sieyès, Gaudin avait été conduit et attendait dans un cabinet contigu à la salle des séances ; Sieyès l'y fut chercher et l'introduisit. Gaudin, qui ne connaissait pas Bonaparte, vit un petit homme très maigre, très actif, jaune de visage, au regard extraordinairement perçant, qui lui dit : « Vous avez longtemps travaillé dans les finances ? — Pendant vingt ans, général. — Nous avons grand besoin de votre secours, et j'y compte. Allons, prêtez serment, nous sommes pressés. » Et il lui donna deux heures pour prendre possession du ministère et se mettre à l'ouvrage.
L'intérieur réclamait un plus grand nom. Comme ce département avait dans ses attributions l'instruction publique et toutes les choses de l'esprit, on voulut voir si un savant de premier ordre pourrait faire un bon ministre ; Laplace fut désigné. Il représenterait au pouvoir la science et la philosophie, le corps illustre dans lequel l'acte réformateur avait trouvé une assistance doctrinale
et de hauts partisans. La nomination de Laplace fut la part donnée à F Institut dans les profits de la victoire.
Le ministère de la police était le plus important de tous avec la guerre, puisque à lui ressortissaient le maintien de Tordre intérieur, la surveillance des opinions dans toutes les parties de la République et spécialement dans la capitale. A la police Fouché restait -il l'homme indispensable ? Sieyès, sachant peut-être que Fouché l'avait desservi avant le i8 au profit de Barras, se défiait de lui extrêmement et eût voulu l'évincer ; Bonaparte le fit maintenir. Il estimait que l'intérêt de Fouché serait le garant de sa fidélité, que d'ailleurs ses antécédents, ses accointances, ses attaches, loin de nuire, pourraient servir. » Je sais qu'il n'a point rompu avec ses amis les terroristes, il les connaît ; sous ce point de vue, il nous sera utile. » Cet élément jacobin, introduit dans le gouvernement, servirait de préservatif contre ceux du dehors ; c'était le système de l'inoculation appliqué à la politique.
Il était spécialement nécessaire de pouvoir compter sur la police de Paris. Le bureau central, c'est-à-dire l'autorité en trois personnes préposée à cette partie, fut renouvelé et composé d'hommes sûrs. Quelques municipalités parisiennes d'arrondissement furent épurées. Dans les autres services, dans les administrations départementales, les consuls ne prononcèrent encore aucune destitution ; ils estimaient que les fonctionnaires, y compris les plus jacobins, s'inclineraient devant le fait accompli si on ne leur deman-
dait que le sacrifice de leurs opinions et non le sacrifice de leur place. A première vue, sur toute rétendue du territoire, un seul point paraissait menaçant : la Haute-Garonne. On disait que les députés jacobins s'étaient donné le mot pour se rallier à Toulouse et s'y reformer en corps, sous la protection des autorités qui avaient déployé, pendant la dernière insurrection royaliste, un républicanisme militant. Est-ce que Toulouse allait s'opposer à Paris ? Le général Lannes fut invité à prendre la poste, à partir immédiatement pour Toulouse, où il se mettrait à la tête des troupes et répondrait de Tordre.
Les Consuls choisirent comme leur secrétaire général Maret, auquel on adjoignit l'ex-secrétaire du Directoire, Lagarde, qu'il fallait récompenser d'avoir tourné le dos à ses anciens patrons. Enfin, avant de lever leur première séance, les Consuls rédigèrent une proclamation aux Français, pièce assez terne et de nature à ne froisser personne. Ils se glorifiaient moins qu'ils ne s'excusaient d'avoir détruit la constitution : elle était discréditée, faussée ; elle livrait la France « aux factions haineuses et cupides » ; c'est pourquoi tous les vrais patriotes s'étaient réunis dans l'intention d'opérer un changement. Les Consuls promettaient ensuite à la République raffermie des destinées meilleures. Cette annonce modeste, qui ne posait aucun des problèmes à résoudre, n'avait rien d'un début à fracas.
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Par suite des communications lentes et difficiles, on ne saurait pas avant plusieurs jours si les départements acceptaient le fait accompli, s'il ne se formait nulle part un centre de protestation et de résistance, si les armées adhéraient. En attendant, il fallait gouverner Paris et se fortifier sur place.
Le Consulat provisoire, humble germe d'où devaient éclore le principat consulaire et le formidable empire, naissait dans un dénûment complet ; autour de lui, ce n'était que ruine, décomposition, pestilence et misère. Les premières constatations des ministres étaient navrantes. Aux finances, Gaudin avait beau visiter les caisses, racler les tiroirs, il ne trouvait rien, absolument rien, que le reliquat de l'avance faite Tavant-veille. On comptait sur quelques rentrées pour le courant de la décade, mais combien rares et pénibles ! Les bureaux étaient « une fourmilière indescriptible de fripons et de fainéants. » Dans tous les ministères, les employés n'avaient pas touché un sol depuis dix mois. Au bout de quelques jours, le ministre de l'intérieur vint dire que tous les services de son département étaient « à la veille d'être paralysés par le manque de fonds ».
A la guerre, c'était pis que tout, un chaos où il
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était impossible de se reconnaître, une pénurie sans nom. D'après Bonaparte, on avait fait venir le ministre sortant, Dubois-Crancé, et on tâchait d'en tirer quelques renseignements : « Vous payez l'armée. Vous pouvez au moins nous donner les états de la solde. — Nous ne la payons pas. — Vous nourrissez l'armée ; donnez-nous les états du bureau des vivres. — Nous ne la nourrissons pas. — Vous habillez l'armée ; donnez-nous les états du bureau de l'habillement. — Nous ne l'habillons pas. » Dubois-Crancé avait bien mis à l'étude un plan de réorganisation générale, mais le premier résultat de ses bonnes intentions avait été de bouleverser ce que son prédécesseur avait cherché à faire et d'arrêter encore plus tous les rouages. A l'intérieur comme à l'extérieur, les armées vivaient sur le pays, par réquisitions et violation des caisses. Le ministère n'exerçait aucun contrôle sur leur administration et ne les tenait pas en main ; on ne savait d'ailleurs ce qu'elles penseraient du coup d'Etat. Comme support matériel, on avait en somme les troupes de Paris, les trois demi-brigades, les dragons, les chasseurs, les grenadiers des Conseils et du Directoire, concentrés maintenant au Luxembourg sous le nom de garde des Consuls ; en tout, huit à neuf mille hommes, en face d'une population de huit cent mille âmes.
Dans ces conditions, le Consulat ne pouvait être un gouvernement à poigne ; pour vivre, il lui fallait se faire un gouvernement d'opinion. Il disposait d'une force énorme d'opinion, mais encore importait-il d'entretenir et d'aménager
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prudemment cette force, de rallier autant que possible les intérêts sans froisser les convictions. 'Le Consulat devait avoir égard aux éléments divers qui avaient concouru à son élévation : l'élément parlementaire, qui formait les commissions législatives ; l'élément intellectuel et savant, qui avait son centre à l'Institut ; l'élément capitaliste, dont on attendait des secours ; il importait d'entretenir le dévouement des troupes, mais en évitant toute apparence de gouvernement par le sabre et de dictature militaire. Au bout de deux jours, Paris étant parfaitement calme, les troupes furent renvoyées dans leurs casernements, où elles cessèrent même d'être consignées ; Paris reprit sa physionomie ordinaire. Bonaparte ayant emménagé au Luxembourg avec Joséphine dans les anciens appartements des Directeurs Gohier et Moulin, ne parut plus qu'en costume civil, redingote verdâtre où flottait son corps grêle, chapeau rond; c'était le costume dans lequel il s'était montré après son retour d'Egypte ; il le portait d'ailleurs très mal.
Une curiosité indicible s'attachait à lui, observait ses mouvements, ses gestes, ses sorties. Il sortait peu, se bornant à quelques démarches moins ofificielles que privées, marquées de tact souverain et de discrétion. Le 21, après qu'il eut terminé au Luxembourg ses premières vingt -quatre heures de service et de garde, il ne sortit que pour faire visite à ITnstitut ; il se rendit a une séance particulière et y resta trois quarts d'heure, le temps de lire un rapport dont il avait été antérieurement chargé. Ce fut par lui que Laplace apprit sa nomination au ministère.
Les jours suivants, laissant aux généraux Berthier et Lefebvre, le soin de rassembler les troupes et les gardes nationales afin de leur faire prêter serment, il se réserva aux vieux soldats mutilés, passa la revue des Invalides dans la cour de leur hôtel et s'enquit de leurs besoins. On sut aussi qu'il était allé au Muséum voir Daubenton malade, dont la longue existence achevait de s'éteindre. L'illustre naturaliste était a bien près de radoter », mais l'attention parut un hommage très délicat rendu par Bonaparte à la science officielle. Et il faisait tout cela simplement, aisément, dignement, sans ombre d'ostentation, en vrai magistrat républicain. On ne le voyait point dans les endroits publics et élégants ; il s'éloignait des ovations,se dérobait aux foules, comme s'il eût attendu pour entrer en contact avec les Parisiens, qu'ils l'eussent jugé sur ses actes.
Toutes ses paroles étaient d'une convenance et d'une habileté parfaites, profondément calculées pour aller au cœur de ceux qu'elles voulaient atteindre. Il ne bronchait que dans les occasions où quelque autorité constituée venait le visiter en corps, où il devait recevoir une députation, répondre à une adresse, improviser une façon de discours ; alors son débit redevenait saccadé, balbutiant, pénible ; ses amis souffraient à l'écouter.
Les conversations intimes étaient au contraire son moyen de prise et de séduction. En particulier, il voyait beaucoup de monde. Il recevait le matin, retenait toujours à déjeuner quelques persoimes ; après le travail avec les ministres, après la séance consulaire, après le travail de l'après-midi.
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avant celui de la nuit, il y avait chaque soir au Luxembourg réception très suivie, quoique dépourvue d'apparat. Là, dans le pêle-mêle révolutionnaire, commençaient à reparaître quelques survivants de Fancien régime ; Joséphine avait amené sa société, et les Jaucourt, les Toulongeon, les Grillon, les Ségur s'étonnaient de franchir un seuil républicain. Joséphine avait vite fait de transformer l'appartement du triste Moulin et d'y mettre un peu d'elle-même, luxe joli, tiédeur d'intimité qui réchauffait la froideur des salons officiels. Sous les doigts de la fée, tout s'était métamorphosé, embelli ; tout avait pris un air d'élégance et de raffinement. Les femmes s'extasiaient devant une « magnifique table à thé » autour de laquelle vingt personnes pouvaient s'asseoir, devant une colonne en bois doré à socle de marbre, supportant des fleurs rares. Chuchotant entre elles sur le compte de Joséphine et énumérant les tares de sa vie, elles disaient cependant : « L'esthétique a certainement gagné au i8 brumaire. » Bonaparte s'emparait des hommes, et tous subissaient l'ascendant de cet être qui ne ressemblait à personne. ^
Son physique malingre étonnait ; son regard domptait. « Des joues creuses, un visage pâle, un front austère », paraissaient déceler « un génie méditatif et ardent, redoutable aux ennemis de son pays », et avec cela il avait des loquacités, des familiarités câlines qui mettaient à l'aise, des fougues et des pétulances de petit Corse resté très près de la nature. Son verbe toujours original et direct tranchait sur la flasque phraséologie de l'époque. Curieux, questionneur, excel-
lant à susciter des idées, à se les approprier et à les reproduire après les avoir marquées d'une touche supérieure, il s'instruisait infatigablement en donnant l'impression de tout savoir. Si parfois se trahissaient en lui des inexpériences, des gaucheries et d'âpres rudesses, un mot juste et profond les faisait vite oublier. De l'avoir écouté, chacun se sentait prodigieusement intéressé, réconforté et comme revivifié ; la surabondance de vie qui éclatait en lui se communiquait aux autres. Derrière son dos, des amis médisants avaient beau faire entendre qu'on ne devait pas trop se fier à lui et qu'il était « indiscret, présomptueux, menteur, irascible, despote, etc. » ; sa grâce sévère était la plus forte. Dans son accueil, dans son langage, il y avait quelque chose d'irrésistible et de très simple, de fier et d'aisé, de vibrant et de jeune ; il dira bientôt : « Venez à moi, mon gouvernement sera celui de la jeunesse et de l'esprit. »
C'étaient aussi des sincérités pleines de finesse et des aveux qui déconcertaient la critique ; il était le premier à convenir des fautes commises à Saint-Cloud, à reconnaître qu'il avait mal parlé devant les Anciens, qu'il avait déclamé à tort et à faux, qu'il avait « fini par une mauvaise phrase : la fortune et le dieu de la victoire sont avec moi... Les Français ont le tact des convenances, et à peine eusse- je prononcé ces paroles qu'un murmure me le fit sentir. Mais que voulez-vous ? Ils m'ont gâté le long de la route. Ils m'ont tant répété ces mots de Marseille (!) à Paris qu'ils me sont restés ».
Ces propos et d'autres, colportés dans Paris,
faisaient fortune. Parfois, en une phrase pittoresque, en une image, il exprimait tout un programme de gouvernement modéré et moyen ; d'un trait, il faisait justice des bruits ridicules, des exagérations et des sottises. Paris s'occupait beaucoup du costume que porteraient les nouveaux chefs de l'Etat, et des projets extravagants naissaient. Certains proposaient de leur donner l'habit à la française en velours blanc, avec l'épée, avec bottines de maroquin rouge, mais de leur infliger la coiffure révolutionnaire, le bonnet phrygien, la rouge estampille. Bonaparte aurait dit : « Ni bonnet rouge, ni talons rouges. »
Chez ce futur distributeur de couronnes à toute sa parenté, nul népotisme encore. Il ne voulait pas que le i8 brumaire parût un coup d'Etat de famille, l'avènement d'un clan, et il entendait d'ailleurs rapporter à soi seul l'honneur des deux journées. Le rôle de Lucien fut autant que possible obscurci, celui de Leclerc passé sous silence ; le nom de Joseph ne parut nulle part. Murât seul, qui n'était pas encore de la famille, étant simple aspirant à la main de Caroline, recevrait des récompenses : confirmation dans son grade de général de division, commandement de la garde des Consuls. Le groupe des généraux et officiers qui avaient participé aux journées, la famille militaire, restait au contraire Ifobjet de soins constants, et Bonaparte cherchait à se lier plus étroitement tous les grands chefs. Les journaux commençaient à parler d'un mariage entre l'une de ses parentes et Moreau. Un émissaire spécial, le frère de Roger Ducos, avait
été envoyé à Masséna en Suisse pour lui expliquer les événements et rapporter son adhésion. Brune, au retour de sa brève campagne en Batavie, serait très recherché. Par action discrète, Bonaparte accaparait personnellement la force matérielle, s'assurait du haut commandement, réunissait dans sa main tout le faisceau militaire, tandis qu'il partageait encore avec ses deux collègues l'exercice de la magistrature civile.
Il travaillait énormément, s'était mis tout de suite à la besogne d'Etat. De quelque nature qu'elles fussent, les affaires étaient par lui profondément étudiées, creusées, mais les décisions se prenaient en conseil et émanaient du triumvirat consulaire, réduit par l'insignifiance de Ducos à un duumvirat.
L'union de Bonaparte et de Sieyès survivraitelle à l'épreuve du pou^W)ir exercé à deux et presque de la vie en conmiun. S'ils étaient à peu près d'accord sur les grandes lignes de la politique, Sieyès restait fort exclusif dans le choix des personnes, Bonaparte montrait une tout autre largeur d'esprit, et d'ailleurs les froissements résulteraient surtout de l'antipathie des caractères. Sieyès entier dans ses idées, imbu d'orgueil philosophique, quinteux, s'imaginant toujours qu'on voulait lui manquer, se tenait en défense, et l'impérieuse vivacité de Bonaparte s'irritait dé se trouver sans prise sur cette nature rêche. Dès le 25 brumaire, à propos des termes d'une dépêche diplomatique, il y eut un premier heurt, qui retentit assez fâcheusement dans le pubUc.
Sieyès et Bonaparte avaient cependant la volonté ferme de rester unis, parce qu'ils se sen^
taient indispensables l'un à l'autre ; si Bonaparte avait action sur la masse, dont toute la politique était « de ne voir, de ne nommer que lui, de n'espérer qu'en lui », Sieyès restait l'homme de confiance de la classe politicienne, parlementaire, philosophe, sans laquelle on ne pouvait marcher, et son autorité morale s'exerçait toujours sur ce parti brumairien qu'il serait souverainement inexact d'appeler le parti bonapartiste.
Résolus à faire le meilleur ménage possible et se défiant de leurs aspérités naturelles, les deux Consuls sentirent le besoin de placer entre eux quelque chose de très souple, de moelleux et de velouté qui adoucirait le contact. Talleyrand leur parut le liant nécessaire ; pour l'avoir toujours entre eux, ils le firent rentrer dans le gouvernement. Avant la fin de brumaire le portefeuille des relations extérieures, ôté à Reinhard, fut replacé dans ses mains et devint le prix de son permanent courtage. Talleyrand, se tournant vers l'avenir, servirait surtout Bonaparte, sans en avoir l'air, il inclinerait Sieyès à la résignation tout en lui persuadant qu'il restait son meilleur ami. A mesure que les jours s'écoulèrent, Bonaparte tira peu à peu à lui l'autorité, mais il l'exerça sans afiicher sa prééminence, ménageant ses collègues, consultant, tâtonnant parfois, recherchant les collaborations et les avis ; dans sa grande tâche ordonnatrice, il commença bien doucement.
Les premières mesures prises furent des actes de réparation et non de réaction. L'horrible loi des otages avait conduit à Paris des malheureux saisis dans leurs départements et arrachés à leurs foyers*
Dans les derniers temps du Directoire, les Conseils assagis inclinaient à supprimer ces rigueurs ; ils en parlaient beaucoup, sans aboutir. Le Consulat agit sans parler, donnant l'impression d'uneautoritéquisait vouloir et fait vite ce qu'elle veut. En une seule journée, le 22, la proposition de rapporter la loi des otages fut envoyée par les Consuls aux deux commissions, adoptée par elles, mise en forme de loi et promulguée. Bonaparte se rendit personnellement au Temple, prison d'Etat sous le Directoire, car la Révolution même constitutionnelle n'avait fait que déplacer la Bastille. Par son ordre et sous ses yeux, les otages furent mis en liberté : « Une loi injuste, leur dit-il, vous a privés de votre liberté; mon premier devoir est de vous la rendre. » Il visita ensuite les autres prisons, lieux de souffrance et d'épouvante, où se voyaient encore sur les murs des dessins tracés par les septembriseurs avec le sang des victimes. Il demanda la liste des détenus, qu'il interrogea et auxquels il promit justice ; partout où il passait, il faisait se lever une aube d'espérance.
Tout cela créait des sympathies, mais ne donnait pas de l'argent. En France, il n'y avait plus guère qu'une sorte de gens qui en eût ; c'était le groupe des financiers parisiens, banquiers et fournisseurs, manieurs d'affaires honnêtes ou suspectes. Vis-à-vis de ces hommes d'argent, dont plusieurs avaient fait les fonds du coup d'Etat et qui tous l'avaient appelé de leurs vœux, il existait un engagement au moins moral d'en finir avec la taxe spoliatrice, d'abolir l'impôt progressif qui traquait
la fortune mobilière et pesait par contre-coup sur toutes les classes. C'était à ce prix seulement qu'ils consentiraient à des avances, faciliteraient des opérations de trésorerie, appuieraient un gouvernement réduit à se monter par souscriptions privées.
Les moyens de remplacer l'impôt progressif par une perception moins vexatoire et de rendement plus sûr furent immédiatement étudiés. Le ministre des finances Gaudin se mit à l'ouvrage et ne quitta point son bureau avant d'avoir établi un projet qui substituait à l'emprunt forcé une taxe de vingt -cinq centimes ajoutés au principal pour l'an VII des contributions foncière, mobilière et somptuaire. Le projet vint en discussion le 25 dans la commission des Cinq-Cents ; Cabanis l'appuya de sa haute autorité et prononça un discours fort curieux. On entendit ce républicain à principes, ce grand idéaliste, convenir franchement, quoique avec une certaine tristesse, que le gouvernement ne saurait se passer des financiers parisiens, bons ou mauvais, et attendait d'eux littéralement les moyens de vivre.
Après avoir brièvement condamné l'impôt progressif au nom de la science économique et des saines doctrines, il demande la permission d'insister sur une considération toute pratique. Par l'effet de la guerre et des malheurs publics, le peu d'argent liquide et d'affaires qui subsiste dans le pays s'est concentré à Paris, autour du gouvernement, dans quelques mains qu'il ne faut pas toujours regarder de trop près. « Il s'ensuit que dans toutes les mesures de finance, il faut d'abord considérer leurs
effets, soit matériels, soit d'opinion, sur les personnes qui ont de l'argent, des denrées ou du crédit à Paris... On peut avancer hardiment que, dans la situation où se trouve la République, un impôt qui causerait des dommages durables à l'agriculture et au commerce, mais qui ne serait pas un signal de sauve-qui'Peut pour les capitalistes de Paris, aurait des effets moins funestes que celui qui, sans présenter les mêmes inconvénients, attaquerait l'opinion de ces capitalistes, car les circonstances forcent le gouvernement de recourir à eux presque chaque jour... Il est assurément très fâcheux de se trouver dans la main d'hommes qui n'ont pas ou qui peuvent croire ne pas avoir toujours des intérêts conformes à ceux de la chose publique, mais cela tient à des faits qu'on ne peut réparer en un instant... C'est à tirer le meilleur parti des hommes, des choses et des circonstances, tels qu'ils sont les uns et les autres, que consiste la sagesse du législateur, aussi bien que le talent de l'administrateur... »
Sur cette conclusion éminemment opportuniste, Fimpôt progressif fut législativement abrogé le 28 brumaire. Le Consulat ne perdit pas un instant pour tirer de cette mesure un bénéfice palpable. Le 3 frimaire, les notables de la finance furent convoqués chez le consul Bonaparte. Les principaux banquiers, Perregaux, Davillier, Germain, Sévène, Fulchiron et autres étaient présents. Bonaparte leur promit un gouvernement de défense sociale, ami de l'ordre, respectueux de la propriété sous toutes ses formes, pacifique au dehors ; lorsqu'il eut terminé et se fut retiré, Gaudin tira la I 16
conclusion du discours en sollicitant une avance de 12 millions. Les banquiers souscrivirent pour cette somme, mais la confiance n'était pas suffisamment établie pour qu'ils jugeassent à propos de desserrer trop vite les cordons de leur bourse. L'avance effective se réduisit à trois millions ; pour le reste, il fallut recourir à une loterie que le syndicat des banquiers consentit à patronner, à organiser, et qui paraît avoir procuré la somme. Grâce à ces ressources et à quelques avances particulières, on put passer les premiers jours. Dans Paris, l'impression produite par l'abolition de la taxe progressive fut excellente. Les signes extérieurs de la richesse se cachèrent un peu moins. Le soir, aux abords des théâtres, des équipages de maîtres reparurent ; on recommença d'aller à l'Opéra dans sa voiture.
Le Paris de la rue et des boutiques continuait à vivre dans une atmosphère d'enthousiasme. La publication solennelle des actes réparateurs, les défilés et spectacles militaires, le passage des régiments et des gardes nationaux allant prêter serment, donnaient motif chaque jour à ovations populaires. Le zèle des troupes se tenait à hauteur. Les dragons du 8^ envoyaient à Bonaparte une chaleureuse adresse, se félicitaient d'avoir figuré le 19 au premier rang, et ces soldats ennemis des tyrans s'imaginaient toujours que la journée avait été bonne pour la République.
Au milieu de ce rajeunissement des volontés et des cœurs, qui se prolongerait quelques jours, les Jacobins exclus des Conseils, les « frères et amis », les agitateurs de métier se faisaient invisibles.
Il parut néanmoins indispensable de prendre contre eux une mesure d'ensemble, plus comminatoire qu'effective.
L'histoire de cette pseudo-proscription est curieuse. Sieyès craignait beaucoup un retour offensif des Jacobins, se retranchait au Luxembourg et avait peur la nuit. Il parlait de sévérités à exercer et jugeait qu'une proscription, une déportation en masse, restait le corollaire obligé de toute journée bien conçue. Fouché, pour dissiper les défiances de ce Consul à son égard et capter ses bonnes grâces, se donna l'air d'acquiescer vivement à l'idée ; Sieyès lui en sut gré, Bonaparte laissa faire.
Une liste de proscrits fut immédiatement dressée. Avec une incohérence vraisemblablement volontaire, Fouché y mit pêle-mêle des noms infâmes et des noms glorieux : le hideux Mamin, qui se vantait d'avoir tué la princesse de Lamballe et de lui avoir arraché le cœur, et le vainqueur de Fleurus, Jourdan, dont les égarements n'avaient pu abolir les services ; plusieurs députés qui s'étaient signalés à Saint -Cloud par leurs fureurs, d'autres qui n'avaient même point paru à la séance. Les Consuls accueillirent tout en bloc et signèrent un arrêté condamnant à la déportation en Guyane trente-sept des individus signalés, vingt -deux autres à la déportation dans un lieu extra-continental de la Charente-Inférieure, Ré ou Oléron. Comme la plupart des condamnés n'étaient point en état d'arrestation, l'arrêté les obligeait à se livrer, en édictant que, jusqu'à leur arrivée au lieu d'embarquement, ils seraient dessaissis de l'exercice du droit de propriété, c'est-à-dire que leurs biens seraient
mis sous séquestre et leurs familles réduites à là misère. Cette odieuse sanction s'inspirait des pires errements de la procédure révolutionnaire.
Le 26 brumaire, l'arrêté contenant la liste bâclée fut avant toute révision communiqué aux journaux, qui le publièrent. Plus tard, le Moniteur, qui n'était encore qu'officieux et restait surtout l'organe de Sieyès, déclarerait que la publication avait eu lieu prématurément et par erreur. Faut-il croire que le rusé Fouché, voulant ménager ses anciens amis tout en ayant l'air de sévir, avait luimême commis l'indiscrétion, avec l'arrière-pensée de provoquer dans le public un mouvement d'improbation qui rendrait la mesure inexécutable ?
Ce mouvement se produisit aussitôt dans l'opinion moyenne. On avait eu si souvent le spectacle des proscriptions et des violences, on en était tellement fatigué, dégoûté, écœuré jusqu'à la nausée, que tout en exécrant les Jacobins on n'admettait pas que leurs procédés fussent repris contre eux. A part les feuilles royalistes, tous les journaux protestèrent.
Dans le gouvernement même, les meilleurs esprits s'émurent. Cambacérès, ministre de la justice, avant de donner force pleinement exécutoire à l'arrêté en l'inscrivant au Bulletin des lois, vint présenter ses observations à Bonaparte. Celui-ci rejeta aussitôt sur ses collègues l'odieux de la mesure ; il n'avait cédé, disait-il, que par pure complaisance. Il fut convenu entre lui et Cambacérès que l'arrêté ne serait pas officiellement promulgué, ce qui le laisserait imparfait et révocable.
Ainsi, après avoir souscrit aux rigueurs, Bonaparte en profitait pour se poser maintenant en modérateur de ses collègues, pour esquisser discrètement une politique personnelle, toute d'apaisement, prête à tenir compte des conversions et des repentirs, tendant à les provoquer. Il transformait un instrument de répression en moyen de ralliement.
Des soumissions individuelles se produisirent^ Par lettre à Fouché, Jourdan se déclara prêt à partir pour la Rochelle, tout en rappelant assez dignement ses services. Le lendemain matin, il fut mandé dans le cabinet du ministre et s'y rendit assisté de Bemadotte. Fouché lui dit : «Au moment où je reçus hier votre lettre, je la portai à Bonaparte ; après en avoir pris lecture, il s'est exprimé dans les termes suivants : Cest l'abbé Sieyès qui a fait rendre cei arrêté, et c'est lui et ses affidés qui ont dressé la liste. Je n'approuve pas cette mesure. Si j'avais voulu croire ces peureux, le sang aurait coulé. Dites à Jourdan qu'il peut se retirer oi)i il voudra, et qu'il continuera à jouir de son traitement d'officier général jusqu'à ce que les circonstances me permettent de l'employer. » Le i^r frimaire, la radiation de Jourdan fut annoncée au Moniteur. Bonaparte répondit à sa soumission par une lettre pleine de sentiment, où il exprimait le désir de « voir constamment le vainqueur de Fleurus sur le chemin qui conduit à l'organisation, à la véritable liberté et au bonheur ».
D'autres radiations furent annoncées à la suite de démarches individuelles ou collectives. Chaque jour, les journaux contenant l'adhésion de repu-
blicains extrêmes, de députés exclus, la plupart dictées par la peur ou rintérêt, quelques-unes par le désir sincère, quoique un peu sceptique et lassé, de se prêter à l'expérience d'une république nouvelle. Un nommé Dubreuil osa seul protester dans un écrit et dénoncer l'approche du despotisme. « Puisses-tu, disait-il en prenant à partie Bonaparte, être la dernière idole des Français » ; cette voix isolée ne trouva point d'écho. Devant cet affaissement de l'opposition d'extrême-gauche, les Consuls laissèrent dormir les rigueurs annoncées, sans les révoquer encore ; ils s'occupaient moins à frapper qu'à ramener les républicains dissidents, car le péril pour le Consulat se prononçait maintenant d'un autre côté et dans toute la France se levait à droite ; il provenait moins d'un mouvement d'opposition que d'un compromettant enthousiasme.
Les nouvelles des départements arrivaient enfin, affluaient de tous côtés ; elles étaient bonnes, sans être absolument satisfaisantes. Dans l'accueil fait en province au coup d'Etat, il faut distinguer entre ce que l'on pourrait appeler le pays officiel, corps élus ou nommés, conseils locaux, juges, fonctionnaires,pourlaplupartrévolutionnairesprononcés et teintés de jacobinisme, et le pays réel, c'est-à-
dire la population même ; entre les administrateurs et la masse des administrés.
Parmi les autorités, l'adhésion ne fut pas tout à fait unanime. Si l'immense majorité d'entre elles accepta la révolution toute faite qu'on leur expédiait de Paris, des protestations clairsemées surgirent. Quelques administrations départementales ne répondirent pas tout d'abord à la communication des actes. Mais ces velléités d'opposition tombèrent immédiatement devant l'adhésion non équivoque ou l'inertie des masses. Si au premier moment l'annonce d'une nouvelle révolution, alors que les victoires à l'extérieur avaient produit une sorte d'apaisement, causa dans la population un peu de surprise et d'émoi, l'acquiescement général succéda aussitôt. Ce qu'aucun document ne signale, ce qu'il est impossible de découvrir nulle part, dans une ville, un canton, une bourgade, un coin quelconque de la France, — nous ne parlons pas, bien entendu, des campagnes de l'Ouest en pleine guerre civile, — c'est un essai de résistance de la part des populations, un mouvement de vrai peuple ou de bourgeoisie pour défendre des institutions avilies et se lever contre la fortune de Bonaparte.
Quelques clubs, il est vrai, essayèrent de bouger, mais ces groupes isolés, exécrés de la population, sentirent aussitôt leur impuissance. D'ailleurs, les autorités militaires et les troupes prenaient vivement parti ; elles voulaient la République, mais la république de Bonaparte, et leur attitude en imposa. C'est ce qui arriva notamment à Toulouse, cette populeuse cité, dont on crai-
gnait beaucoup. Aux premières nouvelles, le club avec lequel pactisait une partie des autorités civiles se mit en permanence et cria : Aux armes ! Mais le général commandant fit se prononcer énergiquement la troupe ; les autorités publièrent alors la loi, avec mauvaise grâce, il est vrai, et sans nul appareil. Lannes arriva sur ces entrefaites, prit le commandement, parcourut la région, rassura les républicains honnêtes, et le calme se rétablit. Il en fut à peu près de même dans les autres villes et localités où les comités rouges dominaient. En somme, sur toute l'étendue du territoire, la résistance jacobine se réduisit presque à rien ; les clubistes, insurgés en paroles depuis quatre mois, se turent devant l'acte de vigueur.
Par contre, dans la population des villes, des groupes tout opposés, également agités, bruyants, entraient en effervescence et témoignaient d'une joie agressive. C'étaient les réactionnaires militants, les associations de jeunes gens, les bandes de muscadins et de contre-révolutionnaires à gourdin qui avaient mené la lutte contre les résurrections successives du jacobinisme. La plupart d'entre eux étaient au fond royalistes, quoiqu'ils se posassent simplement en antijacobins et combattissent la Révolution au nom de ses principes. L'événement de Saint-Cloud, par son premier aspect contrerévolutionnaire, les enivra d'espoir. Ils crurent que leur jour arrivait et dans différentes villes prétendirent s'ériger à leur tour en faction dominante.
Dans une infinité de cantons et de bourgades, des manifestations tumultueuses, des attaques contre les fonctionnaires étaient signalées, et l'atti-
tude de Paris, se prononçant depuis quelques jours, encourageait ce mouvement. Presque partout, le gros de la population sympathisait avec ses auteurs ; par horreur du joug révolutionnaire, la population semblait se mettre à la remorque des royalistes. A voir tomber le gouvernement persécuteur, tous les Français — et ils se comptaient par centaines de milliers — qu'il avait menacés ou atteints dans leur sécurité, minés, traqués, humiliés, traités en ilotes, éprouvaient une joie de libérés ; ils applaudissaient à ceux qui se levaient furieusement contre les fonctionnaires oppresseurs et tarés, contre les pouvoirs officiels et occultes, contre les clubs et les comités, contre les rigueurs de la législation républicaine et ses puérilités vexatoires, contre toutes les formes de la tyrannie révolutionnaire, aujourd'hui déconcertée, et chancelante. En 1789, on avait vu l'anarchie spontanée ; c'était aujourd'hui la réaction spontanée, menaçant de tourner à un autre genre d'anarchie, à un délire de représailles et de vengeances.
Bonaparte sentit immédiatement le péril, car il voulait éviter avant tout que son nom devînt S5monyme de réaction. Le plan qu'il avait conçu pour l'avenir était grand et sauveur ; c'était celui des rois et des politiques qui naguère avaient fait ou refait la France. Se dégageant des partis, laissant à sa droite et à sa gauche les exclusifs de tout genre, il irait droit au peuple, à la masse, aux millions de Français qui avaient des besoins plus que des opinions, qui aspiraient simplement à la paix intérieure, à la paix religieuse, à la paix du dehors ; il gagnerait leur fidélité en
leur assurant ces biens ; il donnerait pour base à son gouvernement la satisfaction nationale et bâtirait sur ce tuf. Dans la masse conquise et ralliée, il ferait s'absorber et se fondre les hommes très nombreux qui s'étaient jetés dans les discordes civiles par souffrance ou colère, par exaltation momentanée plutôt que par principe préconçu ; il prendrait ainsi aux partis leur substance, leur force réelle, et n'aurait plus affaire qu'à des chefs sans troupes ou à des perturbateurs isolés. Se retournant alors contre ceux-là, il frapperait impitoyablement, frapperait encore, et réduirait à néant ce résidu des factions. Aux hommes utilisables de tous les partis, il commanderait l'oubli; décrétant l'abolition du passé, il ordonnerait aux Français de se pardonner et leur désapprendrait la haine ; sur dix ans de crimes et d'horreurs, sur les injures réciproques, il passerait largement l'éponge ; c'est ce qu'on appellerait, dans le langage mythologique à la mode : Faire boire à la France Veau du Léthé ! Appelant à lui des régions les plus extrêmes, il offrirait comme point de réunion un gouvernement fort et juste, assez ouvert, assez glorieux pour que tous les Français de bonne volonté puissent se réconcilier et se trouver à l'aise dans l'ampleur magnifique du régime. Ce programme de salut, Bonaparte peut dès à présent le tracer ; il ne lui appartient pas encore de le réaliser d'autorité. Il peut recommander l'apaisement ; pour l'imposer, les moyens lui manquent, car il n'est pas assez sûr de cette masse nationale dont il a décidé de faire son point d'appui et le grand centre d'absorption ; il ne se sent pas suffi-
samment la France en main. Ce qu'il veut au moins, c'est d'empêcher que cette masse bien disposée en sa faveur, mais inconsistante et mobile, ne prenne une direction différente de celle qu'il entend lui donner et ne tourne à la réaction pure. Au contact des royalistes actifs, qui ne sont qu'une minorité, mais une minorité incarnant la haine prédominante, la population peut s'exalter et se fanatiser. Alors la France tombera d'un extrême à l'autre ; au lieu d'aller à l'ordre et au réconfort, elle ne fera que changer de misère. On verra se reproduire la poussée de réaction qui avant Fructidor a failli précipiter la France en arrière. On reverra peut-être le retour des excès qui ont ensanglanté le lendemain de Thermidor, les férocités de Lyon, les septembrisades de la Provence, car le Midi blanc, comme Paris rouge, a eu ses septembriseurs. Les intérêts issus de la Révolution s'émeuvent déjà ; ils vont s'affoler. Tous les hommes qui ont fait de la Révolution leur bien, leur affaire, leur carrière, leur passion ou leur gloire, les acquéreurs de domaines nationaux, les politiques, les philosophes, les militaires, vont se détacher de Bonaparte transfuge et chercher ailleurs le salut. S'il se laisse séparer de ces hommes dont les meilleurs ont été les fauteurs de son avènement; s'il se laisse arracher de cette base, comme l'opinion des masses n'est pas assez affermie pour le soutenir et le porter, il lui faudra se livrer au parti qui n'accepte en lui qu'un instrument temporaire et se faire le prisonnier de la réaction.
Sans doute, il sent la nécessité d'opérer la réaction dans ce qu'elle a de légitime et d'indispensable .
seulement, il entend la faire à son profit, à son temps, à son heure, en se réservant toujours de lui imposer certaines limites et de marquer le point d'arrêt. S'il la laisse agir d'elle-même, le mouvement va se précipiter en torrent. S'il se livre au courant, le flot va très vite le dépasser, le déborder et le rouler, l'emporter brisé aux pieds du Prétendant. Donc, il reste avec la Révolution, tout en s'efforçant de la faire conciliante et généreuse. Son gouvernement reste ouvert à droite et à gauche, mais surtout à gauche, au moins ostensiblement. Avant d'opérer la fusion de tous les Français, il veut opérer celle des révolutionnaires sur le terrain d'une république accueillante et cordiale ; modérant leurs passions, réprimant leur exclusivisme, il continuera longtemps de flatter leurs préjugés, leurs manies, leurs idolâtries ; il déclarera surtout leurs intérêts et leurs biens intangibles. Et désormais le mot d'ordre du Consulat provisoire, partout transmis, répété à Paris comme en province, sera celui-ci : pas de réaction.
A Paris, la réaction se faisait à la parisienne, c'est-à-dire par des vaudevilles et des chansons. Toute crise politique retentissait alors sur le théâtre et s'y transposait en pièces de circonstance, productions hâtives, éphémères, fugitives, dont l'actualité était le seul mérite. L'événement de
Brumaire fit éclore en ce genre toute une littérature instantanée.
Au lieu d'interdire ces pièces, Fouché les soumit à la censure : le bureau central biffa, ratura ; il en interdit plusieurs, mais en laissa passer un assez grand nombre pour que le 28 brumaire le programme de spectacles fût ainsi composé : aux Italiens, les Mariniers de Saint-Cloud ; aux Troubadours, la Pêche aux Jacobins ou la Journée de Saint-Cloud; au Vaudeville, la Girouette de Saint-Cloud ; au théâtre des Victoires-Nationales, le Dix-neuf brumaire ou la Journée de Saint-Cloud ; au théâtre Molière, la Journée de Saint-Cloud ou les Projets à vau-Veau, Dans les pièces expurgées, le public cherchait quand même l'allusion et la découvrait ; c'étaient alors des tempêtes de bravos et de cris, des huées vengeresses ; on s'en donnait à cœur joie d'insulter aux vaincus, à ces tyrans odieux et grotesques, émergés des bas-fonds, à ceux par qui la France avait tant souffert, et toute la gent jacobine, se sentant fouaillée, se démenait et hurlait.
La réaction sortit des théâtres et des endroits clos et se répandit dans la rue sous forme d'estampes caricaturales, de couplets et de complaintes. Les royalistes avérés s'en mêlaient et ne dissimulaient plus leurs espérances.
Les feuilles officieuses eurent beau déclarer qu'il n'y aurait pas de réaction, les journaux jacobins s'emportèrent. Uex-Journal des Hommes libres élevait la voix pour dénoncer les « éléments d'une réaction assassine ». Des journaux même très hostiles au jacobinisme craignaient qu'on ne rendît la main « aux Jacobins de la réaction. »
• Ces inquiétudes de la presse se doublèrent d'une émotion parlementaire, dans ces commissions qui formaient un prolongement des Conseils. Le 26, à la commission des Cinq-Cents, le compterendu de la séance porte : « Plusieurs membres de la commission témoignent leur mécontentement des satires, des brocards que renferment les pièces de théâtre faites à l'occasion du 18 brumaire. Deux membres de la section d'inspection se rendront auprès du ministre de la police pour l'engager à défendre les pièces qui peuvent porter atteinte au respect dû à la représentation nationale. »
Le gouvernement se décida à agir. A l'égard des théâtres, une mesure radicale fut prise : interdiction de toutes les pièces « dont le titre semblerait relatif aux événements de Brumaire », ordre de soumettre à l'examen préalable de l'administration toutes les pièces « relatives à la Révolution, à quelque époque qu'elles aient été mises au théâtre. » La police fit disparaître des étalages les caricatures de députés ; le rapport par lequel le bureau central rendait compte de ses opérations porte même : « Il a fait défendre aux chanteurs de vendre ni chanter dans les rues et les places publiques des chansons relatives aux événements de Brumaire et injurieuses à la représentation nationale. » Le silence fut prescrit sur les scènes de l'Orangerie et « le déménagement des Cinq-Cents ». Il semblait que le Consulat voulût à tout prix faire oublier aux républicains formalistes la violence de son avènement et se laver de la tache initiale ; c'était la première fois qu'on voyait
un gouvernement renier ses origines et défendre d'en parler.
Contre les attroupements réactionnaires, le général Lefebvre lança une proclamation sévère, ordonnant à la troupe de dissoudre ces rassemblements par la force, après avoir invité « les citoyens honnêtes et les curieux » à se retirer. Enfin, pour bien montrer que le gouvernement restait à gauche et n'entendait plus trouver de coupables parmi les républicains, les Consuls révoquèrent leur arrêté de déportation contre les cinquante-neuf Jacobins, en le remplaçant par une simple mise en surveillance. Cette rétractation prit motif d'un rapport rédigé par Cambacérès, commandé par Bonaparte et concluant à l'oubli d'erreurs passagères. « C'est à la justice, avait dit le Consul, à réparer les sottises de la police. » Il n'en restait pas moins que Fouché avait habilement mené son jeu, puisqu'il avait rassuré Sieyès en dressant une liste de proscrits et facilité à Bonaparte, par l'exagération des mesures prises, le moyen de les annuler et d'affirmer une politique de concorde républicaine.
Dès le 29 brumaire, les Consuls avaient décidé de prendre contact direct avec les départements. La loi du 19 les autorisait à envoyer en province des délégués ; ils en nommèrent vingt-quatre, un par division militaire. Ces missi dominici reçurent une instruction rédigée sous forme d'arrêté des Consuls, complété par une note explicative. Ils iraient présenter l'événement de Brumaire sous son véritable jour et l'interpréter comme le triomphe de la modération. Ils pourraient au besoin révoquer les fonctionnaires par trop odieux, fermer
quelques clubs, mais ils n'étaient autorisés à user de cette faculté qu'avec une extrême circonspection, se bornant de préférence à s'enquérir sur l'esprit des administrations, sur l'esprit public, et à renseigner. Surtout, ils devaient recommander l'oubli des dénominations de parti et des appellations injurieuses, prêcher d'exemple parla douceur de leurs discours, travailler à la consolidation de la République par l'apaisement, éviter tout conflit avec les autorités militaires et se concerter autant que possible avec elles, « se dispenser d'aller dans les départements où tout est tranquille et va bien — et revenir le plus tôt possible. »
Les délégués choisis furent d'anciens conventionnels et députés inféodés au parti brumairien, quoique assez divers de tendances ; Mallarmé, Fabre de l'Aude, Barré, Chasset, Lecointe-Pu5n:aveau, Crochon, Jard-Panvillier, figurèrent sur la liste. Sieyès n'avait voulu que des hommes d'un passé franchement révolutionnaire. Tous auraient à opérer sans fracas, sans ostentation, sans grand appareil ; on ne voulait pas qu'en eux rien rappelât les conventionnels en mission, ces potentats de terrible mémoire. Le manque d'argent obligeait d'ailleurs à faire très simplement les choses. Comme frais de tournée, on ne put allouer aux délégués que cent mille francs à se répartir entre eux. Quelques-uns prirent la poste, d'autres partirent bravement en diligence. Ce train convenait assez aux représentants d'un pouvoir qui se posait moins en dominateur des partis qu'en conciliateur universel, assidu, pratique, et qui semblait vouloir faire le juge de paix entre tous les Français.