‹ L'avénement de BonaparteChapitre 30 sur 32 · LA FRANCE SOUS LES CONSULS PROVISOIRES PARIS · texte numérisé non relu

LA FRANCE SOUS LES CONSULS PROVISOIRES PARIS

LE Consulat provisoire était en somme pins reconnu qu'obéi, plus acclamé qu'écouté. A Paris, pourtant, les turbulences réactionnaires cessèrent assez vite, la population restant incapable de transports véhéments et prolongés. Après avoir rétabli le calme à la surface, Bonaparte va-t-il gouverner et administrer Paris, commencer la réorganisation de la France en rendant à la capitale un aspect décent et réglé ? A cet égard, tout était à faire, car les classes même les plus hostiles à la Révolution avaient pris à son contact des habitudes de vie débridée ; à côté des anarchistes d'opinion, combien de gens devenus « anarchistes d'habitude » ! Il en était résulté un laisser aller, un débraillé, un relâchement universels. Ce chaos grouillant offusque Bonaparte, choque son prodigieux instinct d'ordre et sa passion de rangement. Seul ment, s'il essaye trop tôt de discipliner la cité, s'il brusque les Parisiens, ceux-ci pourront se rebiffer. Il ne leur fera que très progressivement sentir l'autorité. Sans abuser, sans user même des pouvoirs arbitraires qu'il a hérités des gouvernements anté-

rieurs, il donne à Paris l'illusion de la liberté et ose à peine toucher à la licence.

Etrange et disparate, ce Paris des premières semaines consulaires, ce Paris de transition où l'ancienne société s'essayait très timidement à revivre, à côté d'une société brusquement surgie, flambante, toute en dehors. Dans l'aspect matériel de la ville, ce n'est qu'incohérence, amalgame confus de laideurs et de beautés, germes poussant sur des débris. L'étranger quiarrive, le proscrit qui se hasarde à reparaître, hanté par les récits de la Terreur, croit trouver Paris tout en sang et tout en ruines, il croit voir de hideux stigmates, « du sang, des têtes » ; s'il en parle, on lui répond : « Oh ! cela est vieux. »

S'il arrive par l'Ouest, les Champs-Elysées, plus animés qu'autrefois, quoique d'aspect encore forestier, le conduisent au plus bel aspect que présente une capitale. Le Directoire avait voulu que la place de la Concorde, la sanglante place de la Révolution, entourée désormais d'édifices et de jardins réparés, mît au devant de Paris un imposant parvis. « Le pont, les Tuileries, les Champs-Elysées, les quais, le Palais-Bourbon, forment un ensemble fort remarquable. » A gauche des Champs-Elysées, par delà le faubourg Honoré et le Roule, une ville neuve pousse, claire et luxueuse : quartier d'Anjou, quartiers de la Chaussée-d'Antin, quartiers du Rocher, quartiers montant vers les Percherons et Montmartre ; ville d'enrichis, de fournisseurs, de généraux qui ont fait leur main en Italie, d'artistes et de comédiennes. Tous ceux que la Révolution a mis en relief et en vedette aiment à

s'y loger ; dans leurs jolis hôtels à fronton grec et à colonnade, dans le décor d'un mobilier qui commence à se raidir en formes antiques, parmi les acajous et les ors, parmi les fresques, les moulures corinthiennes et l'harmonie des étoffes rayées à fond tendre, ils font assez gauchement apprentissage d'élégance.

Passé le boulevard, l'ancienne ville se retrouve, mais toute bouleversée et sens dessus dessous. Le Paris royal, qui se tassait sur les deux rives du fleuve, était déjà fait de contrastes, de luxe raffiné et de misère ; les contrastes se sont accentués, car la Révolution n'a fait que déplacer le luxe et accroître la misère. Certains endroits ont embelli. Les Tuileries sont mieux soignées qu'autrefois, avec leurs hémicycles de marbre, leurs rectangles de verdure, leur peuple de statues ; la façadedu château opposée au jardin, celle qui regarde le Carrousel et l'entassement de ses constructions, reste écomiflée par les balles du lo août, le bas disparaît à demi sous des plantations, car la République a voulu pudiquement masquer de verdure la demeure des rois. A l'autre bout de la ville, le Jardin des Plantes s'est enrichi, auprès du Muséum créé par l'effort louable de la Révolution pour organiser la science. Mais le Luxembourg, ses parterres, ses ombrages ne sont qu'une ruine de jardin, l'esplanade des Invalides est toute en excavations et fondrières, le jardin du Palais-Royal est à tel point ravagé qu'il faudra le fermer pendant plusieurs mois pour le réparer. Saccagés et menaçant ruine,les monuments, y compris ceux que la Révolution s'est appropriés et où elle a installé le désordre des services publics;

saccagées, violées, découronnées de leur flèche, vidées de leurs tombeaux et de leurs statues, les innombrables églises, les abbayes puissantes, réceptables d'art et de richesse. Certaines églisesdevermestemples servent aux cérémonies décadaires, tandis qu'à d'autres heures les cultes rivaux, catholique, constitutionnel, théophilanthropique, voisinent haineusement.

Celles-là même ont perdu leurs trésors, etle Musée des monuments français, quai des Augustins, n'a pu que recueillir les épaves de cet immense naufrage. En revanche, le Louvre s'emplit des dépouilles de l'Italie ; là, c'est un arrivage de chefs-d'œuvre, un déballage de merveilles : l'Apollon du Belvédère, la Vénus Capitoline, le Laocoon encore encaissés, émergeant à demi du plâtre où on les a noyés pour le voyage. Le quadrige de bronze attribué à Phidias et ravi à Venise demeure entreposé dans le jardin de l'Infante ; on parle de l'atteler sur la place des Victoires à un char de triomphe.

Sur les places, des piédestaux se dressent veufs de leurs statues ; des allégories de bois et de plâtre, débris des apothéoses révolutionnaires, s'eèritent sous la pluie. Place des Victoires, place Vendôme, place Royale, dans les quartiers d'imposante architecture, des enseignes criardes bariolent les façades, rompent l'harmonie des lignes et détruisent l'ordonnance. Les demeures de noblesse et de haute vie, hôtels du faubourg Germain, hôtels du Marais, sauf ceux que la finance a sauvé en les accaparant, appartiennent aux industries de plaisir, aux ventes à l'encan, aux agences, au Paris spéculateur, charlatan, entremetteur. Toute chose est en dehors de sa

place ; la Bourse se tient dans l'église des Petits- Pères ; un bal public — le bal des Zéphyrs — s'était installé dans le cimetière attenant à Saint -Sulpice. On voit des établissements bizarres, des noms accolés qui jurent d'être ensemble ; là-bas, dans la rue Antoine, on va créer une maison de refuge pour les victimes des faillites d'Etat, un hospice pour rentiers.

Les hôpitaux placés sous l'invocation de vertus laïques manquent de ressources, et pourtant l'admirable institut de Valentin Hauy se soutient, l'œuvre de l'abbé Sicard a survécu à la proscription de son auteur ; à Beaujon, l'étranger s'étonne de trouver réunies toutes les ressources de la science, un progrès de bienfaisance, dû à cet élan d'humanité et à ce branle-bas d'activité généreuse que la Révolution a d'abord imprimés aux esprits. Mais les quartiers de cléricature et d'hospitalisation religieuse, la ligne de couvents qui s'adossait à la terrasse des Feuillants, la cité religieuse qui se blottissait à l'ombre de Notre- Dame, la Sorbonne, ses collèges, ses foyers de science ecclésiastique, et au delà des quartiers vivants de la rive gauche, les grands domaines de communauté, tout cela est livré à la spéculation, à la démolition, aux fournitures militaires, aux entreprises de lucre hâtif et véreux, ou simplement au trop-plein de Paris, de ses sentines, de ses cloaques et de ses décombres ; des quartiers entiers se transforment en cités de brocanteurs ou en magasins de débarras.

Restons au centre. Sous le ciel de brumaire et de frimaire, sous le ciel de suie, les rues mal pavées, dépourvues de trottoirs, sillonnées en leur milieu par un ruisseau fétide, se faufilent tortueuses

446 UAVÈNEMENT DE BONAPARTE

entre les maisons à façades d'un jaune sale, à toits inégaux, à caprices d'architecture qui feraient la joie de nos yeux amateurs de pittoresque. Sur les places difformes, des bonnets de liberté apparaissent encore au bout de hampes déteintes, des arbres de liberté où pendent des loques tricolores ; à tous les coins de rues, des inscriptions remaniées ou tronquées, la suppression du mot de saint décapitant une quantité de noms; le bas des maisons tout tapissé d'affiches, des murailles de papier ; la liberté de l'affichage illimitée ; les citoyens, les voisins s'injuriant sur les murs, en grossiers placards ; les affiches déshonorant les monuments et peinturlurant les fontaines ; sur la chaussée, peu d'équipages imposants et soignés, plus de carrosses à panneaux armoriés ; 1,162 fiacres, dont certains ne sont numérotés qu'à la craie et dont beaucoup sont conduits par des fenmies ; rue du Mail, rue Denis, des voitures de place stationnant tout le jour, au mépris des ordonnances, et créant un encombrement continu ; 2,691 cabriolets lancés à toute vitesse, filant d'un train fou, effarant, bousculant, écrasant les passants, et se faisant, malgré les réclamations des journaux, « instruments de mort » ; à pied, dans le tumulte des affairés et le trottinement des Parisiennes, toute sorte de figures incertaines et minables, rentiers sans rente, ouvriers sans ouvrage, employés sans salaire, suspects craignant toujours d'être suivis et jetant derrière eux un regard d'angoisse ; par contraste, des impudences de tenue et d'allure, une femme bien mise se troussant jusqu'aux genoux, « une jeune femme habillée en homme p ; un mort dans son cercueil

UAVÈNEMENT DE BONAPARTE 447

transporté comme un ballot, sans pompe ni décence; le heurt des modes anciennes et des modes nouvelles, des hommes à cheveux poudrés et à catogan, le tricorne sur les yeux, d'autres tondus, couvrant du feutre évasé leur coiffure à la Coriolan, des hommes à redingote et à pèlerine, à redingote bleue avec boutons blancs, à redingote couleur isabelle, des gens en carmagnole ; des militaires, des défenseurs de la patrie courant après leur solde et portant haut tout de même leur plumet effiloché; beaucoup de jeunes gens revenus de la guerre éclopés, portant le bras en écharpe ou se traînant sur des béquilles, et dans cet extraordinaire pêle-mêle de types et de costumes, quelques ressouvenirs du grand carnaval gréco-romain qui pendant huit ans a traversé Paris : sur le Pont-Royal, par un temps affreux, « des élèves du peintre David vêtus complètement à la manière des élèves d'Apelle, tête nue, jambes nues, chaussés d'un cothurne, et n'ayant d'autre vêtement même nécessaire que les plis ondoyants d'une double tunique » ; des passants complaisants et narquois leur offraient des parapluies.

Sur les ponts, sur les places, dans les rues, c'est un envahissement d'étalages mobiles, d'échoppes en plein vent, de jeux et de lotos, de tréteaux et d'éventaires, rétrécissant le passage, gênant la circulation. Cette profusion d'industries parasites, cette usurpation permanente de la chaussée, est l'un des traits caractéristiques du Paris d'alors ; elle donne à toute la ville un aspect forain.

Le Pont-Neuf, la Grève, le quai du Louvre, le boulevard du Temple, parade continue de bateleurs.

saltimbanques, pitres, montreurs de curiosités, faiseurs de tours et chanteurs ambulants ! Que de petits métiers, que de vendeurs de choses innomées et étranges, quelle exhibition de débris divers, quel débordement de bric-à-brac, que de ferraille, que de bouquins et d'estampes ! On vend sous le manteau des gravures représentant l'ex-famille royale, des emblèmes proscrits et des colifichets dynastiques. La police les pourchasse et favorise d'autres exhibitions. Bientôt, les passants vont s'attrouper devant une estampe représentant « le premier Consul Bonaparte au milieu des sectateurs des cultes divers et les rappelant tous à une tolérance mutuelle ».

Promeneurs, errants de tout genre, désœuvrés et désheurés, s'entassent à certains moments dans les endroits où l'on mange. La Révolution, qui a jeté sur le pavé une population de déracinés, a fait la fortune des restaurants. Sans parler des rois de la bonne chère, Méot, Véry, Robert, Saivres, Rose et leurs prodigieux émules, le nombre des traiteurs, cabaretiers, limonadiers, débitants de vins et de liqueurs, s'est énormément accru. Partout se lit cette annonce : Déjeuners froids. On s'attable dès le matin, car la vie commence de bonne heure. Ensuite, beaucoup de Parisiens traînent leur journée dans les cafés et y pérorent interminablement; chaque parti, chaque coterie a le sien, s'en fait une manière de club et y lit ses journaux, sans croire aux nouvelles qu'ils débitent.

Le beau monde lui-même vit en général hors de chez soi. Qu'est ce beau monde ? « Les jeunes gens qui ont remplacé les marquis, les pages, les mous-

quetaires, etc., sont des fournisseurs, des agioteurs, des clercs de procureur. » Ils montent à cheval, conduisent leur phaéton, exhibent leur maîtresse. Le parc de Mousseaux est réservéauxpromenades matinales. Dans l'après-midi on s'en va au bois de Boulogne faire une partie de barres ou fortifier sa musculature par des exercices renouvelés de l'antique, car on vise à l'athlétisme par grécomanie, comme on y visera plus tard par anglomanie. Les gens qui se piquent de goûts plus relevés s'en vont bâiller aux conférences organisées par le Lycée des arts, par le Portique républicain, ou aspirent après la réouverture des concerts donnés par la Société des amateurs, rue de Cléry. Les trente-cinq banques de jeux publics et patentés, les innombrables tripots s'emplissent, et les heures s'y écoulent fiévreuses. Par-dessus un fond terne de bourgeois déprimés et d'honnêtes gens aspirant confusément à une existence mieux réglée, une société de parvenus et de déclassés s'agite toujours, brille, s'ébat, fait des mots, tranche et déraisonne sur tout ; chez elle, nul effort de réflexion, nul souci de l'avenir, nulle préoccupation de fonder. Si la folie d'agiotage sur les assignats et de spéculation universelle est passée, combien de gens emploient encore leur journée à courir au coup de bourse ou au coup de dés, au lucre immédiat, au plaisir d'un moment, à l'aventure d'argent ou d'amour !

Dans les rues passagères et marchandes, les fenmies, dès le matin, sont venues à pied faire leurs emplettes, le léger réticule pendant à leur ceinture. Les magasins s'enjolivent à miracle, avec leurs devantures avenantes, leur luxe de moulures et de

colonne ttes. Les boutiques qui prospèrent, ce sont celles qui tiennent débit de frivolités, plumes, rubans, dentelles et fanfreluches. Les femmes y cherchent de quoi faire le décor miroitant et non le fond de leur toilette, car elles continuent à ne porter par-dessous leurs fourrures « qu'un extrait de vêtement aussi diaphane que possible » et le reçoivent de l'étranger, en gazes et mousselines d'Angleterre. L'ancienne industrie française, celle qui pourvoyait au luxe étoffé d'autrefois, languit et chôme.

Pourtant, depuis quelques jours, un curieux phénomène s'opère. Dans les rues de vieux commerce, rue des Bourbonnais, rue Boucher, des maisons à enseigne jadis réputée, des magasins de soieries, longtemps délaissés, retrouvent des clients ; on fait queue à leur porte. C'est qu'une anecdote circule, portant avertissement de Bonaparte, et la mode, avant la politique, le reconnaît dictateur. On raconte qu'il se trouvait un soir au Luxembourg, en compagnie de Joséphine et d'autres dames exhibant une élégance par trop athénienne ; lui, faisait bourrer la cheminée, chauffer à force, à outrance ; on lui objecte qu'il va mettre le feu ; il ordonne de continuer, et se retournant : « Ne voyez-vous pas, dit-il, que ces dames sont nues ? p Le bruit que Bonaparte rappelle les modes à la décence avec l'arrière-pensée de raviver l'industrie nationale se répand dans les journaux ; démenti par quelquesuns, d'autres le confirment, et « aussitôt nos dames patriotes de commander robes, jupons, spencers, schalls, douillettes pour l'hiver, le tout de soie. »

Tout ce monde dîne entre quatre et cinq heures. Parmi les gens d'opulence relativement assise, il n'y a que des banquiers et négociants, quelques-uns étrangers, « dont la maison cosmopolite est une puissance », pour essayer de reprendre les traditions d'hospitalité et les réceptions fastueuses d'autrefois, sans y réussir pleinement. « Je ne sais si un appartement orné, un dîner fin, des toilettes recherchées, des révérences et des calembours constituent effectivement la bonne compagnie ? » Les hommes dînent beaucoup au restaurant ; les hrumairiens, les députés et fonctionnaires qui ont participé au coup d'Etat, pour ne pas perdre le contact, se réunissent toujours chez le restaurateur Rose ; là, ils édifient en imagination le gouvernement futur, distribuent des grâces, attirent, rallient, concourent à l'apaisement. Dans les temps qui ont précédé Brumaire, la division des esprits était telle qu'il était impossible de réunir à la même table un certain nombre de personnes sans que la politique s'introduisît parmi les convives et fit dégénérer la conversation en « un bruit tumultueux ». Mercier s'en était plaint dans son Nouveau Tableau deParis. Aprésent.oncommence à prendre l'habitude de se disputer « pour des opinions ; on ne crie qu'aux cabarets et dans les tabagies ». Les journaux vont signaler comme l'un des effets du mot d'ordre consulaire la pacification des dîners.

Quelques salons ofiiciels s'ouvraient à jour fixe, Mme de Staël s'y donnait beaucoup de mouvement ; « elle tournait comme une toupie autour des personnes marquantes. » Tenant à établir son influence, à placer ses amis, elle travaillait aussi à sou-

lager des infortunes, à obtenir des mises en liberté, des radiations d'émigrés, et s'employait impétueusement à la justice. Au commencement de la soirée, elle-même rouvrait son salon et ressuscitait cette puissance ; on s'occupait chez elle à dresser la liste des légiférants futurs et à lancer des noms.

Parmi les membres de l'ancienne société, quelques-uns se jettent déjà en solliciteurs au travers du monde nouveau ; d'autres se tiennent à l'écart et se contentent de vivre. Rue Honoré, dans une maison de modeste apparence, la princesse de Beauvau, voltairienne impénitente, n'a jamais cessé un seul jour de recevoir ; elle habite un petit appartement « meublé des restes élégants de son ancien mobilier ». — « Du moment qu'on quittait l'escalier crotté, commun à tous les habitants, on se sentait transporté dans un monde à part ; tout était noble et soigné dans ces petites chambres. Le peu de domestiques qu'on y voyait étaient vieux et quelque peu impotents ; on sentait constamment qu'ils avaient vu si bonne compagnie que leur jugement était quelque chose. » Dans ce lieu discret, des hommes politiques, des philosophes se faisaient voir ; en y venant, ils croyaient « se donner un air de l'ancien régime ».

Cinq heures ; les théâtres s*ouvrent. La police n'obtient jamais qi/ils ferment à l'heure réglementaire, neuf heures pour ceux du boulevard, neuf heures et demie pour ceux de l'intérieur. Le théâtre, c'est l'universel rendez-vous, lieu de réunion, de manifestation et de licencieux plaisirs. En pleine Révolution, un prospectus de théâtre annonçait, pour mieux attirer le public, que toutes les loges

seraient munies d'un lit. Les acteurs occupent beaucoup Paris de leurs prétentions, de leurs démêlés, et se posent en personnages d'importance ; ils sont reçus dans toutes les sociétés. Après le i8 brumaire, les artistes de F Opéra-Comique ont cru devoir envoyer à Bonaparte une adresse de félicitations. Sur les grandes scènes, la mise en scène est très soignée, les ballets et les décors superbes, les artistes supérieurs aux œuvres qu'ils interprètent. En fait de littérature dramatique, la production est incessante et médiocre ; froides tragédies, plats vaudevilles ou drames noirs. Le public reste de tendances réactionnaires. Les grands mots dont toute la France s'est jadis enivrée et qui, dans la bouche des révolutionnaires, ont été surtout effet oratoire, patrie, liberté, vertu, n'ont plus le don d'émouvoir.

Dans certains théâtres, sur le devant des loges, des toilettes éblouissantes s'étalent, des femmes moins habillées que costumées, des Flores, des Hébés, des Grecques, des Orientales ; un soir, à l'Opéra, Mme Tallien en Diane chasseresse, carquois à l'épaule, peau de tigre en sautoir, croissant de diamants dans les cheveux, vêtue surtout de pierreries, va exhiber une dernière fois sa triomphante nudité. Joséphine inaugure un luxe de meilleur ton : « 19 frimaire : Bonaparte était hier à l'Opéra avec son épouse ; celle-ci était en satin blanc et non point en linon, sans diamants, mais avec beaucoup de camées antiques à ses doigts et à ses bracelets. La loge était remplie de femmes charmantes et parées. » Le public des autres places est en général détenue fort négligée. Il faudra que deux mois s'écou-

lent pour que les observateurs de la police signalent une amélioration ; en nivôse, ils écriront, dans leur style prétentieux : « On a remarqué que depuis quelque temps la parure était plus générale parmi les spectateurs. On s'aperçoit que la masse est visiblement ramenée aux habitudes et aux foimeâ qui firent passer dans l'Europe les Français pour le plus poli et le plus aimable des peuples. »

A partir de huit heures du soir, il est hasardeux de sortir à pied. Sur les milliers de réverbères allumés, il en est un très grand nombre qui clignotent rapi^ dément et s'éteignent; de louches figures se glissent dans l'ombre et partout s'éveillent des grouillements suspects. Des voleurs en nombre incalculable opèrent isolément ou par bandes, s'attaquent aux passants, s'introduisent dans les maisons qui ont l'imprudence de rester ouvertes.

Dans ces mois d'hiver où nous sommes, l'afflux de foule a cessé aux grands rendez-vous nocturnes de plaisir en plein air ; les jardins de danse et d'amour ont éteint leurs feux. Le plaisir se resserre à Tint é* rieur et se calfeutre, mais s'annonce par de flamboyants signaux. L'extérieur de l'Opéra est éclairé « d'une manière aussi neuve qu'éclatante ». A la sortie des théâtres, chez Garchy, rue de Richelieu, des lumières et du bruit ; des femmes en grande toilette viennent y prendre des glaces. A six heures, les bals payants ont donné le premier coup d'archet. On n'offre plus guère à danser chez soi, on préfère donner des thés, réunions de moindre apparat, quoique renforcées par de solides victuailles, mais on s'en va par coteries danser aux « bals d'abonnement ». Les plus beaux se sont établis par entre-

prise à Tex-hôtel d'Uzès, me Montmartre, et aux salons d'Apollon, près l'enclos des Capucines ; on danse dans deux ou trois cents endroits, langoureusement ou follement. Ailleurs, dans un grand nombre de rues, dans les impasses et les culs-de-sac, le sommeil des bourgeois paisibles est troublé par des voix éraillées, par d'orduriers appels ; les habitants se plaignent que des rixes de filles font de scandaleux tapages.

La prostitution est l'une des plaies qui s'étalent. Partout elle déborde, envahit ; au Palais- Royal, l'armée des filles, la prostitution à perruque blonde et à falbalas, tenant marché au foyer du théâtre de la Montansier, que Bonaparte n'osera fermer par crainte de mettre contre soi« tous les vieux garçons de Paris » ; les galeries inabordables même pendant le jour aux honnêtes femmes, des filles habitant les entresols du palais, se montrant aux fenêtres et « appelant les passants » ; sur le boulevard Italien, des filles ; sous le péristyle de rOpéra-Comique, des nymphes vagabondes, outrageusement décolletées malgré la froidure ; sur le boulevard du Temple, des créatures de huit à seize ans s'ofïrant à la corruption publique ; au Carrousel, dans le pâté de maisons borgnes qui empiètent sur la place, des filles occupant presque tous les logis et exerçant leurcom^ merce ; aux Tuileries, au Luxembourg, aux abords de tous les spectacles, des filles. Le soir, au marché des Grands-Augustins et sur le quai voisin, des racoleuses attirent les passants et les satisfont en plein air, entre les « boutiques des

marchandes de volailles ». Il en est qui se prostituent dans les cloîtres de l'ancienne Abbaye.

Que d'autres éléments impurs, interlopes, dangereux, pullulent dans Paris : des réfugiés italiens, des révolutionnaires d'outre-monts chassés de chez eux par les victoires de Souvorof et la chute des républiques cisalpines, cherchant dans Paris un asile et du pain, toujours prêts à jouer du couteau et à prêter main-forte aux perturbateurs ; une colonie de dangereux étrangers, l'un des éléments de désordre qui préoccupent le plus les Consuls ; des réfugiés irlandais, des Vendéens fuyant la désolation de leur pays, des voleurs de grands chemins et des chauffeurs du Midi qui ont renoncé au métier, qui se sont jetés dans ce grand Paris où tout s'absorbe et se perd ; une population de réf ractaires ; parfois, sous l'escalier d'une maison, une trappe qui se lève et une dure figure de Chouan qui sort de sa cache^ comme en pleine Bretagne, pour prendre un mot d'ordre ou quérir un autre asile ; sur le haut des boulevards, dans les faubourgs, des flottements d'ouvriers sans travail. Le dépérissement de la grande industrie est si profond qu'en nivôse la police signalera, comme fait consolant, un rappel d'ouvriers dans l'une des manufactures.

Pour avoir de quoi vivre, les faubourgs ne recourent plus aux émeutes, aux descentes tumultueuses et hurlantes, mais beaucoup d'ouvriers se jettent aux métiers inavouables et s'enrôlent dans les bandes employées à frauder les droits d'entrée. La fraude se fait en grand ; c'est l'une des principales industries de la population parisienne ; elle a son organisation, ses chefs, son armée.

perfectionne ses procédés, pousse contre Paris des travaux d'approche et de cheminement. Des conduits souterrains, de mystérieuses rigoles, partant de la banlieue, s'emplissent de vins et de spiritueux, passent sous le mur d'enceinte et aboutissent à l'intérieur des maisons complices. Des bourgeois d'aspect honorable prennent intérêt dans cette industrie et la commanditent. La fraude se fait aussi à main armée, par effractions violentes, par irruptions nocturnes ; aux barrières, de véritables combats se livrent entre gardes et fraudeurs, et ceux-ci ont souvent le dessus.

Pendant plusieurs mois, ce désordre ne fera que s'accroître. Les fraudeurs enrégimentés se dispersent le jour dans les villages suburbains, dans les terrains vagues, préparent leurs coups, menacent de mort les habitants qui oseraient s'opposer à leurs entreprises nocturnes ou les dénoncer. La nuitvenue, ils se remettent à l'œuvre. Sur le pourtour oriental de l'enceinte, Paris est littéralement investi de ces hordes, de ces tribus de nomades et de barbares. « On évalue le nombre des fraudeurs à plus de dix mille, tous armés, courageux, commandés par des chefs hardis et entreprenants : on les dit ennemis prononcés du gouvernement... On compte environ 2,500 fraudeurs du port de la Râpée à la Villette ; leurs chefs ont des habitations dehors et non loin des murs ; ils y tiennent des magasins considérables. Plusieurs de ces hommes qui sont à la tête des fraudeurs se sont flattés que, s'il y avait un mouvement, ils sauraient diriger et conduire tous leurs subalternes... Il est instant de prendre des mesures, sans quoi bientôt l'impôt sera réduit I 17

absolument à rien, et les fraudeurs devenus si nombreux qu'ils pourraient occasionner de grands troubles et servir aux factieux. » Cette armée de brigandage pourrait au besoin se transformer en armée de l'émeute.

Par quel bout prendre cet amas d'immondices pour le pousser à Fégout ou le dissoudre et nettoyer Paris ? La police du Consulat hésitait à entreprendre et d'ailleurs manquait des moyens nécessaires. L'armée se montrait peu propre aux besognes de vigilance intérieure et d'épuration ; parmi les gardes nationaux, deux sur cinq se faisaient remplacer dans leur service par des hommes recrutés à prix d'argent et peu sûrs ; quelques brigades de gendarmerie, casemées au Temple, ne fournissaient qu'un renfort insuffisant. On se plaignait générale^ ment qu'il n'y eût point une véritable troupe de police, un corps soldé, une garde urbaine, apte à surveiller Paris et à fouiller ses profondeurs. Mais où trouver de l'argent pour organiser ces forces, alors que la police n'avait pas de quoi payer ses inspecteurs, ses commissaires, ses vingt-quatre officiers de paix, ses agents secrets ? Après neuf mois de gouvernement consulaire, tout le personnel en sera encore à renouveler presque quotidiennement ses doléances, à réclamer six mois de traitement dû, sans qu'il reste un sou dans les caisses pour solder cet

arriéré. Avec de tels éléments, il était difficile de procéder par effort méthodique et suivi.

Fouché se borna d'abord à faire la guerre aux filles. Le 12 frimaire, des détachements d'infanterie et de cavalerie cernèrent le Palais-Royal, bloquèrent les issues ; plusieurs centaines de malheureuses furent enlevées. La rafle se poursuivit dans les quartiers voisins, où elle donna lieu à des rixes entre soldats et forts de la halle.

Que ferait-on de toutes les captives ? La loi ne permettait de les poursuivre judiciairement que dans le cas où elles étaient convaincues d'outrage patent aux mœurs. Le public dans ses conjectures leur assigna une destination lointaine. On se figura que le gouvernement venait de faire au Palais-Royal la presse des filles, pour l'usage de nos soldats d'Egypte et qu'il allait déporter au delà des mers toutes ces Manons. Le procédé parut fort, excessif, arbitraire, attentatoire à la liberté individuelle ; on trouva qu'il sentait le despotisme.

Bonaparte voulut immédiatement faire tomber ces bruits. Sur son ordre, Rœderer rédigea un article et le fit paraître dans le Journal de Paris. On sut ainsi que Bonaparte n'entendait pas expatrier sans jugement même les plus misérables créatures. Fouché se le tint pour dit, se contenta de garder quelque temps eh lieu sûr et d'éloigner de la circulation celles que Ton appelait par antinomie les femmes du monde. L'audace du libertinage public fut un peu réprimée. Même, dans un beau mouvement de vertu, Fouché fit savoir que rompant avec une tradition de ses prédécesseurs, il n'emploierait plus de filles aux besognes

de police secrète, et qu'il aimait mieux renoncer à ce moyen d'information. Mais il s'abstint encore de toute mesure contre l'encombrement et la pestilence des rues, contre le train désordonné des voitures, contre les exhibitions diverses qui salissaient la voie publique et faisaient l'amusement des badauds, contre les industries interlopes dont vivaient tant de gens ; la police semblait même renoncer à exercer sur les opinions une surveillance tracassière et trop curieuse.

Pareillement, Fouché ne touche pas à la presse, aux soixante ou quatre-vingts journaux qui paraissent quotidiennement. Plus de saisies brutales et vaines, plus de ces appositions de scellés qui obligeaient seulement, sous le Directoire, le journal frappé à changer de nom, à changer de local, et qui laissaient se poursuivre la lutte d'une presse furibonde contre un gouvernement à la fois persécuteur et faible. Après Brumaire, les rigueurs cessèrent presque complètement. Pendant les six semaines que dura le Consulat provisoire, un seul journal, VAristarque, notoirement royaliste, fut l'objet d'un commencement de poursuites. Le rédacteur et l'imprimeur avaient été même arrêtés, mais le bureau central, ayant reçu contre-ordre, les fit relaxer et se contenta d'une réprimande.

En matière de presse, Fouché fit néanmoins un coup de maître. L'organe attitré des Jacobins extrêmes, Vex- Journal des hommes libreSy réduit dans les derniers temps à s'appeler successivement V Ennemi des oppresseurs de tous les temps, puis le Journal des hommes, puis le Journal des Républicains, continuait à mener une existence précaire, mais restait

en faveur auprès des groupes avancés. Au lieu de détruire cette espèce de puissance, Fouché l'absorba. Achetant le journal pour le compte de la police, il lui imposa comme principal rédacteur l'un des plus équivoques pamphlétaires de la presse jacobine, Méhée de La Touche, homme à vendre, qui reçut mission de louer Bonaparte et surtout son ministre sur le ton du Père Duchêne. Le 10 frimaire, le journal reprit son ancien titre, — les Hommes libres, — et cette résuri'ection d'un nom parut à elle seule donner un gage aux démocrates exaltés. Le journal reparaissait enragé contre la réaction et ses suppôts, mais en même temps, avec un cynisme discret, il évoluait vers Bonaparte, auquel il accordait des éloges bourrus.

Fouché rendait ainsi une voix à l'opinion, sinon à l'opposition jacobine. Il s'en servirait pour appuyer sa politique personnelle. Fouché jugeait que la Révolution avait rempli son but et devait s'arrêter, puisqu'il était ministre ; il la voulait désormais fortement conservatrice; il reculait moins que personne devant certaines audaces de libéralisme et de pardon, mais à condition que les places et le pouvoir demeurassent l'apanage exclusif des révolutionnaires, y compris les plus affreusement compromis, dont la fortune s'identifiait avec la sienne. Or, il sentait que le mouvement des esprits, quoique réprimé dans ses premières effervescences, continuait de porter à droite. Autour de Bonaparte, un parti de droite se formait ; composé de Rœderer, Tallejnrand et autres, il essaierait de pousser à l'établissement d'un principat entouré de formes et d'institutions monarchiques, et Fouché craignait

que la réaction, si on la laissait s'opérer dans les choses, ne finit par tourner contre les personnes. Donc, en face des éléments et des influences de droite, il s'institue hardiment le ministre de la défense révolutionnaire. La résurrection du violent et hargneux Journal des hommes libres est Tun des moyens qu'il emploie. Ce dogue jacobin, que Fouché tient en laisse, sans le tenir de trop court, fera bonne garde autour des institutions et des formes révolutionnaires. Grondant et au besoin jouant des crocs, il défendra Bonaparte contre des amis compromettants ; en même temps, ses grossiers éclats de voix mettront en confiance les républicains extrêmes. Ceux-ci, à entendre répéter chaque jour des invectives quasi officielles contre la religion et les prêtres, contre les bourgeois dévots, les nobles, les muscadins et toutes les variétés de réacteurs, se croiront encore sous une république de leur choix.

Malgré ces précautions pour accaparer et canaliser les divers courants de l'opinion, Paris dans son ensemble semblait un peu revenu de son premier enchantement .11 restait dominé par Bonaparte, mais se demandait où Bonaparte conduisait la France et ne voyait pas l'avenir se débrouiller clairement.

Paris était d'ailleurs hors d'état de prêter à un gouvernement quelconque l'appui d'une adhésion persévérante et soutenue. Sur toute autre question que celle de paix ou de guerre, il n'existe encore dans la masse aucun esprit public. Abandon et curiosité plutôt que confiance, espoirs fugaces, découragements immédiats; dans les classes

frivoles et brillantes, une obéissance frondeuse, un scepticisme gouailleur, une folie de jouissances qui porte à gaspiller le présent sans s'inquiéter du lendemain ; dans les autres classes, une somnolence douloureuse, des murmures sans révolte, une houle morne de plaintes et de désirs, quelque chose d'inconsistant et de mou qui se dérobe plutôt qu'il ne résiste à la prise gouvernementale ; voilà ce qu'était Paris avant Brumaire, voilà ce qu'il redevient très vite après la crise, car il n'appartient à personne de supprimer brusquement les causes qui entretiennent cet état d'esprit, c'està-dire le souvenir des déceptions passées, des déceptions atroces, et l'accablement des misères présentes. C'est seulement comme premier Consul, investi d'un pouvoir plus personnel, que Bonaparte fera ce miracle de substituer, surtout dans le peuple, à l'enthousiasme précaire des premières heures, à la « tranquillité apathique » des jours suivants, une adhésion active, un acquiescement progressif, une vibration continue, une obéissance passionnée. Il poursuivra cette oeuvre patiemment, avec d'infinies habiletés, avec des prudences et des audaces, jusqu'au jour où un retentissant coup d'éclat, une victoire annonciatrice de la paix, viendra consommer le succès et achever la con» quête de Paris.

464 li'AVÊNEMENT DE BONAPARTE

Page 1