L'avenir de l'Afrique; conférences
Je dois vous entretenir de l'avenir de l'Afrique; nous nous occuperons essentiellement de la partie de ce continent qui est au midi du grand désert.
Je ne vous parlerai pas de l'Egypte, ni de son ancienne et colossale civilisation. Vous savez que les découvertes et les travaux modernes ont rendu possible l'interprétation des inscriptions qui n'avaient plus de lecteurs depuis vingt siècles. Et maintenant, l'histoire de ces pharaons qui semblaient oubliés à tout jamais, se retrouve minutieusement détaillée sur les colonnes de leurs temples et les parois de leurs salles sépulcrales. Mais ce vaste sujet demanderait à être traité à part.
Les régences de Tunis et de Tripoli , l'Algérie, et cette autre Algérie sans sécheresse, le magnifique pays de Maroc, forment avec l'Egypte une Afrique historique, tout-à-fait distincte du massif central au-delà du Sahara, une Afrique mêlée à toutes les révolutions de l'humanité civilisée, hahitée dès l'origine par des races peu différentes des nôtres, colonisée par les Phéniciens et les Grecs, conquise par les Romains, dévastée par les barbares. L'Afrique du nord a donné à l'église chrétienne quelques-uns de ses plus célèbres docteurs , un Clément, un Tertullien, un Cyprien, un Augustin, des hommes qui n'avaient pas leurs égaux parmi leurs contemporains de l'Europe chrétienne. Elle n'a été que trop associée à notre histoire, car si l'empire occidental a subi l'invasion des tribus germaniques, et l'empire oriental celle des Mahométans , le littoral africain seul a eu la triste distinction de passer successivement par ces deux lléaux. Les redoutables Vandales, venus par le détroit de Gibraltar, portaient la désolation sur une étendue de GOO lieues jusqu'aux sables lybiens que le manque de chameaux les empêchait de traverser; les Arabes arrivant en sens inverse, ne se laissaient arrêter que par l'océan, alors que le féroce Akbah , poussant son cheval jusqu'au poitrail dans les flots de l'Atlantique,
prit Dieu à témoin qu'il n'y avait plus de terre où il piît porter la bannière triomphante de la foi mahométane.
Le Kabyle indigène et les descendants de ses persécuteurs successifs demeurent aujourd'hui à côté les uns des autres sur ce sol si souvent bouleversé, et toutefois en se confondant rarement. Ces hommes blonds que les soldats espagnols trouvaient tous ces jours parmi les morts sur les cliamps de bataille dans le Maroc, et qu'ils prirent d'abord pour des Anglais, sont probablement des descendants des Vandales. Il y a même des tribus juives, pastorales et agricoles, établies de temps immémorial dans quelques vallées élevées de l'Atlas occidental.
Un gouvernement européen peut difiicilement demeurer en contact avec des peuples fanatiques et imparfaitement civilisés sans être forcé, par les besoins même d'une légitime défense, de faire toujours de nouvelles conquêtes; ainsi , sans prétendre à une grande sagacité, nous pouvons prédire hardiment que la France sera obligée de s'emparer graduellement du littoral entier. Les régences lui écherront lors du partage de l'empire ottoman, et le chérif du Maroc , bien que défendu avec acharnement par les six millions de sujets belliqueux qui révèrent en sa personne le descendant de Mahomet et le chef du rite malékite ,
devra succomber à son tour. Nous sommes loin des temps où, sous le sceptre des Âlmoravides, Fez était renommé pour ses écoles, pour ses bibliothèques et pour l'aménité de ses mœurs, et où des papes correspondaient familièrement avec les califes de l'ouest. Notre génération est témoin de la retraite graduelle du croissant et des progrès de la puissance chrétienne sur ces rives où saint Louis mourut et Charles V succomba. Mais c'est avec un intérêt distrait que nous assistons de loin à ce spectacle. Heureux que nous sommes d'en être si peu émus! il en eût été autrement de nos ancêtres, alors que l'Espagne conquise et la France menacée , les bandes sarrasines répandaient l'effroi des deux côtés des Alpes, et tenaient garnison au pied des principaux passages. Le nom du beau village de Pontresina (c'est-à-dire pont des Sarrasins), dans l'Engadine, est un souvenir de ces jours d'épouvante, et si nous pouvons nous fier à la tradition, la reine Berthe, réfugiée derrière les murailles de Neuchâlel , aura dû voir les flammes et la fumée des villages incendiés de l'autre côté du lac.
Mais il faut nous détourner de ces scènes si variées, de ces contrastes si saisissants, et nous arrêter sur un sujet plus humble et j)lus monotone, un sujet qui ne présente d'abord
qu'un intérêt de compassion. Parlons de cette Afrique centrale et méridionale , encore si peu connue et sans histoire, car les détails de ses douleurs ne seront jamais racontés.
Sous tous les rapports, l'Afrique est le moins favorisé des continents , à moins peut-être que l'on ne fasse exception de l'Australie. Sans doute là où les régions tropicales sont bien arrosées, il y a une prodigieuse exubérance de végétation, et l'Afrique est aussi le continent où la vie animale atteint le plus haut degré d'intensité : l'éléphant, la girafe, l'hippopotame , le rhinocéros , le lion , constituent la faune la plus riche en animaux de grande taille, et c'est aux mêmes influences climatériques que l'Africain doit la force musculaire qui le distingue entre tous les autres habitants des tropiques; mais ce sont là en même temps les conditions physiques les plus défavorables à l'âme, exaltant les passions sensuelles et sanguinaires d'une race dégradée, et les imprimant sur ses traits.
Notre Europe, où la terre n'est tout à la fois ni trop prodigue ni trop avare de ses richesses, développe chez ses habitants une industrieuse
et persévcranle aclivilé. C'est une nature saine, sans prol'usion et sans extrêmes. Traverse dans tous les sens par des fleuves navigables, ces routes qui elles-mêmes cheminent et portent le voyageur, dêcoujté par des mers intérieures et des goUes profonds, entouré d'îles qui sont autant de prolongements océaniques, doté d'une immense étendue de côtes et de ports nombreux , notre continent invite ses peuples à entretenir des rapports les uns avec les autres. Le climat et la configuration du sol contribuent ensemble à produire une civilisation sans trop d'unil'ormilé, et cependant sans isolement. Il y a l'harmonie et l'unité des progrès s'accomplissant en commun. L'Asie possède à un plus haut degré la variété physique et morale: quelle différence entre les productions du nord et celles du midi! quel contraste entre la Sibérie avec ses rennes, ses mousses, ses conifères , et Ceylan avec ses éléphants blancs, ses cannes à sucre et ses bois de cannelliers ! quelle individualité distincte dans les civilisations de la Chine, de l'Inde, et de la Perse! Mais celle diversité n'est pas dominée et vivifiée par l'unité. Les immenses distances, les hautes montagnes, les contrastes climatériques, tout a contribué à élargir le fossé et à élever les barrières qui séparent les peuples de l'Asie; ils restent sans vie commune et sans action bienfaisante les
uns sur les autres. Dans la malheureuse Afrique, l'unité et la diversité font à la fois défaut toutes deux. Il n'y a ni les contrastes saillants de l'Asie, ni les contrastes adoucis et harmonisés de l'Europe. Continent isolé et compact, sans articulation quelconque et présentant une étendue de côtes la plus petite possible relativement à sa masse, son intérieur est éloigné de tout contact vivifiant avec l'océan. L'Europe a 5,400 lieues de côtes; l'Afrique, avec une superficie trois fois plus grande, en a 3,400 seulement; en tenant compte de leurs volumes respectifs, c'est une proportion de cinq contre un. Rien n'interrompt l'uniformité de l'Afrique, si ce n'est des déserts qui sont la monotonie même. Partout, aux quatre points cardinaux, dit Cari Ritter, ce sont les mêmes objets, palmiers, chameaux, autruches; partout la même race nègre répandue en masse compacte, comme le pays lui-même, sans individualité de civilisation, d'organisation politique, ou même de langue, car tous leurs idiomes tiennent h une même souche. Ce sont des peuples semblables, qui ne se connaissent et n'ont de rapports que pour se nuire et s'entre-détruire.
Il faut cependant faire observer que l'intérieur du continent est mieux connu aujourd'hui que lorsque le grand géographe que nous venons de perdre énonçait ses conclusions, et
si l'homogénéité générale de la population nègre demeure incontroversable, le niveau général est moins bas, moralement et physiquement, que Ritter ne le croyait. Nous avons commis l'erreur assez naturelle de juger de la race entière d'après les branches qui nous étaient le mieux connues , mais qui se trouvaient dans des circonstances exceptionnellement défavorables. Ce n'était pas tout-à-fait comme si un étranger se îùl mis à juger les Suisses d'après ses observations sur un campement d'heimathloses; car les peuplades africaines sur lesquelles nous avions dû en premier lieu porter notre jugement, forment réellement une partie considérable de la race tout entière; mais c'était là une méprise moins grave dans le môme genre. Les nègres de la côte occidentale ont subi le contact démoralisant des Européens, acheteurs d'esclaves et vendeurs d'eau-de-vie ; ceux qui demeurent en lace des populations mahométanes, sur la large zone limitrophe qui traverse le continent d'orient en occident, en sont pourchassés comme des bêtes fauves. Or ces deux conditions sont également fatales à l'existence d'une société stable, également propres à développer la cruauté, la lâcheté, la paresse, la perfidie, l'abjecte superstition et tous les autres vices reprochés à ces peuples. Livingstone a trouvé les nègres
de l'intérieur comparativement doux, serviables et laborieux. Il admirait leur probité, leur esprit hospitalier, leur instinct commercial et la simple justice patriarcale qui s'administrait dans leurs villages. Chez ceux qui ont échappé aux intluences destructrices dont nous venons de parler, il y a certainement l'étofïe d'une civilisation à venir, et ils semblent être pour le moins les égaux de ces Mongols qui se sont montrés capables de produire la culture chinoise.
Un trait tout-à-fail éloigné des mœurs de la côte, et que l'on n'a jamais rencontré chez d'autres peuples non civilisés , si ce n'est chez les anciens Germains, c'est le respect pour la femme qui distingue l'Africain de l'intérieur. Elle a la place d'honneur dans la famille et dans les assemblées délibérantes. Quand un jeune homme se marie à une femme d'un autre village que le sien, il va demeurer chez son épouse, et dès lors il est tenu non-seulement de montrer envers sa belle-mère le plus grand respect, mais aussi de lui fournir du bois pour le reste de ses jours. En cas de séparation, c'est la femme qui prononce le divorce et qui garde les enfants. En retour de cette suprématie , la femme est censée devoir entretenir son mari; mais puisqu'il est permis à ces dames d'interpréter cette obligation comme bon leur
semble, elle ne doit pas leur peser trop lourdement- Un mari polygame est souvent obligé de se passer de dîner s'il ne se le prépare pas lui-même, celle de ses femmes à laquelle il s'adresse le renvoyant à une autre qu'elle prétend être la lavorite, celle-ci à une troisième, ainsi de suite.
Le sentiment d'une relation aux puissances supérieures et à un monde invisible est très-vif chez l'Africain de l'intérieur. Son idole est dressée dans le voisinage du village, à l'ombre la plus épaisse que la forte végétation des forêts tropicales puisse offrir; là, quand le soleil s'est couché, et que les ténèbres de la nuit augmentent l'horreur du lieu sacré, l'adorateur vient en tremblant prier son dieu ou les esprits de ses ancêtres, ou désarmer par ses offrandes les mauvais génies qu'il redoute. Il est à craindre que les sacrifices humains ne lui soient pas entièrement inconnus, mais puisqu'ils n'ont pas épouvanté les regards du voyageur, il faut en tous cas qu'ils soient rares.
C'est sur la côte occidentale que l'idolâtrie est à la fois la plus abjecte et la plus atroce qui existe : les victimes humaines sont immolées avec d'horribles raffmements de cruauté, et l'argile des temples est pétrie avec du sang humain. Le dieu ou fétiche est un serpent, une araignée, un nid de fourmis, un arbre, une
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pierre, un lambeau d'étoffe, un os, une coquille d'œuf ou tout autre objet que l'individu ou le peuple se choisit au hasard, et qu'il change au gré de ses caprices. Ces populations corrompues et malheureuses par-dessus toute autre ne justifient que trop la sentence de M. Fréd. de Rougemont : « C'est la seule race, dit-il, dont aucun peuple, en aucun temps, en aucun lieu , n'ait pris place parmi les nations civilisées. Ils se détruisent eux-mêmes sans relâche par des guerres sanglantes, et depuis les premiers temps de l'histoire, ils se font lâchasse les uns aux autres et vendent les prisonniers comme esclaves. »
L'Africain est tenu à l'écart, par des déserts et des côtes pestiférées, dans l'enfer qu'il s'est fait, et (pie nous lui avons aidé à se faire. Jusqu'à l'autre jour nous n'en connaissions que les frontières; nous en avions oublié des régions connues des Romains au commencement de l'ère chrétienne. Il est vrai qu'à ce temps-là l'on faisait des voyages par terre pour découvrir des mers inexplorées, et que les géographes romains étaient ainsi mieux renseignés sur le centre du continent que sur sa forme et
ses rivages; loiiteibis il y a fjiiehiuc chose (l'extraordinaire dans la pensée que nos connaissances aient pu reculer sur un sujet d'un tel intérêt. Celte Afrique, siège de l'ancienne civilisation des Pharaons, lieu de la discipline providentielle du peuple hébreu, berceau de Moïse, théâtre des premiers miracles préparatoires à la rédemption, centre de l'activité intellectuelle durant la seconde période de la littérature grecque, asile temporaire de l'eni'ance du Sauveur, — ce troisième continent de l'ancien monde, nous le connaissons encore, à l'heure qu'il est, moins que l'Amérique découverte depuis 368 ans seulement, c'est-à-dire à une date plus récente (jue la construction du château de Neuchàtel! Que dis-je, nous la connaissons bien moins que la superlicie de la lune, dont nous mesurons les montagnes et dont nous étudions les ombres et les enfoncements circulaires. Nous sommes moins initiés à ses mystères qu'à ceux des cieux planétaires!
L'Afrique possède trois grands ileuves; or les sources de tous les trois nous sont encore inconnues, et même ce n'est que le voyage de Livingstone qui nous apprend qu'il y en a trois, et que le Zambèse peut rivaliser avec le Nil et le Niger. Avant le succès de l'humble missionnaire, que d'efforts avaient été tentés pour visiter le cœur de l'Afrique, que d'àmes héroïques
avaient succombé à la tâche ! Ledyard , Horneman, Oudney, Clapperton, Denham , Richardson, etc, périssaient de l'excès de fatigue ou par la maladie sous ce soleil ardent, tandis que d'autres de leurs compatriotes bravaient les glaces du pôle. Plus nombreuses encore lurent les victimes de la violence : Le major Houghton , assassiné dans le pays traversé par la Gambie; l'admirable et pieux Parle tué en ^traversant le Niger à son troisième voyage; Richard Lander subissant le même sort sur le même fleuve; le major Laing traîtreusement assassiné dans sa tente à un oasis du Sahara. Entre toutes les victimes de l'esprit d'entreprise ou de la philanthropie chrétienne, cette dernière a fait le plus d'impression sur l'imagination des indigènes; partout où l'intrépide Ecossais a passé, ils conservent le souvenir de sa taille gigantesque et de sa force herculéenne. Davidson fut frappé après avoir traversé le désert; le docteur Cowen et le capitaine Donovan disparurent mystérieusement en essayant d'atteindre les établissements portugais sur la côte orientale, par la même voie où plus tard Livingstone devait réussir. Le nom du docteur Vogel doit clore pour le moment cette lugubre nomenclature. Il y a quelques mois seulement que l'on a reçu en Europe la nouvelle de son assassinat dans les pays à l'est du lac Tchad.
LAVSNIR DR l A.FRIOrE. 2
Ce fut la publication des voyages de Bruce en Abyssinie (1790) qui réveilla le public pensant de son apathie à l'égard de la géographie africaine; ensuite vinrent les travaux des savants de l'expédition française en Egypte, et le premier voyage de Park publié en 1799, qui révéla au monde le véritable cours du Niger. Denham etClapperton pénétrèrent les premiers au milieu de l'Afrique septentrionale en 1822; huit ans plus tard les frères Lander constatèrent l'identité du Quorra et du Niger, et suivirent ce fleuve jusqu'à son embouchure dans le golfe de Guinée. Le but scientifique atteint, il s'agissait de faire servir ces découvertes à la cause de l'humanité; de là l'expédition du Niger entreprise en 184-1 par le gouvernement de lord John Russell. Trois bateaux à vapeur, montés par, 190 volontaires anglais et 108 indigènes, devaient remonter le fleuve aussi loin que possible. Le but essentiel de l'expédition était de persuader aux chefs des pays sur les deux rives, de supprimer la traite dans leurs états, d'abolir les sacrifices humains , d'entrer en relations commerciales avec la Grande- Bretagne, et de permettre aux missionnaires et aux marchands anglais de résider parmi eux. L'issue de l'entreprise fut désastreuse; après avoir remonté une centaine de lieues, recevant des populations riveraines l'accueil le
plus amical, la lièvre africaine se déclara à bord. Il fallut immédiatement rebrousser chemin ; celui des trois bâtiments avec lequel on s'était le plus avancé, ne conservait à sa sortie du fleuve que deux hommes blancs debout, un médecin et un matelot, qui s'efforçaient entre eux de faire tant bien que mal les fonctions de mécaniciens; tout le reste de l'équipage européen était mort ou subjugué par la maladie, tandis qu'aucun des noirs n'avait été sérieusement atteint. Cette tentative coûta M précieuses vies d'hommes dévoués; M. Schôn, le chapelain, qui assistait le plus grand nombre d'entre eux à leur lit de mort, leur rend ce témoignage : « Je n'ai trouvé parmi eux personne qui ne sût combien le climat était dangereux et qui n'eût fait ses calculs avant que de s'engager dans cette périlleuse entreprise; et je dois le dire à leur honneur, je n'ai pas entendu un seul mot qui exprimât la déception ou le regret; au contraire, ils semblaient tirer une grande consolation du sentiment que leurs motifs avaient été purs , et que la cause dans laquelle ils s'étaient engagés volontairement était une bonne cause. »
Depuis lors les grands explorateurs ont été le savant et persévérant Barth et l'infatigable Livingstone ; l'un , au nord des vastes plaines bien arrosées de la région équaloriale, et
l'autre au sud. Vous savez qu'en ce moment celui-ci poursuit ses découvertes avec des ressources qu'il n'avait pas au commencement. A l'est, le lieutenant Burton, marin hardi et peu scrupuleux, qui a déjà lait le pèlerinage de la Mecque déguisé en dévot mahométan, s'efforce de parvenir aux sources du Nil.
La question de l'avenir de l'Afrique est au' fond celle de l'avenir du seul ensemble de races déshéritées qui aient la perspective de vivre. Les Indous, les Chinois, les Malais, les Mexicains indigènes sont civilisés à leur manière, et évidemment susceptibles de la plus haute culture; il ne leur manque que l'Évangile, mais c'est dire qu'il leur manque tout. Les peuples chasseurs des deux Amériques, avec les malheureux naturels de l'Australie, sont destinés à disparaître devant la face de l'homme blanc. Ceux d'entr'eux qui ne périssent pas par le fer ou par l'abus de la boisson, ou par des maladies qui leur sont nouvelles et fatales, meurent plus lentement par l'effet de leur incapacité de travailler d'une manière soutenue, car la concurrence du colon européen ne leur laisse plus de place au soleil. Ilélas ! la foi chrétienne
même ne peut que consoler leur agonie sans les relever pour ce monde; ce n'est que la visite d'un homme de Dieu au chevet d'un moribond. Mais le robuste Africain ne mourra pas, lui; il peut rivaliser avec l'Européen dans les climats froids, et travailler sans sourciller ou faiblir à l'ardeur d'un soleil vertical. Ainsi la question par excellence pour la philanthropie chrétienne, c'est celle de son avenir à lui. Nous savons aussi maintenant que cette race est bien plus nombreuse que nous ne le pensions; ce sont des multitudes qui remplissent l'espace central où nos géographes mettaient naguère un désert, et nous pressentons que dans un petit nombre de générations, cette race seule d'entre celles qui sont aujourd'hui en dehors de la civilisation, continuera à subsister. Que va-t-elle devenir?...
La manière la plus simple d'aborder le sujet, c'est de passer en revue les influences qui sont à l'œuvre pour le malheur ou pour le bonheur de l'Africain.
Parmi les maux il faut mettre en première ligne les conquêtes des Mahométans dans toute la Nigritie, et leurs incursions pour se pro-
curer des esclaves, par lesquelles ils répandent la désolation bien plus avant. Les Fellatahs surtout, peuple originaire de l'Atlas, au teint seulement légèrement cuivré, se sont distingués depuis un siècle par le réveil extraordinaire d'un fanatisme religieux qui les pousse à la guerre et aux conquêtes. Leurs armées sont continuellement en mouvement, imposant des tributs aux peuplades qui se convertissent à leur foi, exterminant les autres, traînant après elles les infortunés habitants de villes entières pour les vendre comme esclaves. La seule existence de la ville d'Abbéokuta témoigne plus éloquemmenl que toutes les descriptions possibles de l'étendue de ces ravages. Cet emplacement, entièrement inhabité en 1825, est devenu dès lors un lieu de refuge pour des fugitifs. La ville comptait en 1853 (piatre-vingt mille habitants, venus d'au-delà deLSO localités (jui avaient été toutes incendiées et rasées de fond en comble pendant ces vingt-huit années d'intervalle. Heureusement, au dire du D'Barth, l'empire des Fellatahs semble être sui' son déclin.
Mais l'Afrique païenne recèle en son propre sein des éléments de destruction pires que tout re qui peut lui arriver du dehors. Ici les Dahomiens réclament une odieuse prééminence. C'est un peuple dont les mœurs féroces parai-
Iraient incroyables , et passeraient pour des fables sans la moindre vraisemblance, si leurs forfaits ne s'accomplissaient pas de nos jours et pour ainsi dire sous nos yeux. Nous avons cependant de la peine à nous représenter un peuple dont l'occupation unique est la guerre, qui trouve ses délices dans le sang et la rapine ; dont les ornements sont les crânes de ses ennemis massacrés; dont la religion consiste principalement à sacrifier tous les jours des victimes humaines aux mânes de ses ancêtres, et à arroser leurs tombeaux du sang de ses semblables? Au-delà de deux mille victimes humaines furent égorgées aux funérailles du dernier roi de Dahomey. La surprise de la ville d'Océadan a procuré au roi actuel en un seul jour 20,000 esclaves. L'on ne comptait pas les morts, ni les larmes des survivants. Et comme si tout était arrangé exprès pour rendre ces atrocités plus horribles et contre nature, ce sont des bandes de femmes armées qui se distinguent entre les chasseurs d'hommes par leur cruauté insatiable. Quand le commandant Forbe</s et le consul anglais Beecroft visitèrent Abomey au mois de mai 1850, ils virent cinq mille femmes enrégimentées en gardes-de-corps défiler devant le roi, demandant à grands cris la guerre contre telle ou telle peuplade. Pour leur faire prendre patience on leur jeta du
haul de l'estrade royale treize malheureux captifs qui furent mis en pièces en un instant. L'année suivante l'armée dahomienne fut repoussée dans une tentative pour prendre d'assaut la ville d'Abbéokuta. Après la lutte les assiégés trouvèrent des monceaux de cadavres de femmes tombées dans les endroits où le combat avait été le plus acharné.
A l'extrême sud ce sont des ennemis d'un autre ordre. Depuis que le gouvernement britannique a obligé toutes ses colonies à émanciper leurs esclaves, un certain nombre do Boers, descendants des anciens colons hollandais, ont quitté le territoire du Cap pour s'établir au-delà des lleuves Orange etVaal. Lesdeux républiques dites Orange et Tans-vaal comptent aujourd'hui à peu près 40,000 blancs: c'est le commencement de ce qui constituera un jour des nations puissantes. Ces Boers s'approprient sans cérémonie la terre, prennent des esclaves d'entre les naturels autant qu'il leur en est nécessaire, et professent hautement la détermination de réduire avec le temps en esclavage toutes les tribus au nord des monts Maloulis. Ils en veulent surtout aux villages christianisés, parce que les natifs devenus chrétiens savent le mieux se défendre, et ils menacent la vie des inissionnaires français et anglais. C'était la crainte de voir son œuvre détruite
par la main brutale de ces gens qui détermina Livingstonc à se chercher un nouveau champ de travail dans des régions inexplorées. Heureusement que les Africains du centre du continent ont une alliée qui les j)rotégcra d'une manière efficace contre les empiétements des Hollandais: cette alliée irrésistible, c'est une mouche.... la tsétsé, dont la piciûrc inolfcnsive pour l'homme et pour les animaux sauvages, est mortelle pour la plupart des animaux domestiques. Gomme les lioers sont essentiellement un peuple pastoral, nous pouvons espérer qu'ils ne traverseront jamais la large zone infestée de cet insecte, qui les sépare du gros de la population nègre.
II est temps d'arriver à des considérations plus rassurantes. Y a-t-il (piclques rayons d'espérance au milieu de cette nuit profonde? Ces multitudes, les habitants d'un continent tout entier, sont-ils voués irrévocablement au mal ou au malheur? Vous vous rappelez ce cri de joie sorti du cœur d'un prophète : « Qu'ils sont beaux sur les montagnes les pieds du messager de la bonne nouvelle, de celui qui apporte la paix, fiui annonce le bonheur, qui proclame
la délivrance! » Messieurs, l'empreinte des pieds de ce messager se voit aujourd'hui sur les sables de l'Afrique, dans ses marais d'eau tiède aux émanations mortelles, sur ses plateaux nus et élevés. Et vous savez à quel prix le missionnaire porte avec soi celte nouvelle qui est telle, qu'elle renferme en principe tous les genres de bonnes nouvelles possibles. L'histoire des missions de la seule côte d'or, plage de cent lieues de long, suffit pour montrer combien de vies précieuses ont été déjà sacrifiées à la délivrance morale de l'Afrique. En 1736 et 37, la communauté morave envoya en trois fois onze ouvriers pour entreprendre l'œuvre missionnaire. A peine débarqués, les premiers succombèrent, et après quelques mois tous les autres les avaient suivis. Les Moraves découragés abandonnèrent ce champ de mort. En 1826 quatre élèves de la société de Bàle partirent pour prêcher de nouveau Christ dans ces contrées; la .société dut apprendre en même temps leur arrivée et la mort de trois d'entr'eux ; le survivant, en donnant cette nouvelle, suppliait le comité de ne pas retarder l'envoi de nouveaux ouvriers; en effet trois autres vinrent à son secours, mais en arrivant ils ne trouvèrent que son tombeau, et bientôt deux d'entr'eux reposaient à côté de lui.
Je ne vous retracerai pas en détail la succession lugubre d'événements semblables. Il
suffît de savoir que l'esprit qui animait ces hommes dévoués était fidèlement exprimé dans l'inscription qu'un jeune missionnaire américain, Cox, commanda en mourant pour son tombeau : Laissez mourir mille missionnaires plutôt que d'abandonner l'Afrique. En 1840, le comité de Bâle, entretenant sérieusement la pensée de renoncer à ses travaux sur cette côte fatale, vint poser cette question aux élèves réunis de la maison : « L'un de vous se sent- il encore le courage de se vouer à ce poste de danger? » — « Nous irons tous , si l'on nous envoie! » répondirent- ils unanimement. Tant de charité ne pouvait être perdue; de nouveaux ouvriers découvrirent des stations moins meurtrières et se sont partiellement acclimatés; ils se sont associés des chrétiens nègres des Antilles, comme compagnons de travail, et l'Ethiopie commence à tendre ses mains vers son Dieu. Les différentes sociétés, anglaises, américaines, bàloise, à l'œuvre sur la côte occidentale, comptent maintenant 200 temples bâtis, 200 écoles fondées, 16,000 enfants recevant une instruction régulière, 15 dialectes élevés au rang de langues écrites, et de nombreuses églises d'adultes qui témoignent de leur foi par un changement de vie. — Il y a à peine vingtcinq ans qu'il n'existait pas un seul mot d'écrit dans la langue des Yorubas; or, il se publie
aclucllcment à Abbéokuta un journal imprimé par les indigènes, qui contient, outre les nouvelles de la contrée, des nouvelles étrangères, et circule parmi trois mille lecteurs. Les missionnaires anglais et français au Sud ont eu ;\ lutter contre moins do difficultés et ils ont obtenu d'aussi beaux résultais.
Un fait qui ressort avec évidence des travaux missionnaires en Afrique, est celui de l'unité fondamentale du genre humain dans toutes ses variétés. Chafjiic feuille mensuelle de missions, en nous faisant part des trésors d'intelligence et d'expérience chrétienne recueillis de lèvres africaines, donne la plus éclatante réfutation pratique à ce que Alexandre de llumboldt appelle (( la distinction désolante de races supérieures et de races inférieures. » Puisque je cite M. de llumboldt, je dois |)ar droiture convenir (ju'il mettait en doute la donnée biblique de l'unité du berceau , mais il maintenait hautement l'iuiilé de l'espèce, et il aimait envisager l'humanité dans son ensemble, pour me .servir de ses propres mots , « comme une grande famille de frères, comme un corps unique, marchant dans un seul et môme but, le libre
développement des forces morales. » Le nègre a des cheveux crépus, il a les mollets trop haut placés, les lobes antérieurs du cerveau trop peu développés, il a des parasites spéciaux, soit; mais il est homme, par ce qu'il a de plus profond et d'intime dans l'homme, par le soupir pour un bonheur qu'il ne possède pas, par la recherche inconsciente d'un bien qu'il a perdu, et lorsque son àme réveillée se rend compte d'elle-même et de ce qui lui manque, il a la conscience de péché, il sent le besoin de pardon et de sainteté, il a soif de Dieu! Quant à son immortalité, il n'a pas été nécessaire de la lui enseigner ; il avait pu oublier Dieu, mais non s'ignorer lui-même.
Les succès déjà obtenus sont d'autant plus encourageants , que les tribus par lesquelles les missionnaires ont dû commencer sont sans contredit celles entre toutes dont l'on pouvait le moins attendre. Le voyageur en Orient trouve les lépreux à la porte de la ville; ainsi le missionnaire a rencontré sur son chemin l'informe Bosjeman, le Hottentot et l'indigène abruti du Congo, avant que d'atteindre les Béchuanas ou les Yorubas, et de connaître l'existence de ces peuples de l'intérieur moins déchus sous tous les rapports. En général le sentiment religieux est réduit chez les indigènes du midi à son expression la plus faible; à un observateur
superficiel il semblerait absent, la conscience est comme paralysée et le prédicateur doit débuter en s'efforçant de la réveiller; chez les nègres de la côte occidentale, au contraire, le sentiment religieux a quelque chose de sauvage et de surexcité, les portant à la cruauté, à la licence effrénée, et à des terreurs paniques; un état de délire remplace celui de l'inanition morale. Ce sont les deux conditions les plus défavorables, et il est évident qu'il y a lieu d'espérer une œuvre bien autrement bénie et puissante chez les populations nouvellement découvertes.
Nous pouvons donc prendre les trente ou quarante mille croyants de toute tribu comme les prémices de leur race. Poui- le moins ils nous donnent la mesure de ce que peut la grâce de Dieu dans un cœur africain. Le problème est résolu pour la foi , et même pour l'observation; le relèvement est possible. On a remarqué que les classes cultivées parmi les noirs de l'Amérique et des Antilles tendent par leurs goûts, leurs habitudes, et même par leurs aspirations, à se rapprocher de leurs voisins l)lancs, plutôt que de leurs frères noirs de l'Afrique. A part des considérations sanitaires, ce serait une œuvre de dévouement pour le noir cultivé que de se faire missionnaire tout autant (|ue pour le blanc, tant il est vrai que les sym-
palhies produites par la participation à une même culture intellectuelle et religieuse sont plus puissantes que ces mystérieuses influences du sang qui sont tout pour le philosophe matérialiste.
Qui dit relèvement suppose deux choses : d'abord le fait d'une dégradation préalable, et en second lieu une dégradation qui n'a rien eu de fatal, c'est-à-dire rien d'imposé irrésistiblement par les conditions extérieures de l'existence. Quand nous avons parlé de la part que la configuration et le climat du continent ont dû avoir sur le développement du caractère africain, et de la nature physique qui en est l'expression , c'était signaler l'un des facteurs de sa dégradation mais non sa cause exclusive; un être moralement sain aurait réagi contre ces influences défavorables et en aurait triomphé, comme au point de vue moral le chrétien nègre en triomphe aujourd'hui, comme au point de vue physique les enfants de la Dalécarlie conservent leur taille élancée dans les mêmes conditions climatériqucs qui ont déterminé la chétive stature des Lapons, tout proches parents qu'ils sont des fiers Magyars, ainsi que leur langue le démontre.
Dieu créa l'homme à son image, et l'homme le lui a bien rendu , criait Voltaire en ricanant. Quant aux fausses religions il a raison, les
nations se sont toujours fait des divinités représentant des passions dans lesquelles elles se complaisaient, ou revêtues des caractères qu'elles admiraient. Mais la religion à son tour réagit sur ses auteurs et renforce chez eux les tendances qui l'ont fait naître. De cette manière l'idolâtre se trouve engagé dans un cercle d'où il ne peut sortir que par l'attrait d'une vie supérieure. Les idées religieuses ont certainement eu une part immense dans la formation des caractères distinctifs des races, et jusque dans l'expression des traits. 11 est impossible de voir certains types nègres sans sentir qu'une religion toute de terreurs abjectes alternant avec la sensualité, a laissé ses stigmates sur ces figures. Il est remarquable que plus l'homme s'approche physiquement du type normal, moins il y a de disparité choquante entre les variétés d'une même race : il y a peu de différence, physiologiquement parlant, entre les peuples de l'Europe, tandis qu'en Afrique entre des tribus issues de la même souche et parlant des langues radicalement identiques, il y a de ces profondes inégalités qui accusent la présence d'un principe de perturbation agissant irrégulièrement.
Les langues africaines sont un témoignage irrécusable du fait que l'abaissement actuel de ces peuples est le résultat d'une déchéance et non un état originel et naturel. Elles étonnent à la fois par leur richesse grammaticale et par la profondeur intuitive de leurs étymologies. TsELA, dont le sens propre dans la langue des Bassoulos est traverser, est venu signifier au figuré vivre, parce que la vie est une traversée; Oroga, rentrer chez soi, et Falla, partir, sont devenus l'un et l'autre au sens figuré mourir, parce que la mort est un départ pour le vrai séjour de l'âme; Pelu ea ithata, littéralement mon cœur s'aime, est la manière de dire je suis heureux, parce qu'il n'y a de bonheur que lorsqu'on est en paix avec soimême. Les missionnaires français ont pu traduire le Nouveau Testament en sessouto sans rien emprunter à d'autres sources. Ces langues renferment des éléments dont la génération païenne d'aujourd'hui ne sait que faire; des vérités oubliées se sont réservé des témoins dans le vocabulaire. Tel mot vénérable, dit M. Gasalis, semblait n'attendre que notre arrivée pour remonter à sa source, et retrouver sa signification réelle. 3
11 en est de toute la race ce que l'un d'eux disait de lui-même : « Mon cœur est comme le » lit d'une rivière qu'on aurait desséché en ;) donnant aux eaux un cours différent. L'an- )) cien lit s'est rempli de sable, d'herbe et de » broussailles. Maintenant Dieu veut faire re- » prendre à la rivière son premier cours, mais » que de diflicultés à surmonter!... Dieu a dit » au soleil : éclaire les hommes, et le soleil a )) obéi; il a dit aux fleuves : coulez, et ils ont » coulé; à l'herbe : croîs, et elle a crû; aux » animaux : soyez soumis, et ils ont respecté » cette loi; il a dit à l'homme : aime-moi, et D l'homme a refusé d'obéir. »
Oui, Messieurs, dans chaque cœur de tous ces millions il y a un esclave garotlé, et quand cet esclave devient libre, il retrouve son véritable être, l'état de noblesse, l'état de royauté pour lequel il était créé. M. Casalis a entendu un autre indigène reproduire sinon la lettre, du moins le sens du célèbre mot de Rousseau, que personne n'aurait pu inventer la vie et les discours de Jésus-Christ sans être lui-même plus qu'un homme. Quelqu'un avait dit que l'Evangile pouvait bien être le fruit de l'imagination des blancs. « Des blancs! répartit ironiquement un homme qui ne faisait d'ailleurs aucune profession de christianisme, ils sont en effet bien habiles les blancs! ils font des mai-
— AS- SORS qui roulent, des fusils, de la poudre, il n'y a que la mort dont ils n'aient pas pu se rendre maîtres, mais avec tout cela je ne les crois pas assez saiics pour avoir fait la Bible. » Cet homme sentait que le message de rédemption parlait à sa conscience, et lui arrivait d'en haut. 11 était cependant de ces peuples du midi chez lesquels le sentiment religieux semblait presque éteint avant la venue des missionnaires. Non-seulement les familles les plus dégradées de la terre sont capables d'embrasser le même idéal moral que nous, mais elles ont aussi le même idéal de beauté physique, parce que nous aurions dû appartenir au même type. Les indigènes de l'Australie prirent les premiers Européens qui débarquèrent dans leur pays pour leurs propres ancêtres venus du séjour des esprits, sous des formes plus nobles, pour bénir leurs descendants. Le sentiment de la supériorité physique de l'Européen s'est montré d'une manière aussi naïve mais plus risibledans le cas de ce certain prince africain, qui suppliait l'officier anglais qui faisait son portrait de bien vouloir le peindre blanc. Je crois qu'en thèse générale la tendance du sauvage qui se voit pour la première fois dans un miroir, c'est d'être fort mécontent de sa personne.
Vin
Il y a une espère de tradition populaire, que les nègres, en lanl ([u'enfants de filiain, sont irrévocablement livrés aux malheurs qui pèsent sur eux. Messieurs, je crois que la prophétie qui a donné lieu à ce préjugé concernait exclusivement ou du moins essentiellement les Cananéens, la branche la plus civilisée des descendants de Cham. En second lieu, au point de vue de l'Evangile du Dieu bienheureux, aucun malheur sur la terre n'est fatal ou irrémédiable. Si les péchés des pères sont punis sur les enfants, c'est que les enfants conddent la mesure de l'iniquité de leurs pères, ou bien c'est un genre de visitation qui peut devenir pour une àme qui prie une humiliation saine, un moyen d'éducation morale. Les suites matérielles de tel péché peuvent être irrévocables, mais aussi elles se changent en moyens de bien spirituel pour l'àme (jui se donne à Dieu. Le relèvement de ce qui paraissait irrévocablement déchu est de l'essence de l'Evangile. Jésus- Christ est venu chercher et sauver ce qui était perdu !
Vous me demanderez peut-être avec un sourire si je crois au relèvement physique des
nègres? Cela rentre dans la catégorie des choses matérielles. Le type paraît détinitiveraent constitué. Toutefois, même dans cette sphère, certaines modilications sont possibles. Au Cap l'on a constaté que les Bosjemans, tribus nomades au dernier degré de l'échelle humaine, quand ils ont été bien nourris pendant deux ou trois générations, se transforment si complètement, qu'ils ne diiïèrent en rien, pour la taille et les contours musculaires, des Hottentots les mieux constitués. C'est un fait notoire que le nègre qui revient de 1" Amérique en Afrique, a besoin de s'acclimater, quoique à un degré bien moindre que l'Européen, et ce qui est plus important, il a pris une expression plus intelligente et un front moins déprimé. Livingstone observait que les Makololos, tribu bechuana qui a dû se «retirer devant ses ennemis depuis les hauts plateaux méridionaux jusqu'aux bords duChobé, V étaient décimés par des fièvres pestilentielles, quoique leurs propres ancêtres eussent émigré de cette même région chaude et humide. Ces faits montrent, que si le genre humain n'a plus la plasticité des temps où les espèces se sont constituées, ces dernières ne sont pas cependant stéréotypées avec une immobilité absolue. D'ailleurs le type est bien moins disgracié que nous ne l'avions jugé d'après les peuplades d'où venaient la plupart des esclaves, et ce qui le
rend ignoble est la chose même qui est changée par le chrislianisme, c'esf-à-dirc l'expression ; les animaux ne varient d'une généi-alion à une autre que par la taille , la l'orme et la vigueur; la gamme que l'homme parcourt en s'élevant ou en s'abaissant est iniinie, parce qu'il a une âme, et que son regard en est l'expression. J'ai toujours pensé avec l'auleur des Horizons célestes qu'il n'y a point de laideurs irrémédiables. Mettez une idée sous n'importe quel masque, si l'étincelle de l'inlelligence y brille, vous le regardez sans effroi. Animez-le d'un sentiment noble, poursuit l'auteur, la flamme jaillit, vous le contemplez saisi d'un irrésistible attrail. Que l'amour, un |)ur, un généreux amour jotfi; sa lumière sui- ces traits, que l'âme y règne, et pendant cette heure d'élévation suprême ce visage sera beau. Rappelons-nous que tout croyant possède au Ibnd de son ame ce principe d'une vie nouvelle qui doit au dernier jour rendre son être entier conforme à l'image glorieuse du Rédempteur. Nous avons nommé l'Afrique le continent le moins favorisé de tous; il faut ajouter que ses désavantages sont relatifs. L'Africain a de quoi l'endre grâces à Dieu; s'il paraît pauvre, c'est parce que nous, nous sommes si riches; c'est |)arce que ses ancêtres ont eu des marchands d'esclaves pour instituteurs en ces temps mêmes
où les noires se trouvaient héritiers naturels de toutes les acquisitions de l'humanité, et possesseurs surtout de l'Evangile de la grâce de Dieu. Du reste, telle infériorité reconnue dans la structure de ce continent sera neutralisée par la suite. Si la navigation a triomphé de la solitude et de l'immensité des mers, dit Cari Ritter, les chemins de fer auront raison des masses continentales.
La prédication directe par les envoyés des sociétés missionnaires n'est pas le seul moyen à l'œuvre pour gagner et relever la pauvre Afrique; la philanthropie chrétienne a su frouver d'autres voies subsidiaires mais efficaces pour mettre ces populations serrées en contact avec notre civilisation. Nous en parlerons dans la conférence suivante. Cette fois permettezmoi de terminer en vous adressant une question : Est-ce seulement à nos sympathies que le sujet dont nous nous sommes occupés fait appel , ou sommes-nous nous-mêmes en cause? Toute douleur est un avertissement de la présence d'un danger ou d'un désordre quelque part. La somme de douleur dont la terre est remplie est preuve que le monde auquel nous
appartenons gît dans le mal; et s'il existe des races plus malheureuses que toutes les autres, c'est un avertissement pour toutes les autres, une forme plus aiguë de la maladie universelle, un symptôme de notre misère, de notre dégradation commune. Ces races chez lesquelles la déchéance humaine éclate avec le plus d'évidence, ne font que manifester le principe du mal qui travaille en nous tous, comme le vice d'une constitution malsaine se montre par quelque maladie locale, s'empare de quelque organe faible ou de quelque membre qui a souffert par des causes accidentelles. La souffrance et la laideur de l'Africain ne sont pas les mesures exactes de sa déchéance, elles révèlent seulement un état moral qui ne comporte point de meÇure , une laideur d'àme à laquelle nous participons tous. Cet état hideux d'un si grand nombre de nos semblables, cette histoire qui accable l'imagination, nous disent que nous sommes incapables d'approfondir et d'apprécier le péché de l'homme dans son essence ou dans ses suites. En bien ou en mal nous sommes membres les uns des autres. Quand nous faisons nos réserves pour la liberté morale de l'Africain en disant que le mal ne peut lui avoir été imposé d'une manière irrésistible et fatale, nous souscrivons par cela môme à notre propre condamnation ; et quand nous nous
réjouissons de ce que le message de paix, soit parvenu jusqu'à lui, et le relève de sa dégradation , nous célébrons une grâce qui nous est commune, et qui augmente notre responsabilité aussi bien que la sienne. Nous sommes liés à ces frères déshérités par la triple unité du sang, de la chute et de la rédemption. Puissions-nous dire avec un grand nombre d'entre eux devant le trône de l'Agneau immolé : « Tu nous a rachetés à Dieu par ton sang de toute tribu , langue, peuple et nation ! »
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