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SECONDE CONFERENCE

Dans la précédente conférence nous avons passé en revue d'un côté les principales influences qui écrasent l'Africain, et de l'autre les espérances que la prédication efficace de l'Evangile nous permet d'entretenir à son égard. Maintenant nous devons nous occuper de tout ce qui sert à le mettre en contact avec notre culture religieuse et générale. Ceci m'amène à vous parler essentiellement d'un ordre de faits qui constitue le plus grand de ses malheurs, et qui cependant, par ses conséquences indirectes et imprévues, semble devenir entre les mains do Dieu une occasion capitale de relèvemenl, le point de départ d'une histoire qui sera toule autre que celle du passé.

Pendant bien des siècles, les peuples maliomélans eurent le monopole de l'importation des

esclaves africains. Etant en possession du nord du continent et du sud-ouest de l'Asie, ils se trouvaient eux seuls en contact avec les pays des nègres, eux seuls aussi fixés dans des contrées où le travail des nègres lut profitable. La traite se faisait alors uniquement par terre, au moyen de ces immenses caravanes qui se rendaient du Darfour et Kordofan en Egypte, ou qui depuis le Soudan traversaient le Sahara et l'Atlas. Le nombre d'esclaves introduits par ces voies dans les pays musulmans était assez considérable pour donner lieu à l'idée très-répandue autrefois en Europe, que les infidèles qui foulaient le sol de la Terre-Sainte étaient tous des noirs. Au temps des croisades, l'aubergiste bon chrétien qui choisissait pour enseigne une tête de Sarrasin , ne manquait pas de se faire peindre une figure de nègre réunissant tout ce que la réalité et l'imagination pouvaient fournir d'horrible. Ce préjugé se retrouve même dans la littérature élevée ; Othello, le vaillant Maure de Shakespeare, est censé être un nègre.

Avec l'appauvrissement progressif des peuples mahométans, la traite par la voie des terres-fermes a beaucoup perdu de son importance. Toutefois, bien des victimes encore, les mains liées derrière le dos, le cou retenu dans une fourche de bois, le désespoir dans le cœur, doivent mesurer de leurs pieds fatigués et sai-

gnants l'immense intervalle qui sépare les ruines de leurs villages des marchés du Caire et de Tripoli. Toutes les années un certain nombre d'entr'eux succombe aux mauvais traitements et à la fatigue de cette longue route, et quand l'un de ces infortunés se laisse choir sur le sable et que le fouet ne peut plus le remettre en marche, le conducteur de la caravane descend de son chameau, et avant de l'abandonner lui coupe les deux oreilles qu'il salera pour les conserver et les présenter lorsqu'il rendra ses comptes; comme les bergers des Alpes conservent la peau du mouton qui a piîri parmi les rochers.

11 faut ajouter que ces esclaves une fois arrivés à leur destination, sont en général mieux traités que leurs frères dans les pays soi-disant chrétiens. Les Turcs, les Arabes et leurs col'eligionnaires, ont conservé à l'esclavage son caractère patriarcal; le serviteur acheté est comme un membre de la famille. S'il embrasse la foi d'Islam, il doit, d'après le Koran, recevoir immédiatement sa liberté. Si une femme esclave porte un enfant à son maître, elle devient libre, et son enfant doit recevoir sa part de l'héritage paternel. La religion mabométane accepte certains maux de la société qu'un christianisme conséquent ne peut tolérer, mais aussi elle a pu les régler et les rendre moins

extrêmes; en même temps l'absence générale d'industrie et même de toute agriculture sérieuse dans ces pays, fait qu'il n'existe guère la tentation de violer ses restrictions.

Le Portugal encouragea l'introduction d'esclaves nègres dans ses premiers établissements en Afrique dès l'année 1481. Il fut la première puissance chrétienne à entrer dans cette voie; son exemple devait être trop tôt suivi par les Espagnols du Nouveau-Monde. L'introduction des premiers esclaves africains dans les Antilles espagnoles eut lieu en 1503, mais la traite ne commença réellement d'une manière suivie et sur une échelle considérable que quatorze ans plus tard, par suite du zèle aveugle d'un prêtre bien intentionné.

Voici l'explication de ce fait paradoxal : vous savez que les premiers colons de St-Domingue et de Cuba traitaient les indigènes avec la dernière cruauté. Ils se les distribuaient entre eux comme corvéables à merci, les employant aux mines et à d'autres travaux au-dessus de leurs forces. Ces malheureux mouraient à la peine en grand nombre, d'autres aimaient mieux s'enfuir dans les montagnes et y périr

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de l'aiin. En 1508, seize ans après la découverte de l'île par Colomb, les habitants avaient tellement diminué, qu'il était déjà évident que la race entière s'approchait rapidement de son extinction. Alors Ovando, le gouverneur, eut recours à un expédient qui est une révélation épouvantable de l'égoïsme et de la perhdie dont un cœur humain peut être capable : il envoya une flotte aux îles Bahamas, inviter les habitants à se mettre à borfl pour venir dans un pays délicieux où demeuraient les esprits de leurs ancêtres. Les commandants espagnols se disaient envoyés de la part de ces derniers pour chercher leurs descendants, afm qu'ils pussent jouir au plus vite du môme bonheur qu'eux. Ces simples peuplades accueillirent avec joie cet évangile de mensonge, et se laissèrent transporter à Saint-Domingue les unes après les autres, jusqu'à ce que 40,000 êtres fussent venus combler les vides dans les troupeaux espagnols et trouver un enfer dans ce ciel qu'on leur avait promis. Les prêtres et les moines dominicains chargés de la mission catholique dans les Antilles, prolestèrent avec énergie contre les atrocités commises par leurs compatriotes ; Bartholemé Las Casas surtout se distingua dans cette lultc généreuse. 11 trouva accès auprès du lit de mort du roi Ferdinand de Castille, et plaida la mémt,' cause auprès du

cardinal Ximènes, et dans les conseils du jeune Charles V'. C'est alors qu'emporté par sa compassion exclusive pour les indigènes des Antilles, il proposa de les remplacer par des esclaves africains. Le travail d'un nègre, disait-il, vaut celui de quatre Indiens, et le premier survivra tandis que nous tuons les autres. Ximènes sentit l'inconséquence qu'il y avait à acheter du répit pour les uns en en vouant d'autres à l'esclavage , mais les ministres flamands de Charles V écoutèrent Las Casas , et la traite africaine fut régulièrement instituée. Avertissement salutaire aux réformateurs de tout genre et de tous les temps, de ne jamais violer le droit, même au profit d'une pensée généreuse. Les Indiens ne furent pas sauvés, car sous le régime de leurs impitoyables maîtres ils furent bientôt consumés jusqu'au dernier homme , mais une autre race plus résistante succéda à leur héritage de larmes et de désespoir.

Les Portugais dans l'Amérique du sud adoptèrent naturellement le mode de recrutement de travailleurs déjà en usage dans leurs établissements sur la côte de l'Afrique. La prise de la Jamaïque fit des Anglais à leur tour un peuple possesseur d'esclaves. L'année 1620 vit la désembarcation et la vente d'une vingtaine de nègres à Jamestown en Virginie. Portée incalculable d'un premier pas dans une mauvaise

voie!!... S'il y a aujourd'hui quatre millions d'esclaves sur le sol des Etats-Unis, si depuis la terrasse du capitole de Washington les regards sont attristés par le spectacle d'un dépôt d'esclaves, c'est parce que les colons de Jameslown n'eurent pas des principes assez sévères pour renvoyer ce misérable petit négrier.

Ce fut dans cette même année, 1620, que la bonne barque F/et(r-f/e-ilfai transporta aux rives de la Nouvelle-Angleterre la première émigration puritaine, ces réfugiés de la foi auxquels doit être attribué tout ce qui est grand dans le passé ou dans l'avenir de leur pays. Ces deux navires faisant voile en même temps pour le même continent, et avec des charges si différentes, ne sont-ils pas des symboles saisissants de cette lutte morale, de cette tentation au mal, de celte sollicitation au bien, qui décident du sort des peuples comme aussi de l'avenir des âmes?

L'on cherchait de bonne heure à introduire des esclaves dans les colonies puritaines, mais celles-ci ne s'y trompaient pas et déclarèrent leur détermination de traiter en meurtrier tout voleur d'homme (jui apporterait sa marchandise chez eux. Plus lard la résistance de cet instinct d'hommes religieux et libres fléchit pour un peu de temps, mais en 1701 l'esclavage fut de nouveau et définitivement défendu

dans le territoire de Massachiisets, et si je ne me trompe, dans les autres Etats aussi de la Nouvelle-Angleterre.

Ainsi, au XYII^ siècle, les principales puissances de l'Europe : l'Espagne, la France, l'Angleterre, le Portugal, la Hollande, se trouvaient avoir remplacé les Mahométans comme propriétaires d'esclaves nègres ; et toute la portion défrichée de l'Amérique tropicale était cultivée par des travailleurs arrachés à un autre continent et transportés chargés de chaînes à travers l'océan.

La mortalité qui a toujours régné parmi les esclaves comparés aux hommes libres et le désir de faire de nouveaux défrichements, tend aient naturellement à donner une extension toujours plus grande à la traite, tandis que le besoin d'économie dans le transport amenait les armateurs à donner aussi peu d'espace que possible à ces voyageurs involontaires. Les négriers étaient donc construits pour cet usage spécial; la hauteur des ponts variant de 3 à 5 Va pieds, un homme pouvait rarement s'y tenir debout, et quelquefois ne pouvait pas même s'y tenir assis; chacun occupait à peu

prés la place qu'il aurait eue dans un cercueil. Là, dans une atmosphère étouffante et fétide, les victimes de la cupidité européenne étaient étendues sur le plancher, enchaînées deux à deux, blessées par le roulis du navire, plongées dans des immondices qu'on enlevait ou que l'on distribuait plus également de temps à autre en inondant d'eau de mer le plancher et ses occupants. En moyenne, un quart des esclaves mourait pendant la traversée, mais comme ils coûtaient peu de chose sur les bords de l'Afrique, l'armateur estimait celte perte moindre que les frais d'une installation plus supportable. Il va sans dire que l'on donnait à la santé des nègres tous les soins compatibles avec l'économie : par le beau temps on les faisait monter sur le pont par escouades successives, une chaîne passée à travers les fers de tous et ensuite assujettie à bord, afin que personne ne se suicidât en se jetant à la mer; alors il leur fallait sauter en l'air au son du tambour, puis on les redescendait dans leur affreux réduit.

Ce n'est pas sans une sensation de pénible surprise, que l'on parvient après quelque réflexion, à constater le fait que l'émigration

forcée des nègres est probablement le plus prodigieux déplacement de masses humaines qui ait jamais eu lieu sur la terre. Les vastes migrations des hordes asiatiques, ancêtres des peuples du centre et du nord de l'Europe, se faisaient par centaines de milliers, j'en conviens, mais cela en une fois, et alors la nation avait changé ses foyers. Si l'on pouvait réunir la multitude de colons blancs partis pour l'Amérique depuis trois siècles, elle se trouverait probablement égale ou supérieure à celle qui, pendant les quelques siècles de migration active, avant et après l'ère chrétienne, a passé successivement sur ce qu'on appelait la voie sacrée, au nord de la mer Noire. Ces colons américains sont représentés aujourd'hui dans le Nouveau continent par trente millions de blancs à-peu-près ; les nègres sont au nombre de neuf millions. Or pour arriver à ces deux chiffres, il est incontestable que plus de noirs que de blancs ont dû faire voile pour l'Amérique. Les blancs sont trois fois plus nombreux aujourd'hui, mais leurs ancêtres s'étaient accrus prodigieusement dans des circonstances favorables.

La majorité des Anglo-Saxons des Etats-Unis est descendue des colons qui arrivaient dans la Nouvelle-Angleterre, par de fort petits contingents, pendant les cent-cinquante ans qui

précédèrent la guerre d'indépendance. Les anglais, lors de leur conquête du Canada, en 1760, y trouvèrent 80,000 français. Aujourd'hui, cent ans après, et sans aucun renfort d'émigration, les descendants de ces 80,000 dépassent le million. Les noirs, au contraire, subirent d'abord les horreurs de la traversée, et ensuite des conditions d'existence telles, que dans les lieux où la plupart d'entr'eux étaient conduits, les morts excédaient les naissances; il aurait même fallu la traite sur une échelle considérable pour les empêcher de diminuer. D'après XEncyclopédic d'Edimbourg , il y aurait eu environ 45,000 vies de nègres sacrifiées annuellement vers la fin du siècle dernier, en comptant et ceux qui succombaient à la traversée, et les excès de décès sur les naissances dans les Antilles; ce chiffre ne paraîtra pas exagéré, lorsque nous nous rappellerons qu'aujourd'hui encore , la consommation annuelle de nouveaux venus, qui ne font que combler les vides dans la population esclave de Cuba seule, est estimée par des hommes compétents à 20,000 au moins. La Revue Presbytérienne du 5'h(/, journal américain, partisan de l'esclavage, assure que pendant l'espace de 178 ans, à peu près deux millions d'esclaves furent transportés aux Antilles britanniques; et, au moment de l'émancipation, ils n'étaient repré-

sentes que par 780,993 âmes. Il est certain que durant les vingt- sept années d'intervalle entre la cessation de la traite et l'émancipation, le nombre des nègres à la Jamaïque avait diminué de '/oo environ, et dès lors il s'est accru rapidement. D'après la revue précitée, il se serait introduit 800,000 esclaves dans St-Domingue depuis 1680, et en 1776 il n'en restait que 290,800. A la paix d'Utrecht, l'Espagne transféra à l'Angleterre Vassiento ou contrat pour fournir d'esclaves les Antilles espagnoles; commerce lucratif que la France avait possédé. Le gouvernement anglais prit l'engagement que ses ressortissants introduiraient 144,000 nègres dans les trente ans qui suivraient la signature du traité; c'était à raison de 4,800 par an; dans ces temps-là il n'est guère probable que le chiffre annuel de colons blancs pour le continent entier dépassât celui-là, et en ce cas l'émigration forcée pour les Antilles espagnoles seules, aurait égalé l'émigration volontaire pour toute l'Amérique. Nous apprenons de documents officiels, que dans la seule année 4789, il y eut 35,265 esclaves d'introduits dans la partie française de l'île de Saint- Domingue Donc un nombre égal à la moitié

des habitants de ce canton, transportés dans une seule année, par une flotte de 119 grands vaisseaux, à la seule île de Saint-Domingue,

et les quelques milliers de morts durant la traversée non-compris!

Sans qu'il soit possible de faire une statistique exacte, je crois que ces aperçus suffisent pour établir la thèse que j'ai osé avancer tout à l'heure et qui doit au premier-coup d'œil paraître à chacun une exagération. Oui, Messieurs, ceux qui ont traversé l'Atlantique dans les fers sont plus nombreux que ceux qui l'ont traversé librement pour se cherclier de nouveaux foyers. Ce prodigieux déplacement de masses humaines, accompagné d'une si cruelle prodigalité de vies, est une œuvre de ténèbres aux proportions colossales comme son iniquité. Quel chapitre dans notre histoire, et quelle place ce chapitre prend aux yeux de Celui qui entend les sanglots de tout être souffrant! C'est bien ici un cas où les chiffres perdent de leur aridité et deviennent éloquents. Quelle langue d'homme pourrait raconter, et quelle imagination pourrait se figurer la somme de douleurs qui se laisse entrevoir à la pensée de ces neuf millions, représentant les survivants de tant d'horreurs!... Que de cœurs brisés, que d'êtres arrachés aux lieux et aux personnes qui leur étaient chères, car ralleclion de famille est une des vertus du nègre ; que de foyers désolés dans l'Afrique, que d'agonies sans espérance ni consolation sur les grosses

eaux! Et que d'amertume attendait les survivants sur ces rives où ils allaient se trouver condamnés à vivre en bêtes de somme, livrés, eux et leurs familles aux caprices de maîtres absolus, voués dans leurs personnes et dans leur poslértté à un travail dont d'autres devaient recueillir les fruits.

Nous entendons quelquefois beaucoup vanter le bon vieux temps, mais je m'avoue plus satisfait de la morale publique actuelle, quelque immenses que soient ses lacunes, que de celle des temps où les principales nations de l'Europe s'arrachaient Vassiento comme un privilège. J'aurais dû dire à propos du traité d'Utrechl, que sur les 144,000 esclaves que le commerce anglais devait transporter aux colonies espagnoles, la reine Anne se réservait expressément le droit d'en fournir le quart par ses propres agents. Sa Majesté britannique voulait se procurer de l'argent de poche, en profitant d'une aussi bonne occasion de se faire marchande d'esclaves en s^rand.

Pour ne pas vous laisser sous une impression exagérée de l'action destructrice exercée par la laite et par ses suites, je dois ajouter que c'est

— seaux Antilles que les maux de resclavage atteignirent leur plus grande intensité. Les colons espagnols surtout adoptèrent l'odieux calcul de Legrée, qu'ils suivent encore, savoir que tirer parti d'un esclave jusqu'à extinction, puis en acheter un autre, revient meilleur marché que de le soumettre à un travail modéré. Les raffineries de sucre pendant la saison des grandes opérations, c'est-à-dire pendant huit à dix semaines, exigent un travail incessant nuit et jour, pareil à ce qui a lieu aux pressoirs, dans nos pays de vignoble, durant la semaine de vendange. Si les planteurs entretenaient autant d'esclaves qu'il leur en faudrait pour ces moments de presse, ils ne pourraient les employer utilement le reste de l'année; d'un autre côté il leur serait difficile et onéreux de trouver des bras supplémentaires pour le temps où la besogne est doublée; de là, la tentation d'adopter dans ce genre d'établissements la méthode de travaux forcés pendant la fabrication, alternant avec des travaux raisonnables durant le reste de l'année. Un nègre adulte, bien portant, et de force moyenne, succombe en général après 7 ou 8 ans de ce régime.

L'état des Antilles françaises, à en juger d'après les calculs de la Fievue américaine précitée, semble avoir approché le plus celui de/ Antilles espagnoles. Les possessions anglaise

occupaient le troisième degré dans cette odieuse échelle de barbarie, séparées toutefois du premier par un assez grand intervalle, car les excès de morts sur les naissances, constatés dans la Jamaïque pendant les 27 ans qui ont suivi la cessation de la traite jusqu'à l'émancipation, sont égalés dans Cuba sur le même nombre d'esclaves, dans l'espace de deux ans. Cependant, dans la première île, l'absence d'un grand nombre de propriétaires qui faisaient gérer leurs plantations par des intendants, devait exposer les nègres à un régime plus dur et plus arbitraire, que si les maîtres eussent été sur les lieux. L'état de la population noire du Brésil doit être supérieur , car je crois qu'elle tend à augmenter au lieu de diminuer malgré l'abolition récente de la traite.

C'est en arrivant aux Etats-Unis que nous sommes forcés de reconnaître dans la rapide augmentation de la population nègre, l'indice d'une véritable prospérité relative. La lecture de VOncle Tom nous a familiarisés avec les souffrances des esclaves américains, mais en présence du fait qu'ils augmentent presque aussi vite que la population blanche, il est impossible de méconnaître qu'ils doivent se trouver dans des conditions tout autres que celles qui leur étaient faites aux Antilles. Cela peut être attribué à plusieurs causes : d'abord,

l'eflet d'une forme de christianisme plus pure, amenant les maîtres à avoir plus d'égards pour leurs semblables; en second lieu, l'effet moralisant du protestantisme sur les esclaves eux-mêmes. Dans la Louisiane, on a constaté plus de moralité et une augmentation de population plus prompte chez les noirs élevés par les Américains, que chez ceux qui appartiennent aux créoles du même état; ensuite le séjour des propriétaires sur leurs plantations au milieu de leurs serviteurs, comme ils les appellent, exerce une grande influence; les enfanls du maître ont leurs petits contemporains noirs, leurs futurs esclaves, pour compagnons de leurs jeux. Enfin, l'extension qu'a prise la culture du coton, comparée à celle du sucre ou du riz, contribue pour beaucoup à rendre la vie des nègres américains plus supportable, car ces cultures-ci sont aussi mortelles aux Etats-Unis. Un rapport d'une société agricole de la Louisiane, en évaluant les dépenses que nécessite l'exploitation d'une plantation de cannes à sucre bien organisée, porte la perte annuelle des esclaves à deux et demi pour cent en sus des naissances.

Sur neuf millions de nègres dans le Nouveau-Monde , deux millions à peu près sont libres: ceux de Haïti, depuis le commencement du siècle; ceux des Antilles britanniques, depuis un quart de siècle , et encore un certain nombre de dispersés dans les Etats-Unis, dans Cuba et Porto-Rico. Les sept millions d'esclaves appartiennent aux Etats-Unis, au Brésil et aux Antilles espagnoles.

Je vous entretiens aussi longuement de ces populations, parce qu'elles forment une Afrique de dehors, une Afrique plus en contact avec la civilisation chrétienne que ne peut l'être l'Afrique originale, une Afrique enfin qui est destinée à agir puissamment sur l'autre. C'est une chose unique dans l'histoire, que cette vaste émigration, par laquelle une grande partie des forces vitales d'une race a été violemment transportée au-delà de l'océan, afin d'y préparer à son insu l'avenir du continent d'où elle est sortie. L'émigration polonaise, l'émigration italienne, faisaient il y a quelques années du bruit dans les cercles politiques; qu'elles sont pourtant microscopiques , comparées à cette émigration africaine, dont le chiffre dépasse la

population entière de l'empire du Maroc et de l'Algérie réunis. La vie de l'Afrique à venir est en germe en Amérique. L'on pourrait établir une comparaison avec ces colonies anglaises (jui portent le sang, la langue et la religion de leur race, dans tous les espaces inoccupés du globe ; mais les colons anglais savent ce qu'ils font, et dans l'enfance de leurs établissements, ils jouissent de la protection de la mère patrie, et participent à sa vie intellectuelle et morale, tandis que ces multitudes d'Africains ont été enlevées malgré elles, pour recevoir dans des pays lointains, un baptême (pi'elles ne connaissaient pas. Le meilleur parallèle historique serait avec les Juifs de la dispersion, qui, depuis le temps d'Esdras à Jésus-Christ, formaient un Israël extérieur, exerçant une influence plus efiicace au point de vue de la vocation nationale, que leurs frères qui demeuraient au foyer de la théocratie.

Il est donc entendu que tout ce que je puis dire ici du développement des Africains de dehors, fait légitimement partie de notre sujet. Les Wesleyens et les Moravcs se sont constitués les instituteurs des nègres des Antilles britanniques; l'église méthodiste épiscopale et les baptistes, ont fait le même oiïice pour ceux des Etats-Unis. Dieu a fait aboutir au bien les crimes des hommes, et maint esclave

courbé sous un joug cruel et avilissant, est devenu dans son âme rafTranchi du Seigneur.

Les partisans de l'esclavage ne manquent pas de se prévaloir des heureux résultats indirects de l'institution. L'on raconte d'un certain Pedro Blanco, propriétaire du grand entrepôt d'esclaves, à Gallinas, et homme sans entrailles si jamais il en fut, qu'il prétendait faire son commerce par humanité : « Tandis que les missionnaires, disait-il, convertissent à peine quelques nègres, moi j'en envoie chaque année des milliers au Brésil et à Cuba, où l'on en fait aussitôt des chrétiens. » Je n'ai pas besoin de réfuter longuement ce raisonnement hypocrite; si l'homme qui fait le mal est justifié par le bien que Dieu en tire, les fils du patriarche avaient alors raison de vendre leur frère Joseph; lui-même leur dit : « Ce que vous aviez pensé en mal contre moi, Dieu l'a pensé en bien. » Que dis-je, ce raisonnement justifierait les meurtriers du Sauveur, eux dont les mains iniques ont été des instruments au service de la miséricorde suprême.

L'esclavage s'est trouvé être le moyen de mettre les Africains à portée de l'Evangile-

Celui qui ménagea la rencontre de Philippe avec roffîcier éthiopien, sur la route solitaire de Jérusalem à Gaza, a permis que l'Amérique devînt le lieu de rendez-vous de ces européens et de ces africains, qui n'auraient pu ailleurs être en contact d'une manière aussi intime, et sur une aussi grande échelle. Mais l'esclavage n'en a fourni que l'occasion, la condition matérielle du contact; tous les ellets qui lui sont propres, viennent s'opposer directement au développement moral de ses victimes. Les méthodistes rencontraient la plus hrutale opposition de la part des planteurs de la Jamaïque. Les planteurs des Etats-Unis ont compris que la piété augmente la valeur mercantile de l'esclave, mais partout où la population noire est nombreuse, il est défendu sous des peines sévères de lui enseigner à lire ou à écrire, cela nuirait à sa docilité; même le noir libre doit rester ignorant, de peur qu'il ne devienne capable de rêver ou de comploter la liberté de ses semblables. Une loi de la Caroline du Sud, en date de 17-40, punit d'une amende de 2,500 fr., toute personne qui enseigne l'écriture à un esclave, ou qui l'emploie comme écrivain. Un statut protecteur, volé la même année, par les mêmes hommes, punit d'une amende de 2,500 fr., le maître qui a coupé la langue ou crevé les yeux à son esclave. Lui crever les \eux, ou lui en-

seigner à écrire, c'est tout un au jugement de la loi! Un décret du même état, en 1800, déclare illégale toute assemblée de nèeres, esclaves ou libres, qui aurait pour but l'instruction; les agents de la force publique sont requis de pénétrer dans de telles assemblées , de les disperser, et s'ils le jugent convenable, d'infliger « aux susdits nègres, libres ou esclaves..., tels châtiments corporels qui n'excéderont pas 20 coups de fouet. »

La législation est semblable dans plusieurs autres états du sud. Dans la ville de Savanne , toute personne de couleur qui tiendrait une école pour enseigner la lecture ou l'écriture, est passible d'une amende de 150 fr. pour chaque délit, ou bien de 10 jours de prison avec 39 coups de fouet. Il n'y a pas longtemps que la police de Washington opéra une descente dans le local d'une espèce de société d'instruction et de secours mutuels, formée par des hommes de couleur; il s'y trouvait 24 hommes, une Bible , la Morale de Sénèque , et un papier de souscription pour l'achat de la liberté d'une négresse. Pour ce délit, l'un des assistants, un esclave, reçut le fouet; des hommes libres^ quatre furent envoyés à la pénitentiaire, et tous eurent à payer de lourdes amendes. '

Dans quelques états, tels que la Géorgie et la Caroline du Sud, il n'y a aucune garantie

pour la liberté religieuse tic la population noire. Tout juge (le paix est autorisé par la loi à disperser leurs assemblées, et tout esclave trouvé à une réunion religieuse défendue, « peut être immédiatement corrigé sans procès par l'application sur le dos de 25 coups donnés avec un fouet, une houssine ou un nerf de bœuf. » Je cite le texte de la loi, qui n'est guère exécutée pour le moment, mais pourrait toujours l'être, étant remise à la discrétion du magistrat.

L'esclavage présente un obstacle immense à la vie religieuse par l'état d'immoralité qu'il entretient. Le mariage d'un esclave n'a aucune valeur légale, car le mariage est un contrat, et la loi maintient rigoureusement l'incapacité de celui qui ne s'appartient pas de faire un engagement quelconque. Les mœurs'qui en résultent ne peuvent être décrites ici. Cependant plusieurs de ces malheureux aiment à se faire illusion et font bénir leurs unions. Dans ce cas le ministre a soin de retrancher les paroles solennelles de la liturgie anglicane mises dans la bouche de l'époux: '( Jusqu'à ce que la mort nous sépare, » et il les remplace par la formule plus prudente : « Jusqu'à ce que des circonstances inévitables nous séparent. » En effet, le caprice d'un maître, ou la liquidation d'une propriété peuvent séparer à tout mo-

ment les familles les plus unies, et alors cette femme, veuve d'un vivant, sera donnée à un autre par son nouveau maître.

Malgré ces iniquités , il demeure toujours vrai que le malheur est la préparation la plus efficace pour amener à l'Evangile les âmes qu'il n'endurcit pas. Jésus est venu pour évangéliser aux pauvres, pour guérir ceux qui ont le cœur brisé; pour publier aux captifs la délivrance, pour mettre en liberté ceux qui sont foulés. Dieu a choisi les choses faibles de ce monde pour rendre confuses les fortes; et les choses viles de ce monde, et les méprisées, même celles qui ne sont point, pour etYacer celles qui sont. Les oncles Tom sont trop rares parmi les cotonniers du Mississipi, mais ils sont plus nombreux que les maîtres chrétiens. La piété des nègres a quelque chose de naïf et d'enfantin, elle se ressent à la fois de l'absence forcée de toute culture et de l'excessive impressionnabilité de leur nature. Une réunion de prières où l'assistance est composée de gens de couleur, présente, dit-on, un vacarme de gémissements, de cris de jubilation, de gesticulations violentes et grotesques, peu édifiant pour des

l'avenir de l'afrioue. 5

européens; mais celle piélé a une (jualilé (jui compense le mancjue île décorum, elle est réelle. Il est arrivé dernièrement à une dame anj^laise voyajieant dans les étais du sud, d'assister à une réunion (tù la plupart des |ttM'sonnes présentes, appartenant à nue plantation du voisinaf^e, devaient être unses en vente dans le courant de la semaine. Voici la conclusiim de la [trière d'un de ces hommes qui était sur le point d'être séparé de ses IVères, sans savoir s'il lui serait donné de conserver sa jiroj)re i'amille, et sans j)ouvoir rien deviner des circonstances dans lesquelles il allait se trouver: « Sois notre j^uide partout où nous serons conduits; ne nous éloij;ne j)as trop de ta maison; ou si nous devons être privés des assemblées de Sion, que ta présence nous soit plus que tout temple terrestre! Oh, ne nous place pas oîi nous serions tentés au-delà de nos Ibrces! rends -nous luunhles, débonnaires, conséquents, si semblables à f.liiist que nous piiissions en gagner d'aulres à l'aimer! Pendant une année nous avons lait notn» culte ensemble comme des frères. (Ju'il nous soit donné de nous rencontrer là où le temps ne se mesure pas par des années, où il n'est pas manpié par des vicissitudes, dans cette sainte Jérusalem d'en-haul, où le péché est tini, où les adieux .«îont inconnus, et où Dieu lui-même essuiera toute laruie de nos yeux. »

La meilleure preuve de la réalité de la piélé des nègres, c'est le fait bien connu qu'elle ajoute à leur valeur vénale. Un prédicateur, un ancien d'un troupeau nègre, ou un chrétien quelconque bien connu comme tel, se vend toujours cher. L'on a vu dans les annonces d'un journal du sud, parmi les qualités d'un esclave, celle-ci: « Il est un fameux prédicateur et il possède un don de prière remarquable. » Comme le genre des ventes publiques est le même partout où il y en a, il est facile de concevoir que l'ènumération des dispositions religieuses de la marchandise humaine rentre dans les fonctions du crieur, et se fait d'une manière qui serait hautement comique, si elle n'était avant tout hideuse et blasphématoire. Nous avons sous les yeux, dit la Revue de Londres, l'histoire authentique d'une vente, où les enchérisseurs semblaient s'arrêter à douze cents dollars. « Il a été converti il y a quatre ans, il vaut un prédicateur parmi votre engeance, » hurla le crieur.... 1,250, 1,300, 1,400 dollars. f( 11 a le Saint-Esprit, il peut prier, chanter, exhorter; il observe tous les commandements; il prêche comme l'évêque! » et après une vigoureuse concurrence, l'esclave chrétien, ancien de son église, a été adjugé pour 1,850 dollars. C'était 1,200 pour l'homme physique, 650 en sus pour le chrétien!

Il est donc vrai que la traite el l'esclavage ont mis une nombreuse émigration nègre en contact avec l'Evangile; mais il est également vrai que pour amener à bonne fin tous les résultats de ce contact, il fallait par la suite abolir et la traite et l'esclavage.

Le premier coup de hache fut porté au colosse par la persévérance et le dévouement d'un seul homme. Il y a à peu prés 95 ans, qu'un anglais riche et pieux, Granville Sharpe, aperçut un pauvre petit nègre grelottant de froid sur un quai de Londres; c'était un esclave des Antilles, amené en Angleterre par son maître. Sharpe réclama sa liberté, vu que l'esclavage n'était plus reconnu par la loi dans les îles britanniques mêmes. Le cas fut porté devant un tribunal, de là devant un tribunal supérieur, puis devant une cour d'appel; le propriétaire de l'esclave et le champion de sa liberté étaient également décidés à vider la question , et le procès devait leur coûter le rachat de peut-être 100 esclaves. Enfin, la chambre des pairs décida en dernier lieu en faveur du nègre, et voulut que dorénavant, dès qu'un esclave toucherait le sol de la libre Angleterre, ses fers se briseraient de par la loi.

Le 22 mai 1787, Wilberforce, Clarkson, Sharpe et quelques autres, animés des mêmes sentiments, se constituèrent en comité formel pour agir sur l'opinion publique en vue de l'abolition de la traite. La révolution française vint bientôt présenter à ces amis des nègres l'espoir de changements plus radicaux que ceux qu'ils pouvaient obtenir de leur propre pays, plus lent à s'émouvoir, et Clarkson alla à Paris conférer là-dessus, avec les membres les plus éminents de l'Assemblée nationale. L'idée de l'émancipation complète sourit à des hommes ({ui étaient alors dans la première ivresse de la liberté, et cette mesure, grande mais périlleuse, fut décrétée d'enthousiasme sans aucune précaution préliminaire. Les colons et les noirs des Antilles françaises étaient les uns et les autres peu préparés à un tel changement, et peu propres à le faire tourner à bien ; les premiers faisaient tout pour rendre illusoire le décret de l'Assemblée, les derniers ne voyant dans la liberté que l'occasion de se venger de leurs anciens oppresseurs. De là les horreurs d'une guerre civile, le massacre des blancs de Saint-Domingue, et la destraction des plantalions de cette magnifique île, apparemment perdue dès-lors à la civilisation, et rayée du nombre des pays producteurs.

Cet exemple augmentant démesurément les

préjugés contre lesquels Wilberforce cl ses amis avaient à lutter en Angleterre, le triomphe de leur cause en fut de beaucoup retardé. Enfin, après vingt années de discussions, l'acte pour déclarer illégal et punissable la traite sous pavillon britannique, ou par des sujets britanniques, passa aux deux chambres, et reçut l'assentiment royal au mois de janvier 1807. Le congrès américain venait aussi de faire une loi semblable. Les deux gouvernements avaient été devancés par la législature locale de la Caroline du sud, qui depuis 1787 défendait dans cet état l'introduction d'esclaves pris sur la côte d'Afrique, non par motif d'humanité, mais pour ne pas laisser détériorer la qualité des esclaves bien disciplinés, en y mêlant des éléments plus sauvages.

Les longues guerres de l'empire finies, l'Angleterre obtint des j)uissances maritimes, la détermination d'envisager la traite comme un acte de piraterie, de garder les côtes africaines, et de confisquer les négriers que l'on découvrirait, n'importe sous quel pavillon. Je ne vous parlerai pas de tous les démêlés qui eurent lieu depuis lors à ce sujet; la surveillance des côtes a fini par tomber de fait à la charge de l'Angleterre presque seule, et le droit de visite, à propos dufjuel elle accordait une réciprocité entière à toutes les autres puissances, a man-

— Tiqué plus d'une fois de lui attirer la guerre avec la France et les Etats-Unis. A l'heure qu'il est, la question n'est pas réglée, et c'est à leurs périls et risques, que les marins anglais abordent tout bâtiment portant le pavillon français ou américain. Si leur sagacité leur fait défaut, et qu'ils se trouvent avoir arrêté un vaisseau de commerce légitime, cela passe pour un grave délit et un outrage au drapeau. C'est une police à laquelle il n'est pas permis de constater si tel passant est voleur ou honnête homme. L'Espagne et le Portugal se sont associés aux actes des autres puissances, mais sans sincérité; ce sont essentiellement leurs ressortissants qui continuent la traite, et si un gouverneur de Cuba s'avisait de prendre au sérieux les obligations que son pays a contractées, il serait aussitôt rappelé. Le Brésil vient de se rendre aux instances de l'Angleterre, et de fermer ses ports aux négriers.

L'établissement de Sierra-Léone fut choisi par le gouvernement anglais comme le lieu de refuge où ses croiseurs mèneraient les négriers qu'ils parviendraient à saisir, et où ils débarqueraient les esclaves libérés. Cette colo-

nie devint ainsi une immense école, où les débris confus de plusieurs tribus différentes, et souvent hostiles entre elles, pouvaient demeurer en sécurité et se fondre graduellement dans une commune civilisation chrétienne. Et que de fois de proches parents séparés depuis des années, et se croyant perdus les uns pour les autres, se sont retrouvés sur son rivage hospitalier. A chafiue nouvelle cargaison arrachée aux vendeurs d'hommes,. des anciens libérés, habitants de Freetown, accourent au bord de la mer pour voir s'il se trouve des leurs parmi les arrivants. Les nègres débarqués sont entretenus aux frais du gouvernement jusqu'à ce qu'ils aient appris à se pourvoir à eux-mêmes, et se soient fondus avec leurs devanciers. Le ralentissement sensible de la traite a naturellement beaucoup diminué le nombre de captures, cependant la population d'esclaves libérés a atteint le chillrc de GO à 70,000 âmes, et un grand nombre d'autres sont rentrés peu à peu dans leurs foyers, à mesure que la cessation de la traite leur offrait plus de sécurité dans leur lieu d'origine. Dans les trois années qui précédèrent 4838, il n'y avait pas moins de 13,000 nègres enlevés à leur cruel sort, et relâchés à Freetown. Toute cette population est devenue comparativement ordrée et laborieuse, et elle est sous l'influence de la vérité

chrétienne autant peut-être qu'un peuple quelconque de l'Europe. Un institut anglican y prépare de jeunes missionnaires pour les pays païens du voisinage; les wesleyens font, je crois, de même; et tout indigène qui retourne dans ses foyers après un séjour à Sierra-Léone, se trouve être volontairement ou involontairement un agent pour répandre des idées saines et des goûts de civilisation.

La colonie avait été d'abord constituée sur une base agricole, mais depuis 1839 les hommes de couleur se sont toujours plus voués au commerce. Dans cette année-lâ, quelques habitants de Freetown , qui avaient fait de petites économies, eurent l'idée de se lancer dans une entreprise commerciale avec les rivages mêmes d'où ils avaient été enlevés comme esclaves. Ils achetèrent du gouvernement un petit bâtiment qui avait été pris par les croiseurs, le chargèrent de produits de l'Europe et de Sierra-Léone, lui donnèrent un équipage d'Africains arrachés à l'esclavage comme eux-mêmes, et encouragés par la présence des croiseurs anglais, mirent à la voile pour Badagry. L'aventure ayant un plein succès, deux négriers transformés suivirent bientôt le premier, et depuis lors un commerce de cabotage, vigoureusement mené, absorbe l'attention des colons noirs; ce qui est un bien, car chaque commerçant provoque une produc-

tion agricole beaucoup plus grande que tout ce qu'il aurait pu accomplir en se vouant lui-

même à l'agriculture.

Un établissement qui promet encore plus pour l'avenir que Sierra-Léone, c'est la république de Libéria. Il y a quarante et quelques années que des bommes pieux en Amérique eurent l'idée de fonder une colonie de noirs libres sur le sol même de l'Afrique, où ils seraient à l'abri des préjugés et de l'oppression des blancs. Vous aurez déjà remarqué que toutes les œuvres de celte nature ont leur origine dans la cliarité clirétienne. Jamais il ne s'accomplit quelque cbose de moralement grand que cela n'ait été d'abord une œuvre de prière et de foi, et le plus souvent l'on peut ajouter une œuvre de souffrance. La société de colonisation lit appel aux bommes de couleur libres; plusieurs répondirent, désirant, dirent-ils, porter la liible au pays de leurs ancêtres. Parmi \es offrants la société accepta trente familles, en tout 89 personnes, qui partirent de New- York le 24 janvier 1820. Ils eurent d'abord à lulter contre toute espèce de mallieurs. Les

chefs qui avaient promis de vendre un territoire à la société manquèrent de parole, les agents dévoués qui s'occupaient des intérêts de la petite bande, mouraient les uns après les autres, de sorte qu'elle fut laissée trois fois sans direction. Entîn, après deux années de maladies, de pèlerinage et de tribulations, les débris de l'expédition trouvèrent un asile au cap Mésurado, à 70 lieues sud de Sierra-Léone. L'acte de la vente conclue avec les chefs du pays renferme la liste des objets livrés comme premier paiement pour la concession d'un territoire suffisant. Cela vous intéresserait-il, messieurs, de savoir ce que vous coûterait l'acquisition d'une principauté en Afrique? En voici la liste:

Six mousquets, une boîte de verroteries, deux barils de tabac , un baril de poudre , six barres de fer, dix pots de fer, une douzaine de couteaux, une douzaine de cuillers, six pièces d'étoffe bleue, quatre chapeaux, trois habits, trois paires de souliers, une boîte de pipes, un tonneau de clous, trois miroirs, trois pièces de mouchoirs, trois pièces de calicot, trois cannes, quatre parapluies, une boîte de savon, un baril de rhum. — il faut avouer qu'il y avait promesse de payer plus tard à peu près six fois autant en objets du même genre.

La petite colonie a été plus d'une fois près d'être anéantie; elle avait à se défendre les

armes à la main contre les attaques traîtres des indigènes, et contre des ennemis plus dangereux : les marchands d'esclaves espagnols et portugais que sa présence contrariait. Malgré ces diflicultés elle a prospéré, et se répandant aujourd'hui sur une longue ligne de 120 lieues de côtes, coupe la communication entre l'intérieur et la mer. Les indigènes du territoire sont au nomhre peut-être de 300,000 âmes. Les nègres venus de l'Amérique, le vrai noyau de l'état, l'agent missionnaire et civilisateur pour les autres ne sont qu'au nomhre de 10 à 12,000, mais ils augmentent par de nouvelles émigrations, et les croiseurs américains déposent à Monrovia les nègres qu'ils capturent. Dans l'année 18i7, après une délihération solennelle, et après s'être entendus avec la société qui les régissait, les colons assumèrent sur eux-mêmes toute la responsahilité de leur gouvernement, et la répuhlique de Libéria prit rang entre les nations indépendantes. Son drapeau, arboré au milieu de grandes réjouissances, et bientôt après salué par une escadre américaine, présente sur un fond de raies blanches et rouges une étoile solitaire à l'angle supérieur près de la lance. C'est l'espérance de toute une race, l'étoile de Bethléem d'un continent, le symbole d'une Afrique chrétienne heurtant à la porte de l'Afrique païenne.

Le gouvernement français reconnut immédiatement l'indépendance de Libéria. L'Angleterre fit de même, conclut avec la république un traité de commerce sur le pied d'une complète réciprocité et lui fit don d'un beau brigantin à quatre canons.

En réunissant les possessions britanniques à l'embouchure de la Gambie, Sierra-Léone et la république libérienne, presque toute la côte depuis la Gambie jusqu'au Niger est fermée aux marchands d'esclaves. Autrefois il y avait soixante-dix ports sur cette côte oîi ce commerce se poursuivait; depuis la prise de Lagos par les Anglais, en 1853, il n'en reste plus que deux: Whydah et Porto-Novo. Et sur toute cette ligne, les indigènes commencent à s'occuper de commerce légitime, et à comprendre que l'étonnante fertilité de leur sol leur offre des richesses bien autres que celles qu'ils tiraient du malheur de leurs semblables et de leur propre malheur. Les exportations comprennent l'huile de palmier, le café, le coton, le sucre, le riz, les teintures, l'ivoire, les gommes, l'or, l'acajou, le bois de teck, et plusieurs autres produits importants. La valeur déclarée des char-

gements sur navires anglais pour celte partie de l'Afrique s'élève aujourd'hui à près de cinquante millions de francs , les retours étant probablement plus considérables. L'exportation aux Etats-Unis va aussi en augmentant.

Il est évident que le seul obstacle au développement rapide du traiic honnête , c'est ce qui subsiste encore de l'ancien fléau de ces contrées. Leur prospérité naissante a été en péril dernièrement par une résurrection de la traite sous un travestissement qui ne trompait personne en Afrique, le soi-disant recrutement de travailleurs libres pour les Antilles françaises. Les spéculateurs qui s'étaient chargés de cette entreprise , lui donnaient des apparences spécieuses, le travailleur devait être rétribué , et à la fin du terme convenu , ramené dans son pays, s'il le voulait. Ce sont, disaientils, les conditions auxquelles se soumettent les ouvriers chinois et les coulies indous que l'on transporte aux colonies anglaises. Ils taisaient la différence capitale entre les deux cas : le chinois s'engage lui-même et le coulie aussi, c'est une aventure qu'il veut tenter, et encore différentes sociétés philanthropiques ont l'œil toujours fixé sur le pkanteur anglais pour l'empêcher de manquer à ses engagements; l'Africain, au contraire, ne s'engageait jamais lui-même, il était vendu et livré lié entre les

mains des agents français. Voici ce que dit de ce système M. Bowen, missionnaire américain, revenu dans son état natal, la Géorgie.

« Le pays des Egbas renfermait, il y a quarante ans, plus de cent villes, dont quelquesunes grandes. En 1850 il n'en restait qu'une seule, toutes les autres avaient été fauchées comme une récolte pour la traite. Le nouveau système n'a pas à sa charge les traversées meurtrières d'autrefois , mais les apprentis sont ramassés par le même genre de guerres destructrices qui ont déjà dépeuplé les plus belles contrées de l'Afrique. Aussitôt qu'il eut été su que l'on achèterait des apprentis, les chefs en différents lieux se sont mis à faire la guerre à ceux de leurs voisins qui étaient plus faibles qu'eux. Mes dernières nouvelles de l'Afrique parlent de luttes sanglantes, de villages pris d'assaut ou par la famine, afin de pourvoir d'émigrés les navires français.

Au commencement, les agents du recrutement prétendaient avec effronterie que les travailleurs s'enrôlaient librement, que c'était seulement la jalousie hypocrite de l'Angleterre qui pouvait en douter; et les principaux journaux et revues français, se rendaient les échos complaisants de ces assertions. Plus tard, quand il fut impossible de cacher la vérité , on convint que l'enrôlement se faisait avec violence, mais

comment éviter ce mal? Les mœurs des Africains sont telles, qu'il leur faut des guerres et des prisonniers; si personne n'achète ceux-ci, ils sont mangés ou immolés aux idoles; si nous les achetons, nous en faisons des hommes libres, et tout le monde y gagne. A ces arguments il y a à répondre d'abord, qu'un système est déjà jugé quand ses auteurs ont cru nécessaire de débuter par le mensonge, en second lieu, qu'une maxime élémentaire d'économie politique, c'est que la consommation augmente la production. La traite sous toutes ses formes n'est pas seulement un débouché pour les victimes de guerres inévitables, elle provoque les guerres et les chasses d'hommes. Heureusement que Napoléon III a compris l'odieux du rôle que l'on faisait jouer à la France, et ce danger immense à été détourné.

Permettez-moi maintenant de vous ramener aux Antilles. L'abolition de la traite était à peine décidée en Angleterre, que les amis des nègres se mirent à l'œuvre pour obtenir leur émancipation; triomphe de la justice encore plus grand et plus difficile que le premier, car il est plus facile de cesser de voler que de faire

restitution de ce qu'on a pris. Pour obtenir ce résultat, il a fallu vingt-sept années d'agitation et de controverses incessantes, d'efforts inouis de tout genre auprès du public et du parlement, et la violence des planteurs euxmêmes n'a pas peu contribué à éclairer l'un et l'autre. La magistrature de la Jamaïque, dans son exaspération contre les abolitionistes, avait fait pendre un missionnaire wesleyen sous le prétexte qu'il prêchait la révolte aux esclaves. Ce meurtre judiciaire fut l'arrêt de mort de l'esclavage, un cri d'indignation retentit dans toute la mère patrie, et l'émancipation fut décrétée, en grevant la nation de 500 millions de francs, à titre d'indemnité pour les propriétaires.

Le décret d'émancipation reçut un commencement d'exécution le \^^ août iSSâ'. Ce fut un des moments solennels de ce siècle que celui où 800,000 êtres humains passèrent de l'esclavage à la liberté. Au premier coup de minuit, le 31 juillet , ils étaient encore devant la loi des choses, le bien mobilier de leurs maîtres, et... quand l'heure eut sonné, ils s'appartinrent à eux-mêmes; peuple d'affranchis, appelés à connaître les droits et les devoirs des hommes.

Les intérêts industriels ou économiques ne peuvent être mis un inslant en ligne de compte avec ceux du bonheur, de la dignité et de la

l'avenir Dr. l'afriol'e. 6

responsabilité des hommes. Toutefois, il est bon d'observer que l'on a beaucoup exagéré les pertes matérielles causées par l'émancipation. Il est vrai que les premiers rapports entre les anciens maîtres et les affranchis furent mauvais, les uns voulaient abuser encore des ouvriers, et les avoir à des prix trop réduits, les autres avaient conservé de l'aversion pour les moulins à sucre. Il est quelquefois arrivé que même des propriétaires qui auraient rétribué le travail largement au moment de la récolte, ne pouvaient l'obtenir. Pendant que les cannes à sucre se gâtaient sur place, cela devait être vexant de s'entendre dire: Massa, moi homme libre, moi 'plus nègre , moi avoir sommeil! Et beaucoup de propriétaires déjà obérés en ont été ruinés; je dis, déjà obérés, parce que la banqueroute imminente d'un grand nombre de planteurs était notoire déjà avant l'émancipation. Mais depuis lors, les relations naturelles entre l'ouvrier et le capitaliste s'établirent, et cela plus promplement que l'on n'aurait pu l'espérer dans de telles circonstances; à l'heure qu'il est, la production du sucre dans les Antilles anglaises, est redevenue juste ce qu'elle était à la veille de l'émancipation. Sans un déficit qui n'est pas encore comblé à la Jamaïque, elle serait même plus grande.

En tout cas la population nègre travaille

assez pour se procurer un degré de bien-être qu'elle n'a jamais connu. A la fin des huit premières années de liberté, celle de la Jamaïque s'était acheté 100,000 arpents de terre, et bâti 200 villages, dont on voyait les habitants heureux, proprement vêtus et logés, cultivant en famille leurs petites plantations de café. On les accuse des fautes de l'enfance, d'insouciance, d'une certaine légèreté; fautes qui tiennent probablement à leur long sommeil intellectuel, à une frivolité obligatoire, et à l'absence de toute responsabilité, plutôt qu'au caractère africain en lui-même; car, s'il y avait une infériorité bien réelle, les planteurs n'auraient pas eu besoin de tant de moyens artificiels pour écraser l'homme dans le nègre, afin qu'il ne se soulevât pas. Nous n'avons jamais à craindre un soulèvement général des êtres nés pour la servitude.

Il y a de la vanité chez ces enfants des tropiques, et elle se montre sous des formes qui ne sont pas toujours de notre goût. Les femmes aiment les bas rouges, les souliers jaunes, elles font abus de la soie, du satin, de la gaze, et probablement aujourd'hui des cercles. Les hommes se complaisent dans des gilets éblouissants; lorsqu'ils sont endimanchés, leurs bottes de cuir verni doivent crier pour être à la mode, et un petit bout blanc du mouchoir de batiste

doit sortir de la poche. Dans les occasions extraordinaires, les deux sexes portent des parasols, et l'on peut voir vin vigoureux nègre, noir comme l'ébène, se promenant gravement l'ombrelle à la main, pour se garantir le teint. Petites misères qui font sourire; bénissons le changement qui les a rendues possibles, qui a substitué ces petits ridicules aux ombres sinistres de l'esclavage. Puis, ajoutons que ces affranchis de hier apprécient l'instruction, qu'ils font les frais de leurs écoles et de leurs églises; leurs instituteurs wesleyens ont pu les abandonner à leurs propres ressources, ils envoient même des missionnaires en Afrique. Allez à Spanishtown, et vous en trouverez qui sont membres de l'assemblée législative; visitez les tribunaux, et vous verrez sur les bancs des jurés, comme sur ceux des avocats, des hommes de couleur mêlés aux hommes blancs, sur des termes d'égalité.

Après la révolution de 1848, l'émancipation complète et sans compensation pour les planleurs, fut de nouveau proclamée dans les possessions françaises. Il en est resté chez ceux-ci une grande irritation, et je crains que la ten-

dance générale en France acluellement , ne soit de sympathiser bien plus avec le planteur qu'avec le nègre. Dans deux communications de la Revue britannique, il y a quelques mois, un M. Aussonne de Chancel exprime le désir « que les gouvernements s'emparent résolument de la traite, et sous le nom d'émigration, Télévent à la hauteur d'une institution de bienfaisance! » — Il voudrait en même temps revenir sur la suppression de l'esclavage des populations déjà établies aux Antilles, ou du moins il remettrait sous le joug tous les noirs qui ne travaillent pas assez au gré des planteurs. Rien n'empêcherait, dit-il, que simultanément à notre système de recrutement on n'appliquât notre organisation des engagés à tous ces fainéants affranchis dont regorgent aujourd'hui les colonies anglaises et les nôtres. Ce qu'il n'ajoute pas, mais qui est évident, c'est que tout ouvrier qui demanderait un salaire équitable pour son travail, serait compté parmi les fainéants, si un jury de planteurs devait en décider.

En homme entendu, qui connaît l'importance des noms donnés aux choses, cet écrivain substitue les termes émigration et recrutement pour la traite, tout en convenant que l'on serait obligé d'acheter les engagés; ce vieux mot malsonnant de V esclavage, devient sous sa plume « l'organisation des engagés.» Ce sont, dit-il,

— sodés mesures économiques et politiques, c'est « de la prévoyance humaine et charitable; » c'est

« la répression du vagabondage » Admirons,

la puissance de beaux mots pour cacher de vilaines choses. La nécessité d'enlever les enfants à leurs parents pour en faire des apprentis bien élevés, fait partie du système proposé. Mieux que cela, M. Aussonne de Chancel a pensé à tout, il pousse la prévoyance jusqu'à reconnaître que l'on aura besoin d'avoir recours «à des ppÀnes disciplinaires légales. » Avez -vous compris, messieurs, ce que veulent dire ces mots si bien portés: des peines disciplinaires

légales? L'on n'a jamais trouvé qu'un genre

de peines tant soit peu efficace avec les esclaves, celui que la législation américaine désigne avec moins de précaution : l'application sur le dos nu du fouet, de la houssinc, ou du nerf de bœuf. Pendant les dernières années de ce régime aux Antilles britanniques, il a été constaté par des documents officiels qu'un peu plus que le tiers des corrections étaient intligécs à des femmes; il y a donc des écrivains qui proposent, sous des mots couverts, de ramener un ordre de choses où le père, l'époux, le fds auquel Dieu avait donné un cœur d'homme, doit se tenir humblement dans les rangs, le regard baissé, les bras croisés, pendant que sa fille, sa femme, sa mère se tord aux trois quarts nue sous le fouet de l'intendant.

Monsieur d'Haussonville, dans son Histoire de la politique extérieure de la France pendant le règne de Louis-Philippe, rend compte du petit nombre de captures faites par l'escadre française sur les côtes de l'Afrique, par le fait que les officiers faisaient ce service à contrecœur et ne tenaient pas à la suppression de la traite. L'on ne peut se refuser à l'évidence que dans ce grand pays, ordinairement prêt à s'émouvoir pour toutes les causes généreuses, prompt à se passionner pour toutes les grandes idées, il est une seule infortune qui rencontre peu de sympathie, et c'est précisément l'oppression à la fois la plus injuste et la plus cruelle qui existe. D'où vient cette inconséquence?.... Messieurs! il en est de l'émancipation des nègres, comme il en est des libertés de la France elle-même. Une noble cause porte la peine des expériences prématurées et trop complètes pour lesquelles l'esprit public n'était pas préparé. Ce grand acte de justice a été accompli avec précipitation et passion. « Périssent les colonies, plutôt qu'une idée ! » s'était-on écrié dans l'assemblée nationale. En effet, Saint-Domingue a péri, et dans la réaction qui s'en est suivie, l'idée a été bien près de périr aussi.

D'autres mobiles sont venus appuyer le premier: c'est une certaine défiance des causes patronnées par l'Angleterre ; c'est une foi trop

candide aux calomnies de la presse catholique contre la philanthropie protestante; c'est la susceptibilité nationale surexcitée à tort par le droit de visite sur la côte de l'Afrique Mais, ce qui a perdu la cause des nègres dans l'esprit français, ce sont essentiellement les déplorables souvenirs de Haïti, et le spectacle que cette île présente encore aujourd'hui.

Si Napoléon I*''' se fût contenté de reconquérir Haïti après 1801, il aurait pu la garder, mais il voulait rétablir l'esclavage, et s'empara de la personne de Toussaint-Louverture , qu'il envoya mourir de froid dans notre Jura, au fort de Joux. Les noirs se sont alors défendus en désespérés, elle climat aidant, 60,000 soldats et marins français y succombèrent par détachements successifs; c'est le calcul de l'amiral Jurieu la Gravière.^ — Depuis soixante ans que la population de l'île ne souffre plus de la part de ses anciens maîtres, elle souffre de sa propre anarchie et de sa barbarie. Elle végète dans la misère sur le sol le plus fertile du monde. Ce sont des massacres réciproques de mulâtres et de noirs pur sang, ce sont des guerres tantôt sanglantes, tantôt ridicules entre les nègres parlant le français et ceux qui parlent l'espagnol. Haïti! c'est une mascarade, une odieuse caricature de la civilisation française; il y a des théâtres, mais point d'écoles; des jjrinces cl des ducs en guenilles; on y promène la

vierge au son du tambour; et l'autre jour encore, deux énormes serpents , entretenus et honorés au palais de l'empereur Faustin l^r, jouaient le rôle de fétiches de la nation! Les Ghions et les Saints, deux sectes hostiles, s'accusent réciproquement d'anthropophagie; espérons qu'ils ont tort les uns et les autres, mais quel doit être l'état de la société où une telle accusation est possible? S'il n'y avait d'autres expériences que celle de Saint-Domingue, il y aurait de quoi justifier l'accusation d'infériorité et d'incapacité irrémédiable portée contre les hommes de couleur.

Les Français sont intarissables sur les ridicules de cette contre-façon de notre culture, mais ils devraient se rappeler que les fautes de l'élève retombent en partie sur le maître. Le catholicisme ne peut donner aux sauvages qu'une civilisation superficielle. Les prêtres à St-Domingue élevaient les noirs pour être éternellement mineurs; les instituteurs wesleyens à la Jamaïque s'étudiaient à former des hommes qui penseraient pour eux-mêmes et qui en seraient bientôt à se passer de leurs instituteurs. Qu'y a-t-il de surprenant à ce que les haïtiens aient mêlé le fétichisme au catholicisme? leurs pères avaient vu les marchands portugais qui les transportaient consulter Ifa , le dieu de Lagos, avant d'expédier leurs navires. Rien de

plus instructif que la comparaison des trois pays où le catholicisme et le protestantisme montrent ce qu'ils peuvent faire sur le même matériel. A la Jamaïque, les affranchis doivent acheter leurs petites fermes au prix de leur travail, et ils ne sont libres que depuis 26 ans? à Haïti ils sont seigneurs et maîtres du pays, tout est à eux depuis au-delà de 60 ans; de quel côté sont Tordre, la propreté, le confort et la piété intelligente? A Saint-Domingue, la nombreuse population a été toute à l'école des Européens et en contact avec eux, la petite poignée d'affranchis qui se sont embarqués pour la Libéria se trouvent au contraire noyés parmi des Africains sauvages vingt-cinq fois plus nombreux qu'eux, parlant toute espèce de dialectes, et célébrant toute espèce d'effroyables religions. lié bien! comparez Monrovia naissante, son lycée, ses journaux bien écrits, ses gouvernants dévoués et consciencieux, avec le Port-au-Prince, ses semblants de luxe, son ignorance et sa misère. Cette poignée de braves va discipliner la multitude qui les entoure , lui donner le christianisme , lui donner môme la langue de sa patrie temporaire ; et elle créera sur la côte de l'Afrique une république bien plus semblable aux Etats-Unis que Haïti ne l'est à la France. De quel côté est le principe éducateur et assimilateur?

Ce qu'il faut désirer désormais pour l'Afrique, c'est une contre-émigration. Pour chaque flotte autrefois chargée d'esclaves destinés à l'Amérique, qu'il y ait maintenant un navire seulement chargé d'affranchis s'embarquant volontairement pour les rives de l'Afrique. Les noirs libres sont détestés des Américains et devraient se séparer d'eux. Les législatures de Maryland et de Massachussets sont allées jusqu'à prohiber le mariage entre les blancs et les gens de couleur, comme une espèce d'offense contre la morale. Dans les premiers temps après la guerre de l'indépendance, les noirs jouissaient de tous les privilèges de citoyens dans tous les états de la confédération , sauf la Caroline du sud et la Géorgie, mais leurs droits furent peu à peu restreints, et par une récente décision de la cour suprême, aucune personne ayant du sang africain dans les veines ne peut être citoyen américain, ou intenter un procès devant un tribunal fédéral; sauf pour de menues affaires, ils sont hors la loi. Il y a des états comme l'IUinois, où l'affranchi ne peut fixer sa demeure, et s'il en fait l'essai, il doit être saisi et vendu comme esclave. Ce pays inhos-

pitalier ne peut être la patrie de ces hommes persécutés , Dieu leur en prépare une autre où leur présence fera du bien.

Mais l'échelle de l'immigration future dépend aussi en une grande mesure de la perpétuité ou de l'abrogation de l'esclavage dans les Etats- Unis. Voilà, messieurs, une grande question, question périlleuse ! et pour moi, n'étaient les espérances que me donne la Bible, et les souvenirs d'autres triomjjhes chrétiens, ce serait une question désespérée. Les esclaves aux Etats-Unis sont cinq fois plus nombreux que ceux que l'Angleterre a aO'ranchis. Dans leur cas la question n'est pas portée devant une législature au-delà de l'Océan et capable d'impartialité; ce sont les planteurs eux-mêmes qui doivent en décider , et dùt-cllc être résolue favorablement aujourd'hui, ce serait la ruine financière immédiate de tout le sud, et sa paralysie pour bien des années. C'est donc une question dont l'Amérique sera encore longuement et péniblement agitée.

Cependant cette question est posée, messieurs, elle se pose tous les joui's davantage à la conscience de (jui de droit. Cela éclate même dans la violence de la discussion; jamais un partisan de l'esclavage ne peut entendre avec calme sa partie adverse. A la première impression il semblerait que l'esprit public en Amérique ait

reculé sensiblement, et que le sens moral soit allé en s'émoussant de génération en génération. Vers l'époque de la révolution aucun homme éminent n'eût imaginé de défendre le principe de l'esclavage, personne mieux que les Washington, les Jefferson, etc., n'en comprenaient l'iniquité ; mais aujourd'hui , des hommes d'état, des publicistes , des prédicateurs en sont venus à en dissimuler les vices, à l'excuser ou même à le défendre tête levée. L'empire de cette affreuse institution semble à première vue s'être consolidé , sa puissance est sentie indirectement dans les législatures de tous les états libres, les états à esclaves sont devenus plus nombreux par l'extension de la superficie cultivée; des lois toujours plus sévères privent le maître dans tel état du pouvoir d'émanciper ses esclaves, le punissent dans un autre s'il permet à ses esclaves de faire des économies à eux, lui défendent ailleurs de leur laisser acquérir la moindre instruction.

Toutes ces précautions étaient inconnues à la cruelle législation des Romains autrefois, elles seraient superflues au Brésil ou à Cuba aujourd'hui. Mais ce fait même que les lois sont exceptionnellement mauvaises^ n'est-ce pas une preuve qu'il y a des hommes parmi les propriétaires des Etats-Unis mieux disposés

qu'ailleurs, des hommes dont on est obligé de lier les mains? Selon le New-Englandcr, journal parfaitement renseigné, voici le véritable état des esprits: chez les blancs, non propriétaires du sud, et chez les propriétaires pauvres, chez les classes vicieuses, bruyantes et violentes, il y a une grande recrudescence de préjugés et d'hostilité contre les noirs, due aux appels incessants que des démagogues adressent à ces sentiments. 11 y a aussi une classe nombreuse et influente d'hommes entièrement voués à la politique, qui est toujours plus disposée à sacrifier les faibles à ses intérêts de parti; mais chez les honnêtes gens, et chez la classe moyenne , des vues plus humaines se font jour de plus en plus. Certainement un tel état n'est pas aussi décourageant qu'il pourrait le sembler à première vue ; la grande foule des gens bien intentionnés sages et lâches continue à grossir la voix du parti dominant; mais ceux qui ont du caractère sont touchés au cœur, la tension augmente, les nègres euxmêmes frémissent sous le joug comme ils ne le faisaient pas autrefois. Mieux ils sont traités, plus ils se développent, et jiar cela même plus ils se ressentent d'une position contre nature. On a entendu un homme dont la main venait d'être écrasée par la chute d'un arbre, se dire à lui-même avec une amère ironie : bénis le

Seigneur, cette main est à ton maître et non à toi. Quand l'heure voulue d'en-haut aura sonné, nous verrons peut-être des événements providentiels tout-à-fait inattendus venir à l'appui de la bonne cause ; que l'Inde et l'Afrique deviennent capables d'envoyer sur les marchés de Manchester une grande quantité de coton à moindre prix que celui de l'Amérique, il suffira de cela pour anéantir l'esclavage. Alors toutes les colères du temps présent se trouveront n'avoir été que la rage de l'esprit immonde déchirant sa victime parce qu'il allait être forcé de l'abandonner.

Il y a quelques années que les jeunes gens du lycée de Monrovia discutaient la question si la découverte de l'Amérique avait été un bien pour l'Afrique, ou le contraire; ils se déterminèrent pour l'affirmative. C'était reconnaître que la plus grande plaie, le plus immense malheur de l'Afrique, est en voie de devenir l'occasion de son salut. C'est un principe du gouvernement divin et dont le chrétien fait l'expérience dans son histoire individuelle^ que l'épreuve qui, à son début, a paru l'écraser, est ensuite fécondée et lui devient

moyen et occasion de bénédiction. L'Afrique aussi, assise sous son palmier, s'écriera un jour: «Il m'est bon d'avoir été aftligée!» Ah! messieurs, la foi à l'éducation morale de notre race, la foi au progrés de l'humanité est plus ancienne et plus solide qu'on ne le pense quel- (juefois. 11 y a près de trente siècles qu'un Israélite, après avoir assisté aux solennités du sanctuaire, s'élançait sur les ailes de la foi vers les temps où tous les royaumes de la terre adoreraient le Dieu vivant et véritable. Il se représentait les desseins de Jéhovah s'accomplissant à travers les siècles, les pas de l'Eternel qui s'approche, qui se promène dans les cieux, comme la nuée s'était autrefois avancée dans le désert.

Il dissipe les jieuplos ({ui se plaisent aux ronibats.

Des grands arrivent de l'Egypte , Et l'Ethiopie accourt, les mains tendues vers Dieu.

Royaumes de la terre, élevez à Dieu vos cantiques, Par vos concerts célébrez le Seigneur

Qui savance dans les espaces des cieux éternels :

Voici, de sa voix 11 produit des éclats puissants. Rendez l'honneur à Dieu , Dont la majesté protège Israël ,

Et dont la puissance apparaît dans les nues !

De ton sanctuaire , ô Dieu , tu es redoutable.

C'est le Dieu d'Israël, ({ui donne force et puissance

[à son peuple.

BÈM SOIT Dieu! !....

A.LA MEME UBRAîWft

La morale des philosophes grecs et la morale dire tienne; par A. ÎS'candcr, trail. par le professeur Cl Berlhoud, fr. S

Histoire de Jésus et des Apôtres; par L.-C. Henrior liasleiir, f. .'

Nouvelles soirées du village ou entretiens sur quelque sujets tUi plus haut intérêt; par S. Dcsconibaz, past"", fr. 1

Une voix chrétienne pour tous les jours de l'année, pn A. Rocliat. Deuxième édition, fr. i

Les béatitudes, ou l'écliellode laviccluéficnnc; par Fréc de Rouiccmont, 20 ceu

Histoire de la réformation et du refuge dans le paysd Neuchàtcl; par Godet, "pasteur, fr. 2»5(

Histoire des origines et de l'établissement du chrisli;

nisrne en Suisse; par M. le professeur DuBois, fr. 1»5( Travaux missionnaires de Jean Meyer dans les forcf

de la (iuyanc. Traduit do l'anglais, fr. 1

Conrad, ou une vie de couvent dans le uioycn-àge. Trad

de l'anglais, 90 ceni

Le brin de paille et le trésor; trad. de ('.. Nieritz, 60 cenI

Revers et succès, ou voyage dans les Indes orientales trad. de \V.-(). di' ll(Mn, fr. 1

Benoni et le petit manteau bleu. Sinvde récit pour le enfants, 75 cent

Willy, histoire pour mes jeunes amis, par F. Hoffmann, fr. 1

Psaumes et cantiques (en usage dans les écoles du diman

che de Neiicliàlcl), fr. I

Hymnes en prose pour les enfants; jiar Mad. IJarbauld cartonné, Vo cent

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