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Les notes dont nous ayons accompagné l'édition du Règlement ecclésiastique de Pierre le Grand nous ont fourni l'occasion d'étudier' avec soin la situation de l'Église russe .
En la considérant telle qu'elle était du temps de Pierre le Grand, telle qu'elle est encore aujourd'hui, nous n'avons pu nous empêcher de songer aussi à l'avenir de cette Église.
Nos impressions et nos prévisions sont consignées dans cet écrit. Ce que nous avançons est confirmé et justifié par ce que le lecteur trouvera dans le Règlement ecclésiastique.
Paris, 25 avril 1874.
« Combien la Russie est plus heureuse que beaucoup de pays catholiques I »
C'est ainsi qu'un auteur allemand des provinces baltiques, protestant et sujet des Tsars , vint rompre le concert de plaintes sur la condition des Russes auquel nous étions de longue date habitué. Auguste Wilhelm Hupel écrivait, il est vrai , vers la fin du siècle dernier, mais l'état de choses qui lui arrache ce cri d'admiration continue encore de nos jours. Ajoutons que bon nombre d'écrivains , protestants surtout , partagent le sentiment de Hupel ; enfin tel gouvernement s'est naguère rangé à l'opinion de cet auteur , et a entrepris de procurer , bon gré mal gré, à ses sujets le même bonheur dont jouissent les Russes. C'est plus qu'il n'en faut pour que nous étudions avec conscience la cause de ce bonheur, et lui consacrions quelques pages.
Fort heur eu se m enj^r écrivain des provinces baltiques s'exprime là-dessus avec une remarquable netteté : « Le monarque, dit Hupel en parlant du Synode qui gouverne l'Église russe, le Monarque choisit lui-même les membres de ce tribunal ecclésiastique et peut aussi en éloigner immédiatement ceux qui lui déplaisent.
Il s'ensuit que tous ensemble les membres du Synode dépendent du Tsar; non-seulement ils ne peuvent rien faire qui lui soit contraire, beaucoup moins 'devenir un danger pour lui, mais plutôt, en vertu de cet arrangement, c'est le Tsar lui-même qui est le véritable chef de V Église de son empire. Quelle institution de haute sagesse ! Combien la Russie est plus heureuse que beaucoup de pays catholiques 1 ! » On le. voit, ce qui devient un sujet d'admiration et d'envie, c'est la concentration, dans les mains du souverain, du double pouvoir religieux et civil; le Synode de Saint-Pétersbourg est l'institution qui assure et perpétue cette concentration, en Russie.
Le Tsar auquel la Russie doit le Synode est Pierre 1 er , surnommé le Grand (1689-1725). Peu de souverains ont été l'objet d'une admiration plus enthousiaste : ce qu'il a entrepris et su mener à bonne fin pour la civilisation de la Russie est vraiment surprenant. Ses lois sont, à notre avis, le plus splendide monument érigé par lui-même à sa mémoire. Bien souvent, en parcourant dans la Collection complète des lois de l'empire russe les volumes qui les contiennent 8 et en nous rendant compte de la variété, du nombre et de l'étendue des matières embrassées par le génie de Pierre, des circonstances au milieu desquelles il agissait, et des éléments ingrats dont il pouvait disposer, nous avonséprouvé de l'admiration. Mais à côté d'incontestables qualités quels vices ignobles et monstrueux ! Si nous rapportions certains jugements des contemporains de Pierre, on comprendrait sans peine le dégoût qu'inspire à tout homme sincère et vertueux Y Histoire de Pierre le Grand par Voltaire. Les grandes qualités n'excusent point les grands vices, d'autant plus que Pierre a montré par sa conduite, en maintes occasions, qu'il était capable
(t) c .... Welch eine hœchst weise Einrichtung l WirgliXcklich ist RussUmd vor vielen rœmisch katholischen Lœndern 1 » Hupel (Aug. Wilh.) Die kirkliche Statistik von Russland, dans les Nordische Miscellaneen, XI e partie. — Riga, 1786, p. 88.
(2) noJHoe Coôpaoie SaKoeoro PoccIëckoû HMneplH. l re série, tomes III- VII.
de se vaincre si seulement il l'avait voulu. Le Tsar, dont le trait dominant' était une volonté énergique et un caractère ferme , ne peut être excusé ni de ses débauches ni de ses cruautés. — Comme cela ne pouvait manquer d'arriver, les réformes de Pierre portent l'empreinte de l'esprit despotique de leur auteur. De nos jours on dit hautement, en Russie même, que Pierre agissait « comme s'il n'y avait pas de bornes possibles à son pouvoir, marchant au but sans s'inquiéter des moyens *. » Ajoutons que les convictions religieuses de ce Tsar sont, tout au moins, une énigme. Tel est l'homme qui donna à l'Église russe l'organisation qu'elle garde encore aujourd'hui.
Malheureusement pour les peuples, quand un homme s'élève au milieu d'eux, accomplissant des choses inouïes jusqu'alors, le prestige de son nom empêche une juste critique de ses actions. Si la flatterie lui érige des autels, et que des passions politiques ou religieuses trouvent leur intérêt à l'exalter, cet homme, déjà couché dans le tombeau, ne continue pas moins à exercer sa puissante influence, et toutes ses qualités, même les mauvaises, reçoivent une espèce de consécration. Voilà un siècle et demi que Pierre le Grand est mort ; cependant il est vrai de dire qu'il gouverne encore la Russie. Il est rare de trouver une série de souverains s'inspirant tous de la même pensée ; mais tous les Tsars, successeurs de Pierre — à la seule exception de Pierre II qui ne régna que trois ans (1727-1730), — eurent, à l'égard de l'Église, la même pensée que le créateur du Synode.
Que les Tsars cependant se soient fait une loi de marcher sur les traces de Pierre et que, dans leurs ukases, ils rappellent avec des louanges enthousiastes son souvenir, cela se conçoit aisément. On conçoit aussi aisément que les Protestants, allemands surtout, ne tarissent pas en éloges sur la réforme religieuse de Pierre; c'est d'abord une dette de reconnaissance payée au Tsar,
(1) Pekarski (P.) Hayna h -iHTepaiypaFBPocciH npHlIeTpt BeiHiOMi (Sciences et lettres en Russie sous Pierre le Grand), — Saint-Pétersbourg, 1862, t. II, p. 479-481.
ensuite un hommage rendu au côté protestant de sa réforme. Mais ce qui est triste à constater, c'est que Pierre et ses successeurs aient trouvé dans l'Église même qu'ils opprimaient, non-seulement des instruments dociles à leurs volontés, mais les plus chaleureux encouragements à poursuivre leur œuvre. Théophane Prokopovitch, Évêque de Pskoff, dont nous parlerons plus loin, écrivait des traités pour prouver que a Jes Tsars ont reçu d'en haut le pouvoir de gouverner l'Église ; seulement, il ne leur est point permis d'ofûcier *. » Platon Levchin, Métropolite de Moscou, lorsqu'il était encore précepteur du Tsarévitch Paul, depuis Paul I er , rédigea pour lui un Catéchisme fort estimé par les Protestants. Dans l'épître dédicatoire, il s'adresse en ces termes à son élève :
«... J'ai présent à l'esprit un mot de Votre Altesse, mot digne d'éternelle mémoire. » Un jour nous lisions dans l'Évangile ce passige: Gardez-vous de dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père (Matt., ni, 9). Sur ma remarque que les Juifs se glorifiaient vainement d'avoir Abraham pour père parce qu'ils n'imitaient ni sa foi, ni ses œuvres, Votre Altesse daigna répliquer : « Et moi aussi, je me glorifierais en vain de descendre du grand Pierre si je ne me proposais d'imiter ses œuvres. » Que ces bonnes dispositions et autres semblables de Votre Altesse augmentent avec l'âge, voilà ce que l'Église de Dieu, prosternée devant l'autel, demande et ne cessera jamais de demander à la divine miséricorde du plus profond de son cœur a . »
Rien d'étonnant que de pareilles leçons, expliquées et développées dans le corps du Catéchisme, aient porté leurs fruits. L'élève
(1) Citons, parmi les divers écrits où Prokopovitch développe cette pensée, un écrit qui a pour titre : Disquisition historique sur la qualité de Pontifes ou grands prêtres du culte des idoles que possédaient les Empereurs de Rome, tant païens que chrétiens; pour qUelle raison et en quel sens ils la possédaient ; et si dans la loi chrétienne, les souverains chrétiens peuvent être appelés Évéques et Pontifes, et en quel sens. (P03WCKI IcTopiiecKiH, Kotxi, paAH BtHi, h bi hrobomi pa3yM fi Chi.iH h napina.ilCA ivnepaTopu piMCTiH, etc.). St-Pétersb., 1721. — V. Pekarski, op. cit. t. II, p. 519.
(2) Mgr Platon, Doctrine orthodoxe, ou Théologie chrétienne abrégée. (QpauocjaBnoe y«rreHie, h-ih coKpamenHaa XpicrtaHCKaa Eoro&iOBia). — Saint-Pétersbourg, l r « éd., 1765, 2 e éd. 1780.
de Platon, devenu Tsar, introduisit le premier dans les actes officiels le titre de chef de V Église i pour lui et ses successeurs, et plus nettement peut-être qu'aucun autre, il érigea en principe la suprématie du Tsar sur l'Église *.
Nous ne citerons pas d'autres exemples. S'il est vrai que les peuples ne s'arrêtent jamais à la théorie, cela est vrai aussi des souverains ; et quand Nicolas I er agissait, comme personne n'ignore, il n'était que conséquent avec la doctrine acceptée et enseignée dans l'Église russe. Quant au peuple, c'eût été en vérité, fort surprenant qu'il ne partageât point la doctrine de son Église ; plus encore, qu'il essayât de l'opposition. Enfin, comme on peut bien le croire, il ne manquait pas d'écrivains qui s'appliquaient à faire apprécier au peuple les avantages de toutes sortes qu'ils trouvaient dans l'autocratie religieuse des Tsars.
Cependant un pareil état de choses ne pouvait durer indéfiniment, et c'est l'empereur Nicolas lui-même qui, par quelquesunes de ses mesures, contribua à en hâter Je terme. Au commencement de son règne on voulait exclure de l'enseignement, tout élément étranger, pour y substituer l'élément national. On manquait de professeurs ; pour en former, le gouvernement crut bien faire d'envoyer à ses frais des jeunes gens apprendre dans les universités d'Allemagne ce qu'ils devaient un jour enseigner aux Russes. En outre, depuis bon nombre d'années, la Russie est entrée en d'activés et fréquentes relations avec le reste de l'Europe ; les prescriptions qui enchaînaient les Russes, sinon à la glèbe, du moins au sol de leur patrie, ont été relâchées ; les voyages ont été facilités; les étrangers ont pu pénétrer plus aisément en Russie, et les Russes en sortir pour contempler ce qui se passe dans le reste du monde.
Qu'en est-il résulté ? Beaucoup de choses ; et d'abord ce qui
(1) V. Y Acte de succession au trône de Russie (EtoiH. Coup. 3aK. T. XXIV (17910) 5 avril 1797.
(2) V. les ukases du 3 novembre 1798 (18734) et du 11 décembre 1800 (19684).
suit : a Les future propagateurs de la science et de la civilisation, dit une brochure célèbre, avaient été envoyés à Berlin ; ils ne tardèrent pas à devenir des adeptes fervents des idées hégéliennes. On fit bien parvenir à Saint-Pétersbourg des avertisse' ments sérieux sur la direction funeste que prenaient ces jeunes gens ; mais, par suite de circonstances quifseront peut-être expliquées un jour, on n'en tint aucun compte. Bientôt les chaires des principales universités furent livrées à ces dangereux enthousiastes, et leur propagande fit de rapides progrès. Les maîtres d'école, les professeurs, les journalistes, les écrivains qui s'élaient formés dans les universités, devenaient à leur tour les apôtres des doctrines qu'ils avaient adoptées. Ni la censure, ni la douane, ni la surveillance active d'une police ombrageuse et inquiète, n'ont pu arrêter la propagation des idées révolutionnaires; protégées qu'elles étaient par des formules bizarres, inintelligibles pour tous ceux qui n'étaient pas dans le secret de la secte. Ce n'est qu'en 1848 que le gouvernement commença à ouvrir les yeux ; mais il n'avait aucun remède efficace à sa disposition. 11 multiplia les entraves qui s'opposaient à la diffusion de la science et des idées ; mais il ne put substituer à un enseignement malsain des principes salutaires. Ce système d'éducation nationale qui avortait si misérablement, on lui avait donné . pour base l'orthodoxie, l'autocratie et la nationalité, et il aboutissait au triomphe des idées allemandes, à l'athéisme de Feuerbach, au radicalisme et au communisme le plus effréné '. »
Pour ne point faire retomber sur l'empereur Nicolas tout seul, la responsabilité d'un pareil résultat, hâtons-nous de dire que d'autres Russes qui du moins avaient voyagé à leurs frais, et des étrangers qui étaient venus s'établir en Russie, aidèrent à la propagation des mêmes doctrines. Si l'on n'imprime pas un livre sans quelque espoir d'être lu, et si le nombre des publications,
(l) La Rmù nra-t-ille catholique ? par le Père J. Gagarin, S. J. — Paria, Douniol,
où certaines idées sont particulièrement développées , prouve a faveur qu'elles rencontrent, une statistique d'une signification effrayante pourrait être dressée, constatant la faveur que les idées les plus radicales rencontrent chez les Russes. Peu importe que les écrits dont nous parlons ne pénétrent pas en Russie ou n'y pénètrent que très-difficilement. Les livres en langue russe ne peuvent évidemment s'adresser qu'aux Russes ; c'est une langue qui, jusqu'à présent, n'a pas encore acquis une place dans cette partie de l'éducation qu'on appelle étude des langues modernes. Constatons donc l'existence de publications en langue russe, relativement assez nombreuses , et paraissant soit à Londres, soit à Berlin, soit à Leipzig, soit à Genève, soit ailleurs, où les doctrines les plus radicales trouvent leur apologie. Signalons, entre autres, la publication à Zurich d'une revue périodique intitulée V'pered! (En avant!) dont le programme est la guerre à toute croyance au surnaturel et à toute sorte d'autorités. Il n'est pas à supposer que le seul fait d'avoir lu à l'étranger cette revue, ou autre écrit semblable, ferme aux Russes l'entrée dans leur patrie : le livre reste dehors ; les idées pénètrent avec eux.
Revenons maintenant à l'Église russe. Les idées radicales sont évidemment incompatibles avec l'autocratie religieuse des Tsars; cependant la Russie nous offre le spectacle d'hommes imbus de ces idées, les manifestant même au dehors, redevenus tout à coup orthodoxes, dès qu'ils ont franchi le seuil de leur patrie. Sous peine de mériter le reproche de lâche hypocrisie, ces Russes ne peuvent soutenir l'état de choses actuel ; la liberté de conscience est trop intimement liée à leurs principes. Le lecteur jugera s'il n'est pas tout à fait immoral que des hommes ne croyant plus à rien, paraissent, pour échapper aux poursuites légales, dans les temples orthodoxes, aillent se confesser et communient!.... Or rien, que nous sachions, n'a été aboli jusqu'à présent des peines portées contre ceux qui, nés de parents ortho-
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doxes, ne pratiquent pas la religion de l'État et ne remplissent point le devoir pascal ; beaucoup moins a-t-on aboli les peines portées contre ceux qui propagent des doctrines contraires à celles de l'Église officielle.
Mais les athées et les rationalistes russes de toutes nuances, ne sont pas les seuls qui aient un suprême intérêt à réclamer, avec la liberté de conscience, l'abolition des peines dont ils seraient passibles si seulement il y avait pour eux les mêmes rigueurs que pour les Russes qui se font catholiques. C'est que les Tsars ne se sont point contentés de se dire et d'être les chefs de l'Église orthodoxe; ils se sont aussi arrogé un droit de haute direction à l'égard de toutes les communions religieuses de l'Empire.
Lorsque Paul I er déclarait que « l'autorité suprême, confiée par Dieu à l'Autocrate, s'étend aussi sur l'état ecclésiastique, et que le clergé doit obéir au Tsar comme au chef choisi par Dieu lui-même en toutes matières religieuses et civiles S » Paul I er ne s'adressait pas à des orthodoxes mais bien aux sujets catholiques de l'Empire. C'est en tenant un langage analogue, et en vertu du même principe général que les Tsars ont réglé la situation des Protestants, des Arméniens, des Juifs et des Mahométans. Quelque accommodants qu'on suppose les sujets russes appartenant à ces diverses religions, nous ne saurions admettre que, dans leur cœur du moins, ils ne protestent contre l'étrange prétention qu'en matière religieuse^ ils aient à obéir à des Tsars orthodoxes. Nous ne saurions supposer non plus que, s'ils sont de bonne foi dans leurs erreurs et qu'ils croient posséder la vérité religieuse, ils n'éprouvent aucun désir de communiquer leur trésor à d'autres, et ne souffrent pas en obéissant aux articles du Code pénal qui s'y opposent *. Quels peuvent être à ce sujet, les sentiments des dix millions de Russes appartenant aux diverses sectes
(1) Voir les ukases, n°* 18734 et 19684.
(2) Dans les provinces orientales de l'empire russe, les Mahométans font une active propagande, aux dépens de l'orthodoxie.
l'avenir de leglîse russe 15
formées au sein même de l'Église russe, leur seul nom l'indique : on les appelle collectivement Rascolniques, c'est-à-dire Schismes tiques. Enfin, nous croyons inutile de dire ce que peuvent penser et désirer les Catholiques sujets de l'empire des Tsars. — Il ne reste plus que les Orthodoxes : mais ce sont eux qui forment la grande majorité des sujets russes. Ce serait trop prétendre que de trouver en eux des partisans d'une liberté de conscience plus étendue que celle ainsi formulée par le Code, «J^a religion dominante de l'Empire,c'est rorthodoxe.il est accordé liberté de culte non -seulement aux membres des autres confessions chrétiennes, mais aussi aux Juifs, aux Mahométans et aux païens... L'Église dominante seule a le droit de faire des prosélytes *. » Nous ne nous arrêterons point aux motifs qui portent les Russes orthodoxes à s'opposer à une liberté de conscience plus étendue *, plutôt nous allons examiner si, à part ce que nous avons dit jusqu'ici , il n'est pas urgent , dans l'intérêt même de l'orthodoxie, que des changements soient introduits dans l'organisation actuelle de l'Église russe. Peut-être arriverons-nous à démontrer que, par une singulière disposition de la Providence , les intérêts de la foi orthodoxe sont intimement liés à ceux de l'Église catholique en Russie.
Si nous en croyons les théologiens russes, l'Église russe, avec son Tsar, réalise dans une certaine mesure cet idéal d'Église appuyée par un puissant souverain qui paraît à beaucoup de
(1) Cboji 3aK0H0Bi PoccificKOtt HunepiH (Code des fois de V Empire rvsse). Tome XIV; o Statut pour prévenir et extirper lea délits contre la foi. » Art. 92 et 97. Ed. 1857, p. 18-19.
(2) Pour ne parler que des panslavistes, on connaît leur formule : « Orthodoxie et nationalité sont synonymes. » Si tous les Russes pensaient de la même manière» les Catholiques pourraient bien s'épargner la peine de faire de 2a controverse.
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monde la situation la plus désirable. On connaît le mot du comte de Maistre, sur le Saint-Empire romain, qui ne fut ni saint, ni empire, ni romain ; de fait l'histoire nous laisse dans le doute si cette institution a servi davantage à protéger l'Église catholique ou bien à l'éprouver. Épreuves et protection, tout tourne, il est vrai, à l'avantage de ceux que Dieu aime: mais certes, personne ne prendra sur soi de soutenir que, puisque les épreuves sont utiles à l'Église, il faut lui en procurer tout exprès. Voilà pourquoi, quels que puissent être, pour un temps plus ou moins long, les probables avantages de cette institution, il faut, si nous ne nous trompons, laisser à Dieu le soin de la raviver. Mais si tel est l'enseignement de l'histoire relativement à un Empereur gardien de la foi et protecteur de l'Église catholique, l'histoire condamne, avec une éloquence bien autrement puissante, l'étrange protection dont les Tsars ont couvert leur Église. On trouvera dans le « Règlement » le passage où Pierre le Grand est désigné comme « gardien de l'orthodoxie et de tout ce qui concerne le bon ordre dans la sainte Église *.» Les successeurs de Pierre continuèrent à se déclarer investis de la même mission, et ce passage du «Règlement» fut aussi inséré dans le Code russe 2 .
Être le gardien de l'orthodoxie et de tout ce qui concerne le bon ordre de la sainte Église, c'est là en effet le premier des devoirs d'un prince chrétien ; nous allons constater brièvement la façon dont les Tsars s'en sont acquittés.
Le lecteur qui, sans être rebuté par le sujet et la forme du Règlement, voudra bien s'imposer le travail de le parcourir, texte et notes, jusqu'au bout, comprendra sans peine comment
(1) Règlement ecclésiastique de Pierre le Grand, etc. Impartie, p. 16.— Paris, librairie de la Société bibliographique. 1874.
(2) a L'Empereur, comme souverain chrétien, est le suprême défenseur et protecteur des dogmes de la foi dominante, le gardien de l'orthodoxie, et de tout ce qui concerne le bon ordre dans la sainte Église. » Cboat» 3aKOHOBi, etc. Code des lois de Vempire russe. Lois fondam., Art. 42. —Éd. 1857, p. 10.
les Protestants peuvent et doivent considérer Pierre I" comme un des leurs. Les tendances protestantes du « Règlement » sont manifestes; le lecteur y remarquera aussi les précautions, toutes en faveur des Protestants, prises par la prédication de la parole divine. Les prêtres, les moines et les Évêques de l'Église orthodoxe, traités comme ils l'étaient par Pierre, ne pouvaient paraître rien moins que respectables. De même, la faveur publique accordée par Pierre aux Protestants d'Allemagne, le cas infini qu'il en faisait, la confiance illimitée qu'il mettait en eux pour la civilisation de la Russie et, pour tout dire, le ridicule qu'il jetait sur les choses saintes dans ses infâmes orgies, tout cela ne paraîtra nullement pouvoir se concilier avec le premier des devoirs d'un prince chrétien.
Dans les notes au « Règlement, » nous avons aussi relevé, en plus d'un endroit, la façon dont Catherine II comprenait et exerçait sa mission de chef de l'Église grecque, ainsi qu'elle s'appelait elle-même en écrivant à Voltaire. Tout Russe sincèrement orthodoxe» en parcourant la correspondance de Catherine avec Voltaire, doit sentir le rouge monter au visage. Si les Protestants peuvent revendiquer Pierre I er comme un des leurs, les incrédules sont en droit d'en faire autant pour Catherin?, c'est bien leur gloire. Les passages de sa correspondance que nous avons rapportés, nous la montrent se moquant dès cérémonies et des sacrements de son Église; si à cela on ajoute la faveur qu'elle accordait aux philosophes de l'Encyclopédie, le libre accès que leurs productions trouvaient à Saint-Pétersbourg, l'atmosphère d'impiété qu'elle faisait régner autour d'elle, enfin ses mœurs, expression si fidèle d'une âme incroyante, on ne trouvera pas excessive notre appréciation. Il eût été, en vérité, miraculeux que, sous une pareille tutelle, l'orthodoxie pût se conserver dans les âmes de tous ceux qui savaient lire, écrire et penser; aussi l'incrédulité des hautes classes eh Russie est l'héritage de Catherine II. Que si, d'un autre côté, elle montrait du zèle pour
maintenir le bas peuple dans la foi, c'est qu'elle pensait de Fincrédulité populaire, ce qu'elle pensait du désir de s'instruire chez le peuple. • Ce n'est pas pour les Russes, écrivait-elle au gouverneur de Moscou^ que j'institue des écoles, c'est pour l'Europe où il faut conserver notre rang dans l'opinion. Du jour où nos paysans auraient le désir de s'instruire, ni vous ni moi ne resterions à nos places. »
Sous les successeurs de Catherine II, l'orthodoxie russe subit des phases diverses, suivant le degré d'orthodoxie des Tsars et les vicissitudes de leur politique intérieure et extérieure. Paul I" était si convaincu d'être le vrai chef de son Église, qu'un jour il s'imagina pouvoir célébrer là sainte Messe *. D'autre part , il est certain qu'il songea à la réunion de l'Église russe avec 1 Église catholique *. Un tel chef ne commandait pas la foi par le prestige de son intelligence et de ses qualités morales, aussi l'incrédulité continua ses ravages en Russie.
Dans la vie d'Alexandre I« f , on peut distinguer une période où ce Tsar pencha sensiblement vers le protestantisme ; ses historiens ne manquent pas de relever l'influence qu'eut sur lui une dame protestante, M me de Krudener. Si nous ne nous trompons ceux qui, sous le règne d'Alexandre, .s'occupèrent si activement
(1) Nous tenons d'une source très-authentique, que l'Empereur s'était fait faire à cet effet des ornements de velours bleu de ciel. Son grand favori, le comte Rostoptchin. ne parvint à le dissuader de cette lnbie qu'en lui faisant observer qu'il avait été marié deux fois et, par conséquent, selon les canons de l'Église orthodoxe, qu'il n'était plus apte à célébrer.
(2) Le Père Gruber, général des Jésuites, qui était en grande faveur auprès de Paul, présenta au Tsar un projet de réunion. Sur l'ordre du Tsar, l'Archimandrite Eugène (Volkhovichinoff), plus tard Métropolite de Kieff, rédigea en 1800 une réponse a ce projet en forme de dissertation canonique sur V autorité du Pape. Voir Le clergé russe, par le P. Gagarin S. J. 2* édit., p. 128, note.
Il paraît que cette affaire était en train depuis plusieurs années, et sous le règne même de Catherine II. En effet Hupel, dans une note à l'écrit où nous avons trouvé l'exorde de cette Étude, mentionne les bruits répandus par les journaux qu'une complète (vollige) réunion de l'Église russe avec l'Église catholique allait bientôt s'accomplir, et attribue ces bruits à des ex-Jésuites. Hupel écrivait en 4780. — Voir oj*. cit. p. 88, note.
de la fondation d'une Société biblique en Russie, ne se proposaient point de favoriser l'orthodoxie. C'est aussi sous le règne du même Tsar que parut la première édition (1823) du Catéchisme de Mgr Philarète, destiné à remplacer pour l'enseignement religieux dans les écoles celui de Mgr Platon. Or, en 1823, Mgr Philarète était loin d'être aussi orthodoxe dans ses écrits qu'il le fut depuis, et la première édition de son Catéchisme, diffère sensiblement des suivantes. « L'Empereur Alexandre, dit un historien qui mérite toute confiance, était chrétien orthodoxe, non dans le sens de son Église, mais dans celui de la conformité rigoureuse de sa croyance avec le dogme fondamental de toutes les Églises chrétiennes, qui est la rédemption du genre humain par la mort réparatrice de Jésus- Christ, moyennant la foi *. » Quel pavé lancé à un Tsar gardien de l'orthodoxie ! — Avec tout cela Alexandre aurait eu, vers la fin de sa vie, des rapports assez suivis avec le Pape Pie YII ; quelques personnes même affirment qu'il mourut catholique V C'est au début du règne de Nicolas, nous lavons vu, que des jeunes gens russes furent envoyés aux frais du gouvernement, à l'université de Berlin pour y faire leur éducation. Vint ensuite ce terrible revirement d'orthodoxie qui, annoncé par la révision du Catéchisme de Mgr Philarète , se manifesta par les sanglantes conversions de Lithuanie en 1839. L'Europe qui en accueillit la nouvelle par un cri général d'indignation, n'en a pas encore perdu lé souvenir 9 . Par une bizarre coïncidence, Nicolas à qui
(4) Schnitzler (J. L.). Histoire intime de la Russie sous les Empereurs Alexandre et Nicolas. Paris, Renouard, 1847. Tome I ,r , note xin : Dispositions religieuses de VEmpereur Alexandre, p. 463 ; et note xi : La Sainte Alliance et M™ 9 de Krudener. Voir aussi l'écrit du pasteur protestant Erapaytaz, Notice. sur Alexandre Empereur de Russie. Genève, 1828..
(2) Nous nous sommes appliqué à élucider ce point d'histoire. Sans avoir abouti à des résultats définitifs, nous avons des raisons de croire que, sur les derniers jours de l'Empereur Alexandre, on n'a pas publié tout ce qu'on savait. Les notes que nous avons recueillies à oe sujet, seraient ici déplacées.
(3) C'est à la suite de cet événement et comme provoqués par l'indignation
revient la gloire d'avoir achevé l'œuvre gigantesque tentée sans résultat par tous ses prédécesseurs, delà codification des lois russes, avait voulu que, dans le Code, il y eût un article ainsi conçu : « L'Église dominante seule a le droit d'amener ceux qui ne lui appartiennent point à embrasser sa fo\. Cette foi, cependant, c'est la grâce divine qui la produit dans l'âme, c'est V instruction, c'est la mansuétude, ce sont surtout les dons exemples. C'est pourquoi TÊglise dominante ne se permet aucun moyen coercitif, si petit qu'il soit, pour convertir à l'orthodoxie ceux qui suivent d'autres confessions et d'autres croyances et, d'après l'exemple de la prédication des Apôtres, elle ne menace nullement ceux qui ne veulent point se convertir de leur foi à la sienne. » Tout ceci se trouve dans les trois éditions du Code russe, de 1832, de 1842 et de 1857, et a force de loi, même de nos jours 1 1...
Nous ne dirons rien, ici, du règne de l'Empereur actuel. Nous ferons remarquer seulement que la puissante réaction arrivée presque immédiatement après la mort de Nicolas, et qui força le gouvernement à entrer dans la voie des réformes, fut l'inévitable conséquence de la conduite de Nicolas. Il est juste que les historiens d'Alexandre II, en jugeant les hésitations et les contradictions de sa conduite dans les affaires
générale; que parurent les deux ouvrages : Persécutions et souffrances de V Église catholique en Russie, par un ancien conseiller d'État de Russie (le Comte Arsène d'Horrer), Paris, Gaunie, 1842, et Vicissitudes de V Église catholique des deux rites en Pologne et en Russie, par le P. Theiner, prêtre de l'Oratoire. L'édition française de ce dernier ouvrage parut à Paris en 1842 fSagnier & Bray), précédée d'un remarquable avant-propos par le comte de Montai embert.
(1) 040a rocnoACTByroman IfcpKOBb HirBen» npaBo bi npe^axi rocyAapciBa yfàiKAm HenpHHa&ieffianuix'b ri nett nO/uaHun» ri npRHflTiio en yienifl o Bip*. Ho cia Btpa nopaffiAaeTCfl ôjaroAaTl» rocnoAHeio, noyiefliero, kpotoctI» fi, forte Bcero, aoôpumh npasrfepaMH. Hoceiiy rocnoACTByiomafl IJepKOBb ee A03BOJflen> ceô* h h uaj'fettniHx* noHyAHTejbHuxi cpejcTBi n pH oÔpanjeoiH nocifeAOBaTeieft hhuxt> HcnoriMaHli
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OTHK>Afc dhtbmt> ne yrpoatAaen, nocrynaa no oOpasy nponoB^a AnocroibCRoft. — Code des lois, etc. Tome XIV, éd. 1857. * Statut pour prévenir et extirper les délits contre la foi. » Art, 97, p. 19.
religieuses, n'oublient point que Nicolas lui légua un rôle trèsdifficile.
Mais, ni les dix millions de Rascolniques que compte aujourd'hui la Russie, ni les nombreux incrédules ou rationalistes de toutes nuances qu'elle renferme dans son sein ne protestent aussi éloquemment contre la protection exercée par les Tsars sur l'orthodoxie et l'Église, que l'impuissance à laquelle les Tsars ont réduit leur Église d'exercer de l'influence sur les classes éclairées. Tous ceux qui ont écrit sur la Russie, s'accordent à reconnaître et à déplorer l'abaissement du clergé orthodoxe 1 . De peur de nous conûer, sur un point pour nous si délicat, à des récits passionnés ou, du moins, inexacts et exagérés, nous avons eu soin de ne nous laisser guider que par des écrivains offrant toutes les garanties, non-seulement de compétence et d'impartialité, mais aussi de sympathie vis-à-vis du clergé orthodoxe. L'auteur de La tolérance et le schisme religieux en Russie, connu sous le nom de Schédo-Ferroti, nous a paru réunir à un haut degré toutes ces qualités. « Ayant, dit-il, en ma qualité d'ancien officier du génie, parcouru la Russie dans toutes Jes directions* faisant à pied et la planchette à la main des voyages de quatre et cinq cents kilomètres, restant des six mois en route et m'arrêtant dans chaque village qui se trouvait sur mon chemin, je m'adressais de préférence aux curés de campagne pour les renseignements que je désirais obtenir ; et, comprenant de bonne heure l'importance morale et politique de ces hommes, je mis un soin tout particulier à tes étudier.... Je suis certain de
(1) Onacaeie ceJbCKaro flyxoiieHCTBa. Description du clergé de campagne (Paris, Franck, 1858). — PyccKOe AyxoBeHCTBO. Le clergé russe (Berlin, 1859). — 06Ï ycTpoflcTirB 4yxoBHbixi yiHJHirL rt PocciH. De V organisation des écoles ecclésiastiques en Russie (Leipzig, Wagner, 1863). — npaBOCiaBHOMX ÔtiOMi h lepHoiro Jyxo- BeecTFB BT> PocciH . Du clergé orthodoxe blanc et noir en Russie (Leipzig, Wagner, 1866). — Gagarin (Rév. P.). Le clergé russe, 2 e édit. française (Bruxelles, Goemaere, 1871) et, en anglais: The Russian clergy (London, Burns & Oates, 1872). — Eckahdt, Modem Russia (London, 1870), etc., etc.
22 l'avenir de l'âglise russe
ne pas exagérer en disant que j'ai connu bien au-delà de deux cents prêtres russes.... Je puis dire que j'ai rencontré des spécimen de toutes les variétés, depuis le jeune prêtre arrivé la veille dans la paroisse, jusqu'au vieillard courbé sous le poids des souffrances physiques et morales.., depuis le curé du régiment, jusqu'à l'ascète fanatique... depuis l'ex-professeur du séminaire, nommé curé à quelque riche église de la capitale, où il fait parade de sa rhétorique et étale avec complaisance son érudition, jusqu'à l'humble prêtre du village sachant à peine déchiffrer son bréviaire 1 .... t
En voilà assez pour la compétence. Quant à l'impartialité de H. Schédo-Ferroti, sur le point qui nous occupe, elle apparaît à chaque page : les citations que nous emprunterons à son ouvrage en fourniront la preuve. Du reste, l'auteur est protestant et plaide chaleureusement la cause de la liberté religieuse pour tous les cultes et pour toutes les sectes.
Enfin, pour ce qui est de la sympathie vis-à-vis du clergé orthodoxe on trouverait difficilement un avocat plus dévoué et plus convaincu de ce clergé. « Je le dis avec satisfaction, dit-il, j'ai presque toujours trouvé mieux que je n'attendais, mieux que je n'étais en droit d'exiger, vu la situation où se trouvait, et le milieu social où vivait l'homme que j'étais à même d'étudier *. • Ajoutons aussi, que M. Schédo-Ferroti n'est nullement tendre pour le clergé catholique, sur lequel, d'après lui, le clergé russe orthodoxe aurait l'avantage de n'être point entaché d'hypocrisie 3 . C'est une raison de plus pour que nous ayons choisi cet auteur.
(1) Schédo-Ferroti, ta tolérance et le schisme religieux en Russie. —Berlin, Behr, 1863, p. 292-293.
(2)/<f.,tô., p. 293.
(3) On trouvera dans le Règlement ecclésiastique (p. 192, note) le passage auquel nous faisons allusion, et où M. Schédo-Ferroti établit un parallèle entre le clergé russe et le clergé catholique.
Voici maintenant ce que nous dit H. Schédo-Ferroti de l'influence sociale des popes russes; nous ne lui emprunterons que quelques lignes : a... Opprimé et déconsidéré par- ses chefs, le pope perd les trois quarts de ses moyens d'action, car il se voit récusé par les classes supérieures, toléré, mais rien que toléré, par les classes moyennes, et tourné en ridicule par le peuple... Jugeant sur les apparences, et voyant que partout, même dans les réceptions'des dignitaires de l'Église, le pope occupe la dernière place, lesmassesont pris l'habitude de ne plus lui en assigner d'autre 1 ...»
Tel est le clergé russe en contact avec le peuple, le clergé à qui revient la mission d'instruire les Russes dans l'orthodoxie et de les y maintenir. Or, telle n'était point la situation sociale de ce clergé du temps où Pierre I er institua le Synode ; au contraire, le « Règlement » nous montre ce Tsar effrayé de l'excès d'influence que possédait alors le clergé, s'arrêtant à peindre, en de sombres couleurs, les dangers qui en résultaient pour la patrie» et y trouvant son meilleur prétexte pour l'établissement du Synode. Ce sont les institutions des Tsars qui ont fait au clergé la triste situation où il se trouve aujourd'hui, qui l'ont dépourvu de tout prestige moral et qui l'ont réduit à être « récusé par les classes supérieures, toléré mais rien que toléré par les classes moyennes et tourné en ridicule par le peuple. • Ce qui maintient extérieurement dans l'orthodoxie les classes par lesquelles le pope russe est méprisé ou à peine toléré, ce sont les prescriptions du Code pénal ; conçoit-on que, sans ces prescriptions, elles iraient se confesser à lui ?
Résumons-nous. Des souvenirs historiques encore tout vivants, et qui montrent au peuple russe des Tsars faisant personnellement peu de cas de l'orthodoxie, au moment même où, par les prescriptions très-sévères, ils la maintenaient dans le peuple; les, classes supérieures incroyantes ou sceptiques ; les doctrines les
(1) ScaÉDO Ferroti. 0p. cit., p, 328 et 318.
plus radicales en faveur chez un grand nombre de Russes ; les Rascoiniques qui, du temps de Pierre le Grand, commençaient à peine à se constituer en sectes, aujourd'hui puissants par le nombre et par leur signification politique, au point qu'Us ont déjà forcé le gouvernement et le Synode à des concessions considérables; le clergé réduit, par la force des institutions de Pierre maintenues et complétées par ses successeurs, à être un agent je police, un instrument du pouvoir, formant une caste si méprisée que rarement un pope est admis au-delà d'une antichambre d'une maison seigneuriale, impuissant à exercer une influence sur les classes même moyennes 1 ; voilà l'Église russe d'aujourd'hui telle que l'ont faite les Tsars.
Et demain ?
C'est ce demain, assez rapproché, qui révélera mieux encore ce que les Tsars ont fait de l'orthodoxie et de l'Église dont ils s'appellent les gardiens. Ce sera le jour où, par la force même des choses, les prescriptions dont nous avons parlé disparaîtront du Code russe, et où rien ne forcera plus les Russes à garder des rapports avec un clergé méprisé nia pratiquer la religion enseignée et représentée par lui. Ce sera le jour que craignait tant Catherine II, le jour où le peuple russe saura lire et écrire et éprouvera le désir d'instruction. Ce qui arrivera alors en Russie nous est révélé, mais en de minces proportions, par ce qui s'est passé sous nos yeux en plus d'un pays catholique où le clergé, fort de l'appui des lois, vécut peu soucieux de l'avenir jusqu'à ce que des révolutions politiques venant changer soudainement les rapports de l'Église et de l'État le placèrent inopinément et sans préparation en face de l'incrédulité. Nous avons dit cependant,
(1) Dana ces dernières aimées on a. travaillé à relever te clergé russe et, bien que sa situation soit au fond toujours la même, on doit reconnaître que le gouvernement a fait preuve non moins de bonne voloDté que d'intelligence. De fait, le pillage et de cruelles représailles attendent les classes aisées, le jour où le peuple aurait perdu toute foi.
« en de minces proportions, » car si ce clergé ne put prévenir la première explosion d'incrédulité, il lui fallut peu de temps pour en ralentir le progrès. Ni en Espagne, ni en Italie, l'incrédulité ne peut se vanter d'avoir de beaucoup diminué le nombre des Catholiques ; on dirait que la nouvelle législation n'a servi qu'à ouvrir une libre sortie à ceux qui ne Pétaient que de nom, et en a ainsi délivré l'Église. Des renseignements puisés à des sources certaines constatent que les fidèles ne remplissent pas moins les temples et ne fréquentent pas moins les sacrements qu'auparavant. — C'est ce qui arrivera difficilement en Russie, nous allons en dire la raison.
Et d'abord, s'il est juste de reconnaître que, dans quelques provinces des pays que nous venons de mentionner,des abus s'étaient glissés dans le clergé, ils n'étaient cependant ni aussi graves ni aussi universels qu'on s'est plu généralement à les représenter. Leur source principale c'était le trop grand nombre d'ecclésiastiques dont plusieurs engagés, sans une véritable vocation, dans les ordres sacrés. Mais précisément en raison du grand nombre de prêtres il s'en trouvait beaucoup de bons, et assez pour suffire amplement aux besoins des fidèles. Leurs vertus, qui contrastaient avec le train de vie habituel aux apôtres de l'irréligion, formèrent ainsi une première digue contre l'incrédulité.
En sera-t-il de même en Russie ?
Nous sommes fort loin de vouloir dénigrer le clergé russe. Ses défauts ne détruisent point ni n'excusent ceux qu'on peut rencontrer chez les prêtres catholiques : nous voulons même admettre que la grande majorité des popes russes mène une vie exemplaire. Mais sait-on ce que représente, pour l'avantage de l'incrédulité en Russie, même une très-faible minorité de mauvais popes? En Russie, chaque paroisse a tout juste le personnel nécessaire pour l'exercice du culte; à quelques exceptions près, toutes les paroisses, dans les campagnes du moins, n'ont qu'un seul prêtre ; si ce prêtre perd la foi, l'incrédulité aura dans sa
paroisse, libre carrière. — Le lecteur songe ici aux moines qui, en Russie, sont encore assez nombreux et demande s'ils ne peuvent point venir au secours du clergé séculier. Un Russe, à qui on poserait unepareille question, ne pourrait s'empêcher de sourire ; bornons-nous à remarquer que les moines prêtres (hiero-moines) sont fort rares, et que jamais une paroisse russe n'éprouvera le désir de l'intervention d'un moine. Stations, retraites, exercices spirituels, communions générales, nous ne sachons que ces mots aient, jusqu'à ce jour, leurs correspondants dans la langue russe; si ce n'est, tout au plus, dans les livres catholiques en langue russe que le gouvernement de Saint-Pétersbourg vient de faire imprimer, afin, paraît-il, qu'il monte au ciel plus de prières en russe et moins en langue polonaise. Toujours est-il que l'intervention des moines dans la direction des paroisses serait une innovation bien plus hardie que la correction des livres liturgiques qui valut à la Russie les dix millions de sectaires qu'elle compte aujourd'hui. Celte comparaison nous rappelle que le jour où l'orthodoxie perdra l'appui du Code pénal, les popes russes n'auront pas seulement à la défendre contre l'incrédulité, mais aussi contre les sectes russes dont quelques-unes dépassent, en superstitions diaboliques et en d'abominables mystères, tout ce qu'on a dit des Gnostiques et des Manichéens. Enfin, il ne faut pas oublier que les popes russes, si exemplaires qu'ils soient, si pleins de zèle pour l'orthodoxie qu'on les suppose, sont des prêtres mariés; une qualité leur manque, dont le prestige est loin d'être superflu.
Nous ne demanderons pas comment il se fait que le clergé russe, s'il est vraiment vertueux, soil « récusé par les classes supérieures, toléré, mais rien que toléré, par les classes moyennes, et tourné en ridicule par le peupla, » La vertu donne toujours à l'homme qui la possède une supériorité dont l'ascendant, sur les masses surtout, ne le cède pas à celui du rang et du savoir. De même, nous ne tiendrons pas compte des récits que nous trou-
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yods dans les écrits des Russes ; les exagérations et les faussetés qui, au sujet du clergé catholique, sont débitées chaque jour dans les pays catholiques,nous font un devoir d'accueillir avec défiance les accusations des Russes à l'égard de leur clergé. Hais nous le répétons : le clergé russe en contact avec le peuple est marié ; une qualité lui manque dont le prestige est loin d'être superflu.
Ici on nous signale le clergé protestant, surtout le clergé anglican, « si respectable, nous dit-on, si entouré d'estime et de confiance; remplissant si bien sa mission, tout en étant marié. »
Nous nous sommes fait une loi d'éviter toute récrimination ; nous accepterons donc de confiance tout ce qu'on nous dit du clergé protestant. Hais peut-on, dirons-nous à notre tour, peuton seulement établir un parallèle entre la mission du clergé protestant et celle du clergé orthodoxe? Le protestantisme est cette religion qui, sur bon nombre de questions touchant à la morale, ne reconnaît d'autre juge que la raison individuelle, tandis que, sur ces mêmes questions, l'Église orthodoxe possède une autorité qui les tranche dans le sens le moins favorable aux penchants de la nature. Le protestantisme est cette religion qui n'impose aucune pratique spéciale du culte, l'Église orthodoxe n'en laisse pas entièrement le choix aux fidèles; le protestantisme a banni les œuvres expiatoires, l'Église orthodoxe impose des abstinences et des jeûnes fort prolongés ; le protestantisme nous renvoie à Dieu pour l'humble aveu de nos fautes, l'Église orthodoxe veut qu'on les déclare à un homme afin d'obtenir, par cet acte humiliant et pénible le pardon du Seigneur. Si le protestantisme nous présente Jésus-Christ comme modèle, il rétrécit la sphère de ce que nous devons ou pouvons imiter enLui, l'Église orthodoxe ne fixe aucune limite à l'imitation de notre divin modèle; la virginité, la pauvreté et l'obéissance volontaire sont pour le protestantisme ce qu'était la. croix pour les Gentils, une folie ; l'Église orthodoxe y reconnaît des conseils légués par Jésus- Christ lui-même à ceux dont le bonheur est de Lui ressembler.
l'avenir le l'église russe
Nous ne continuerons point ce parallèle. Qu'on se rende compte de ce qu'exige des fidèles la foi et la discipline de l'Église orthodoxe, et on nous accordera que, du moins en face de l'incrédulité, il faut à ses prêtres quelque chose de plus que le banal prestige d'un honnête homme, obéissant sujet du souverain, bon père de famille, fidèle à sa femme et dévoué pour ses enfants l . Ce quelque chose de plus, l'Église catholique le possède, l'Église russe l'a perdu. Quoi qu'on pense de la loi ecclésiastique du célibat des prêtres, personne, croyons-nous, ne peut nier qu'un prêtre vivant sur la terre comme un ange n'exerce un prestige qui manquera toujours à un prêtre marié. Ce « magnétisme de la pureté » comme l'a appelé quelqu'un, a inspiré une des plus belles odes du grand poète anglais Tennyson 1 , et ceux qui, de bonne foi, combattent le célibat des prêtres le font parce que, d'après eux, la pureté exigée par l'Église catholique est une vertu trop céleste pour qu'on puisse la rencontrer ici-bas. Ils raisonnent comme ce Juif qui, ayant lu le traité sur l'Eucharistie par l'abbé Martinet 8 vint nous dire : Cela ne peut être vrai, parce que ce serait trop beau. Ceux qui raisonnent ainsi concluent trop facilement de la difficulté, — quelle vertu n'est pas difficile ? — à l'impossibilité. S'ils n'ont pas la foi et qu'ils n'admettent point l'efficacité des moyens surnaturels, nous n'entreprendrons point de les convaincre ; nous n'en viendrions pas à bout. Hais s'ils ont la foi, nous leur soumettrons une réflexion qui ne sera pas vaine.
(\) Il faut aussi remarquer, pour ce qui concerne le clergé anglican, que l'Église d'Etat d'Angleterre est une institution entièrement au profit de l'aristocratie. Celleci voit d'autant plus volontiers ses cadets s'engager dans le clergé qu'elle pourvoit par là à leur subsistance sans trop amoindrir le patrimoine du chef de famille, et que ses enfants aident ainsi à maintenir une institution à laquelle elle doit en grande partie sa puissance. — Quant au clergé protestant d'Allemagne, il n'est ni aussi influent ni aussi respecté que le clergé anglican.
(2) Tennyson (Alfred) Sir Galahad.
(3) Martinet (Ant.), V Emmanuel, ou le remède à tous nos maux. Paris, Lecoffre,
C'est que l'Église catholique engage vivement tous ses prêtres à célébrer chaque jour la sainte Messe et leur fait un strict devoir de réciter tous les jours, avec attention et piété, l'office divin. En prenant la défense du clergé russe M. Schédo- Ferroti dit : « L'hypocrisie est un vice inconnu dans le clergé russe, dont la piété est de bon aloi et n'exprime au dehors que le sentiment qu'il éprouve réellement, celui de la croyance en la vertu sanctifiante des cérémonies qu'il est appelé à accomplir *. » Qu'on nous permette d'exprimer ici, nous aussi, la ferme croyance en la vertu sanctifiante de la Messe et de l'office divin. L'Eucharistie est appelée dans l'Écriture : Frumentum electorum et vtnum germinans virgines^ « le froment des élus et le vin qui fait germer les vierges » (Zach., ix, 17). Quant à l'office divin, il est la prière par excellence de l'Église. Comme la prière dominicale enseignée et recommandée par Jésus-Christ lui-même, a une puissance qui lui est propre, une puissance toute spéciale, une vraie vertu sanctifiante est aussi attachée à une prière choisie et mise tous les jours sur nos lèvres par l'Église. La Messe et l'office divin forcent, en quelque sorte, le prêtre à avoir toujours des pensées du ciel; si la vanité ou la séduction du monde acquièrent sur lui un empire momentané, la Messe et l'office divin le rappellent à ces vérités salutaires, qui ne changent jamais....
Nous ne nous appesantirons pas sur ce point ; le lecteur doué de pénétration saura en faire l'application pratique. Ici nous ajouterons seulement que, si avoir été capable d'un acte de grande générosité est un titre à l'indulgence pour bien des défauts; si le souvenir d'une action héroïque en faveur de la patrie ou de l'humanité entoure d'une auréole toute l'existence de celui qui a su l'accomplir, si on hésite enfin à prononcer sur son compte un blâme même mérité, tout prêtre catholique, quel
(1) Sghédo-Fbrroti, Op. cit., ch. xv, p. 293.
qu'il soit, a accompli, une fois au moins dans sa vie, un acte de la plus grande générosité. Il a juré, en recevant les ordres sacrés, de renoncer à toute affection qui, en divisant son cœur, pût l'empêcher de se dévouer sans réserve au bien des âmes et, uniquement pour le bien des âmes, il a volontairement embrassé l'abnégation et les combats, conséquences de sa générosité. Rien d'étonnant, après cela, qu'un prestige mérité accompagne toujours le prêtre catholique fidèle à ses devoirs, quand même l'éducation et le savoir lui feraient défaut.
Or, ce prestige, doublement nécessaire en Russie à cause de l'infériorité sociale du clergé orthodoxe manque à toute cette partie de ce clergé qui est en contact avec le peuple *. C'est là une lacune dont les funestes conséquences se feront surtout sentir le jour où aucun secours ne sera de trop pour aider le peuple russe à se maintenir dans la foi.
Hais il y a plus. Dans la poésie ci-dessus citée, Tennyson met dans la bouche de son héros le chevalier vierge, ces paroles : « Ma bonne épée fend les casques des mortels, ma solide lance « frappe sûrement, ma force est comme la force de dix, parce « que mon coeur est pur *.» Celui qui nous révèle ainsi la relation
(1) Nous insistons sur cette circonstance d'être en contact avec le peuple, et non sans raison. De fait, si l'Église russe se réunissait à l'Église catholique et que celle-ci, suivant la tolérance adoptée pour les Grecs-unis laissât au clergé séculier de Russie la libre faculté de se marier, les inconvénients que nous signalons ne seraient pas également sensibles. C'est que — outre que l'Église catholique permettrait aux prêtres le mariage mais ne les y forcerait pas, ni directement, ni indirectement — à côté du clergé séculier il y aurait toujours un clergé régulier et non marié, en contact lui aussi avec le peuple.
Du reste, la stérilité en œuvres £' apostolat et l'état d'infériorité de ces chrétientés unies de rite oriental, où le mariage est permis aux prêtres, obligent à reconnaître dans cette permission une simple concession à la faiblesse humaine. Ces chrétientés seraient donc là pour témoigner, elles aussi, en faveur des immenses avantages, sinon de la nécessité morale de la loi du célibat ecclésiastique. (2) My good blade carves the casques of men My tough lance thrusteth sure,.
My strength is as the strength of ten Because my heart is pure.
Tbnnybon. Poetical works. a Sir Galabad. » Leipaig, Tauohnitz, 1860, vol. IV, p. 178.
intime existant entre la pureté et la force, n'est pas un Catholique. Si nous avions exprimé la même pensée, comme venant de nous, on aurait peut-être crié au mysticisme, voilà pourquoi nous avons cité le grand poète anglais. Il ne craint point d'être appelé à justifier sa pensée ; on voudra bien s'en prendre à lui.
Quoi qu'il en soit, du res-e, de l'appui que l'expérience apporte à la pensée de Tennyson, il n'est pas nécessaire d'attendre le jour où le clergé russe sera aux prises avec l'incrédulité pour juger de sa force d'alors. Dans un chapitre consacré à l'exposé de l'état du clergé orthodoxe, M. Schédo-Ferroti met un louable soin à révéler les bonnes qualités de ce clergé : « J'ai trouvé, dit-il, à quelques regrettables exceptions près, que le prêtre russe possédait deux qualités précieuses et vraiment chrétiennes, qualités dont la fréquence constitue une sorte de trait caractéristique de la classe entière. Le prêtre russe est pieux sans ostentation aucune, et il est doué d'une faculté merveilleuse pour supporter le malheur, quelle que soit la forme sous la* quelle il se présente 1 . » La première de ces deux qualités, nous a déjà fourni le sujet d'une remarqua, arrêtons-nous à la deuxième.
Être doué d'une faculté merveilleuse pour supporter le malheur : quelle meilleure préparation en apparence que celle là, aux luttes de l'avenir ? C'est bien à la patience que Jésus-Christ promet la possession de nos âmes pour l'éternité bienheureuse quand il dit : In patientia vestra possidebitis animas vestras, « vous posséderez vos âmes dans votre patience » (Luc, xxi, 19).
Hélas! ces paroles divines ne peuvent point trouver leur application dans la patience du clergé russe.
La patience dont parle Jésus-Christ, est celle qui trempe rame, qui nous ôte la crainte des grands de la terre, qui nous met sur les lèvres des paroles dont la sagesse inspirée, réduit au silence 1 s
(1) Schâdo-Fbrrotx, pp. cit., p. 293.
adversaires. Cette explication n'est pas nôtre, elleestde Jésus-Christ lui-même, écoutons-le. «On se saisira de vous, dit Jésus-Christ, et tt Ton ïous persécutera vous livrant aux synagogues, et dans les « prisons, vous traînant devant les rois et devant les gouverneurs, « à cause de mon nom ; et cela vous arrivera pour que vous me « rendiez témoignage. Songez donc à ne point préméditer ce que « vous répondrez, car je vous donnerai moi-même des paroles et « une sagesse à laquelle tous vos ennemis ne pourront résister, « et qu'ils ne pourront contredire. Vous serez livrés par vos pères « mêmes et par vos mères, par vos frères, par vos parents, par « vos amis, et plusieurs d'entre vous seront mis à mort. Et vous u serez haïs de tous à cause de mon nom. Mais un seul cheveu « de votre tête ne périra pas. Vous posséderez vos âmes dans « votre patience. » — On le voit, la patience ainsi décrite par Jésus-Christ, correspond de tous points à la patience dont les Évêques et les prêtres catholiques de Suisse, d'Allemagne et d'ailleurs, nous offrent en ce moment même l'admirable spectacle.
La patience enseignée et recommandée par Jésus-Christ, ne manque donc pas au clergé catholique; la retrouverons-nous dans le clergé russe au jour où l'orthodoxie sera menacée ? Qu'on veuille seulement relire les paroles de Jésus-Christ, cidessus citées, qu'on se rende compte de l'énergie d'âme qu'elles supposent et qu'on les compare avec les paroles suivantes de l'avocat le plus dévoué du clergé orthodoxe de Russie : a Cette aptitude à supporter sans murmurer les revers subits de fortune, dit Schédo-Ferroti, cette soumission spontanée aux décrets de la Providence, est une vertu trop chrétienne, pour que nous lui refusions l'admiration qu'elle mérite ; mais il nous semble que les circonstances dont le concours a contribué à développer dans le clergé russe cette muette résignation, ont dû exercer sur son moral une action déprimante, en paralysant les ressorts de sa volonté, par l'impossibilité où elles le mettent de jamais Vexer-
cer librement. C'est le propre de l'excès de souffrances tant physiques que morales, de finir par énerver le patient, par lui ôter la faculté d'agir, par tuer en lui toute énergie, en lui enlevant jusqu'à la croyance en ses propres forces, pour ne lui laisser qu'un sentiment unique, celui de son impuissance à lutter contre le sort ; sentiment qui se traduit par cette résignation absolue et muette, que nous trouvonsdans le bas clergé russe '. » Parmi les vertus morales, la force est une de celles qui a le plus besoin d'être longtemps exercée avant qu'on puisse croire qu'on la possède. Qu'attendra-t-on donc du clergé russe au jour de la lutte ?
Pauvre clergé russe ! il est tout ce qu'il peut être dans la situation que lui ont faite les Tsars. Les souffrances du prêtre russe, Dieu en tient compte : Dieu tient compte aussi de sa résignation. Loin de lui jeter la pierre nous aimons à signaler tout ce qui peut servir à l'excuser. Réduit à l'indigence au point de devoir se nourrir du travail laborieux des champs, les pressantes nécessités de la vie courbent, avec son front, son âme aussi vers la terre. De quel droit prétendra-t-on qu'il donne aux intérêts des âmes un temps et des pensées impérieusement réclamés par les soins de sa propre existence? Et voulût-il s'oublier lui-même, se dévouer, savourer la sublime joie du sacrifice ; il n'est pas seul. Sa femme et ses enfants deviendront-ils autant de victimes de son zèle pour les âmes ?
Cette faiblesse, cette impuissance, ces chaînes, voilà ce qu'on voudrait voir aussi dans la milice de l'Église catholique, a Hais pourquoi, répond l'Église en indiquant les armées, pourquoi les gouvernements veulent-ils que les soldats appelés à défendre le pays soient libres et seuls?... ' »
(1) Schédo-FerrOTI, Op. cit., p. 295-296. .
(2) Il est des moments, dans l'histoire des peuples, où la nécessité morale de certaines institutions de l'Église catholique s'impose aux plus incrédules. C'est en
Mais, si d'être libre et seul est un élément de força qui manque au prêtre russe déjà réduit par une longue habitude de souffrances et d'esclavage à l'état dont Schédo-Ferroti nous fait la peinture saisissante, un autre appui lui manque aussi, dont la puissance est manifeste dans le clergé catholique. De nos jours et sous nos yeux, toutes les circonstances paraissent concourir pour favoriser l'apostasie du clergé catholique. Les prêtres qui manquent à leur devoir, ont pour eux des gouvernements, une grande partie de la presse, la perspective assurée d'honneurs et d'emplois; on les proclame les seuls honnêtes, les seuls vrais ministres de Jésus-Christ, les seuls qui comprennent ses intérêts et peuvent le faire aimer par les âmes. 11 y a de quoi séduire non-seulement les ambitieux et ceux qui veulent s'affranchir de la discipline sévère de l'Église, mais ceux aussi qui, en présence des ravages que produit l'incrédulité, se persuadent, peu humblement, que si l'Église agissait à leur manière, les intérêts de Dieu seraient mieux sauvegardés. Malgré tout cela, si l'on tient compte du nombre de prêtres catholiques, les apostats se comptent à peine. Ceux qui ont entrepris de faire la guerre au catholicisme, s'attendaient-ils à cet échec qui, disons-le en passant, témoigne contre la prétendue généralité des abus ? Ont-ils bien mesuré les forces de l'ennemi qu'ils se flattaient d'anéantir. Si nous ne nous trompons, ils pensent que ses forces d'aujourd'hui sont les mêmes qu'à l'époque où parut Luther et que, si des nations entières ont été alors soustraites à l'Église, il est possible de faire autant aujourd'hui. Mais le protestantisme d'alors laissait subsister une vraie foi en Dieu, en la Providence, en