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Jésus-Christ et gardait un baptême de tout point valide. Il est permis de croire que, si Dieu a permis que des peuples entiers fussent arrachés à l'action immédiate de l'Église, sa Providence veillera à ce qu'ils ne retombent point dans l'état où ils se trouvaient avant la Rédemption : c'est à quoi aboutit logiquement le protestantisme d'aujourd'hui. —Ensuite la situation politique et sociale de l'Europe, les institutions des divers peuples et, surtout, la difficulté des communications, permettaient alors ayx souverains d'élever comme autant de murailles de Chine aux confins de leurs États. Ils pouvaient alors isoler leurs sujets et ne leur permettre, avec le reste du monde,, d'autres rapports que ceux qui convenaient aux intérêts de l'État interprêtés à leur guise. Si la pensée elle-même ne pouvait être enchaînée, ses manifestations, du moins, pouvaient être circonscrites ou étouffées. Cela n'est plus possible aujourd'hui; une brochure, un journal, une interpellation dans un parlement, jusqu'à un simple mot d'un Évêque, peuvent maintenant, de l'autre bout du monde, troubler le repos et déranger les plans d'un puissant conquérant. Pour la pensée il n'y a plus de police ni de barrières possibles — et la pensée fait les révolutions.
Or, parmi les pensées qui échappent à toute police et franchissent toute barrière, il y a celle aussi de la constance, qu'en n'importe quel instant de la vie de l'Église catholique témoignent des hommes vivant sous d'autres climats, régis par d'autres institutions, mais frères dans la foi. Si de porter le même nom, d'être nés sur le même sol et de parler la même langue créent des liens si puissants et font défendre avec tant de dévouement le£ communs intérêts, la fraternité dans la foi catholique ne le cède en rien, pour la puissance de ses effets, à toute autre fraternité. L'humble curé d'une pauvre paroisse perdue dans les gorges des montagnes apprend que, dans un pays lointain, un prêtre a été emprisonné pour s'être refusé à trahir sa conscience. Cette nouvelle; l'émeut, il prend au sort de ce prêtre le plus vif intérêt, et
suit avec une espèce d'anxiété dans son journal, l'histoire des luttes de ce confesseur de la foi. Pendant ce temps, sans qu'il s'en rende compte, un travail salutaire s'opère dans son âme. Peu après il se trouve lui-même dans le cas de devoir souffrir pour faire ce que lui impose sa qualité de prêtre. Ses adversaires, le jugeant d'après la douceur de son langage et de ses manières, s'imaginent qu'une seule parole va l'intimider ; à leur grand étonnement ils trouvent en lui une fermeté d'apôtre. D'où lui vint ce courage? Ils l'ignorent, lui aussi l'ignore; ce qui a trempé son âme et Ta préparée à la lutte, n'est autre chose que le récit des souffrances d'un frère dans la foi et dans le sacerdoce, | sur une terre lointaine et étrangère.
Eh bien! ce puissant soutien, cet appui qui dérivent au prêtre
catholique, de se sentir membre d'une famille aussi vaste que le
monde, frère dans la foi de martyrs, s cet appui manquera au
clergé russe quand le sort de l'orthodoxie dépendra entièrement
: de lui. Le prêtre russe, lui qui, n'étant pas seul, aura besoin
1 d'un courage autant de fois plus grand que le nombre des êtres
chéris dont l'existence est liée à la sienne, le prêtre russe cherchera des exemples pour soutenir son courage ; les trouvera-t-ii? Les mêmes causes qui ont produit la résignation muette dont parle Schédo-Ferroti, nous autorisent à penser que le clergé russe n'aura pas de martyrs et, en eût-il, leur nombre sera trop restreint pour contrecarrer l'exemple de la faiblesse générale. Pourtant, ici encore nous prendrons la défense du clergé russe. Qui, en effet, s'aviserait de demander un acte héroïque à un ! homme « énervé par l'excès des souffrances physiques et mora-
les, privé de la faculté d'agir et, non-seulement ne possédant f plus aucune énergie, mais ayant perdu jusqu'à la croyance en ses
j propres forces? » Or c'est là, mot pour mot, l'état du prêtre russe,
k tel que Ta peint son plus dévoué défenseur.
« Mais, Hira-t-on, l'Église orthodoxe n'est pas bornée à la Russie partout où i! y a des orthodoxes le prêtre russe trouve des frères
dans la foi, il en trouve en Autriche, en Roumanie, en Grèce, en Turquie. » Nous le voulons bien, mais ce n'est pas assez que de trouver des frères ; au prêtre russe, il faudra des frères martyrs ; où seront-ils ?
Chose étrange à dire, du reste , à moins que des intérêts politiques ne réveillent le sentiment de la fraternité dans la foi commune, on dirait que les diverses branches de l'Église orthodoxe vivent presque étrangères l'une à l'autre. Sans entrer en détails sur ce point, nous.ferons une seule remarque. On trouve bien plusieurs histoires des diverses banches de cette Église, mais trouve-on aussi facilement une Histoire universelle de l'Église orthodoxe*? C'est le contraire de ce qui arrive dans les pays catholiques. On a, relativement, de la peine à trouver des Histoires particulières de l'Église catholique en France, en Italie, en Allemagne, etc., mais partout on trouve et on enseigne l'Histoire universelle de l'Église catholique^ histoire où celle d'une nation, quelque grande, quelque puissante qu'elle soit, figure, sinon comme un épisode, certainement comme une simple partie, et partie contingente d'un tout nécessaire.
Un jour nous lisions dans un journal anglais fort répandu ce qui suit : a Une Église qui compte des hommes tels que Mgr Manning et le P. Newmann, est une Église avec laquelle on doit compter. » Le bon sens anglais faisait ainsi justice de la « foi du charbonnier » comme on se plaît à appeler l'adhésion des catholiques aux doctrines proposées par leur Église. De' fait, pour ne
(1) On nous permettra de ne pas considérer comme une Histoire universelle de V Église , orthodoxe quelques petits manuels que nous avons trouvés indiqués dans des catalogues de bibliographie russe. Du reste ce n'est pas seulement à la Russie, mais à tous les pays du culte orthodoxe, que nous demandons une seule histoire ecclésiastique du genre de celles de Fleury, de Rohrbacher, d'Henrion, de l'abbé Darras, etc., pour ne citer que des noms français. L'ExxXrjoiaoTixr) fetopfa (Histoire ecclésiastique) de Mgr Melèce, Métropolite d'Athènes, (Vienne 1783-95) ne peut, certes, leur être comparée.
parler que du dernier des personnages nommés, l'auteur de la Grammar of assént, ne le cède en puissance d'intelligence à aucun de ses adversaires anglicans, d'où nous pourrions inférer, par une suite de déductions logiques, qu'il ne le cède à aucun des adversaires du catholicisme. A vrai dire, nous ne nous sommes jamais aperçu que les adversaires du catholicisme montrassent une intelligence à faire peur, du moins en ce qui concerne l'application des règles de la logique. En tout cas, de même que, depuis Celse et Porphyre, il n'a jamais manqué des hommes qui ont représenté la foi proposée par [l'Église catholique comme une abdication de la raison, de même, depuis Justin et les premiers philosophes chrétiens, l'Église n'a jamais manqué de docteurs qui, en la défendant, ont défendu en même temps la raison* L'apostolat de la science n'est pas moins fécond, peut-être, que celui de là vertu et du martyre. Sans nous prononcer sur la nécessité et les avantages relatifs de ces trois apostolats, ni examiner s'il est possible d'exercer un vrai apostolat par la science, sans abnégation et sans vertu ; ni même rappeler que Dieu dans l'ancienne loi, et l'Église dans la nouvelle, ont fait toujours aux prêtres un devoir précis de la science, nous nous bornerons à constater que beaucoup d'âmes sont amenées à la foi et que d'autres, tentées d'en douter, y sont raffermies par cette simple réflexion analogue à celle du journal anglais, ci-dessus cité : « Une foi, se disent-elles, professée par des esprits aussi supérieurs que tel et tel écrivain, ne saurait être rejetée légèrement. » C'est un premier raisonnement dont les effets sont salutaires, la grâce fait le reste. Si Ton se rend compte maintenant de ce que dix-huit siècles, et d'innombrables écrivains de tous les pays, ont accumulé de preuves et de témoignages en faveur de la doctrine catholique ; si l'on se rend compte aussi de l'immense variété et des formes infiniment multiples des erreurs combattues tour à tour par l'Église, on comprendra qu'il est à peine possible de concevoir une erreur dont la réfutation n'ait point déjà paru quelque part*
Et de même que la lutte continue encore sur tous les points du globe, et chez des peuples qui se trouvent à divers degrés de science et de civilisation , la défense continue aussi sur tous les points du globe, et par des hommes élevés dans le même milieu que leurs adversaires. Enfin, les productions catholiques ne sont pas l'apanage exclusif d'un seul diocèse, d'un seul pays, d'une seule nation: elles sont des trésors de famille, elles appartiennent à toute l'Église catholique. La facilité des communications nous porte, avec les noms, les ouvrages de ceux qui combattent les diverses erreurs dans les divers pays. Prendre du temps , s'enquérir , faire quelques recherches : voilà tout ce qui peut arriver de pire à un prêtre catholique qui se trouverait, un moment, impuissant à résoudre une objection.' Mais l'objection est déjà résolue, fût-elle tirée d'une découverte scientifique de la veille, si tant est, — et le cas arrive souvent — qu'elle ne puisse être résolue par de simples données de bon sens et surtout de logique, la science la plus nécessaire et la moins étudiée de toutes.
Voilà ce qui arrive dans l'Église catholique, voilà pourquoi même dans les pays où naguère seulement le clergé a été surpris sans préparation suffisante, déjà il lutte avec force, et pourquoi les catholiques sérieux ont su démêler sans peine entre le vrai et le faux progrès , entre la vraie et la fausse science.
En sera-t-il de même en Russie ?
Nous ne voulons rien exagérer, nous admettons même que les plaintes si générales sur l'ignorance du clergé en Russie soient fort exagérées. En parcourant néanmoins la bibliographie de ce pays, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que le jour où l'incrédulité y aura libre carrière, décorée des appellations séduisantes de science, de progrès, d'émancipation de la raison, le clergé russe ne trouvera pas d'armes pour défendre l'orthodoxie, ou bien celles qu'ils trouvera seront insuffisantes.
De fait le lecteur ignore, peut-être que, dès l'année 1701,
Pierre le Grand avait été obligé, foi de Voltaire, de défendre l'encre et la plume aux moines. « Il fallait, dit cet apôtre de la science, une permission expresse de l' Archimandrite qui répondait de ceux à qui il la donnait. Pierre voulut que cette ordonnance subsistât '. t Les successeurs de Pierre voulurent eux aussi que cette ordonnance subsistât, cependant, nous n'oserions pas affirmer qu'on en tienne compte encore de nos jours. Soyons donc justes, ne nous en prenons pas aux moines russes, si depuis Pierre le Grand, ils n'ont pas extraordinairement enrichi la littérature de leur pays ; la faute n'en est pas à eux.
Ne nous en prenons pas non plus au clergé séculier si ce clergé n'a pas produit de nombreux écrivains, ni de ceux dont le nom seul exerce un apostolat. Tous les Russes qui ont écrit sur les écoles ecclésiastiques de leur pays, ne tarissent pas en plaintes sur la mauvaise méthode et sur l'insuffisance de l'enseignement, que le jeune lévite russe emporte à sa sortie du séminaire *. Nous n'accuserons point les Commissions chargées de l'inspection et de la réforme des écoles ecclésiastiques, nous sommes convaincu que ces Commissions ont fait de leur mieux ; si le mal ne dura pas moins, c'est qu'il n'était pas en leur pouvoir d'en atteindre la racine. De quel droit, d'ailleurs, prétendra-t-on qu'un clergé pauvre, chargé de famille, et devant, 'très-souvent du moins, se nourrir et nourrir les siens du travail des mains, ait l'esprit assez libre et trouve assez de loisir pour s'adonner à l'étude ?
Restent les Évêques. Ils sont tirés de l'état monastique et si, depuis Pierre I er , tous n'ont pas été Archimandrites, àiousdu moins, l'Archimandrite du couvent qu'ils habitaient avait accordé, à ses risques et périls, l'usage de l'encre et de la plume. Des deux cent
(1) Voltaire, Histoire de Pierre le Grand, II e part. Ch. xiv.
(2) Dans la plupart des campagnes on trouve des popes qui ne sont nullement sortis des séminaires. On leur a appris à lire, à écrire, à connaître les cérémonies de l'Église et les prescriptions des Tsars, puis on les a ordonnés prêtres.
soixante-huit écrivains ecclésiastiques qui ont paru et sont morts en Russie depuis la conversion de ce pays au christianisme jusqu'à 1827, et dont on trouve la biographie dans le Dictionnaire de Mgr Eugène, Métropolite de Kieff ', cent dix appartiennent à l'épiscopat ; même depuis 1827, l'épiscopat russe a continué à compter parmi ses membres, des hommes recommandables par leur savoir. Tout cependant est relatif; ces Évoques ont brillé en Russie; on a voulu les faire briller jusqu'en France, en traduisant en français la Théologie orthodoxe de feu Mgr Macaire, Évêque de Vinnitza, un recueil de Sermons^ de feu. Mgr Philarète, Métropolite de Moscou, et peut-être quelques autres ouvrages : il est même à supposer qu'on ait eu soin de choisir, parmi les productions de la littérature ecclésiastique en Russie, ce qu'elle possédait de mieux. Sans en faire ici la critique, nous ne nous croyons pas moins fondé à soutenir que, jusqu'à présent, l'épiscopat russe n'a pas fourni, par ses écrits , à l'orthodoxie un appui en rapport avec les dangers dont elle est menacée, et nous doutons fort qu'il soit à même de le lui fournir de sitôt. Les prélats russes renommés par leur savoir, sont en petit nombre; d'ailleurs tant que la foi et l'Église sont protégées par le Code pénal, et que toute attaque expose à des poursuites judiciaires, soit les prêtres, soit les Évêques n'ont guère l'occasion de se trouver en face de sérieux adversaires. Ceux-ci, en effet, mettent plutôt leur soin à éviter des hommes qui pourraient les dénoncer ; il en résulte que, faute d'exercice, soit les prêtres soit les Évêques ne peuvent constater ni leur force, ni leur faiblesse. Ajoutons à cela les mille entraves mises par la censure russe à la manifestation de la pensée religieuse. Il n'est pas jusqu'au sermon prononcé par le pope dans sa paroisse, qui ne
(1) Mgr Eugène (Volkhovighinoff). CiOBapt HcropHiecKitt o 61118010x1 m> PocciH iiHcaTejAXi» AyxoBHaro HHHa, rpeito-pocclficKofi IfcpKBH. (Dictionnaire historique des écrivains ecclésiastiques de V Église gréco-russe qui ont vécu en Russie), — Saint-Pétersbourg, 2» édit. 1827.
doive être soumis à la censure i : quant à des mandements d'É~ véques, nous serions bien aise qu'on pût nous en citer quelques* uns. Les formalités et les lenteurs qui accompagnent la révision et l'approbation de chaque ouvrage destiné & l'impression, sont de nature à décourager les plus intrépides. L'examen de toutes les productions ecclésiastiques destinées à paraître dans l'immense empire des Tsars, est confié à des Comités attachés aux quatre Académies ecclésiastiques de Kieff, de Kasan, de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Si Ton n'admettait pas des exceptions, au moins en faveur des écrits périodiques, on pourrait vraiment appliquer à la Russie, la plainte de Jérémie, Parvuli petierwit panem et non erat qui frangeret eis. « Les petits enfants ont demandé du pain et personne n'était là pour leur en donner » (Jér,, Lament. 9 h, 4). Enfin nous ne nous arrêterons pas à la façon dont la censure ecclésiastique est exercée en Russie, ni à ses tendances, ni à son but. Disons, pour signaler un seul point, qu'il est impossible de trouver, dans toute la Russie, un seul ouvrage pouvant jeter de lalumièresur les rapports réciproques de l'Église et de l'État . — Plus d'un lecteur, reconnaîtra avec nous qu'en Russie une vraie littérature apologétique est encore à créer.
Pour achever de peindre ce qui arrivera indubitablement en Russie, le jour ou l'Église orthodoxe y perdra l'appui du Code pénal et devra,, toute seule et abandonnée à ses propres forces, lutter contre l'hérésie et l'incrédulité, nous devons faire remar-
(1 ) Nous sommes si éloigné de trouver mauvais qu'on exerce une censure sur les écrits traitant de matières religieuses que, dans une note au a Règlement » (p. 178) nous l'invoquons en quelque sorte, même pour ce qui est débité en chaire. Seulenous y mettons la condition que cette censure soit exercée par l'autorité compétente. Or, en Russie ce ne sont plus les Évéques mais c'est l'État qui non plus en protecteur mais en vrai maître de l'Église règle et mesure la manifestation de la pensée religieuse. C'est contre cette censure illégitime que nous nous élevons. Qu'il y a loin du sentiment qui fait plier le front devant l'autocratie religieuse des Tsars, à la soumission du catholique qui plie son front devant l'Église parce qu'il voit en elle une autorité divine. La soumission du catholique est celle qu'on doit à la vérité et à Dieu, elle relève et annoblit»
» . ., iJL
quer que depuis la confiscation générale des biens du clergé opérée sous Catherine II (1762), l'Église russe n'a plus, pour subvenir à ses besoins, que. ce qui lui est alloué par l'État. C'est l'État qui pourvoit à l'entretien des églises et des monastères, c'est l'État qui fait les frais du culte orthodoxe, c'est l'État qui assigne aux ministres de ce culte la portion de terre dont ils doivent tirer de quoi se nourrir, eux et leur famille, ou bien leur passe un salaire en rapport avec le rang de leurs fonctions. Il n'est pas après tout impossible que, au jour dont nous parlons, l'État, tout en continuant à garder un budget pour le culte orthodoxe, veuille cependant le réduire outre mesure ; il n'est pas non plus impossible que des conditions, auxquelles la conscience se refuse, soient attachées au payement du salaire, déjà si modique, des ministres de l'Église. Dans un cas comme dans l'autre, plus encore qu'à combattre Khérésie et l'incrédulité, l'Église russe devra songer à procurer du pain et un abri aux • prêtres et à leurs familles. Or, les classes qui seules pourraient alors leur venir efficacement en aide, ne sont-elles pas les mêmes qui aujourd'hui témoignent un si grand mépris pour le pope ? Ce n'est pas encore tout. Au jour dont nous parlons, qui assurera aux Évêques, l'obéissance du clergé séculier? Maintenant ce clergé tremble devant eux, parce qu'il les voit armés par la loi d'un pouvoir despotique 1 ; nul ne peut prévoir ce qui arrivera le jour où popes et Évêques seront égaux devant la loit Les Évêques étant tous tirés de l'état monastique, il en est résulté que le clergé séculier a vécu jusqu'ici dans la sujétion du clergé régulier ; ce fait, uni à d'autres causes, crée entre ces deux clergés un puissant antagonisme qui, assez souvent, se trahit par des écrits venimeux. Une partie de la pressé prend fait et cause pour le clergé séculier et, s'il faut juger d'après certaines tendances,
(1) Nous pourrions citer des cas où le pope quî voulait parler à son Évêque devait se mettre à genoux à l'entrée même de la salle, se traîner ainsi jusqu'au prélat, et ne lui parler qu'à genoux.
l'admission à l'épiscopat du clergé séculier sera probablement une des conséquences des changements survenus dans les rapports entre l'Église et l'État. Hais cela ne pourra pas se faire pacifiquement : les désordres qui, parfois se manifestent i dans l'application du principe du suffrage universel peuvent
\ faire entrevoir de quelle manière se passeraient, dans ce cas,
( plusieurs élections d'Évêques. Et alors, dans la confusion et le
i désarroi des conflits, où se trouvera l'autorité ayant pouvoir de
) décider les différends, réclamant pour elle l'adhésion et le res-
' pect? Et les Évêques qui, depuis un siècle et demi, sont tous
i égaux devant le Tsar, seulement distingués par des décorations
f et des titres accordés ou refusés suivant le bon plaisir du Mo-
' narque, se soumettront-ils à un Archevêque, à un Métropolite, à
un Patriarche, à l'un d'entre eux, en un mot? L'investiront-ils, par amour de la concorde, d'une autorité supérieure et lui obéiront-ils? Et si ou en venait là, est-ce que Saint-Pétersbourg ne contesterait pas le primat à Moscou? EtKieff oublierait-il sa juridiction canonique d'autrefois?
Il y a plus encore, Constantinople ne revendiquerait-il aucun droit sur la Russie? Et les autres Patriarches orientaux, oublieraient-ils que leur concours fut demandé jadis pour l'érection du patriarcat de Moscou, et leur approbation pour sanctionner l'établissement du Synode?
Voilà, dans ses traits principaux, l'état auquel les Tsars ont réf duit la foi et l'Église dont ils s'appellent les gardiens. Le tableau
est sombre, nous croyons cependant n'avoir rien exagéré. Avant de passer outre, nous aurons même un mot d'excuse pour les Tsars. Si l'Église catholique n'était point bâtie sur un roc à l'épreuve de toutes les tempêtes, plusieurs de souverains catholiques désignés par des appellations indiquant le plus haut degré d'attachement pour l'Église, l'eussent, depuis longtemps, réduite au même état que l'Église des Tsars.
• En présence de la triste réalité d'aujourd'hui , et dans l'attente certaine d'un lendemain encore plus triste , les Russes sincèrement attachés à leur Église et qui ont à cœur les intérêts de leur foi, se demanderont , peut-être, s'il ne faut pas travailler directement à délivrer l'Église russe , d'une protection qui lui a été si funeste.
La question est fort grave: nous n'osous point la décider.
Comme catholique, et précisément parce que nous sommes catholique , dans une pareille question, nous devons avant tout regarder les âmes ; or, travailler directement à renverser l'autocratie religieuse des Tsars pourrait facilement, vu les circonstances actuelles de la Russie, équivaloir à hâter pour l'Église ru3se ce lendemain que nous venons de retracer , et cela sans qu'aucun remède efficace accompagnât ou suivît de près un si grand mal. S'il n'était pas à craindre que, dans les circonstances actuelles, le renversement de l'Église officielle ne fit descendre l'incrédulité des hautes classes dans le peuple , la rendît générale et exposât ainsi le peuple russe à perdre toute foi, la question pourrait être facilement résolue ; mais tant que ce doute existe, c'est bien le cas d'appliquer le principe qu'entre deux maux on est tenu de choisir le moindre. A ce point de vue, nous préférerions la continuation de l'état actuel, parce qu'il nous paraît le moindre mal.
Il existe cependant d'autres doutes, et leur existence est d'une gravité extrême, pour déterminer l'attitude des Russes vis-à-vis de leur Église. Les voici :
Les Tsars, lors même qu'ils se raviseraient et se montreraient à V avenir vrais protecteurs et non plus maîtres, pourront-ils con* tinuer longtemps à F Église russe F appui des lois?
La Russie aura-telle longtemps encore des Tsars?
Ces doutes ne sont point chimériques.
Et d'abord il nous paraît difQcile que les Tsars puissent continuer indéfiniment à refuser la liberté de conscience. Déjà, à l'heure qu'il est , les autorités russes ferment l'œil sur beaucoup, d'infractions aux lois relatives aux .cultes ; les rapports, toujours plus fréquents , delà Russie avec les autres États, et les relations multipliées des Russes avec les étrangers et de ceux-ci avec les Russes, pourraient facilement avoir pour effet de créer à la Russie de graves embarras, et même de susciter des complications politiques, si on voulait appliquer, dans toute leur rigueur, les lois religieuses.
Cependant il nous parait également difficile que la Russie en arrive d'un bond à déclarer la loi civile athée , et à, repousser loute solidarité entre les intérêts matériels et les intérêts religieux du peuple. Pendant quelque temps, la Russie nous offrira , probablement , le même spectacle que l'Angleterre , ce pays classique de la licence religieuse , .où chacun, excepté le Souverain, est libre de croire ce qu'il veut et où, en même temps, des convenances et des intérêts multiples maintiennent debout l'Église officielle. Hais l'Église anglicane a un bien autre passé, de bien autres souvenirs , surtout une bien autre littérature que l'Église russe. En continuant cette comparaison, le lecteur trouvera l'explication de la vitalité témoignée par l'Église d'État d'Angleterre et, en même temps, les motifs qui ne font présager, pour celle de Russie ni de nombreux défenseurs, ni même une longue agonie.
Ainsi doue , si les Russes ne doivent pas travailler directement à renverser l'autocratie religieuse des Tsars , attendu que , dans les circonstances actuelles, le renversement de cette autocratie pourrait être la cause de désastres encore plus grands que par le passé, ils ne doivent cependant pas se croiser les bras et envisager avec indifférence la probabilité que ce renversement soit amené prochainement par la force même des chosas.
Reste l'autre doute : La Russie aura-t-elle encore longtemps des Tsars ?
Ce doute, dans l'époque où nous vivons, a à peine besoin d'être justifié. Quel est le souverain qui puisse se promettre de finir ses jours sur le trône ? Un seul ,- le Pape , parce que, même dans un cachot , il est obéi tout autant que sur le trône.
Que les Russes ayant à cœur les intérêts de leur foi., regardent bien en face ce second doute et les craintes qu'il soulève. Jamais peut-être l'histoire ne nous aurait offert un plus saisissant spectacle que celui d'une Église orthodoxe, vrai automate, recevant aujourd'hui la parole, le mouvement et l'action d'un Empereur orthodoxe, les recevant demain d'un chef de gouvernement pro-» testant , peut-être juif, peut-être athée. De fait , l'organisation d'une Église comptant près de cinquante millions d'adhérents ne peut être changée du jour au lendemain , surtout si cette organisation est identifiée avec celle de l'État, au point de se confondre avec cette dernière. Ce que deviendra alors le Synode nous l'ignorons, mais nous ignorons aussi si le nouveau gouvernement consentira aisément à perdre le profit d'un instrumentum regni aussi puissant que l'Église organisée par les Tsars.
En présence de ces éventualités qui, vu la marche rapide des révolutions modernes, ne sont rien moins qu'improbables et peuvent s'accomplir du jour au lendemain, y a-t-il pourles Russes un parti à prendre afin de sauver l'orthodoxie ? Il y en a un , à notre avis le seul, et nous allons l'exposer. Nous doutons fort qu'on veuille l'accepter ; trop de préjugés, trop d'objections s'y opposent: on essayera tout plutôt que d'y avoirrecours , on mettra surtout une grande confiance dans le triomphe de Vidée panslaviste; mais chaque nouvel essai témoignera que ce parti est le seul efficace, et l'insuccès des autres amènera peu à peu les esprits à s'y rallier. Dans l'alternative de l'accepter ou de laisser
périr l'orthodoxie, les Russes sincèrement attachés à leur foi ne balanceront pas indéfiniment. — D'ailleurs une Providence veille sur les peuples et sur les États; c'est en elle que nous plaçons notre confiance, et cette confiance ne sera pas vaine.
Si, appelant les choses par leur nom , nous disions, sans autres détours, que ce seul parti c'est la réunion de l'Église russe avec l'Église catholique , un Russe qui nous ferait l'honneur de lire ces pages , jetterait f peut-être le livre , et quelque bien disposé qu'il fat , n'y verrait plus que des imaginations dangereuses et vaines. Cette alarme cependant prouverait, plus que toute autre chose, l'extrême puissance des mots. Nous allons essayer d'exprimer la même pensée d'une autre façon ; sans nous flatter de la faire accepter ; nous espérons néanmoins arriver à la faire considérer comme digne d'un sérieux examen.
Qu'est-ce que l'orthodoxie russe ? C'est l'ensemble des dogmes
acceptés et enseignés par 1 Église de Russie. Or , ces dogmes , à
» quelques malentendus près S sont les mêmes que ceux de l'Église
(1) Lors de l'incorporation des Uniates de Lithuanie dans l'Église orthodoxe sous l'empereur Nicolas, le Synode de Saint-Pétersbourg déclara dans son célèbre décret du 5 mars 1839, ce qui suit : « La solennelle confession exprimée dans « l'acte synodal (des Évêques apostats) que le Seigneur - Dieu notre Sauveur a Jésus- Christ est seul le véritable chef de l'unique et véritable Église, et la « promesse de demeurer dans l'unanimité avec les très-saints Patriarches orthoce doxes d'Orient et avec le très -saint Synode, ne laisse plus rien à exiger de « l'Eglise grecque unie pour l'union véritable et essentielle de la foi et, par ce motif « il ne reste rien qui puisse s'opposer à la réunion hiérarchique » (Persécutions et souffrances, etc., p. 118). Or, s'il existait entre l'Église catholique et l'Église russe un véritable désaccord doctrinal au sujet de la procession du $aint -Esprit, le Synode de Saint-Pétersbourg en n'exigeant des Évéques apostats aucune rétractation sur ce point, se serait rendu coupable d'un inconcevable compromis sur la foi. Nous laissons aux Russes orthodoxes le soin de le défendre.
On parle aussi d'un désaccord entre nous et les Russes au sujet du Purgatoire : voici ce que nous trouvons dans le Catéchisme de feu Mgr Philarète, en usage dans les écoles. Nous nous servons de la traduction française qui parut à Paris avec le concours du gouvernement russe et du Synode.
Q. « Quelle remarque nous reste-t-il à faire relativement aux âmes de ceux a qui sont morts dans la foi, mais dont le repentir n'a pas eu le temps de porter « fruit ? »
R. a Que pour leur obtenir une résurrection bienheureuse, les prières de ceux qui « sont encore sur cette terre peuvent être d'un grand secours, surtout, lorsqu'elle
catholique ; le point qui réellement sépare les deux Églises, c'est la négation, de la part des Russes , de la juridiction du Pape sur l'Église universelle. Tout au plus faudrait-il admettre un vrai désaccord doctrinal en ce qui concerne l'infaillibilité du Pape , définissant ex cathedra un article sur la foi ou les mœurs. Mais quelque important que soit ce désaccord aux yeux des Catholiques , son importance disparaît aux yeux des Protestants et des rationalistes. Ceux qui n'admettent aucune révélation, ne préféreront certainement pas l'orthodoxie , parce qu'il y a un article de moins à croire. — Quant aux Protestants , le point difficile c'est de leur faire admettre une autorité visible enseignée par Dieu lui-même, et ayant mission et droit d'expliquer les Écritures et d'en faire une application pratique à la vie. Or, croit-on qu'à leurs yeux , une autorité résidant dans l'Église dispersée , sans aucun lien nécessaire qui unisse entre eux les Évoques, I
soit beaucoup plus acceptable qu'une autorité centrale toujours vivante, toujours prête à rendre ses oracles et, par là même, indépendante des entraves qu'un gouvernement ennemi., ou tout autre adversaire, pourrait lui susciter pour l'empêcher de se prononcer? Du reste le « Règlement ecclésiastique» dira aux Protestants si une Église organisée comme Test encore actuellement l'Église russe peut seulement faire entendre une libre parole.
Les Protestants et les rationalistes sont donc pour l'Église russe et pour l'Eglise catholique des adversaires communs. Adversaires communs sont aussi , sur le terrain doctrinal , tous ceux qu'on ne pourrait exactement classer ni parmi les rationalistes , ni parmi les Protestants , mais dont l'Église russe n'aura pas moins à se défendre, les Juifs, les Mahométans, enfin les Rascolniques eux aussi , si ce n'est cependant qu'une partie de
« sont jointes au sacrifice non sanglant de la messe et à des œuvres de bience f aisance, accomplies avec foi, en mémoire des trépassés. » {Catéchisme détaillé de V Eglise catholique orthodoxe d'Orient, examiné et approuvé par le saint Synode de Russie. — Paris, Klinsieck, 1851. Du onzième article (du symbole de Nicée), page 89.
50 LAVEHIR DE L'EGLÏSE RUSSE
ces derniers se rallierait plutôt à l'Église catholique qu'au Synode, le jour où on arriverait à leur persuader qu'en devenant Catholiques ils ne cesseraient point d'être Russes. Or, lorsque au dix septièmesiècle l'hérésie de Calvin s'assit un instant sur le trône patriarcat de Constantinople, dans la personne de Cyrille Lucaris ; lorsque ce Patriarche eût publié sa Confession orthodoxe de la foi chrétienne \ toute remplie des erreurs de Calvin , la gravité du danger que courait alors l'orthodoxie fut assez puissante pour ne point faire dédaigner aux Grecs L'appui offert par les Catholique et par le Pape lui-même, dans le but de sauvegarder les articles de foi commune.
Il n'est pas d'injures dont Rome et les Catholiques n'aient été l'objet , à cause de leur intervention dans la déposition du Patriarche hérétique et dans la condamnation de sa doctrine. Pour leur justification, nous nous permettrons de renvoyer le lecteur à un écrit qui , à son apparition , eut l'importance d'un grand événement , c'est le quarante-deuxième des Tracts for the Times qui ouvrirent en Angleterre la voie au catholicisme \
Ce précédent historique, nous l'espérons, ne demeurera pas
(1) 'ÀvaToXtx^ r O{xoXoY(a -rijç )(pi<JTavixî[ç rcfaTew;. La première édition parut, en latin, à Genève en 1629; la deuxième quatre années plus tard en grec et en latin. La Confession de Cyrille Lucaris, fut insérée par Kimmel dans son ouvrage : Libri symbolici Ecclssiœ orient alis. Ienae 1843. (2 e éd. sous le titre de: Monumenta fidei Ecclesiœ orientalis, Ienae 1850.)
(2) Le titre de ce Tract est : Proiestantism and Churches in the EasL Son prétexte fut la prétention de l'Église anglicane laquelle ; non sans analogie avec l'Église russe , reconnaît le souverain du pays comme son chef après Jésus-Christ, de donner à l'Orient un Évêque investi, par un mandat de la Heine Victoria d'une juridiction embrassant toute la Syrie , la Chaldée , l'Egypte et l'Abyssinie. Enfin , son but est d'examiner la formule, « Point de paix avec Rome , mais union et accord à tout prix avec les Syriens, les Abyssiniens et les Grecs » et d'établir l'absolue impossibilité que l'Église anglicane et l'Église orthodoxe puissent honnêtement s'accorder ensemble en fait de doctrine.
S'il est vrai qu'à la suite du mariage du duc d'Edimbourg , une grande sympathie pour l'Église anglicane s'est emparée de la haute société de Saint-Pétersbourg, le quarante-deuxième des Tracts for the Times devrait être réimprimé en anglais, traduit et imprimé en russe, et répandu à profusion dans les deux langues. C'est l'honnêteté elle-même des deux Églises qui est enjeu.
sans conséquences dans l'histoire. Déjà, à l'heure qu'il est, les théologiens catholiques apportent , à leur insu, un solide appui à l'orthodoxie , pour ce qui concerne la défense des dogmes qui nous sont communs avec les Russes. Nos ouvrages de théologie pénètrent en Russie et y sont étudiés et cités, tandis que c'est à peine si Ton trouve cités dès auteurs modernes appartenant à l'Église grecque , si ce n'est pour y puiser des arguments contre la primauté du Pape , et pour perpétuer les malentendus relatifs à la procession du Saint-Esprit et au purgatoire.
Depuis Pierre le Grand , l'orthodoxie n'a fait que perdre du terrain en Russie ; ni les patriarches d'Orient, ni les autres chefs des diverses branches de l'Église orthodoxe ne paraissent s'en être seulement occupés; on dirait que toute hérésie leur inspire moins d'horreur que la doctrine catholique sur le Pape, et qu'ils considèrent le rejet de cette doctrine comme une preuve suffisante d'une saine orthodoxie. Mais le jour viendra où tout Russe, aimant avant tout l'orthodoxie , ne regardera plus avec autant d'horreur qu'aujourd'hui une Église qui est bien autrement à même que l'Église grecque de lui fournir des armes pour défendre la divinité de Jésus-Christ , la présence réelle , les Sacrements , le culte de Marie et des Saints. La même horreur que nous Catholiques inspirons encore à beaucoup de Russes orthodoxes, nous l'inspirions jadis aux Anglicans. Des rapports avec nous , et l'étude, ont désabusé bien des âmes crédules ; en Russie militera de plus, en notre faveur, le double sentiment du danger auquel sera exposée l'orthodoxie et de l'insuffisance du secours qu'on ne peut attendre d'ailleurs que du catholicisme.
Mais les Protestants, les rationalistes, les Juifs, les Mahométans et les Rascolniques ne sont pas les seuls adversaires que l'Église russe doive se préparer à combattre, et contre lesquels elle ne trouvera nulle part de plus efficace appui que chez les Catholiques. Elle pourra avoir pour adversaires, le gouvernement,
l'athéisme dans la législation, les entraves de toutes sortes créées à la propagande orthodoxe, l'instruction irréligieuse obligatoire, l'incrédulité et le matérialisme couronnés par les Académies ; en un mot toutes les autorités constituées dont dépend le peuple. L'Église russe peut-elle se promettre de lutter avec succès contre de pareils adversaires? Nul ne soutiendra que l'histoire passée de cette Église nous en offre des garanties certaines; son existence, surtout depuis Pierre I er , a été trop monotone et a eu un théâtre trop restreint pour lui avoir permis d'essayer ses forces. Hélas ! il y a plus : toute monotone qu'ait été son existence, elle offre cependant un trait caractéristique ; c'est la facilité avec laquelle les Tsars ont imposé à l'Église russe leurs lois et ont obtenu d'elle ce que rien n'aurait arraché aux grands Docteurs et Pères de l'Église grecque. Or, si l'Église russe a été si faible en présence des Tsars, est-il bien certain qu'elle retrouverait instantanément son énergie, si elle se trouvait en face d'un gouvernement inspiré par les principes les plus hostiles au christianisme, ennemi déclaré, non plus seulement de toute l'Église chrétienne, mais de Jésus-Christ lui-même? Nous ne sommes pas prophète mais, après tout, il n'est pas absolument impossible qu'à une époque plus ou moins éloignée quelque socialiste russe ne se trouve assis à la place des Tsars.
Ainsi l'histoire passée de l'Église russe est loin d être un sûr garant qu'elle saura lutter contre des gouvernements impies. L'histoire passée des autres branches de l'Église Orthodoxe n'offre pas plus de garanties. Quel secours, en effet, l'Église russe peut-elle se promettre d'Églises qui, vis-à-vis du Sultan et des souverains des autres pays où elles forment l'Église nationale, se sont montrées tout aussi faibles que l'Église russe visà-vis des Tsars? Le Sultan, pour ne parler que de lui, n'at-ii pas réglé lui-même la question bulgare? Et ces Églises d'ailleurs, n'auront-elles pas assez de peine à se défendre chez elles ? Et dans un temps ou l'importance politique décide de tout,
que pourront sur les affaires religieuses de la Russie les Églises de petits États occupant à peine le troisième ou quatrième rang dans les États européens?
Ce sera bien autre chose si l'Église russe accepte le secours de l'Église catholique. De même que l'histoire nous montre cette dernière s'étant déjà rencontrée, sur le terrain doctrinal, avec toutes sortes d'erreurs, les ayant combattues, et offrant ainsi à l'Église russe, avec l'appui de son expérience, le secours d'une science aussi vaste que les erreurs combattues; de même l'Église catholique s'est déjà rencontrée, sur le terrain pratique, avec toutes sortes d'obstacles, et a traversé des orages et des tempêtes qui l'eussent mille fois submergée si elle n'était pas divine. Le nombre , la variété et la gravité des luttes soutenues aussi contre les gouvernements et les peuples, donnent à l'Église catholique le droit de répéter, avec une calme assurance, chaque fois que paraissent les signes d'une persécution nouvelle : Altos vidi ventos aliasque procellas. a J'ai vu d'autres orages et d'autres tempêtes. » Elle possède des institutions nées de ces luttes et appropriées à celles de l'avenir, qui, à leur tour, en créeront de nouvelles. Ses missionnaires et ses prêtres nous offrent le spectacle d'une armée aussi nombreuse que variée, répondant à tous les divers besoins de la guerre et à toutes les éventualités possibles d'une bataille. Il y a plus : dans l'existence de l'Église, la lutte est pour ainsi dire l'état normal et la paix l'exception ; il s'ensuit que les forces de l'Église catholique sont continuellement maintenues en exercice, et que la science des moyens de victoire n'est jamais réduite à de simples souvenirs.
Voilà ce que, d'après l'histoire du passé, on peut prévoir avec certitude, soit sur l'inefficacité du secours que l'Église russe peut se promettre des diverses branches de l'Église orthodoxe, dans une lutte contre l'incrédulité et des gouvernements impies, soit sur le solide appui que, dans ce cas, elle trouverait chez l'Église catholique. Me.is cette prévision n'est pas seulement justifiée
par l'histoire ; l'histoire n'a fait que mettre au jour ce qu'au terrible oracle de Jésus- Christ nous avait prédit d'avance : c'est dans cet oracle oue gît la raison profonde et la vraie explication de ce que l'histoire a fait passer sous nos yeux. Omne regnum in seipsum divisum desolabitur, « tout royaume divisé contre lui-même sera désolé • (Luc, xi, 17), a dit Jésus-Christ.
Un royaume divisé, c'est l'Église orthodoxe : divisé en autant de branches que les États où elle compte des adhérents ; divisé au point que, sans l'assentiment des souverains, nulle communication n'est possible entre les diverses branches de celte Église ; divisé au point que c'est encore l'assentiment des souverains qui règle et mesure les rapports que les Évêques des Ëparchies (diocèses) d'un même État peuvent avoir entre eux. C'est un royaume divisé contre lui-même que l'Église orthodoxe ! si divisé que nulle part on ne trouve une autorité qui, étant ellemême la source de la juridiction, puisse terminer sans appel les litiges de juridiction ; si divisé qu'un peu de hardiesse et d'obstination ont suffi à la Grèce pour se soustraire à la juridiction du Patriarche de Constantinople ; qu'un peu de hardiesse et d'obstination ont suffi pour donner gain de cause à la Bulgarie, lorsque naguère elle secoua l'autorité du même Patriarche; qu'un peu de hardiesse et d'obstination suffisent toujours à des révoltés pour arriver à secouer définitivement le joug de leurs Pasteurs f .
Hélas ! ce n'est pas encore là que s'arrête la désolation de ce
(l) Le lecteur ne nous en voudra pas s'il trouve ici plusieurs points déjà développés dans notre Étude précédente : « The Pope of Rome, and the Popes of the Oriental Orthodox Church. » Il est presque impossible, en touchant au~ même sujet, d'éviter toute répétition ; d'ailleurs certaines idées ont besoin d'être mises en avant bon nombre de fois, si l'on veut qu'elles fixent suffisamment l'attention du public.
Eh bien, il est une idée que nous appellerions volontiers l'idée a providentielle de l'époque » tellement elle nous paraît d'une portée décisive pour hâter la fin du schisme et le retour de l'Église grecque -russe à l'unité catholique. C'est l'idée sur laquelle nous revenons en ce moment et qui forme le sujet de tout le troisième chapitre de notre deuxième Étude. Nous vivons dans un siècle de révolutions : or, tandis que l'Église catholique en face du bouleversement général des trônes, des dynasties et des constitutions politiques, ne fait qu'affermir, avec sa
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royaume. Oa peut bien dire de l'Église orthodoxe que sa désolation n'a pas de fin. Elle n'a pas de fin, parce que déjà on a érigé en principe que 1 Église de chaque État doit être indépendante, et que chaque nation distincte ait aussi une Église distincte et indépendante. Elle n'a pas de fin parce que, à ces principes subversifs de tout ordre et de toute stabilité, et qui font dépendre la juridiction ecclésiastique, non plus des lois et des coutumes de l'Église, mais des hasards de la guerre, de la bravoure des conquérants et de la ruse des conspirateurs, l'Église orthodoxe ne peut opposer que de vaines protestations ; elle n'a pas de fin, parce que des Évêques même de l'Église orthodoxe sont les coryphées de ces principes, et que, les premiers, ils affichent du mépris pour les réclamations de ceux de leurs frères dont la juridiction est lésée.
Et de fait, c'est en invoquant son indépendance politique que le royaume de Grèce nouvellement formé, se déclara, en 1833, affranchi de la juridiction du Patriarche de Constantinople. Cette déclaration fut portée par tous les Évêques du royaume, réunis à Nauplie ; pas une seule voix ne paraît s'être élevée pour demander que le Patriarche fût au moins consulté auparavant. Le
merveilleuse unité, la puissance de son gouvernement, l'Église orthodoxe d'Orient est livrée sans défense à tous les hasards des révolutions politiques et condamnée à subir, dans ses diverses branches, la forma de gouvernement que ces révolutions lui imposent. Ce fait seul est de nature à ramener bon nombre de nos frères séparés. Il ne s'agit pas de discuter sur des matières élevées et abstraites, il s'agit de réfléchir si Jésus -Christ a pu livrer ainsi son Église à la merci des révolutions politiques. L'homme du peuple, l'illettré, l'ouvrier dont chaque instant est précieux, parce qu'il n'a pour vivre que le travail de ses mains, peuvent décider cette question tout aussi bien que le théologien, le philosophe et l'homme d'État. C'est une réflexion qui ne demande ni étude en forme de raisonnement, ni même du temps ; c'est l'argument de tous, c'est l'argument « populaire » qui doit décider entre l'Église catholique et l'Église orthodoxe d'Orient.
Après cela, on sera indulgent pour nos répétitions ; on sera indulgent aussi si nous ne prenons aucun engagement de ne pas revenir, et même plus d'une fois, sur ce sujet ; enfin on trouvera légitime notre désir que la presse religieuse de tous les pays s'empare de l'idée que nous venons d'exposer, la développe, la popularise, en fasse vraiment « Vidée providentielle de l'époque. »
Patriarche invoqua les canons de l'Église, et protesta ; on le laissa protester. Il protesta pendant dix-sept ans, jusqu'à ce qu'enfin, en 1850, son successeur reconnut le fait accompli ; ne l'eût-il pas fait, on l'aurait laissé protester indéfiniment à son gré. C'est en invoquant le principe des nationalités {phyUtismé) que les Bulgares secouèrent l'autorité du même Patriarche. Leurs Évoques nommèrent un Exarque et, bien avant que le Sultan eût définitivement réglé cette affaire, ils ne tinrent pas plus compte des protestations du Patriarche que n'en avaient tenu pendant dix-sept .ma les Évêques du royaume hellénique. Dans l'espoir de ramener les Bulgares à l'obéissance, le Patriarche convoqua, en 1872, un grand Concile dans l'Église de Saint-Georges à Cotistanlmople. 11 porta ses plaintes contre ses enfants rebelles, et sans trop songer aux conséquences que pouvait avoir la publicité donnée à ses paroles, il y raconta qu'ayant sommé les Évêques récalcitrants de rentrer sous son obéissance , l'un d'eux lui avait répondu par lelélègraphe, qu'il allât prendre la réponse chez l'Exarque.
Le Concile excommunia les Bulgares qui, de si bon cœur, s'étaient déjà excommuniés eux-mêmes, sûrs d'avance qu'ils n'auraient pas moins continué à être considérés comme membres de l'Église orthodoxe, ce qui ne pouvait manquer d'arriver. L'exemple de la Grèce avait porté son fruit. D'ailleurs, ce Concile n'était pas œcuménique ; les Évêques russes entre autres n'y siégeaient point; une lettre du Synode avait mission de les représenter, probablement à leur insu, certainement sans leur permission. De quel droit donc le Concile pouvait-il séparer la nation Bulgare de toute l'Église ? De quel droit parlait-il au nom de toute l'Église? Il en avait d'autant moins le droit que le patriarche de Jérusalem, Cyrille, qui se trouvait présent à Constanlinople, s'était refusé obstinément, sous des prétextes trahissant plus que du mauvais vouloir, de paraître à ces séances '.
le ion refus à ligner la déclaration du
Dira-t-on que les Bulgares furent excommuniés en vertu des canons de l'Église, que le Concile leur appliqua un anathème déjà décrété par les Pères et les Conciles œcuméniques contre les violateurs des canons ? Nous connaissons tanl soit peu ces canons ; si on les prenait à la lettre, nous ne nous chargerions pas de prouver que toute l'Église orthodoxe tout entière ne soit pas tombée depuis longtemps sous quelque excommunication prononcée dans ses propres canons ; tel du moins serait le cas pour l'Église russe, qui en forme la partie principale. Pour échapper à cette conclusion un peu embarrassante, il faut admettre que les canons doivent être entendus, comme on dit communément, cum grano salis, et qu'ils sont susceptibles d'une bénigne interprétation. C'est ce qu'ont cru faire les Bulgares : ils ont trouvé dans l'histoire passée de leur Église plusieurs exemples autorisant une interprétation des canons conforme à leurs désirs, entre autres celui de Pierre le Grand qui, sans jamais cesser d'être considéré comme orthodoxe, abolit le patriarcat de Moscou, institua le Synode, en fit la première autorité de TÉglise russe, et s'en déclara le « juge suprême », après quoi il informa les patriarches d'Orient de ce qui était arrivé, et leur demanda une approbation dont il était bien décidé à se passer si elle était refusée. Le crime des Bulgares consistait à interpréter les canons comme ils avaient été interprétés par de nombreux Évêques qu'on n'avait point point pour cela expulsés de l'Église, et si la lettre du Synode de Russie, mandataire de l'épiscopat russe au Concile de 1872, leur donnait tort, outre que^ dans leur révolte, ils étaient soutenus par la Russie *, les Bulgares se rappelaient que c'était encore la Russie qui avait le plus travaillé auprès du Patriarche dô Constantinople pour qu'il reconnût le fait accompli de l'indépendance de l'Église du royaume hellénique. Avec de tels souvenirs, l'anathème prononcé 'par le
(1) A peine le Patriarche de Jérusalem, Cyrille, fut-il arrêté et emprisonné, que la Russie usa de représailles contre l'Église grecque.
Concile deConstantinople de 1872, ne pouvait guère inquiéter les Bulgares.
Ce n'est pas tout : ce Concile porta une décision qui, véritablement est une décision doctrinale, en déclarant que la constitution extérieure de l'Église est indépendante du principe des nationalités, et en condamnant l'application de ce principe à l'Eglise, comme contraire à l'Écriture et aux Pères. De quel droit ce Concile, qui n'était pas œcuménique, portait- il une pareille décision, et quelle valeur pouvait-elle avoir? Dira-t-on que ce Concile ne fit que constater et affirmer ce qui était contenu dans l'Écriture et les Pères ? C'était précisément ce dont les Bulgares ne pouvaient pas convenir ; ce dont le Patriarche de Jérusalem, pour ne mentionner que lui, n'était nullement convaincu ; enfin, ce que seulement un Concile véritablement œcuménique pouvait décider avec autorité. En présence d'une autorité doctrinale qui n'en était pas une, il était fort naturel que les Bulgares gardassent leur manière de voir.
Mais bien plus embarrassantes sont les conséquences qui résulteraient pour l'Église orthodoxe, si l'on admettait que ce Concile possède une véritable autorité doctrinale et que sa décision oblige les consciences des fidèles orthodoxes. Dans ce cas, l'Église orthodoxe aurait ajouté une définition de plus à celles déjà consignées dans les sept Conciles œcuméniques admis par elle. Cette Église s'est toujours vantée de n'avoir rien ajouté à la doctrine exprimée par les sept Conciles œcuméniques où, d'après elle, l'Esprit saint a consigné, une fois pour toutes S ce qu'il faut croire. Elle est si persuadée que rien ne peut leur être ajouté, qu'elle se plaît à reconnaître dans ces Conciles les sept colonnes de la Sagesse , les sept sceaux mystiques dont parle
(1) Expression du manifeste da Synode de Saint-Pétersbourg : Sur la réunion des Uniates avec l'Eglise orthodoxe dans V empire de Russie, imprimé par ordre du trèssaint Synode de Saint-Pétersbourg, imp. Synodale, 1839. — Voir, Persécutions et souffrances, etc. pp. 157-166.
saint Jean, colonnes et sceaux qui resteront éternellement au nombre de sept, sans nulle chance possible d'arriver seulement au nombre de huit. C'est pourquoi elle nous jette à la face nos Conciles d'Occident, et leurs définitions ; c'est pourquoi elle nous reproche de nouveaux dogmes? Mais l'Immaculée Conception de Marie et l'infaillibilité doctrinale du Pape, ces deux dogmes que FÉglise catholique a trouvés dans l'Écriture et les Pères, étaientils plus nouveaux, aux yeux des Bulgares, que le dogme défini au concile de Constantinople de 1872, « que l'Église dans sa constitution extérieure est indépendante du principe dus nationalités, » dogme condamné, au moins implicitement, par la pratique antérieure d'une grande partie de l'Église orthodoxe?
Enfin, pourquoi les Bulgares devaient-ils se soumettre à la décision d'un Concile particulier, décision portée par des Grecs judices in causa propria, tandis que l'Église russe, au vu et au su de l'univers, fait si peu de cas de la doctrine et de la pratique de toute l'Église grecque sur un point bien autrement important, la validité du baptême? De fait, le baptême par infusion est reconnu comme valide à Saint-Pétersbourg et à Moscou, et il est nul et invalide à Constantinople. Un Protestant (ou un Catholique baptisé par infusion) qui demanderait à être incorporé dans l'Église orthodoxe, serait accepté sans condition en Russie; il devrait se faire rebaptiser à Constantinople. Chrétien dans les États du Tsar, il devient païen à Constantinople. Et c'est la même Église * !
(1) D'après nos renseignements, la conduite de l'Église russe sur ce point n'est pas tellement uniforme qu'on ne puisse citer quelques exceptions à ce que nous venons de signaler. Il est bien certain, cependant, que ces exceptions ne regardent pas les grands personnages qui sont toujours dispensés de subir le baptême par immersion ; j>our citer un exemple récent la princesse Dagmar fut admise dans l'Église russe sans qu'on eût exigé d'elle un nouveau baptême. — On agissait de même au siècle dernier. Voltaire s'étant montré persuadé % que l'Église russe rebaptisait les Protestants baptisés par infusion, Catherine II, l'en reprenait en ces termes : « Comme chef de l'église grecque, je ne puis de bonne foi vous laisser dans l'erreur sans vous reprendre. L'Église grecque ne rebaptise
Oui, le branle est donné ; le Concile de Constantinople de 1872 n'a pas pu empêcher la défection des Bulgares, mais il a appelé l'attention du monde chrétien, sur ce fait que l'Église orthodoxe n'a aucune autorité qui puisse imposer aux consciences de rejeter comme hérétique l'application à la conslitution extérieure de l'Église, soit du principe des nationalités, soit de tout autre principe sur lequel on pourrait baser la constitution politique des peuples. Il y a plus : les actes du concile de Constantinople de 1872 témoignent de l'hésitation et de l'incertitude qui, sur une question si capitale et qui intéresse la vie même de l'Église, existent chez les représentants de la foi orthodoxe *. Le
point, La grande duchesse, etc. » (V. Règl. eccl., p. 86 note). Ce que Catherine appelle ici Église grecque, c'est l'Église russe. Catherine elle-même, du reste, avait été admise dans l'Église russe sans être rebaptisée, c'est l'exemple dont ne manqua pas de se prévaloir Guillaume Fred. Lûtiens, l'auteur luthérien de la Dissertatio de religione Ruthenorum ho die ma pour soutenir que, sur ce point aussi, les Russes s'accordaient avec les Luthériens, ce Si les Russes d'autrefois (Rutheni oc veteres) dit Lûtiens, ne reconnaissaient pas comme valide le baptême (par « infusion) de notre Église, on ne doit pas seulement l'attribuer à leur croyance a sur la nécessité de leurs cérémonies, mais aussi à la haine, qu'à cause des a calomnies des Romanistes (les Catholiques) ils nourrissaient contre notre Église a (luthérienne).... » Dissert., etc., p. 86-7.
D'autre part voici ce que nous trouvons dans le Clergé russe du P. Gagarin : a L'autre jour, la Causerie ecclésiastique (4yxoBHan Becltfa, N° 17 sept. 1866) cherce chait un moyen de concilier sur ce point l'Église grecque et l'Église russe, a Rien de plus étrange que l'idée dont elle s'est avisée. A Ten croire, l'Église a grecque admet parfaitement la validité du baptême, qui n'est pas donné par a immersion, mais elle a dû exiger un nouveau baptême des Latins qui demande daient à être reçus dans son sein pour tracer une ligne de démarcation plus « profonde entre Grecs et Latins de peur d'un rapprochement, et dans ce but elle a n'a rien imaginé de mieux que de faire croire aux Grecs que les Latins n'étaient a ps-s chrétiens. — Nous n'aurions jamais osé attribuer à l'Église grecque un paa reil procédé. Le mensonge, la calomnie, la profanation d'un sacrement qui ne a peut être réitéré, tout cela, selon la Causerie ecclésiastique, l'Église grecque le a ferait sciemment et volontairement ! C'est à n'en pas croire ses yeux. Et ce a journal est publié par l'Académie ecclésiastique de Saint-Pétersbourg, sous les a yeux et avec approbation du Synode ! » (Le clergé russe. 2 e édit. p. 298.)
(t) Le Concile de Constantinople de 1872 a été admis par une partie de l'Église orthodoxe, rejeté par l'autre. L'Église du royaume hellénique soutient l'autorité du Concile, une partie de l'Église russe le rejette. L'Église orthodoxe est ainsi divisée en deux camps 4 , d'après la teneur des actes du Concile de 1872, toute cette partie de l'Église russe qui n'admet pas l'autorité du Concile serait aujourd'hui excommuniée.
branle est donné ; l'erreur a une terrible logique. Où s'arrêteront les divisions, les'subdivisions et les morcellements de l'Église orthodoxe? — Et quelles conséquences le manque d'unité extérieure peut avoir, non-seulement pour l'indépendance, mais aussi pour la foi de l'Église, nous venons de l'entrevoir : le Règlement ecclésiastique le révélera d'une façon plus convaincante et plus triste.
Certes, on ne prévoyait pas l'avenir quand, dans la Confession de la foi orthodoxe , le grand Catéchisme de toute l'Église orientale, on se contentait d'expliquer ainsi l'unité de l'Église :
L'Église est une... selon la doctrine de l'Apôtre : a Je vous ai fiancés à un unique époux, Jésus-Christ, pour vous présenter à Lui comme une vierge pure (II Cor., xi, 2). » Car, de même qu'il y a un seul Christ, ainsi son épouse ne peut être qu'une, comme il est dit dans le chapitre iv de TÉpître de saint Paul aux Corinthiens (iv, 5-6). « Il n'y a qu'un Seigneur, qu'une foi et qu'un baptême ; il n'y a qu'un Dieu père de tous K »
On ne prévoyait pas non plus l'avenir,quand,dans le Catéchisme de M gr Philarète, on définissait ainsi l'unité de l'Église :
D. Pourquoi l'Église est-elle une ?
R. Parce qu'elle représente un seul corps spirituel, animé par un seul et même esprit divin, et n'ayant qu'un chef qui est le Christ 2 .
Détournons maintenant nos regards de l'Église orthodoxe : le terrible oracle de Jésus-Christ n'y trouve que trop son accomplissement. Une autre Église se présente devant nous, elle n'est pas un royaume divisé; au contraire, s'il existe un caractère qui immédiatement la fasse reconnaître à tous ceux qui la cherchent, c'est bien l'imposante unité de son organisation extérieure. Cette unité, c'est le Pape qui la forme; demandons à l'histoire ce que le Pape a fait pour l'Église.
Ce qui a sauvé l'Église catholique, répond l'histoire, c'est le Pape. Le Pape seul a pu empêcher cette Église de se fractionner
(1) Confessio orthodoxafldei, catholicœ et apostolicœEcclesiœ oriemalis. Qtiasst. LXXXIII, dans l'ouvrage de Kimmel : Libri symbolici Ecclesiœ orientalis, p. 153.
(2) Catéchisme détaillé, etc. Du neuvième article, p, 59.
comme l'Église orthodoxe, en autant d'Églises nationales, d'abord eous la tutelle, puis sous l'autorité, enfin sous la verge de souverains qui furent d'abord des rois, puis des Présidents de Republique, quelquefois des Robespierre. C'est le Pape, et le Pape seul, qui a maintenu non-seulement la vague notion, mais le sentiment vivant de la fraternité catholique , sentiment qui inspire aux adversaires de l'Église une crainte qu'ils ne peuvent s'empêcher de laisser paraître. C'est le Pape, et le Pape seul, qui a fait circuler dans tout l'univers catholique la sève de la piété chrétienne, par les honneurs des autels accordés aux saints de tous les pays, et par ces institutions qui, nées dans un pays, sont de tous les pays, aussi puissantes, dans la réalisation de leurs vastes aspirations, que le zèle et la charité. C'est le Pape qui rend communs à tout l'univers les trésors de vertu et de science qu'il découvre dans un pays; c'est le Pape, en un mot, qui rend l'Église toujours survivante, non seulement aux ennemis qui veulent sa mort, non-seulement aux prophètes qui, depuis des siècles, annoncent cette mort comme imminente, mais à tous les États, à tous les Empires, à leurs institutions et jusqu'à leur souvenir. Voilà ce qu'est le Pape pour l'Église catholique. Ainsi d'un côté la division et, à sa suite, la dissolution prédite par Jésus- Christ; de l'autre côté l'unité, et, avec elle, la force et la victoire. Voilà ce que signifie pour l'Église avoir ou non un Pape. L'unité du gouvernement, du reste, est si nécessaire pour arrêter le morcellement indéfini d'une Église en autant d'Églises indépendantes, et pour sauvegarder efficacement la foi commune, que chaque branche séparée de l'Église orthodoxe d'Orient n'a pu se maintenir dans son intégrité qu'à l'aide d'une autorité suprême et centrale. Au lieu du Pape, c'est un Patriarche, c'est un Synode, c'est le souverain du pays, mais toujours et partout les adversaires eux-mêmes de la papauté rendent un hommage involontaire à la vérité catholique qui déclare un chef visible, un Pape, nécessaire à l'Église,
Oui, uo Pape est nécessaire à l'Église, nécessaire pour qu'elle puisse subsister, nécessaire pour qu'elle puisse remplir sa mission.
Voyons-le dans la plus puissante des diverses branches de l'Église orthodoxe, dans l'Église russe. Quand même, par hypothèse, cette Église pourrait se soutenir toute seule, quand même elle pourrait continuer son œuvre sans l'appui des lois, quand même elle pourrait toute seule combattre l'incrédulité, quand même elle pourrait toute seule tenir tête à des gouvernements impies, le Pape ne serait pas moins nécessaire, indispensable, pour elle. Pourquoi? Parce que l'Église rus9e s'appelle catholique. Or, ce n'est pas assez, pour une Église qui se dit catholique, l'unique Église du Sauveur de tous, que de pouvoir se soutenir dans cette partie du monde où elle est maintenant renfermée; ce n'est pas assez qu'elle combatte l'incrédulité dans l'Empire des Tsars; ce n'est pas assez qu'elle puisse tenir tète à un gouvernement impie qui succéderait au leur.
Si elle est catholique, elle doit être à même, elle, Église russe, de pénétrer et de se soutenir seule partout, de combattre l'hérésie et l'incrédulité partout, de soutenir le choc des gouvernements partout. Si elle est catholique, qu'elle sorte des limites du pays des Tsars, qu'elle essaye du moins la conquête de l'Italie» de l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre, de toute l'Europe, de l'Amérique, de tout le monde ; qu'elle fasse entendre, au nom de Jésus-Christ, des paroles d'autorité aux conquérants de la terre ; qu'elle brave le mépris que lui attirerait la conscience de ses droits, et ose dire à des têtes couronnées que tous les Chrétiens lui appartiennent; qu'elle ne se borne pas à élever, dans les capitales, des temples russes pour le service des ambassades russes, mais qu'elle réclame de tous les gouvernements qu'ils reconnaissent le culte orthodoxe; que ses missionnaires pénètrent de gré, ou de force, dans tous les pays de la terre avec Je seul droit des Apôtres ; que, forts de ce seul droit,
ils reviennent s'ils sont expulsés et qu'ils arrosent de leur sang le sol où ils sèment la parole de l'orthodoxie. Alors, seulement alors, l'Église russe se montrera catholique, c'est-à-dire universelle, c'est-à-dire l'Église du Sauveur de tous. Jusque-là, elle aura beau s'appeler catholique, cetle qualité elle la reniera constamment par le fait.
Mais jamais l'Église russe ne sera à même de faire cela sans un Pape.
De qui, en effet, ses prêtres tiendront-ils leur mandat? A qui recourront-ils pour obtenir conseil, protection et appui? Au nom de qui parleront-ils aux gouvernements et aux rois ? A qui renverronl-ils ces derniers pour constater la validité de leur mandat, pour proposer leurs objections et porter leurs plaintes? Si on excepte la Russie, la Turquie, le royaume Hellénique, la Roumanie, la Serbie et quelques provinces de l'Empire Austro- Hongrois, le reste du monde est pour l'Église orthodoxe un pays de mission, tout juste comme la Chine pour l'Église catholique. Supposons l'Église russe voulant seulement entreprendre la conversion de la France. Paris possède déjà un temple russe ; maintenant c'est le Synode, de concert avec le gouvernement, qui nomme le personnel attaché à ce temple. Quand l'Église officielle sera tombée et que tous les Évêques russes seront canoniquement égaux ou du moins indépendants les uns des autres, auquel d'entre eux reviendra le soin de cette mission ? Paris est une ville à stimuler le zèle de beaucoup d'Ëvèques; il est permis de croire que l'accord ne se fera pas vite. Supposons, toutefois, qu'on en arrive là, qu'on institue même un Collège De propaganda fîde orthodoxa résidant à Saint-Pétersbourg ou à Moscou : quelle sera alors l'attitude Je l'Église grecque de Constantinople ? Celte dernière aura-t-elle ou n'aura-t-ello pas le droit d'évangéliser la France et d'y exercer la juridiction ecclésiastique? Si on lui reconnaît ce droit, la même question se présente aussi pour les trois patriarcats d'Antioche, d'Alexandrie et de Jérusalem ; elle
se présente aussi pour l'Églisegrecque du royaume Hellénique, pour l'Église de Roumanie et pour celle de Serbie, pour l'Église orthodoxe de l'empire Austro -Hongrois, et jusque pour celle du Monténégro. Voilà déjà un cumul et un croisement de juridictions pouvant donner lieu à beaucoup de contestations. Qui décidera entre elles? Viendra-t-on à un accord? Hais un accord sera éternellement impossible entre l'Église grecque et l'Église russe, au moins tant qu'on n\aura pas décidé la question de la validité du baptême par infusion. Il s'agit de convertir à l'orthodoxie des Catholiques ; les missionnaires russes ne les rebaptiseront pas, l'Église grecque le sait, elle qui, nous venons de le dire, regarde le baptême par infusion comme nul. Si l'Église grecque consent à ce que des missionnaires lusses se chargent d'évangéliser la France, l'Église grecque déclare par là même que le baptême n'est plus nécessaire pour appartenir à l'Église ; si l'Église grecque s'y oppose, qui décidera entre elles ? Et les simples qui se seraient antérieurement laissés incorporer à l'Église russe, seraient-ils bien certains d'appartenir réellement à l'Église ? Quels serorçt donc les vrais missionnaires ?
Nous nous bornerons à cet exemple. Qu'on s'applique bien à réaliser par la pensée la situation d'une Église voulant faire, sans un Pape, ce que doit faire une Église qui se croit divine et investie par Dieu de la mission de convertir l'univers ; voulant faire sans Pape ce que fait tous lès jours l'Église catholique. On comprendra alors s'il peut y avoir une Église divine sans Pape.
Et ce Pape, sans qui l'Église russe ne sera jamais l'Église universelle de Jésus-Christ ni ne pourra jamais en remplir la mission, où ira-t-elle le prendre? Conférera-t-elle, en vue des besoins créés par sa situation toute nouvelle, à un de ses Évêques, toute l'autorité concentrée encore de nos jours dans les mains du Synode? lui dira-t-elle : aide-moi à remplir la mission de convertir l'univers? Mais cette charge, ce rôle, ne reviennent-ils pas
avec plus de droit au Patriarche de Constantiuople, lequel, si puissant est le besoin d'unité, a déjà déclaré en une occasion trèssolennelle que sur lui repose « le soin de toutes les Églises '. » Nous supposons chez l'Église russe et chez les autres branches de l'Église orthodoxe assez d'abnégation pour en venir là. Quand ce grand événement sera accompli, qu'aura-t-on fait?
On aura reconnu, à la face de tout l'univers, que ce n'est pas Rome qui a fait le schisme ; on aura avoué que, pendant dix siècles, ona fait un crime à l'Église catholique de ne point avoir sacrifié ce que l'Église orientale, après les désastres de dis siècles, a dû s'efforcer de reconquérir sous peine du" cesser de vivre. On aura rendu à la divinité de l'Église catholique le plus splendide des témoignages en confessant qu'elle seule possède le vrai sens des paroles de Jésus-Christ, et que le roc sur lequel Jésus-Christ a bâti son Église, c'est Pierre.
De fait, à partir de ce jour, le schisme n'aura plus d'excuse. Entre un roc, désigné par les hommes au dix-neuvième siècle, et celui dont l'existence manifeste remonte jusqu'à Jésus-Christ et a été désigné par Lui, tous ceux qui surent seulement lire et écrire, n'hésiteront plus un instant.
Ainsi, telle est l'alternative : ou l'Église orthodoxe. sera forcée de se donner un Pape, pour se montrer ce qu'elle s'appelle a catholique » et remplir la mission que lui impose ce nom — ou elle ne saura jamais justifier cette qualité. Ce qui arrivera dans le premier cas, nous venons de le dire; si, au contraire, l'Église orthodoxe tarde à se donner un Pape, la marche rapide des événements et la tourmente révolutionnaire dont ni la Russie, ni l'Orient ne seront point préservés, nous prouveront sous peu que ce n'est pas sur un sable mouvant que Jésus-Christ a pu fonder son Église.
[1) C'est ainsi que s'exprimait le Patriarche de Co estant) nop le Ànthime, dans un document concernant l'indépendance de l'Église orthodoxe du royaume hellénique. V. Tbt Pope o( Rome, p. 143. Éd.. franc., p. 227.
Arrêtons-nous ici. Le retour de l'Église russe à l'unité catholique, est le plus cher de nos vœux. Un frère dans la religion, où l'on s'aime comme jamais peut-être dans le monde parce qu'on s'aime pour l'éternité, nous a fait partager, dans les quelques mois que nous ayons passés ensemble en Italie, ses vœux et ses aspirations pour l'avenir religieux de la Russie sa patrie. Avant de quitter l'Italie, le P. Schouvaloff passa à Rome et se présenta au Pape. Pie IX l'engagea, à offrir chaque jour sa vie à Dieu pour obtenir le retour de la Russie, sa patrie, à l'unité catholique. Le P. Schouvaloff obéit avec joie, et Dieu, de son côté, accepta le sacrifice. Envoyé à Paris vers la fin de 1857, le P. Schouvaloff y mourut le 2 avril 1859.
Sur son tombeau, nous avons promis de continuer, dans toute la mesure qui nous serait accordée par l'obéissance religieuse, notre faible coopération à son œuvre : nos études sont une partie de l'accomplissement de cette promesse .
La confiance du P. Schouvaloff dans le retour de la Russie, sa patrie, à l'unité catholique, était très-grande ; nous l'avons partagée dans la même mesure, et tout ce qui s'est passé en Russie depuis sa mort n'a pu que l'augmenter. Cela paraîtra étrange ; plus d'un lecteur cependant partagera peut-être cette confiance avec nous, lorsque nous aurons dit de quelle façon nous envisageons cet heureux événement.
Un retour en masse des Russes orthodoxes à l'unité catholique, nous n'y comptons guère. Cela ne pourrait arriver que dans l'hypothèse d'intérêts politiques qui nous paraissent inadmissibles. Quand même, du reste, nous nous tromperions, et que des intérêts politiques fissent accepter au peuple russe la réunion avec Rome, est-ce qu'une réunion opérée de cette manière serait seulement désirable? Si nous ne nous trompons, on peut appliquer à la foi créée par des intérêts politiques les paroles de J'isus-
Christ : Omnis plantatio quam non plantavit pater meus eradirabitur, u tout arbre qui n'a pas été planté par mon Père sera déraciné » (Matt., xv, 13). Est-ce en promettant au peuple juif de le délivrer du joug des Romains que Jésus-Christ vint lui enseigner sa céleste doctrine ? Est-ce en promettant l'indépendance, des honneurs, des avantages temporels que les Apôlres ûrent accepter aux païens la foi dans le crucifié? Est-ce encore en faisant ressortir la perspective d'avantages matériels, que tout prêtre connaissant tant soit peu son devoir et les âmes, proposera à quelqu'un de se faire catholique? Si on tenait toujours à ceux qui aspirent à suivre Jésus-Christ le langage que leur tient Jésus-Christ, il y aurait peut-être moins de conversions, mais ce seraient de vraies conversions, et chacune d'elle? en amènerait d'autres, également vraies. Non, une foi créée par des intérêts politiques ne saurait jamais être une vraie et solide foi; d'autres intérêts politiques la feront rejeter aussi facilement qu'elle a été acceptée : c'est cet arbre que le Père n'a point planté et qui sera déraciné. L'histoire, du reste, le prouve. Plus d'une fois les Grecs se réunirent momentanément à l'Église catholique; on explique leur défection par la /ides grœca, et l'on s'en tient là. Mais, soyons juste ; la foi grecque est à peu près la foi de tous les peuples. Si l'on se rend compte des circonstances dans lesquelles ces réunions se sont accomplies, des motifs .qui amenèrent les Ëvêques grecs soit à Lyon soit à Florence, et du peu de soin qu'ils mirent à faire que ce qui avait concordé heureusement avec leur présence au Concile, — la discussion des points contestés, — ne demeurât pas toujours la an principale, on trouvera que la durée de la réunion eût été un prodige. En n'opérant point ce prodige, Dieu a voulu, peut-être, empêcher que les hommes ne trouvassent dans l'histoire un démenti donné à sa parole : Omnis plantatio quam non plantavit Pater
î confiance illimitée dans l'action
que les empereurs de Russie pourraient exercer sur les Évoques et le clergé de leur Église. Tout en gardant l'espoir que les Tsars comprennent qu'il est de leur intérêt de se dessaisir, en grande partie du moins, du pouvoir religieux, et même tout en ne désespérant pas qu'ils puissent favoriser la réunion des Évêques russes avec Rome, notre confiance n'est point basée sur leur action. Il nous paraît difficile qu'ils puissent être mus par d'autres intérêts que les intérêts politiques; ce que nous avons dit d'un retour en masse du peuple russe trouverait, par conséquent, encore ici son application. D'ailleurs, si autrefois la parole d'un Tsar était celle de la Russie et sa volonté celle de ses sujets, il n'en est plus de même aujourd'hui. Quand Pierre I er acceptait le plan de réunion proposé par les docteurs de la Sorbonne de Paris et consentait à le faire examiner ptfr ses Évêques (1717); quand Paul I er prenait en considération le plan proposé par le P. Gruber (1800), on pouvait dire avec vérité : la Russie promet do devenir catholique. Aujourd'hui, un Empereur de Russie pourrait bien ne parler et ne promettre que pour lui seul. — Ajoutons qu'à une époque où les changements dans l'opinion et dans les sympathies populaires sont aussi subits que fréquents, le simple fait que la réunion avec Rome a été promue et favorisée par un Tsar, pourrait fournir, dans certaines circonstances, un prétexte de plus pour la désavouer ensuite.
Mais, qu'est-ce donc qui nous fait espérer, qui soutient notre confiance, et nous enhardit à la manifester publiquement, dussions-nous paraître poursuivre une utopie?
Nous espérons d'abord dans un changement que, la grâce aidant, des événements récemment accomplis et qui s'accomplissent en Europe, opéreront dans les esprits. Les événements ont leur logique, et elle s'impose aussi aux peuples. L'alternative indiquée plus haut et qui forcera les esprits à reconnaître la divinité de l'Église catholique, deviendra un fait évident. Dieu fera le reste.
Nous espérons, parce qu'Alexandre II a émancipé les paysans, et qu'il est permis de voir, dans l'émancipation des paysans russes, le prélude de l'émancipation de l'Église. Nous reviendrons sur ce point.
Nous espérons, parce que l'esprit d'apostolat, par la foi et la charité, est maintenant plus puissant que jamais dans l'Église catholique. Dès que les portée de la Russie lui seront ouvertes, et que l'Église catholique pourra y exercer librement son action, ses prêtres, ses missionuaires, ses ordres religieux, ses sœurs de charité, ses petites sœurs des pauvres se présenteront d'eux-mêmes. Dieu fera le reste.
Nous espérons encore, parce que des « Associations de prières » ont déjà précédé et puissamment préparé le retour de la Russie à l'unité catholique, (.a grâce qu'on demandait était grande; aussi a-t-on choisi ce que la piété chrétienne, l'Église, Dieu luimême nous offrent de plus puissant pour fléchir Dieu. Plus qu'à répandre des feuilles de prières, plus qu'à engager les âmes pieuses à se souvenir de la Russie, plus qu'à donner à ces Associations une forme qui, d'une façon ou d'une autre, pût nuire à leur caractère d'universalité, on a songé à obtenir que le saint sacrifice de la Messe fût célébré à cette intention, on a demandé des Messes'. Là c'est Jésus-Christ lui-même qui prie, et Jésus-Christ est toujours exaucé. Une indulgence plenière, attachée à l'assistance à ces messes, engage les fidèles à unir leurs prières à celles de Jésus-Christ; si les fidèles y manquent, Jésus-Christ prie; pour la foi c'est assez.
Nous espérons enfin; parce que dix-huit siècles qui se sont écoulés depuis que Jésus-Christ a quitté la terre dans sa forme
(t) Une Messe suivie du saint du trè«-saint Sacrement est célébrée à cette intention tous les première samedis de chaque mois à neuf heures dans la Chapelle des Pcr.es Barnabites à Paris, 64, rue dn Monceau. Le lecteur trouvera à la fin de l'édition française de notre deuxième Étude [Le Pape de Borne et les Popet te l'Église orthodoxe d'Orient. Paris, Pion), une notice sur l'Ânooiation de prière» en (honneur de Marie Immaculée pour le retour le l'Égliie greco-ruae à l'unité catholiâue. avec les documents qni s'y rapportent.
mortelle, n'ont pu rien ôter à la toute- puissance créatrice de ses paroles. Jésus-Christ promettait à la foi, — et à la foi possédée dans la mesure d'un grain de sénevé — qu'elle transporterait les montagnes (Matt, xvn/ 19; Luc, xvii, 6). Aussi, c'est avec bonheur qu'au dernier Congrès général de Malines eu 1867, nous avons fait un acte public de foi en proclamant notre confiance illimitée dans la prière, et, avons-nous ajouté, « à la prière présentée à Dieu par Marie 1 . » Cet acte public de foi, nous Je répétons ici.
Au même Congrès de Malines, nous avons aussi parlé de notre confiance dans la bénédiction spéciale que Sa Sainteté Pie IX avait daigné nous accorder et qui est ainsi conçue : Benedicat te Deus et dirigat cor et intelligentiam tuam.
Cette confiance n'a certes pas diminué depuis lors! loin de là, s'il est un enseignement qui, d'après les derniers événements, s'impose avec une force irrésistible à notre esprit, c'est que, dans le Vicaire de Jésus-Christ, non moins qu'en Jésus-Christ lui-même, s'accomplit l'oracle de notre divin Sauveur. Qui non coUigit mecum dispergit. a Celui qui ne recueille point avec moi dissipe » (Luc, xi ,23).
Il y a plus. Jésus-Christ parlait ainsi à ses disciples : « Quand « vous aurez fait tout ce qui vous a été commandé, dites : Nous « sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous « devions faire » (Matth., xvn, 10). Après cela, ce n'est même pas de l'humilité, mais tout simplement de la logique chrétienne que d'attacher un haut prix, pour les œuvres de l'apostolat, à la bénédiction du Pape, de peur d'être, non pas seulement des ser-
ti) « Ce n'est pas pour rien, que les Russes ont conservé parmi les trésors de a leur foi le culte de Marie ; ce n'est pas pour rien qu'ils l'invoquent, qu'ils croient « à sa Conception Immaculée, sans le savoir peut-être, et qu'ils en célèbrent la fête... a Oui, Marie sera le lien qui unira les deux Églises et qui fera de tous ceux qui a l'aiment un peuple de frères, sous la paternité du Vicaire de Jésus-Christ. » « Ma conversion et ma vocation, par le P. Schouvaloff, Bar nabi te, II part. § 9. Paris, Douniol, 1859.
viteurs inutiles— ce qui est toujours le cas — mais aussi des serviteurs dangereux.
C'est que, d'abord, la bénédiction du Pape, en même temps qu'elle encourage le zèle, nous engage à corriger ce qui pourrait y avoir d'humain et de repréhensible dans la forme que le zèle revêt et dans les moyens qu'il emploie. Le Vicaire de Jésus-Christ ne peut bénir et ne bénit que ce qui plaît à Jésus-Christ et est conforme à ses désirs. Ce qui ne leur est pas conforme, loin de participer à cette bénédiction, la déshonore en quelque sorte et l'avilit. Bénédiction du Pape oblige.
C'est que, ensuite, la mission du prêtre n'est pas de prêcher comme il l'entend, d'exercer le ministère comme il l'entend, d'aider l'Église comme il Fentend, mais bien de prêcher, d'exercer le ministère, d'aider l'Église de la façon indiquée par Dieu, qui est le maître de l'Église, qui sait ses besoins mieux que nous et qui n'a nul besoin de nous. Et qui nous dira sa volonté sinon ses représentants légitimes , les Ëvêques, et au-dessus d'eux, le Vicaire de Jésus-Christ, le Pape? Tous ceux qui, pour peu que ce soit, se sont rendu compte des mystères du cœur humain, des rapports existants entre la foi et la raison, et de l'inefficacité de tous les moyens humains pour produire un seul acte de foi, partageront, nous en sommes sûr, le sentiment que nous venons d'exprimer. Ici encore nous sommes heureux de proclamer notre confiance dans la bénédiction de Pie IX.
Ainsi donc, la logique des événements, l'esprit d'apostolat, l'émancipation des serfs, l'efficacité de la prière, la puissance de la foi, la bénédiction de Pie IX, voilà ce qui soutient notre confiance, voilà nos motifs d'espérance.
Sommes-nous le jouet d'une illusion et notre confiance estelle l'effet d'une exaltation religieuse? Nullement, car nous allons indiquer où gît l'obstacle principal pour la réunion, et quelle est l'objection qui aura le plus d'empire sur les esprits. C'est
dans la crainte que les Papes ne dépassent les limites de leur autorité, que, le pouvoir religieux n'absorbe celui de l'État, et que la Russie ne devienne catholique qu'au détriment de l'esprit national. De fait, nous ne pouvons renier l'enseignement de l'histoire qjii nous montre, presque toujours et partout, des conflits entre le pouvoir religieux et le pouvoir civil ; plus que dans la conduite des Papes on en trouvera, croyons-nous, la vraie cause dans ce fait que le césarisme, c'est-à-dire la tendance des souverains à avoir un empire entier et absolu sur leurs sujets, se trouve dans la nature humaine elle-même. Pour éviter jusqu'à la possibilité des conflits entre Rome et les gouvernements, il faudrait changer la nature humaine. Peut-être est-il permis de dire que, dans la difficulté qu'on rencontre pratiquement à définir d'une manière absolue les limites des deux pouvoirs, il faut reconnaître une disposition de la Providence qui a permis cela pour ouvrir un plus vaste champ à l'exercice de la vertu. Ce que disait saint Augustin : Hommes sumus, fragiles, infirmti lutea vasa portantes ; sed si augustiantur vasa carnis dilatentur spatia charitatis, peut trouver ici encore son application au moins si des représentants suprêmes des deux pouvoirs, le Pape et le Souverain, on descend à ceux qui exercent ces pouvoirs en leur nom, dans des sphères moins élevées, dans les détails ordinaires de la vie. Ces autorités moindres et subalternes, chargées de représenter le pouvoir et portant, dans la représentation de ce pouvoir, leur caractère personnel, leurs vues propres, parfois leurs préjugés et leurs intérêts, peuvent bien êlre comparées à ces vases, dont parle saint Augustin, vases de capacité et de formes différentes et qu'il faut faire tenir dans un espace déterminé. Que la charité intervienne, qu'elle émousse les angles, redresse les lignes, adapte les proéminences aux sinuosités, détermine des allongements, opère des rétrécissements, obtienne même le sacrifice de quelques ornements superflus ; ces vases trouvent tous leur place, l'espace s'est multiplié par miracle ; ce
qui Ta opéré, c'est l'esprit de Jésus-Christ, c'est la charité. Cette solution de ia difficulté par la charité n'est, cependant, pas la seule que nous proposons. Sans parler des concordats qui prouvent qu'on peut bien s'entendre avec Rome ; sans parler non plus de ces grands souverains de plusieurs pays dont l'histoire montre que de vivre en paix avec l'Eglise ne nuit nullement à la prospérité de l'État, les Russes nous permettront aussi de compter un peu sur le progrès intellectuel auquel, noo moins que les auires peuples, ils attachent nn grand prix. Or, progresser intellectuellement c'est apercevoir ce qui était auparavant caché à l'esprit, et discerner clairement ce qu'on pouvait seulement entrevoir. Pourquoi ne pas espérer que les Russes verront maintenant un peu plus clair, que du temps où Pierre I" les traitait avec tant de mépris, ce qu'il faut attendre et ce qu'il faut craindre du pouvoir religieux et du pouvoir civil ; c'est-àdire que, si des conflits paraissent inévitables, l'alternative, pour eux comme pour d'autres peuples, est celle-ci : Conflits avec Rome, ou l'esclavage de leurs Souverains. Qu'ils choisissent.
On parle beaucoup de la mission providentielle de la Russie en Asie. Pourquoi pas en Europe aussi ? De tous les peuples de l'Europe, le peuple russe est celui qui, plus que tous les autres, sait par expérience ce que c'est que le servage sous l'empire d'un souverain dominant à la fois les corps et les âmts. On a appelé <
leur soumission a l'héroïsme de l'esclavage. » — « Quiconque a vu la Russie, a-t-on dit aussi, se trouvera heureux de vivre par-, tout ailleurs. » Eb bien ! au risque de provoquer des sourires d'incrédulité, nous exprimons l'espoir qu'on trouvera chez les Russes assez d'intelligence pour comprendre que Dieu leur offre la plu* sublime mission dont Dieu puisse honorer un peuple. Un peuple venant à peine d'être affranchi de l'esclavage religieux, et consacrant le premier usage de sa liberté à empêcher que d'autres peuples ne tombent sous le même esclavage, sera digne
d'une vraie admiration, tant il y aurait dans cette conduite de noblesse, d'abnégation et de désintéressement ! Or, voilà ce que peut faire la Russie. Mais, pour le faire, il faut qu'elle rompe avec le passé, qu'elle désavoue ses actes, qu'elle reconnaisse humblement ses fautes, qu'elle se hâte de réparer. Si ceux qui ont en main les destinées de la Russie n'étaient pas des Tsars, cela n'offrirait aucune difficulté, les Tsars ne sont pas le peuple russe, s'il y a à réparer, il n'y a rien à désavouer. Dans la situation où la Russie a été jusqu'à présent, les fautes des Tsars leur étaient personnelles ; nulle responsabilité ne pouvait engager le peuple russe.
Hais la Russie est encore gouvernée par les Tsars. Leur demandera-t-on de rompre avec leur passé? espèrera-t-on qu'ils désavouent les actes de leur dynastie? qu'ils reconnaissent leurs fautes , qu'ils réparent ? C'est leur demander une vertu plus qu'héroïque ; en sont-ils capables ?
Pourquoi pas ?
Le Tsar qui, en ce moment, gouverne la Russie, a émancipé les paysans russes, il a aboli la servitude de la glèbe. Il a dû rompre avec son passé, désavouer des actes de ses ancêtres, reconnaître leurs fautes, les réparer. Il a dû lutter contre d'immenses difficultés intérieures, contre les intérêts des seigneurs, contre la routine, contre l'esprit de domination, contre la cupidité. Malgré cela, Alexandre II est I'Émancipateur des serfs, titre bien plus glorieux que ceux donnés par la flatterie à Pierre I er .
Lorsque la servitude des paysans existait encore en Russie, il ne manquait pas de seigneurs qui tenaient à leurs paysans ce langage : « Que vous êtes heureux, vous qui êtes délivrés de « tout souci pour votre existence et pour celle de vos familles ! « Quand vous avez accompli le travail dont vous m'êtes rede- « vables, vous pouvez faire tout ce que bon vous semble. Vous « jouissez en paix des fruits de la terre, des agréments de la « campagne, de l'air libre des champs. Je vous considère comme
« mes enfants, j'ai soin de vous ; vos intérêts sont les miens, vos « joies de famille sont les miennes, de même que vos peines « sont les miennes. Que vous êtes heureux 1 » En effet, si nous nous en tenons à certaines autorités, rien ne manquaitau bonheur du paysan russe serf de la glèbe ; c'était une idylle perpétuelle. Malgré cela, toute l'Europe en avait pitié. Pourquoi ? parce que le paysan ne pouvait pas aller où il voulait, et que s'il ne sentait pas la privation de cette liberté, c'est qu'on l'avait rendu incapable de l'apprécier.
Or il y a des peuples dont on enchaîne, non pas les corps, mais les âmes à la glèbe.
Ils ont chacun leur seigneur et, pourvu qu'ils accomplissent le travail que ce seigneur leur impose, ils sont, du reste, libres d'employer leur temps comme bon leur semble. On a soin d'eux, de leur famille, de leurs intérêts matériels, surtout on ne cesse pas de leur dire et de leur redire qu'ils sont libres et que leur seigneur n'a lien plus à cœur que leur liberté. Ils sont libres, en effet, en beaucoup de choses; mais une liberté leur manque : leur corps peut aller où ils veulent, leur âme est enchaînée à la glèbe.
L'étude leurétant accordée, et la connaissance de ce qui se passe dans le monde ne leur étant pas non plus refusée, ils découvrent sur la terre une Église qui se dit divine et chargée de conduire toutes les âmes au ciel. Ils l'éludienl ; ils ne s'effrayent pas des objections ; ils savent faire la part de la faiblesse humaine dans ses enfants, et même dans ses ministres. Us trouvent, dans celte faiblesse même, un argument de plus en faveur de la divinité de cette Église. Ils admirent le courage plein de mansuétude de ces Évèques. C'est la vérité, c'est Dieu qui parle par elle : ces âmes veulent Dieu, elles s'élancent donc vers elle, parce qu'elles s'élancent vers Dieu. Ace moment, un lourd poids les retient ; voulant voler vers le ciel, elles se trouvent enchaînées à la glèbe.
Oui, pour des âmes qui veulent Dieu, c'est une glèbe que de faux intérêts d'État, c'est une glèbe que des lois auxquelles la conscience refuse de se soumettre, c'est une glèbe que la volonté du souverain, c'est une glèbe que les traditions de sa dynastie.
Ces peuples, que d'autres les appellent libres ; que, sur la foi de leurs seigneurs, ils s'appellent libres eux-mêmes ; ils ne sont pas moins des peuples en servage, des âmes enchaînées à la glèbe.
Quelle gloire pour Alexandre II si, après avoir délivré de la servitude de la glèbe les corps, il en délivrait aussi les âmes ! Quelle gloire si, après en avoir délivré ses sujets, il travaillait à en délivrer aussi d'autres peuples !...