LE RASKOL
L'histoire de rétablissement du Raskol peut se résumer en une phrase : de r inertie secouée de révoltes.
L'Eglise russe, après le joug tatare, resta pendant longtemps fort grossière et fort ignorante. Sa grossièreté faisait fuir dans les forêts des déli« cats qui pratiquaient la pénitence et méprisaient la hiérarchie. Quant aux prêtres, leurs livres sacrés avaient été transcrits par des copistes qui n'y respectaient guère que les fautes d'orthographe et finirent par introduire dans l'Evangile toutes les erreurs des premiers siècles. Faute de communications entre les villages, la foi orthodoxe était alors un fouillis d'hérésies locales, auxquelles on ne tenait que parce qu'on les avait
reçues de ses pères, mais qu'on aurait défendues contre un évangile écrit de la main de saint Matthieu. Ainsi, chez les uns, l'ascétisme, chez les autres, ce respect du demi passé, au lieu de consolider l'Eglise, commençaient à l'effriter. Un moine, très savant pour son xti* siècle, Maxime le Grec, entreprend de re viser l'Ecriture d'après les manuscrits de Byzanœ : cette « criticpie » effraie les évéques, et Maxime, enfermé dans une série de monastères, meurt en poursuivant solitairement sa besogne apologétique. Mais Ivan Grozny Ta mieux compris. En IS54, il a convoqué un Sabor où, entre autres affres, on a décrélé la correction des Livres : il ne manquait que des prêtres capables de l*exéciiter. Bn 1564, Ivan a fondé à Moscou une imprimerie d'où sortîraiMl les Livres corrigés : on imprime bien, mais on ne corrige pas, et le remède ne fait que sanctionner le mal. Plusieurs fois, au cours du siède, se renouvellent raventare de I^imprinierie on Taven* ture de Maxime le Grec : tovjours la routine gé« nérale triomphe de la bonne volonté des Itsnrs : l'Eglise dort.
Vint Tfîkone. H était acquis aux idées non« velles, si on peut les appeler nouvelles. Patriardie, il commença par faire étudier à Byzance la cj^ies-
tîon des sources de l'Ecriture et de la liturgie, et» lorsqu'il fut sûr de lui, il [Nrit la tète du mou* vemeot. Réunion en 4654 d'un Sabor où une grosse majorité l'appuie. Approbation de ce dé» cret par un second Sabor qu'il a provoqué à Constantinople. Nouveau Concile, où, en présence de patriardies étrangers, on ordonne, par exemple, de foire le signe de croix avec trois doigts et non avec deux et d'écrire le nom du Christ lissons et non Issous : les récalcitrants, dans des menas» tères ! <1655).
Fureur dans le bas clergé, qui ne peut pardonner au patriarche d'exiger que les diacres sa» chent lire et que tout le monde se conduise bien. Fureur dans les couvents, où les exilés propagent l'attachement aux fautes vénérables. Fureur dans le peuple que ses prêtres, peuple comme lui, n'ont pas de peine à gagner à leurs sentiments. Fureur même chez les boïards, que les hauteurs de Nikone blessent, a Prince des hérétiques, précurseur de l'Antéchrist, ami de Satan », voilà les noms qu'on lui donne. Au fond, l'Eglise a besoin d'une réforme, chacun sent le devoir de se corriger : mais la tâche serait si lourde, que, par une hypocrisie commune en ces sortes d'événements, les colères accumulées
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contre Tordre de choses s'unissent tacitement contre son réformateur.
En 1658, Nikone avait abdiqué. En 1667, le grand Sabor, composé de 10 métropolites, 8 ar«> ehevéques, 6 évéques, sans compter les archimandrites, le déposa pour abandon de son siège épiscopal , mais excommunia ceux qui refusaient d'accepter ses corrections. Cette sentence d'excômmunication fait du 13 mai 1667 une grande date de rhistoire russe. L'Eglise croyait avoir coupé court aux dissidences : en réalité, elle décréta le schisme. Les adversaires de Nikone, qui, jusqu'ici, s'appelaient les vieux ritualistes; « staroo* briadtsy »,ou les vieux croyants, « starovéry » , se nommèrent désormais les « raskolniki » , c'est-àdire les séparés.
Séparation momentanée, semblait-il. Les schismatiques ne se distinguaient des orthodoxes que par des rites accessoires, le signe de croix à deux doigts, l'orthographe de Jésus, le double alléluia, la croix à huit branches, le sens des processions autour des baptistères et un petit nombre de tra* ditions locales. Quelle que soit la routine du paysan et l'intransigeance de l'autorité, on aurait pu s'entendre. Mais deux séries d'événements gâtèrent tout.
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D'abord des révoltes. Misère du peuple et faiblesse des gouvernements, les révoltes étaient épidémiques depuis ce début du xtji* siècle qu'on a nommé le temps des troubles. Quelques-unes nous intéressent. Le couvent de Solovietski, converti au Raskol par les vieux ritualistes qu'on y avait internés, et dont les richesses tentaient des gens qui n'avaient rien de religieux, prit prétexte des rigueurs de l'orthodoxie pour réclamer, ai coups de canons, une indépendance que semblait lui permettre son isolement dans la mer Blanche : on envoya contre lui des milliers d*hommes de troupes régulières qui ne purent le prendre que par trahison (1676). — A la mort de Feodr Alexiévitch (1682), Sophie étant régente pendant la minorité de Pierre P', les Streltsi (l'infanterie populaire) se soulevèrent : mécontentement politique contre les allures de la régente, mais, comme les Streltsi étaient pour la plupart vieux croyants, leur vieille foi donna à la guerre civile une dignité de guerre sainte : d'ailleurs ils se soumirent spontanément. — Ce sont des faits isolés, mais déjà le Raskol cesse d'être une affaire d'Eglise pour entrer dans la politique, et la plus turbulente ; le signe de croix à deux doigts et la croix à huit branches sont
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<les signes de ralliement pour les partis d'opposition.
Le schisme devint irrémédiable quand Pierre le Grand tenta d'européaniser la Russie. C'est que le Raskol s'était uniquement recruté dans le peuq[>le, et le peuple devait être plus scandalisé que la noblesse des culottes courtes et des souliers à boucles. Donc le Tsar avait commencé au l*' janvier les années que Dieu avait créées le 1*' septembre. La cour fumait : mais fumer est un plus grand péché que s'enivrer, car il est écrit que ce qui souille le cœur de l'homme, ce n'est pas ce qui entre dans sa bouche, mais ce qui en sort, comme la fumée de l'herbe diabolicpie. Avec la conviction que la moindre parole de l'Ecriture vit dans le moindre des faits présents, les starovéry distinguèrent mal les nouveautés religieuses des nouveautés sociales. Le Raskol ne fut plus de la routine dérangée, mais du patriotisme blessé. Il ne se défendait plus contre Nikone, mais contre l'Occident. De Pierre il fallait tout attendre, et contre lui on pouvait tout oser. Le gouvernement aggrava ses persécutions : le Raskol multiplia ses martyrs.
Jusqu'ici le Raskol n'est point une secte, mais une tendance, et, bien que née à l'occasion de ré-
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Cormes, c'est ia tendance contre-réformisle. C'est presque le contraire du Protestantisme occidental. Le Proiastttitîsme progresse et s^organise. Le Raskol empêche tout et n'organise rien. U est bien natioBal par ce mélange de fidélité et d'indépendanoot de soumisnonet de violence, d'étroitesse et de fantaisie. C'est un phénomène unique dans rUstoîre du Christianisme.
Désormais on pourra distinguer deux catégories parmi les schismatiques, les papovtsy, ceux qui QBt des prêtres, et les bezpapovtsy, ou sansprèbres.
I* Lss Papotisy.
La {Hreuve que le Baskol a été Raskol sans le vouloir, c'est Tbistoire des origines de son sa» eerdoce. Au commencement, tous les starovéry étaimit persuadés que les niconiens reconnai* traient leurs erreurs. Quand ils les virent per- $é¥érer, ils crurent à la fin du monde. Dans l'un el Tautre cas, il était inutile de préparer l'avenir. Aussi Tévéque starovère Paul Kolomenski mourai ea prison sans avoir eu le temps de consacrer d'autres évéques. Désormais le schisme manquait d'^iscopat. n allait manquer par là mémo de prêtrise. On commença à s'en inquiéter quand moururent ses pasteurs des premiers jours. Quel-
ques-uns, à leur lit de mort, « léguaient » leur pouvoir à des laïques, fort embarrassés pour s'en servir, faute d'ordination. D'autres fois, on acceptait dans le Raskol des prêtres détachés de l'Eglise officielle, à condition qu'ils eussent reçu le baptême avant Nikone, car depuis Nikone, l'Eglise n'a plus de vrai baptême. Au bout de quelques années, il n'y eut plus de prêtres préniconiens. Les raskolniki rebaptisèrent donc les transfuges de l'Orthodoxie, mais en leur laissant leurs habits sacerdotaux, pour que le nouveau baptême ne leur fit pas perdre une ordination qu'ils n'auraient pas pu leur rendre. Plus tard on dédaigna de rebaptiser. Malgré tout, les prêtres déserteurs se firent rares.
Aussi il ne pouvait mancpier d'apparaître des évêques illégitimes ou de faux évêques, le moine lacoblev, qui se fit sacrer sur la présentation de fausses lettres (1725), ou l'hiérodiacre Ambroise, qui, au lieu de sacre, se contenta d'un faux nom (vers 1750) ; le premier fut pris et le second se sauva en Pologne, où il mourut général ; la hiérarchie ne leur survécut pas.
Cependant, faute de prêtres, il fallait bien confier aux laïques certaines fonctions sacerdotales : au début du xviu* siècle, chez les Yetkovski, en
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Pologne, ils donnaient Tonction et la communion. Tout de même, on se liait à des popes orthodoxes, pour provoquer leurs défections, souvent par des moyens qui n'avaient rien de surnaturel. Ainsi le Raskol se trouva doublement dépendant, et des laïques, et de l'Orthodoxie. D'ailleurs, il se corn» posait de communautés isolées et même cachées, dont les plus florissantes furent, au hasard des vexations gouvernementales, celles de TUe de Yetka, celle de Staradoubié, et celle du cimetière Ragojski, à Moscou. Elles n'étaient réunies que quand elles suscitaient un chef de valeur, comme Michel Kalmyk, c'est-à-dire par accident. En temps ordinaire, le seul lien étaitFargent, qu'elles prodiguaient, car beaucoup de raskolniki, peutêtre à cause de leur sobriété et de leur continence, s'étaient enrichis, et ce sont aujourd'hui les plus gros marchands de la rive sud de Moscou. En réatité, le Raskol n'existait pas comme Eglise. Vous dirai-je la fin de son histoire ?
Le gouvernement, après l'avoir persécuté, essaya de se le concilier* Au début du xix' siècle, il autorisa des prêtres à officier selon les anciens rites* C'étaient des vieux croyants par la liturgie, des orthodoxes par robédience..Ils étaient staroobriadtsy, mais non raskolniki. On les
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namma idinaverisjf^ c'esl-à-dire umcroyants.
Leurs églises étaieat ouveHes aux orthodoxes eomiae aux schiamaliques. L'Etat espérait y ra« mener les dissidents. Mais b^ocon^ se méfièrent* L'idée n'eut qu'un demi-siBCcès.
Vers la mtoie épocpie, les staroYéry étamit décidés à se procurer un éiréque. Us ne la trouvèrent qu'en 1846, en la personne d'un métropolite de Bosnie, destitué et pauvre» An^oise^ qu'on persuada de passer au Raskoi, et qui reçut ccMume siège le couvrit raskohûk de Biekdcxi* nitsa, en Autriche. Deux ans i^Nrès, sur les re» montrances de la Russie, l'Autriche l'exilait. Mais il ayait déjà consacré plusieurs évéques. Son coadjuteur Cyrille lui succéda et les autres par* tagèrent la Russie en diocèses schismatiques. Cependant le concile des vieux croyants de Ra* gojski(1863) s'accommoda mal d'une hiérarchie étrangère, et plusieurs évoques» pris parmi les marchands moscovites, n'avaient pas, sur les choses de Dieu, l'instruction d'un diacre. Chaque nouvelle autorité risquait de devenir le centre d'un nouveau schisme. Il y eut des raskols de RaskoL Les starovéry s'étaient trop bien habitués à se passer de hiérarchie pour pouvoir, sans danger, en recevoir une après deux siècles.
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N'adooirea-vous pas, dans tous ces événements, une t^rnUe contradiction ? Le Raskol entraîne les moins débauchés, les moins buveurs, les plus actifs, ceux qui se piquent d'être le mieux russes, une élite; mais il stérilise leurs qualités, faute de cadres. En face, l'Eglise reste l'Eglise, mais on raccuse,depuis la suppression du patriarcat, d*étre domestiquée, et, ne pouvant affirmer son autorité qu'à coups de persécutions, elle commence à douter d'elle-même. D'un côté, le Raskol a le beau rôle : il est la protestation des vertus chrétiennes contre les vices occidentaux. D'autre part, il a la fausse posture du droit qui se cache et de l'intransigeance qui tient sa vie de l'ennemi. Le Raskol est une exagération de l'orthodoxie aboutissant à la négation de l'orthodoxie ; il a tous les désirs de la perfection, mais dans les conditions de la chute. Le Raskol et l'Eglise s'affaiblissent l'un l'autre par le malentendu de leurs qualités mêmes. Ce fut un grand malheur pour la Russie.
Le mal était plus grand encore avec les bezpa* povtsy.
2^ Lts Bezpapmisy.
Au début, les papovtsy avaient cru à la conversion de l'Eglise : dès le début, les bezpapov-
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tsy comprirent que l'Antéchrist était venu. Cette confiance et ce désespoir sont aussi russes Tun que Tautre. L'Antéchrist, c'est Pierre le Grand. H marque son empreinte sur toutes les actions de l'Eglise : les sacrements sont des simulacres, les
prêtres sont des loups, depuis Nikone la vertu de l'imposition des mains s'est envolée au ciel. Les raskolniki, dans leurs tableaux, représentent le Tsar guidé par le Diable et l'Eglise sous la figure d'une fille publique. Mais ce temps sera court. Le Christ va venir. En l'attendant, les meilleurs chrétiens sont ceux qui ne sont plus chrétiens. Ce radicalisme est naturel dans les régions, septentrionales où les bezpapovtsy se développèrent en secret. Mais les causes m'importent moins que les conséquences. Vous pressentez la première. Plus de hiérarchie, et les communautés de bezpapovtsy seront encore moins liées que celles des papovtsy. Une preuve. A la fin du xTu* siècle, les frères Denissof, de race princière, avaient fondé du cété de la mer Blanche la secte des « Pamortsy ». Le diacre Théodose, de la famille des boïards Ouroussof, s'en détacha pour établir une secte analogue aux environs de Novgorod (1684-1685). Pour refaire l'unité. Théodose alla deux fois trouver les Denissof au monastère
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de Yek, mais leurs discussions n'aboutirent pas. A son tour, André Denissof envoya deux messages qui reçurent cette réponse : « Commencez par reconnaître publiquement vos erreurs ».
Puis, quand les Théodosiens apprirent que les Pamotsy consentaient à prier pour le Tsar, ils leur dirent : « Pas de communion avec vous, ni dans ce monde, ni dans l'autre ! » On en resta là. Hais quand Théodose fut mort en prison (1 71 1), André Denissof tenta de se rapprocher de son fils, Eustathe, qui avait conduit ses disciples en Livonie. Cette fois, il y eut rupture chez les Théodosiens. Beaucoup restèrent fidèles à leur fondateur. D'autres passèrent aux Pamortsy. Quelquesuns, fatigués de ces luttes, et Eustathe avec eux, retournèrent simplement à l'Eglise orthodoxe.
Il est vrai que ces mêmes Théodosiens devaient bientôt donner une certaine unité aux bezpapovtsy. Pendant la peste de 1771, l'un d'eux, Elie Alexandrovitch Kovyline, marchand de Moscou, obtint de Catherine II la permission de fonder un hôpital. Il reçut tant d'offrandes que les cent chevaux de sa briqueterie ne sufiisaient pas à les transporter. La peste finie, l'hôpital s'accrut dç deux églises et d'un monastère. Ce futTorigine de l'établissement de Preobrajenski.
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Kovyline y fit fonction d'igoomène pendant trente-huit ans. Son but était la fusioa des Théodosiens et des Pamortsy. Il Imjt envoyait de Moscou des chefe, des livres, des subsides. Sa bonté et sa dignité le firent tolérer comme d'utilité publique. Ce fut comme le patriarche des bezpapoYtsy. U mourut en 1809.
Mais une centralisation qui repose sur on près* tige personnel et sur un roulement d'argent n'est pas durable. Nicolas I'' acheya de la rainer par un oukase en 1853.
Jusqu'ici la bezpapovchchina n'est guère moins cohérente que la papovchchina. Mais il y a pire en elle. L'absence de sacrements dissout ses com- ^ munes où la vie religieuse et la vie civile ne font :\j qu'un. U reste, il est vrai, le baptême, que peut m donner tout homme et même toute femme : mais ^ on ne baptise qu'une fois. La liturgie sans autel ^\ n'est qu'un chant inefficace. La confession, qu'on t\ fait à n'importe quel frère, aboutit à cette prière : -^^t « Que le Christ t'absolve, moi je ne puis t'ab* kjh soudre. » Le mariage, suivant les sectes, a tra- ^^ versé trois phases inévitables : les uns impo- i^,; seront la bénédiction des parents, d'autres se .^^ contentèrent du consentement mutuQl, les der- «^ nîersy estimant que l'idéal de rhomme est la ^^
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chasteté des anges, préféraient encore les chutes d'un jour à la débauche perpétuelle qu'un sacrement sanQlionnait. Tout le Russe est là : pessimiste qui sent le monde perdu, héros qui restera fidMe aux rites qu'il sait vains, décrétant la pureté absolue et aussitôt pris par toutes les luxures, extrême en tout ; son but, le Christ, le résultat, la licence. Aussi la bezpapovchchina produisit^elle les sectes les plus extravagantes. J*en retiens deux.
Les Errants apparurent à plusieurs reprises sur les rivages et dans les forêts du nord. Les plus radicaux furent les disciples d'un Strelitz déserteur, Euphime, qui se rebaptisa lui-même, et avec de l'eau de pluie, pour que son christianisme ne dût rien au monde de l'Antéchrist.
Puisque l'Antéchrist est partout, jusque dans les chemins faits pour les voitures, jusque dans les champs qu'ont labourés des hommes, à défaut de lutte impossible contre le Tsar et l'Eglise, il n'y a qu'un devoir, la fuite. Fuir les impôts, fuir le service militaire, quitter jusqu'à son nom. Ouï, ils commencent par déchirer leurs passeports comme ils jettent les pièces de monnaie, car le swBt Georges et le Dragon qui y sont dessinés sont le sceau de l'Antéchrist. C'est leur second
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baptême à l'entrée dans cette secte où il n'y a de stable que les receleurs affiliés qui, de loin en loin, cachent les errants, et qui, q^and ils se sentent mourir, se font porter dehors. Ceux qu'on élit pour présider les cérémonies ou pour rendre la justice sont mal obéis. Dans la course en forêts, tous sont égaux, on pratique le vol et Tamour est libre, bien qu'on s'appelle frère et sœur. Aucune morale enfin, car les errants sont les justes et saint Paul a écrit que la loi n'a pas été écrite pour les justes. Tous les bezpapovtsy nient l'Eglise : les errants rejettent toute société. C'est le retour à la sauvagerie des bêtes.
D'autres vont jusqu'à se détruire eux-mêmes* Jésus a dit : « Celui qui hait sa vie en ce monde la conserve pour la vie éternelle », et il fait allusion à la mort volontaire, comme l'a expliqué le protopope Avvakoum, qui fut un des premiers apôtres du Raskol, et mourut martyr en 1681. Pourtant le suicide n'attendit pas l'effort d'une doctrine. II poussa tout seul dans le désespoir du royaume du mal. Tantôt on se laisse mourir de faim ; tantôt on s'enterre vivant ; des hommes vont dans les bois, s'attachent avec une chaîne, ferment le cadenas et jettent la clef au loin. Mais la meilleure manière de mourir, c'est de se brûler. Le bap-
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tême du feu est le sacrement le plus auguste. Qu'a-t-on à perdre ? La fin du monde est proche et, une fois dans les flammes, la sensation est délicieuse. « De 1675 à 1691, on compte plus de 37 cas de suicide par le feu et le nombre total des victimes dépasse 20.000. Il y eut parfois plus de 2.500 victimes pour un seul cas. »
M. Ivan Schtchoukine, dans Le suicide collectif dans le Raskol russe, en restitue une scène. Un prédicateur parcourt une contrée en lisant les épitres d'Avvakoum. Puis il se fixe en forêt et autour de sa cabane se rassemble toute une colonie de « disciples de la mort », « Le vieillard les instruit, les épuise par le jeûne, leur impose des pénitences, les confesse, leur donne la communion, les prépare à la mort. Cette existence dure parfois plus de six mois. Hommes et femmes vivent ensemble et malgré ces redoutables préparatifs ils sont assaillis de désirs charnels. Plus d'une fois on se dispose à se faire brûler, mais le courage fait défaut et l'on se disperse sans avoir accompli la terrible besogne. La parole du prédicateur devient de plus en plus enflammée, de plus en plus pressante ; alors commencent à circuler des bruits inquiétants : les autorités ont appris Fexode de toute cette population, et
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des troupes ont été envoyées pour mêler Umt le monde. Il faut se kâter ; on clioîât le t oa he — ^ c'est4i-dire «ne izba saffisamment vaste, oa tout simplement un espace plus ou moûts large q«e Ton entoure d'une palissade élevée ; on y amasse des matières inflammables, de la paille, des oopeaux, de la poudre, de la poÎK &t l'on recouvre le tout de paille. . .. Enfin on se décide à mourir : dans l'endroit préparé, « le tombeau » , se rassemble la foule, portant des cierges allumés, pour aller avec dignité à la rracontre de la mort et du Fiancé céleste. On ferme et on barricade avec soin toutes les issues pour qu^au dernier moment personne ne puisse s'échapper du feu.
< L'impression produite devait être cdle « de martyrs se faisant brûler avec joie, venant là gaiement comme à un banquet • . Mais bien sonvent des supercherie et des violences étatent pratiquées ; beaucoup de jeunes gens se débarrassaient ainsi de leurs femmes pour se remarier. Un homme traîna de force sa femme pour élre brûlée avec lui ; mais elle s'enfuit et le mari s'échappa à sa suite. On vit une fois se produire le cas suivant : « Un bûcher flambait dans un clos, l'autodafé étdt terrifiant. Un vidllard, déjà saisi par les flammes, saa<a vers la palissade pour la
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frauQcIûr, mais ses propres fils Im tranchèrent les mains à coups de hache ei le pauvre hoomiâ retomba dans la fournaise » . Ailleurs c'est au cou* traire un père qui empêche son fils de ee sauver : un ea£Buit de dix ans appelle sa mère; la mère avait réussi à s'échapper du « tombeau » « il veut la suivre : père» laisse^aoi partir, je ne veux pas éu*e brûlé. Et Teofaut se serait sauvé si le père ne l'avait retenu de loroe« Une autre £ms« c'est une femme enceinte qui était venue contempler ce spectacle ; prise de terreur, elle accoucha. Un sacristain qui se trouvait là, en spectateur, lui aussi ne perdit point de temps : il jeta au feu l'accouchée d'abord ; puis, saisissant l'enfant, il le baptisa et l'envoya rejoindre sa mère dans les flammes. » (p. 106-111)
Ces faits remontent à deux cents ans. Depuis, la fièvre a diminué, mais elle n'est pas tout à fait guérie. Pendant le xix* siècle on en a encore constaté vingt cas. Le dernier suicide par le feu date de 1860 : quinze vieux croyants se brûlèrent dans le gouvernement d'Olonets. Le dernier suicide collectif eut lieu à la fin de 1896 et au début de 1897 : dans une ferme de l'estuaire du Dniestr, vingt-quatre bezpapovtsy se firent enterrer vivants.
En voilà assez pour nous fixer. Le Rtmshf^t, poussé à ses limites f est .uniquement etradic^xlc^ ment destructeur.
Si le Raskol n'est qu'une dégénérescence d'Orthodoxie, n'y a-t-il pas des germes de bonne vie religieuse dans quelqu'une des innombrables sectes qui ne dérivent pas du Raskol, soit qu'elles viennent d'influences étrangères, soit qu'elles semblent tout à fait autonomes? On Ta soutenu. Vous allez juger.
LBS SECTBS
On divise couramment les sectes russes en mystiques et rationalistes. Les deux noms sont assez mal trouvés, car, dans le sens vulgaire, tout Russe est mystique et aucun n'est rationaliste. Ils veulent dire que certaines sectes attachent plus d'importance aux mystérieuses pratiques qui transforment un homme en prophète inspiré, et que certaines autres arrivent aux pratiques religieuses par un travail de libre pensée souvent, d'ailleurs, tout à fait irrationnel.
Un mot sur un type de chaque genre, car les espèces sont innombrables et je n'ai pas la prétention de tout dire.
1* lype de secte dite mystique : les Hommes de Dieu ou Khlisty.
II vient de paraître» en français, une étude complète, sous le titre : La Secte russe des Hommes de DieUr de M. J.-B. Séverac.
Les Hommes de Dieu ont été réunis, vers le milieu du xtii'' siècle, par des paysans, et, depuis lors, se sont toujours recrutés chez des paysans.
Une telle secte se caractérise par son culte. Les adeptes se réunissent génénrlement de nuit, dans des chambres éclairées. Hommes et femmes, vêtus de longues chemises blanches, s'asseyent sur des bancs qui entourent la salle et commencent à chanter des cantiques. Bientôt quelques-uns se lèvent et se mettent à tourner sur eux-mêmes très vite, toujoctrs dans le même sens. Le mouvement devient généraL Sa vitesse s'accélère encore. Des cris s'y m^ent. Quelquefois on se flagelle. « Aux réunions, dit on homme de Dieu, des cantiques, de Ist chaleur, de Todeur, dont pour ainsi dire on te baigne, tu deviens littéralement îvre, ton visage brOfe de fièvre, dans tes mains et ton cœur tu sens qu'un feu brfrie ». Pour retrouver ces sensations, « rien n'arrête les sectateurs, nî le mauvais temps, ni fes dangers, ni ]a distance ». Cet état ultra-terrestre, ils le nomment la « ferveur ». Quelques-uns vont au delà. L'esprit divin descend en eux. Us prophétisent. Sons inarticulés, an-
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BOiiee de rarenir, mais surtout prédicalion iih>rale, c'est le but de la réunion. Les fidèles l'écou-^ lent en extase. Après quoi, quelques-uns s'endorment d'épuisement sur le plancher trempé de
Sur le culte est calquée la croyance. Entre rhonune et la divinité, il n'y a pas d'abtme. En illuminant sans cesse des pro{^ètes, Dieu con* tinue sa révélation. Même il se fait chair dans des créatures d'élite. Dieu, c'est le Fils, l'Etre d'Amour, car on parle peu du Père, l'Etre de Puissance. Ainsi, il s'est une première fois incarné en Jésus, une seconde fois au xvii' siècle en Ivan Sousiof, l'un des fondateurs de la secte, et il se réincarne de nos jours. Nons coudoycms des Christs et nous sommes peut-être appelés à en devenir un. A côté d'eux vivent des incarnations de la Vierge, des anges, des saints. Tout un ciel naarche sur la terre.
Pour se rendre dignes de ce commerce céleste ou plutôt aptes à cette délicieuse « ferveur • , les Hommes de Dieu s'efforcent de mener une via pure. Ne buvez point d'alcocd, enseignent-ils, ne mangez pas de viande, jeCmez à l'excès, n'allez jamais dans les fêtes profanes, surtout restez absolument chastes, ne vous mariant pas ou, si
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TOUS êtes marié, vivant avec votre femme comme avec une scrar, car « des femmes naît en l'homme une faiblesse qui mange toutes les vertus et éioigne de Dieu ». Quand vous aurez satisfait à ces préceptes, gardez encore le silence, à cause de la police.
Chaque groupe, chaque « navire » est dirigé par deux « pilotes », un homme et une femme : rhomme est un Christ, ou, s*il n'y a pas do Christ, un prophète : la femme est une Mère-de- Dieu ou une prophétesse. En l'absence, au moins théorique, de mariages et même de sexes, le navire se compose d'àmes absolument égales unies par Tautorité surhumaine du pilote : impossible d'arriver à pins de cohésion pendant les quelques heures de sensualité religieuse qui sont le premier but des khhsty. Dans le village, l'union diminue : elle est comparable à celle de certaines confréries bezpapovtsy. Mais, en dehors du viUage, elle cesse tout à fait. Puisque les Hommes de Dieu communiquent avec Dieu directement, quel besoin ont-ils de communiquer entre eux? Chaque navire se suffit à lui-même. Chaque pilote ignore les autres. La secte n'est pas une Eglise, mais des chapelles. Elle peut intéresser le psychologue :;70Mr l'homme d'Étal^ elle rC existe pas.
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Assurément» les Hommes de Dieu sont russes • par leur religiosité qui va jusqu'à Textase» leur absolutisme qui veut le Christ en personne, leur ascétisme outré, leurs défaillances, naturellement, et leur besoin d'égalité. Pourtant ils sont trop cachés pour n'être pas des exceptions. Ils me semblent moins intéressants que les Doukhabory. Les Doukhabory sont classés parmi les rationalistes. Si petit que soit leur succès, il peut faire croire que la Russie est moins religieuse qu'on ne Ta dit. On en arrive à penser que le développement de l'instruction lui fera perdre toute foi. Mais, en dépit des mots, la pensée des Doukhabory est plus près du mysticisme russe que du rationalisme latin.
^ Type de secte dite rationaliste : les Dou* khabory.
Les Doukhabory, qui commencèrent au xTiii* siècle aux environs de Kharkof , furent groupés en villages et isolés des orthodoxes par le gouvernement qui craignait la contagion de leurs doctrines : ils ont ainsi passé en Grimée, au Caucase, en Sibérie -et au Canada, et sont aujourd'hui assez prospères, sinon par eux-mêmes, du moins par des sectaires sortis d'eux, les Malakany.
258 RASKOL ET SBCTBS
Les Doukhabory croient queJDieu est esprit et, par suite, qu'il veut être adoré en esprit. Pas d'images : une image n'est que du bois. Pas d'églises : les vrais temples de Dieu, c'est nous. Pas de signes de croix : gestes inutiles. Et pas de sacrements non plus : on n'a d'autre nourriture divine que les pieux entretiens et, pour se marier, on se contente de la bénédiction des parents- A force d'intérioriser, beaucoup s'imaginent qu'il n'y a point d'autre*divinité que le sentiment que nous en avons, et, comme à des porteurs de Dieu, ils se témoignent les uns aux autres un respect qui est un demi-culte. Mais ces fuyances du dogme n'empêchent pas la vigueur de la pratique.
A l'inverse des intellectuels occidentaux qui ne se croient des dieux que pour se soustraire au devoir, les Doukhabory trouvent dans leur divinisation une plus grande vigueiu* mcMrale. L'un d'eux dit à un voyageur qui visitait la colonie da Canada : « Il est écrit dans l'Evangile que l'homme est fait à l'image de Dieu. Donc je suis Dieu. Tout ce qui vit en moi est Dieu. Gomment oserais*je pécher? » {Doukhabory v Karmdié^ p. 55).
En fait, ils ne pèchent pas. Leur ascétisme est
RA8C0L ET 8BCTBS 259
rigoureux et raisonnable. Des hommes mariés attendent la naissance d'un enfant pour redevenir chastes, et, bien que les jeunes gens puissent se fiancer et se séparer à leur fantaisie, il y a fort peu de divorces. NatureUemeat^ on ne fume pas, im ne boit pas, même on ne mange ni viande, ni lait, et cela pour des motifs qui paraitrtient ridicules s'ils n'étaient inséparables d'un système que des Russes ne pourraient pratiquer à demi. Le même moujik disait : « Manger de la viaade, c'est un brigandage, et du lait, un vol. Un petit veau, c'est conune un petit enfant. Que dirais4u, si on prenait à ta femme le lait de Um enfant ? » {ibid. p. 52). En faisant les semailles, ils prient : « Fais pousser, Seigneur, pour toute créature vivante ; pour l'animal et pour l'oiseau; pour le mendiant : il peut demander ; pour le voleur, s'il veut voler : donne-lui aussi sa part » {ibid., p. 51). Us ont donc pour tout ce qui vit une sympathie sans bornes. Elle ne va pas sans une infinie douceur. Ils ne résistent à rien, ni aux étrangers qui ne les traitent pas toujours en frères, ni aux lois qu'ils savent exécrables, rien qu'au service militaire. Pendant la première guerre contre les Turcs, tout un bataillon, formé de Doukhabory, jeta ses fusils. Récemment, au Gausase, ûs firent
une nuit un autodafé général des armes les plus inoffensives*
' GomDfient pratiquent-ils cette morale avec si peu de rites et si peu de dogmes ? Dans n'importe quel pays latin le pur Evangile serait irréalisable, nous le savons par expérience. Mais nous savons par expérience aussi que l'Evangile tient presque tout seul chez des communautaires comme les Russes. Or, les Doukhabory sont encore plus communautaires que le reste des Russes. Déjà, au Caucase, on aurait pu le remarquer à ce seul signe : ils exagéraient l'égalité, les vieillards témoignant aux enfants le même respect que les enfants aux vieillards, les femmes ayant dans les assemblées les mêmes droits que les hommes et chacun appelant les autres par son prénom.
Quand ils arrivèrent au Canada, ils mirent en communia terre, l'argent, le troupeau, la récolte, c'est-à-dire qu'ils réalisèrent un communisme auquel aucun moujik ne prétendait, et ils le réalisèrent sincèrement, car, lorsque les hommes venaient verser au chef de la communauté les dollars gagnés chez les cultivateurs d'alentour, leurs figures rayonnaient comme s'ils avaient porté une offrande à l'autel. Ainsi leur état social était intermédiaire entre celui des cultiva-
BASKOL ET 8ECTBS 261
leurs rusj^es et celui des pasteurs asiatiques Mais chez ceux-ci la société est indiffiàrenciée quoique stable : la religion est de même efficace bien qu'indistincte dans son dogme et son culte n faut croire qu'il en est ainsi chez les Doukha bory . On ne doit pasr dire qu'ils écoutent la rai son.. Ils suivent un Evangile inorganique. Ils manquent moins de vie^ religieuse que de fonctions religieuses. Ce sont des préchrétiens.
S'il en est ainsi, il faut s'attendre à trouver en eux quelque folie de la Croix.. Cette charité et ce désintéressement des choses de la terre ne s'accordent pas avec le siècle. Après quelques années de séjour au Canada, ils avaient amassé assez d'argent pour constituer un établissement agricole fort prospère, auquel ne manquaient que les agourtsy du pays natal. Mais voici qu'un jour on se brouille avec les autorités anglaises. Aussitôt le parti est pris. On va s'en aller où Dieu voudra, prêcher l'Evangile et la liberté. Beaucoup hésitent. Une femme, en épluchant des. pommes de terre, entend des voix qui la convainquent. Des vieillards se feront porter. Sur sept mille, dixsept cents se décident. Avant de se mettre en marche, ils réunissent les vaches et les chevaux, les remercient de les avoir servis, les saluent et les
2B2 «AMieL BT SBCTES
dispersent dans la forêt. Puis ils s'en vont, la croix en tête. En ebemin, ils s'aperçoivent cpie i TEvangile ne dit pas de s'mqaiéter de son vête- i ment, ei ils jettent leurs lovrnires derrière e«ou Ce fnt UB exode spimidide et laroei^iable. D&nB ^ d les villages, ils prêchaient. Poorquen prêchiez» vooB l deiaanda«t-on fins tard à an vieux. H ré- ^ pondit : «Voila. Si je meurs à présent, le Seigneur commencera par demander : Gonnaîssats-tn la loi :t de Dieu FJJe dirai : Un petit peu, je l'ai connue. >, Dieu demandera : Et queUe est la loi ? Je r^pos- .^; drai : Ne buvez pas de vin, ne fumez pas de tabac,, .^ ne tuez pas, aimez-vous les uns les autres. Dieo Le dira : Et pourquoi est*ce que tu ne le disais pas ^^j aux frères î Moi de répondre : J'ai marché, j'ai ut dit. Dieu :'Et pourquoi n'ont-ils pas écouté? Moi : Est-ce que je sais ? Donc je suis justifié » {ibid.y p. 73). Les prédicateurs ne trouvèrent pas toujours Taide fraternelle qu'ils auraient donnée. Ils* i\ tirent une fois cinq jours et cinq nuits de*roafe^ ^p^ sans manger. De plus, l'hiver approchait. Us ^|{ étaient vaincus par le froid et la faim. A la fin le \^. gouvernement les fit suivre sans qu'ils s'en don* ^{^^ tassent par des fourgons de vivres qu'on leur dis* \^\ tribuait dans les villages. Il avait fait prendre et ^ vendre à leur profil leur bétail abandonné. |^
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lUâKOJU BT SECTES
Quand ils arrivèrent à la première fitation» on les. fit ccmcfaer dans des maisons séparées pour lea. prendre plus facilement, et, sans qu'ils résîs^ tassent outre mesure, — leur religion le leur défendait, — on les mit en wagon] et on les ramena dans leurs anciens villages. Ils avaient marché trois cent milles en nourrissant leur âme. Fra»« chement, sont-ils plus près des rationalistes d'Occident ou des mystiques pravoslavny ?
De cette aventure je retiens encore un incident. Au début, les prêcheurs se brouillent avec les au« torités. Ce fait n'est pas isolé.
Le plus ancien historien des Doukhabory« Oreste Novitskii, écrit: « Les Doukhabory de Tambof ont osé faire la différence entre les bans et les mauvais pouvoirs, et distinguer leur origine : les bons viennent de Dieu, répétaient-ils, et les mauvais, on ne sait d'où. Les Doukhabory, de Melitopolsk ne raisonnent pas sur la source du pouvoir, mais tout uniment soutiennent qu'il n'est besoin d'aucun pouvoir sur terre : le pouvoir n'est nécessaire que pour les voleurs, les brigands et leurs pareils » (0 Doukhaborisakh, p. 65). Mais les circonstances de leur conflit avec le gouvernement canadien sont des plus curieuses. Le désaccord est triple. D'abord les Doukhabory re-
fosent d'accepter des terres en propriété individnette : ils n'admettent que la propriété collective : seule elle est conforme à la loi de Dieu, n'étant pas« comme l'autre, source d'inégalités et de guerres. En second lieu, ils ne veulent pas faire enregistrer leurs mariages, car la loi de Dieu or* donne de choisir librement. Enfin, Us ne consentent pas à déclarer les décès et les naissances, de peur de faire injure au Père céleste qui sait qui il envoie en ce monde et qui il en retire. A un ami qui leur conseille de céder, ils expliquent ainsi leur conduite sur le dernier point : « Néanmoins nous sommes prêts à donner pour la statistique les renseignements qu'on nous demandera... Mais nous savons que c'est autre chose qu'on exige de nous : on veut que, sous prétexte de statistique, chacun de nous s'inscrive volontairement, lui et sa famille, sur les livres du gouvernement, et par cela même reconnaisse le pouvoir des lois humaines et y soumette sa volonté et sa conscience. Mais c'est ce qui nous est insupportable » {Tolstoï et les Doukhabory, p. 241). C'est clair : ces hommes sont avant tout des anarchistes.
C'est parce que leur commune est un tout complet — à la façon des communes pastorales —
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qu'ils ne comprennent pas la nécessité de FEtat — à la façon des sociétés pastorales» Plus chaque groupe sera cohérent, moins il supportera les liens à d'autres groupes. Il s'agit des liens religjieux comme des liens politiques, car la fraternité communale est la cause et presque le tout de ce christianisme. Il s'est maintenu jusqu'ici parce que jusqu'ici les Doukhabory ont été constamment persécutés ou déportés au désert. Dès qu'ont cessé ces circonstances, ils ont commencé de perdre leurs caractères. La secte risquerait donc de disparaître en essayant de s'étendre. Elle est chrétienne dans des conditions sociales particulières où sont précisément impossibles un état ou un diocèse. Les Doukhabory n'ont une religion que dans la mesure où ils n ont pas d'Eglise.
Ainsif ni chez les Hommes de DieUj ni chez les Doukhabory y je ne trouve de germe d*un christianisme organisable. Je n'en ai pas trouvé davantage chez les autres sectes mystiques ou rationalistes. Mais le montrer serait trop long; reportez-vous au troisième volume d'Anatole Leroy-Beaulîeu, ou encore croyez-moi sur parole, puisque ce mot sur les schismatiques n'est qu'une digression pour expliquer les orthodoxes.
266 RASKOL BT SECTES
Cependant, avant de quitter les dissidents, je veux, en mêlant cette fois Raskol et Sectes, résumer ce que je vous en ai dit ; seul l'ordre changera : au lieu de descendre l'histoire, je respecterai la psychologie, au lieu de suivre la table des matières d'un exposé classique, je suivrai la table des matières de ma lettre sur rdme russe : ce me sera l'occasion de boucher quelques lacunes, mais surtout de prolonger le parallélisme entre la religion et la société.
ni
l'esprit SCSiSMATIQUC ET l'eSMUT ROME
Donc je vais ouvrir le brouillon de ma deuxièiDe lettre, recopier les titres des principaux paragraphes et noter, en regard, les faits correspondants que le schisme fournit. La plupart du temps, ils confirmeront ce que nous savons da caractère russe ; les exceptions seront d'autast plus instructives qu'elles seront plus rares* N'attendez pas le style d'un discours, mais cdui d'un tableau.
1* Qualités morales.
A. Le paysan russe est^ en général^ fatalisie<» — Le Schismatique Test aussi : ainsi les Raskol* niki, et spécialement les Bezpapovtay, se résignèrent à passer presque sans vie religieuse les temps de l'Antéchrist.
B. Le paysan russe est^ en général ^ héroïqti^' ment passif. — Le Schismatique Test aussi :
c'est dans le schisme qu'on trouva des martyrs comme les suicidés volontaires, et, à un degré moindre, des muets volontaires, qui se laissèrent condamner plutôt que de dévoiler leur doctrine .
G. Le paysan russe est routinier^ paresseua:
et imprévoyant. — La routine est l'essence même du Raskol. C'est un trait capital. De plus, parmi les dissidents, les Vagabonds vivent de charité et de vol et les Messalianié dorment pour recevoir en songe le Saint-Esprit lui-même. De '^^^• même, les premiers Papovsty ne songèrent pas ^^ ^ à assurer la continuité de leur sacerdoce, et les disciples d'un certain Basile le Chevelu se laissèrent mourir de faim en se gavant, après avoir abattu leur bétail et leur volaille. Seuls, les Mutilés savent penser à l'avenir, parce qu'ils ne peuvent aimer que l'argent : on les recherche comme caissiers.
D. Le paysan russe a des vices de primitifs (gourmandise ou luxure). — Ici, les Schismatîques font exception, en principe du moins. C'est la grande supériorité de la plupart d'entre eux de savoir jeûner beaucoup, ne jamais boire d'alcool et détester le tabac. La plupart aussi
RASKOL ET SEGTISS 269
prêchent la continence. Mais les révoltes de la chair sont terribles. Même des Papovsty (tel Job, à la fin du xvii' siècle) acceptent la polygamie. Presque tous les Bezpapovtsy (les Théodosiens en tête) arrivent à l'amour libre. Un Théodosien, Théodore Ivanof Alexiéef, concilia la doctrine de sa secte et la tradition générale en approuvant le mariage, à condition que les vieux se séparent pour mourir en bons sectants. E. Le Russe est éminemment charitable, — Sa vertu essentielle ne s'altère pas hors de Torthodoxie. Tantôt c'est un Kovyline qui se fait admirer de l'Eglise pendant une peste. Tantôt ce sont des Doukhabory qui se vantent de n'avoir jamais de mendiants chez eux. Mais les exemples les plus populaires sont ceux de Soutaïef, le moujik qui passionna Léon Tolstoï : un jour, ayant été volé dans sa grange, il ne crut être vraiment chrétien qu'en allant porter aux voleurs, évidemment très pauvres, un sac qu'ils avaient oublié. S"* Qualités intellectuelles i A. Pensée métaphysique et pensée finaliste. — C'est l'abus des discussions philosophiques qui a provoqué les premiers troubles du Raskol et a servi de prétexte à la plupart des sectes.
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27U BASKOL ET SECTES
B. Mépris de ridée claire. — Le vague des croyances dans les sectes mystkiaes et même '' rationalistes. Exemple : la notion de Dieu chez
les Doukhabory et les Khlisty. — Le vague de ^ la pratique dans les sacrements des Bapovtsy. ^^ Exemples : àStaradoubié, au milieu du xyiu'' siècle, en Tabsence de prêtres, quand la Réserve allait Dianquer, on la pulvérisait et on la mMait à de V^i la nouvelle pâte, qu'on jugeait consacrée par ^ contact ; à Moscou, à la fin du xvm* siècle, on ^rm reconnaissait qu'il fallait oindre à nouveau les -fyi prêtres orthodoxes qui passaient au RaskoU mais, >« gén comme on n'avait pas d'évôques pour consacrer ^nk le myr, on le remplaçait par de l'huile or<dinaire 4 Da qu'on avait Esiit séjourner dans une fiole ayant ^^{oii, autrefois contenu l'huile sainte. ^iiéjii
C. Souci de l'absolu. ' — Le « tout ou rien » ^irfe qui caractérise toute la vie delà Bezpapovchchina. a mm — Détails. Les Théodosiens purifient les aliments ait, exa achetés chez les Orthodoxes en faisant cent pros- >;^en c trations et en les cuisant dans des. plats spéciaux \k& ne et dans un four spécial. Les Doukhabory ne Dires pr( veulent pas détruire le moindre animal, car on ^^ ^}^^. commence par écraser un serpent et on finit par \si^^^ faire la guerre. Les Khlisty, dans la ferveur, Joq^q^^^, veulent atteindre Dieu lui-même. 'klH^v
D. Puissance des idées. — Les Raskolniki vont en prison plutôt que de couper leur barbe, car 3 est écrit que le visage de l'homme est feit à l'image de Dieu. — D'autres tuent leurs enfants, soit parce qu'ils les trouvent trop intelligents pour ne pas devenir vicieux, soit simplement pour imiter Abraham. — Les Skoptsy se mutilent, ne croyant pas qu'on ne puisse pas prendre à la lettre des préceptes comme : « Si votre œil droit vous scandalise. •• »
E. Mysticisme. — Chez les vieux croyants, attente générale de la fin du monde. Dans les sectes rationalistes, l'exode de Doukhabory au Canada. Dans les sectes mystiques, d'une cer* teine façon, tout.
S"* Déséquilibre.
Esprit de soumission et esprit de révolte ob* serves ensemble dans chaque russe. — Us s'observent, exagérés, dans chacun des dissidents groupés en communautés isoléets : c'est le cas de bien des vieux croyants et de presque tous les sectaires pro{M:ement dits. En particulier, on remarque chez eux, plus encore que chez les Orthodoxes* un besoin d'égalité tendant à l'identité (Hommes de Dieu et Doukhabory) et un be* soin de liberté tendant à la licence (Errants et
m BASKOL BT SECTES
Suicidés). D*où cette perfection de principe et ces chutes de faits qui est la contradiction fondamentale du Raskol.
Résamons ce résumé, et surtout interprétons-le.
A. En gros, tes caractères des orthodoxes se retrouvent chez les dissidents. Si même quelques sectes ont été inspirées par un protestantisme étranger, elles en ont arrangé la doctrine à la russe. B. n'y a d'exception que pour les Mutilés, qui deviennent les plus avares des hommes : mais ce phénomène, d'ordre physiologique, n'a point de patrie.
B. Le conservatisme russe ri a été exagéré que dans le Raskol. En réalité, le conservatisme se double ici d'absolutisme. C'est cet absolutisme qui a abouti aux pires fantaisies. Des Pavovtsy conservateurs se changèrent naturellement en Bezpapovtsy révolutionnaires.
G. Aussi V anarchie est-elle le caractère distinct tifde la majorité des Raskolniki et des Sectaires.
Voilà l'essentiel. Il y a dans le Russe deux êtres, un communautaire et un individualiste. C^est le communautaire qui s^accommode de Vorihodoxie, c*est V individualiste que lé schisme satisfait. Le Russe veut le schisme comme il veut l'indépendance, ni plus ni moins.
L'orthodoxie n'est donc pas plus russe que le schisme, elle est mieux russe. L'effort politique a été de constituer un Etat dans une anarchie endémique. L'effort religieux doit être de constituer une Eglise dans un schisme endémique.
Les dissidents ne représentent donc qu'un mauvais passé. L'orthodoxie est le meilleur présent.
Arrivés à la fin de cette étude, nous pouvons en rappeler les débuts.
Certains principes de Frédéric Le Play et d'Henri de Tourville permettaient une étude sociale du Christianisme russe : je l'ai tentée, ne restant pas toujours fidèle à ma méthode, n'approfondissant pas toujours mon objet, en écolier. Me voici donc obligé de vous expliquer ce que j 'agirais voulu faire.
Il s'agissait d'abord de chercher, en Russie, l'influence de la société profane sur la société religieuse. Elle est grande. Le Christianisme s'est adapté. Ce lui fut une force. Mais ces répercussions de la vie moscovite sur la foi orthodoxe ne doivent pas faire croire que la foi orthodoxe s'explique tout entière par la vie moscovite. 11 y a dans le Christianisme un ferment qui ne naît pas de son milieu. C'est d abord la fièvre évan-
gélique qui pousse celui-ci au désert, celui-là au martyre, un autre aux miracles, et dont le caractère est précisément une irréductible origina*-^ lité. Mais surtout le grand fait du Ghristianisma se substituant d'un coup au paganisme, durant sans l'auxiliaire d'organisations, résistant à la sujétion des khans tatars et (le certains empereurs, triomphant des dangers intérieurs de l'ignorance et de la grossièreté, et enfin aboutissant aujourd'hui à un élan pour des réformes le plus confus peut-être, mais peut-être aussi le plus efficace qu'on ait encore connu, ce grand &it dénote dans le Christianisme une vie autonome qu'aucun état social ne pourrait expliquer, puisque l'état social a besoin de son secour» pour se réaliser lui-même. Il ne faut donc pas se méprendre sur le sens de cette sociologie chrétienne. La société est nécessaire pour préciser la religion, pourvu que la religion soit un^ puissance à laquelle il ne manque que des précisions. Le travail lui donne une forme, il ne crée pas sa force. Le sol fournit des conditions, il n'impose pas des causes. Cette science sociale n'est pas une science mathématique où le supérieur se déduirait de l'inférieur, au point que celui-ci existerait seul et que le premier ne serait
RASKOL BT SECTES 275
qu'une apparence ; elle est une science du déterminisme, étudiant le contact de deux éléments, une spontanéité indéterminée qu'elle admet sans philosopher sur elle, et des rigidités physiques par l'ensemble desquelles cet indéterminé se détermine.
Jusqu'ici nous avons observé objectivement, n faut pourtant prendre parti. Ce sera pour la prochaine lettre. Si sortir de la science pour conseiller l'action avait besoin d'une excuse, elle serait dans l'exemple que nous donnent les deux villes où nous sommes : pour les choses religieuses, Moscou et Oxford ont le même enthousiasme ; et c'est un lien de plus entre nous deux aujourd'hui.
Septième lettre.
L'AVEiMR DE L'ORTHODOXIE
Très cher, ami,
C'est un peu pour les autres que j*ai écrit les précédentes lettres, mais celle-ci est vraiment pour vous.
Pour les autres, j'ai insisté sur le déterminisme géographique et le déterminisme historique ; mais vous savez qu'ils n'expliquent que la moitié de l'âme d'un peuple ; l'autre moitié dépend du but auquel Dieu la destine : cherchons la vocation de la Russie.
Je dois vous annoncer tout de suite où je veux vous mener. — Je vous dirai d'abord que la vocation de la Russie n'est pas indépendante de celles des autres nations ; puis que le destin d'un État est solidaire de celui de son Eglise ;
ainsi que l'Eglise russe doit s'unir à tout le reste de la chrétienté. — Ensuite nous examinerons les conditions de cette union. — Pour en démontrer la nécessité comme pour en préciser le programme, noos pfofitercMift et tout ce qu'il y a de positif dans les lettres que nous avons échangées, afin que notre rêve, si c'est un rêve, sorte du moins de certitudes.
LA NÉCESSITÉ DE L'uiflON
Les deux premières vérités, vous m'en accor^ derez sans peine le principe. Le rAle de la Russie n'est pas de s*isoIer, car l'égoisme n'est pas plus permis aux nations qu'aux individus, et son rayonnement ne peut tendre à de simples conquêtes matérielles, ce qui serait une autre forme d'égoîsme. Les vraies missions des États sont leurs missions religieuses, et la vraie religion est universelle. Je ne perdrai pas mon temps à insister. Souscrivons sans réserve à cette pensée que Vladimir Solovief place au début de L'Idée russe : « En acceptant Tidée essentielle et réelle dH genre humain, — et il faut bien l'accepter, puisque c'est une vérité religieuse justifiée par la pkBosopbîe rationnelle et confirmée par la science
'iUO l'avenir de l'église russe
exacte, — en acceptant cette unité substantielle, nous devons considérer Thumanité entière comme un grand être collectif, ou un organisme social dont les différentes nations représentent les membres vivants. Il est évident, à ce point de vue, qu'aucun peuple ne saurait vivre en soi, par soi et pour soi, mais que la vie de chacun n'est qu'une participation déterminée à la vie générale de l'humanité. La fonction organique qu'une nation doit remplir dans cette vie universelle, — voilà sa vraie idée nationale, éternellement fixée dans le plan de Dieu. »
La difficulté commence lorsqu'on essaie de déterminer la fonction de chaque peuple.
Si l'on se contente d'une très grossière ethnographie, on reconnaîtra que l'Etat italien comme l'Eglise romaine a le génie du gouvernement.
On avouera que la nation anglaise comme la paroisse anglaise a le génie de l'initiative. On ajoutera que la France, isthme géographique, climat de transition, sites moyens, races mêlées, participant du génie italien et du génie anglais, gagne du moins à cette impersonnalité deux choses : d'abord une grande passion pour les idées : en philosophie comme en sciences, en théologie comme en exégèse, elle surpasse au-
jourd'hui, quoi qu'on dise, l'Allemagne : c'est toujours la Sorbonne du monde ; — ensuite une grande puissance d'apostolat : c'est l'origine, pour citer d'abord les événements profanes, de toutes les guerres de la Révolution, et Newman disait à Lord Halifax : « Si vous voulezjfaire quelque chose pour l'unité de l'Eglise, adressez-vous à la France ».
Et la Russie ? Méditez quelques instants, en cherchant, dans tout ce que nous avons dit d'elle, la volonté de Dieu.
Dieu lui a fait un sol mauvais, si mauvais qu'on n'y peut vivre que dans l'attente d'un royaume qui n'est pas de ce monde ; quelques Russes, émigrés au Canada, avaient nommé un de leurs villages Célo Tirpénié, c'est-à-dire le village de la patience : pour tous les Russes, toute la Russie, c'est Célo Tirpénié. Dans cette résignation. Dieu les a serrés si familialement que les voisins sont forcés de s'aimer les uns les autres ; les communes ont eu à débattre entre elles si peu d'affaires d'intérêt ou de problèmes de raison qu'elles ne comprennent pas d'autres liens que les liens de la charité : et ainsi les Russes étaient prédisposés entre tous à recevoir l'Evangile et à constituer l'Eglise. Pour qu'ils gardent mieux ce dépôt. Dieu
282 l'atenir db l'bglise russe
les a rendus conservateurs jusqu'à la routine ; leurs heures sont plus brèves que nos heures ; ils raccourcissent les siècles écoulés depuis le Christ : ils nous rendent plus présents les temps apostoliques. De peur qu'une influence étrangère ne troublât la pureté de leur foi, Dieu les a disséminés dans un immense pays rendu impénétrable par les steppes du sud» les forêts du nord et les marécages de l'ouest. Pour ajouter à l'isolement, il les a, pendant plus de deux siècles de joug tatare, orientés vers l'Asie, plus immobile encore, et, depuis ce joug, la race a gardé une telle sensibilité qu'elle s'est volontairement fermée à l'Europe. Enfin, ps^ surcroit de précaution, il n'a pas voulu que ce peuple fôt guerrier, afin qu'il ne risquât pas de se souiller par des conquêtes ; ce sont des désastres qui ont assuré son unité çt sa grandeur, et l'une et l'autre sont ainsi faites de ce qu'il y a de plus chrétien dans Thomme, la souffrance et la bonté.
Terre où Ton est de passage, charité qui prime tout» respect du passé, solitude naturelle de rétendue et solitude artificieUe de l'histoire, tout ecmcorde. Tant de préparation n'est point l'ouvrage des causes. La Russie est une œuvre personnelle de Dieu. Sa providence a voulu en faire
l'avenir de l'église afTssE 283
une des terres privilégiées des huit béatitudes.
Ainsi apparaît le but de la Catholicité. Chaque peuple, pour son compte, y doit pratiquer le <jiristianisme complet, mais, pour le profit des autres, il doit, en outre, se spécialiser dans la vertu (fui convient le mieux à son tempérament ; et, pour reprendre la distinction simpliste de tout à rheure, l'Italie sera le ministre, l'AngUe* terre le pionnier, la France le docteur, la Russie le témoin.
Maïs plus Us seront spécialisés, frius ils devront vivre d'accord.
L'accord de lous les chrétiens est un bien, même ten^rd. Loin des exemples de l'Angleterre, les Latins risc[uent d'outrer la centralisation jusqu'à la servilité, comme, loin de l'exemple des Latins, l'Angleterre risque d'outrer l'initiative jusqu'à l'émiettement. Dans la solitude, chaque peuple exagère ses qualités propres au point de les changer en défauts. C'est un vice que l'hypertrophie d'une vertu. Essaie-t-on d'y remédier par des rapports quand même ? Seulement, comme le sdiisme empêche de parler des questions fondamentales, on se borne à échanger des romans M des bibelots. C'est ainsi que les Russes n'ont pris aux Français que les théories de leurs ré-
Yolutionûaires et qae les Français n'ont reçu des Russes que la dépravation de leurs hautes classes. Plus on se voit, moins on s'estime, et les beautés de la religion étrangère ne sont que des pièges qu'on doit cacher. Certains l'ont si bien compris qu'en cherchant à compléter leurs pratiques, ils arrivent spontanément aux pratiques de leurs voisins, de façon qu'ils ont l'air de les avoir étudiées pour rapporter en cachette des modèles démarqués. Ainsi bien des catholiques de France s'efforcent de mettre dans leur foi la personnalité anglaise : lisez les lettres d'Henri de Tourville; et beaucoup de sectes anglaises, par le besoin de se fondre en unités plus vastes, se rapprochent de Rome sans le savoir ; relisez-vous vous-même.
L'accord de tous les chrétiens est encore une fatalité. Plus que jamais les frontières s'ouvrent. D'une part, les littératures, les philosophies, les arts se pénètrent. D'autre part, les relations d'industrie et de commerce créent en tous les points du monde des conditions de vie semblables.
Joutes les idées sont remises au creuset et intertionalement. Tandis que des Occidentaux que lasse le rationalisme cherchent la lumière dans les livres de M, Bergson ou de M. James, voici
L AVENIR DE l'ÉGLISB RUSSE 285
que l'on découvre des clartés analogues chez un Khoroiakov. Tandis que des Occidentaux que l'athéisme a trompés rêvent le plan d'une société où la religion ne serait pas qu'un surcroît, voici qu'ils s'aperçoivent que la société russe est uni-^ quement fondée sur le christianisme. Dans ces bouleversements, tous les ingénieurs et tous les docteurs se réunissent pour élaborer le monde de demain. Les pasteurs seraient-ils seuls à ne pas se parler ? L'internationalisme profane est vain s'il prétend remplacer le catholicisme religieux; il compte, s'il l'annonce. Les congrès ne valent que comme précurseurs du Concile.
L'accord de tous les chrétiens est enfin un commandement. C'est Notre-Seigneur qui a dit, dans la prière sacerdotale : « Ce n'est pas pour eux seulement que je prie, mais encore pour ceux qui croiront en moi par leur parole, afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi et comme je suis en toi, afin qu'eux aussi soient un en nousi pour que le monde croie que tu m'as envoyé. » Si quelqu'un ne croit pas qu'un jour viendra où il n'y aura qu'un troupeau et qu'un Pasteur, celui-là peut être chrétien, il n'est certainement pas catholique.
Si où passe de la thèse générale aux cas par-
ticulîers, la Russie est précisément une des meilleures preuves. Son histoire, qui est ie réôC é'un isolement, n'aurait pas de sens si elle n'aboutissait à une union. Grâce à Téloignement, l'Eglige orthodoxe a assuré jusqu'ki le christiainiane d'une centaîiie de raittk>ns de Russes et, puisqv» la Russie a une fonnation analogue et supérieure à celle de tout TOrient, elle peut encore assurer le chrisliaiiisme d'une centaine de millions d'Asiatiques. Pourtant ce n'est pas assez. Panslavism» ou panorientalisme sont un terme indigne du préludeu Plus qu'indigne, impossible. Il cesserait aussitôt atteint. Car la Russie s'ouvre et s'ouvrira de plus en [dus. Ainsi Dieu ne l'aurait séparée du monde pendant dix siècles que pour la livrer au monde le onzième. Sa Providence échouerait devant le dévelc^pement des chemins de fer. B semble donc que la solitude delà Russie n'aîtserri qu'à consolider en elle des qualités faites pour rayonner plus t^nd. C'est — toutes différmces gardées — l'histoire du peuple hébreu qui a vécu seul jusqu'à ce qu'il ait compris l'idée messianiquOt pour aller, dès le temps de la captivité, fonder dans tout l'univers civilisé des synagogues qui ont été les lieux naturels de la prédication des apôtres. La Russie d'aujourd'hui recevra de l'Ita-
lie, de l'Angleterre, de la France les leçons qui lui manquent, et elle rendra aux sociétés athées de rOccident la secousse d'une constitution quasi évangélique. Son destin est double. Nous sommes au changement de la retraite en apostolat. Sans lui, tout est incohérent ; avec lui, tout est prophétique.
Ainsi rUnion des E^ses est féconde, fatale et commandée. Elle sera.
LA FORME DE l'dNION
L'union sera. Reste la manière. Certains détails nous en seront longtemps obscurs, mais on ne saurait en établir les principes avec trop de force, car, à se mettre à l'ouvrage en étourdi ou en orgueilleux, on risque de compromettre Tœuvre de ses successeurs ou de perdre sa propre foi.
Jusqu'ici l'Union n*a guère été imaginée que sous deux formes, et j'avoue qu'elles me semblent également illusoires.
l*' La première serait la « conversion » d'une Eglise à l'autre. Cette conversion pourrait se faire par homme ou en masse.
11 y a en Russie un très petit nombre de « romains convertis », et en France un peu plus
d' « orthodoxes convertis ». Mais tous n'ont dû leur « conversion » qu'à des conditions de vie très particulières : ainsi les Russes venus à la communion romaine sont pour la plupart des nobles qui sont plus souvent en voyage que sur leurs terres ; il est impossible, quand ce ne serait que faute d'églises et de prêtres, de « romaniser » une paroisse de moujiks, et peut être plus impossible encore de « romaniser » un moujik isolé, car, pour les orientaux, la religion n'est pas affaire individuelle. En tous cas, et toute réserve faite des devoirs qui s'imposent à la conscience de chacun, il me semble que les chrétiens devraient avoir d'autres ambitions que de pécher âme à âme dans le vivier du voisin, quand on pourrait faire en pleine mer païenne une si belle pêche miraculeuse.
La conversion en masse n'est pas moins difficile. Elle suppose, — ou que le Synode accepte non seulement le Filioque, mais le concile du Vatican, sans parler de la Curie romaine, — ou que le Pape renonce à sa primauté, à sa théologie, aux azymes, aux statues et à bien d'autres choses encore. Je ne voudrais blesser aucune croyance et je me place ici en dehors de toute idée dogmatique, mais, aussi sûrement que je
^90 l'avsma de l'église bvssb
prédÎE le lever du soleil, je puis affirmer que pour maintenir L'orthodoxie russe en sol slave, il y a. au moins de& nécessités de Ueu^ pour main* tenir le catholicisme romain en terre latine, il y a au moins des nécessités de tempfr : la Russie ne peut pas plus renoncer à son conservatisme qu'à son tchernaziomy les U^s au Pape qu'à leurs deniecA aièdes. ^k)us soulèverions des. montagpes avant de boucher cet abîme.
C'est qjue la religpn nationale eat trop parfaitement adaptée au caractère national. Vous m'aveai montré que les Anglicans n oni rien pu secevoir des catholic|ue$, qui sont surtoub irlandais : cinq prétrea sur six. La ftij^frie, de m^ae. Trois ChrÎBtianismes diqmtent les conscienfies à l'OcllifidoxIe. — Le Raskol et lea Sectes. Naua savons de quel fond slave ils viennent et. à ({Défie rébellion contre l'empire ils aboutissent, aiiesi insinuants par ce qu'il y a de nationaè dans Irar Qcigîne que dangereux par ce qu'il y a d'anlînatiânaLdanslettr résultat. — Le Protestantisme, n vient, pas les provinces balticfues, avec la* culti»e aUemande, dans les classes élevées, et, par sai tendanee à l'imitijWBdttalisme inteUectuel, risque d'y jouer le rôle d'un Kasfcol aristocratique. — Le Gathoticiame romain* N'oubliez jamais qju'on le
regarde comme la religion polonaise. Or, les Polonais sont plus loin des Russes que les Allemands des Français « ennemis perpétuels, vain* ^ueurs implacables, qu'il fallut chasser du Kremlin en 1612 ; on ne comprit ce que cette délivrance avait de providentiel que quand» pour son 4euxième centenaire, on chassa sur la route de Pologne d'autres barbares dont on ne se souvient plus que comme voleurs d'iconostases; et la statue de Minine et Pajarski, sur la Place Rouge, isemble défendre Moscou tout ensemble contre les Groupes ennemies et la foi étrangère. — Reste, il «st vrai, une quatrième Eglise, un catholicisme d'obédience romaine et de rite grec ; c'est l'espoir de quelques prêtres français qui s'imaginent con- «quérir la Russie en portant la barbe et en parlant slavon ; ils vont naïvement à un échec honteux, •car la fdupart des Russes, qui reprochent déjà âux missionnaires occidentaux je ne sais quelles machinations insinuantes, les trouveraient doucement latins en les voyant déguisés en grecs. — Ces malentendus sont navrants, mais ils sont. <}ui veut les ignorer les augmente malgré lui. L'orthodoxie, — et vous savez quel est aujour- «d'hui son réveil, — peut seule faire l'union. Travailler à la ruiner, c'est faire le jeu de l'athéisme.
292 l'avemr de l'ëglise russe
s** On a donc proposé — et c est le second procédé — une entente opportuniste contre cet athéisme qu'on ne devrait pas craindre si on a les paroles de la vie éternelle, un rapprochement de la vérité et de la demi-vérité pour lequel on oublie les dogmes qui divisent avec une tolérance qui n'est qu'un scepticisme, une fédération d'Eglises au fond étrangères, une affaire conclue entre les pontifes, une union sur parchemin, une sorte de traité de commerce, une poignée de main de diplomate au lieu du baiser de paix. C'est faire trop d'injure à un prêtre que de croire qu'il pourrait jamais l'essayer. Mais l'incrédulité nous presse, ajouteront les « esprits larges ». Oh, les hommes de peu de foi !
Il faut donc que chaque Eglise reste intransigeante et que l'union soit complète. Vous m'entendez : intransigeance absolue, c'est-à-dire au moins intransigeance doctrinale et union absolue, c'est-à-dire au moins union doctrinale. C'est une contradiction. Quel miracle dé charité la résoudra ?
Le miracle dé charité sera d'abord un miracle de patience. L'union vraie ne sera pas le fruit de quelques années seulement. Les évoques mêmes ne pourraient la hâter beaucoup. Cependant nous,
qui ne sommes rien, nous devons y travailler tout de suite. Comment, vous le savez mieux que moi.
Il faut que dans chaque pays, Russie, Angleterre, France, existe un groupe d'hommes voulant préparer l'union et que ces groupes entrent en rapports les uns avec les autres. Ce ne peuvent être d'abord que des relations d'études. Elles auront deux objets : d'abord les antiquités chrétiennes, qui, bien comprises, nous rapprocheraient de l'état d'esprit qui a précédé le schisme ; ensuite les conditions sociales qui maintiennent aujourd'hui la séparation, et qui, mieux connues, feraient voir qu'il y a en elle moins de mauvais vouloir qu'on ne croit. Dans ces contacts, chaque groupe communiquera sa valeur à l'autre, persuadé qu'on rapproche de soi la confession étrangère, non en la combattant comme un ennemi, mais en la sanctifiant comme un frère. En échange, il apprendra de la nation « schismatique » des exemples qu'il pourra communiquer à la nation « orthodoxe ». C'est tout humble, mais la vraie charité est multiplicatrice. Ces rapports d'individus sans mission se changeront en rapports des corps tout entiers, et l'on verra cet événement nouveau, ou plutôt renouvelé, dans l'histoire du
294 L^TETilR DE l'ÉGLISE RUSSE
Christianisme, une action directe d'Eglise àr Eglise.
Certes, on en critiquera les premiers artisans. On dira surtout : « Ces hommes qui, à force de* remonter à la source, ont éliminé de leur christianisme leur nationalité, ne risquent-ils pas d'en Taire une religion tellement abstraite qu'il faudrait tout au plus la nommer philosophie ?» Ou bien : « Ces hommes qui, pour se rendre compte des conditions de l'unité, ont examiné ce qui, dans l'autre communion, est produit par l'autre milieu, ne peuvent-ils retourner ce relativisme contre la communion à laquelle ils appartiennent, et, dans ce va-et-vient entre Eglises, rester eux-mêmes de& Sans-Eglise ? » S'ils étaient des dilettanti, oui, tout serait possî!)le. Mais vous savez à quels admirables hommes d'action je pense. Leurs successeurs ne peuvent pas ne pas tenir quelque c^ose d'eux.
Vous êtes latin, je suis russe. Latin, vous ne pouvez pratiquer votre religion qu'avec vos qua^ lités et vos défauts latins. Russe, je ne puis pra-^ tiquer ma religion qu'avec mes qualités et mes défauts russes. Soit. Gardez la scolastîque et le chapelet, je conserve mon mysticisme et mes signes de croix. Mais passons humblement par la
pratique totale. C*est «n approfonAissant sa fbi arec tons les auxfltaires de son tempérament qu'on se trouve îe plus près l'un de rautre parce qu'on est le p3usprès du même Christ. ïl faut que les moyens difTèrent pour que les bu'ts soient parefls. Il n'y a pas de catholicisme sans natienalisme, mais qu'il n*y ait de nationalisme que pour le Cd(tfholicisme. Par là se concflient Tintransigeance et l'unité. Chacun devant sa conscience aura la fierté de n'aroir rien cédé, et chacun devant son frère aura la joie de s'être tout donné.
J'ajoute un passage de Horel qui itéra les derniers doutes ; c'est un fragment d'une admirable tettre imprimée tout entière dans l'histoire de sa vie {Vnbbè Gustave JUorel, profèsnettr à rinsHlui ttdhoîiqîte de Paris, par l'abbé Jeam Caltjbt, p. 291-1598) ; ce sont des phrases connues, mais qu^on a pfetisir à écrire, ne fÈit-ce que pour arriver à les savoir par coeur.
« C'est seulement en se dégageant des h^tudes d'esprit de son pays et de son temps cpie l'on s'humanise vraiment et que chacun développe en soi ce qu'il a de véritablement humain. C'est de la môme manière, sur le terrain refi* gpieux, que l'on se fait un état d'esprit véritable-
296 l'ayenir de l'éguse russe
ment « catholique » , état d'esprit nécessaire pour recevoir de façon « orthodoxe » la tradition de nos Pères dans la foi. Moins l'on subit les préjugés d'un temps et d'un lieu, plus Ton est universel et « catholique », et plus aussi Ton est préparé à comprendre dans la doctrine ce qui est au-dessus de toutes les différences de lieu et de temps et par conséquent ce qui est « orthodoxe ».
« Ainsi l'unité de l'Eglise dépend de l'unification de toutes les civilisations. Cette unification, bien entendu, serait tout à fait relative; chaque peuple y conservera nécessairement son caractère. Mais les relations de plus en plus fréquentes entre les diverses nations auront pour conséquence inévitable une influence mutuelle de plus en plus active. Et, pour ma part, je suis persuadé que l'Occident a beaucoup à gagner à mieux connaître les peuples slaves et surtout les Russes. Dans la civilisation de l'avenir chaque peuple aura la part qu'il saura se faire. Il faudra alors que ceux qui présenteront la religion au monde lui présentent non pas une chose française ou allemande, ni une chose latine ou grecque, mais une chose humaine. Ce n'est qu'en étant véritablement humaine, en s'adaptant à tous les
hommes de tous les pays, que la religion se montre divine. »
« En somme, je vois deux manières de rapprocher la date de Tunion des chrétiens : l'étude de l'antiquité chrétienne faite et commencéjB avec le désir de recueillir respectueusement l'héritage de nos Pères ; puis des relations mutuelles entre les diverses catégories de chrétiens. Moins l'on fera de polémique et mieux cela vaudra. Les relations courtoises entre chrétiens n'ont pas seulement pour résultat qu'on se connaît mieux, elles en ont un autre : c'est que Ton s'estime, et, quand on en est là, le désir de l'union grandit et l'on travaille avec une tout autre ardeur à le réaliser. »
Jusqu'ici il ne s'agit que de l'union mystique de précurseurs isolés. Mais leurs descendants la resserreront jusqu'à ce qu'une génération ose parler de l'Unité officielle. Alors on s'apercevra qu'elle est aux trois quarts accomplie. Dieu ifera le reste.
Je dis plus. Si on ne peut arriver à l'Union qu'en approfondissant sa foi, on ne peut approfondir sa foi qu'en pensant à l'Union. Sans cette idée, rien dans le dogme, rien dans le culte no
S98 iJ^vEsm wm l'érlise russe
moitre toute sa ^eur. Si je crois à la Mdeaq»tion, c'est, en dernière raison, jpmme cpie tes Conciles l'ont proclamée, et les Conciles résument la cBTlîtiide de ftoiis les âanrts aryaitt semii, mieux que «m, la gr✠qm hm a vsdietés. Si ^ irais à la fi[ble«uidiariBtiipiey}e merwppiSIlB que Jésui a inaii§61a>Fâcpie avecloB fireniîevs iBvéquas^ ^qœ leurs Bocotmmms 'eflrvoynent dHiiie <viHe à l'aiikre le patacwasacréen témoignage d'union, let (c'etft avec laus ees Saonts a/m je me nets à tafcle. 11 n'y a fM de dogme de Isifaiiofiièqiie, il n'ya^pa» d'Etti^aristie -solitaire. A l'origine de loat neie vraimenft chrétien, il y a toute l'fi^e. Mao» l'EgUae n'a pas de l)arnère6. Nous tuii «onan»» d'acrtaivt mieuiK fidèles jque nous la iFeulans fAns indéfiniment une. Et ainsi s'enrichit sans limitei^ la tparole terrible e^ douce : < Hors de i'£giise point de «lAut. »
CependaTft l'Union presse.
En Rifisie qfuekfue révélation se prépare. Gm occidentaux 4}ni voudraîont « oolonieer » Tmwt* pire y pourraient faire de magnifiques « cwips ». Il n'y aurait qu'à le dmloquer. Mais comme le spirituel et le temporel s'y -soutiennent i'an l'autre» ils sarvent qu'ils «e éàsorganiam'OBt qu'e» dédiristianisant. On sait connue ils y liwmoltoiH^.
L^ATBKIR DE l'ÉGUSE RUSSE 29^
La crise actnefle est beaucoup moins politique qtie religieuse. Elle est très grave, car elle ne risque rien moins que de faire échouer la destinéeprimordiale de la Russie. Au moment de se répandre, elle doit se défendre. Nous allons assister à Fun des plus grands spectacles des temps.
Assister n'est point assez. Mal préparée aux habitudes modernes, l'Eglise russe a besmn d*aide. A nous de la lui donner, mais avec quelle charité et surtout queQe discrétion! Qu'elle puisse se dire que nous voulons la soutenir sans l'absorber, ouvrir entre eBe et nous une porte dont elle seule aura la clef, agir comme Marthe qui faisait le ménage de Marie sans la gêner dans sa contemplation, car nous avons sur elle l'avantage lamentable d*étre ses aînés dans la lutte contre le mal.
Elle se méfiera, mais nous devons forcer sa méfiance. Ou plutôt nous devons mériter qu'ette croie en nous. Car nous sommes tenus par un devoir de gratitude. Quand les Tatars sont arrivés en Europe, la Russie n'avait pas moins de civilisation que la France, et la France et la Russie ont eu également peur. Dès rinvasîon le génie russe a cessé. Sans doute il y avait en lui une moindre puissance de développement. Tout
300 l'avenir de l'ëguse rcsse
de même la Russie a servi de tampon entre l'Europe et la Horde. Nos progrès sont faits de ses retards, nos progrès religieux autant que nos progrès matériels. Dans les deux ou trois siècles de servitude, les Russes sentirent que la guerre de race était la guerre sainte, qu'ils résistaient pour une foi plus que pour une terre, qu'ils étaient des martyrs autant que des vaincus, qu'ils faisaient une croisade sur place. Si, pendant ce temps, les Eglises occidentales ont eu le temps d'acquérir quelques supériorités sur l'Eglise russe, ce ne sont, en bien des cas, que des emprunts qu'elles lui ont faits. Les deux Christianismes sont liés, sans le savoir, par une dette, et aucun moment ne serait plus propice pour la payer. Souvenons-nous.
Hier je me suis endormi en entendant dans la rue des chants révolutionnaires et ce matin je me suis réveillé au son de toutes les cloches. Peuple qui ne trouvera jamais l'équilibre, et qui nous appelle autant par ses péchés qu'il nous attire par ses vertus. C'est cette trépidation qui m'a divinement secoué pendant les jours où j'ai écrit ces pages. Elles sont achevées. Si j'y ai mis des mots téméraires ou des mots blessants, que les
l'avenir de l'bglise russe 301
chrétiens de ma communion et que ceux de l'autre communion veuillent me pardonner. Si je pouvais avoir une excuse, demandez-la aux hommes qui, fils de France et de Russie, sentent se continuer en leur âme les âmes d'ancêtres romains et d'ancêtres pravoslavny, si bien que l'Union des Eglises est réalisée en eux et qu'ils gardent, en traversant un monde qui se meurt loin de Dieu, la certitude que Marthe et Marie seront bientôt réconciliées sur le tombeau de Lazare. Pour vous, continuez vos bonnes lettres dont les exemples ont suscité les pensées que j'ai mises dans les miennes. Je vais, dans quelques jours, revenir de Moscou à Paris, les deux chères villes qui, dans l'ignorance où je suis d'autres pays, sont pour moi les cathédrales du monde. Nous essaierons ensemble d'unir ces actes d'humilité qu'on ne fait bien que sur le pavé de l'Assomption et ces actes d'espérance qui ne montent que sous les voûtes de Notre Dame. Soyez heureux, du bonheur que vous avez choisi.
A bientôt.
TABLE DES MATffiRES
ÀVÀifT-PROPOS ....••.••»• VII
PbbmièrbLittre. — SUR LA CONSTITUTION SOeiALEf DE LA RUSSIE