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B) Cette terre mauvaise attire d'autres malheurs. D'abord des épidémies de peste et de choléra qui viennent d'Asie. Puis des famines : Tété est court ; s'il commence mal, les derniers beaux jours n'ont pas le temps de réparer, et, quand la récolte est pauvre, par quels chemins aller chercher le blé qui manque? Enfin les incendies sont fréquents dans les villages de bois ; on peut être sûr que toute maison brûlera au bout de tant d'années ; rien à faire pour combattre le feu, si ce n'est d'isoler les habitations ; la police y veille, mais l'usage est le plus fort ; et l'on se groupe, préférant, puisque c'est fatal, être menacés ensemble que lutter tout seul, à la manière des petits enfants qui, les jours d'orage, se serrent sous l'arbre en fermant les yeux.
Ces deux causes concordent. La rudesse dés saisons et la puissance des inévitables commencent à détacher le Russe de l'effort.
Voilà tout ce qui sort directement du lieu.
Nous venons de raisonner à la manière de Taine. On ne peut pousser le procédé très loin. Il serait inexact de dire qu'en Russie on se sent petit parce que les espaces sont larges : au Far West le Yankee ne se sent pas petit du tout. De plus, cette maladie d'inertie, que la terre donne, peut
être guérie par des habitudes énergiques, prises dans le commerce ou l'industrie : les Grecs ont bien résisté à TAnankè et les Romains aux fièvres paludéennes. Donc du lieu nous ne déduirons que le travail et c'est ce travail qui nous imposera ses conséquences psychologiques.
2** traits moraux qui dérivent direclemoit des tondilions générales du travail. — Le travail msse, quels qu'en soient l'objet et la manière, est faible^ lent et discontinu. En effet :
A) Le lieu est un lieu d'inaction. Allez en terre noire et cherchez autour de vous un instrument de travail : vous ne trouverez que des mottes de terre et des arbres, des arbres pour faire les églises, les chaussées et jusqu'aux sandales ; rien pour fabriquer des briques ; le moindre morceau de fer vient du fond de l'empire ; sur les chemins de fer, la seule matière première est le rail, qu'on coupe, qu'on courbe et qu'on assemble en divers échafaudages simples; partout ailleurs la main ne ramasse que des choses qui brûlent ou qui s'effritent. L'industriel devrait importer là tout un monde. Il y a tant à faire qu'on renonce à rien entreprendre. On laisse pourrir le fumier au seuil des champs. On aime mieux mourir de faim que défricher la
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lande. Le sol produit l'inaction en exigeant trop d'action.
B) Si cependant quelqu'un agit, c'est avec lenteur. Remuant peu la terre fertile, on peut remettre au lendemain les travaux des champs ; on' peut remettre au lendemain les autres travaux , parce qu'on est loin de toute concurrence. De plus, le sol, peu travaillé, rend peu : on est mal nourri : il ne resterait plus de force pour une rapide secousse. Aussi la lourdeur du paysan est proverbiale. En ville, il est rare qu'une commande soit exécutée au jour promis. Bien qu'il y ait, chaque année, plusieurs dizaines de fêtes chômées, personne ne songe à se révolter sérieusement contre ce repos à peu près bihebdomadaire, parce qu'on sait qu'il ne ralentit pas l'activité accoutumée.
C) Enfin, si on agit, c'est de façon discontinue. On ne travaille aux champs que l'été. L'hiver, on fait quelques transports en traîneau ; mais dans les saisons de transition, rien à faire, puisque l'on ne trouve autour de soi presque aucune matière pour les industries domestiques ; à peine les broderies carrées et les objets en bois occupent-ils quelques veillées ; pendant des mois, bloqué dans l'izba, on reste couché sur le poôle dont le rôle
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est tel dans la vie qu'il devient dans les contes de fée un personnage parlant. Ainsi, après le relatif coup de collier des chaleurs, l'absolu engourdissèment des froids. Or, l'effort ne triomphe pas seulement par son intensité, mais par sa durée. Les à-coups de l'énergie russe en font la faiblesse.
Pour ces trois raisons, le travail est stérile.
La conséquence, c'est le fatalisme. Les plus remuants et les plus raffinés ont, à certains moments, des appréhensions enfantines. Naguère, quand des paysans saccageaient des propriétés seigneuriales, des femmes octogénaires y restaient, malgré des paroles de menaces, sous la garde de serviteurs suspects, et disant « A la volonté de Dieu! » avec une simplicité que des Françaises déclareraient de l'héroïsme. Le mot le plus employé de la langue russe est : « Zatchem? » c'est-à-dire : « A quoi bon? »
Ce fatalisme a ceci de particulier qu'il est mélancolique. Nous sommes loin du fatalisme souriant de l'inactif des pays chauds, à qui la terre livre des fruits avec surabondance, ou du fatalisme conquérant de l'inactif des déserts, à qui la conduite des caravanes a donné une maîtrise organisatrice. La campagne russe ne fournit aucun divertissement ; si l'on y subit la satiété de l'ivresse.
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on n'y connaît point la joie des vendanges ; la force irrésistible près de laquelle on végète n*est pas généreuse comme un Nil ou un Ammon : ella est le fléau du Tout-Puissant. Cet air de tristesse parait jusque dans les menus faits de la vie ur<» baine. Montez à Moscou, au coucher du soleil, sur le clocher d'Ivan Véliky. Le grand village, plus grand que Paris, est bâti dans les feuilles ; entre elles éclatent les couleurs des maisons peintes,, roses, violettes ou briques, mais surtout vertes^ le vert des toits de métal qui se fond avec le vert des arbres en des nuances d'une extraordinaire douceur, au-dessus desquelles émergent, comme pour les écraser, et flamboient dans la lumière oblique, les croix d*or et les coupoles d'or de centaines de clochers. Dans la rue, c'est la même chose : les hommes ont le parler lent, les refrains populaires sont graves comme des hymnes, dans beaucoup de restaurants les repas sont accompagnés de grandes orgues : toute l'âme russe chante en mineur.
Fatalisme, tristesse et dureté du climat donnent aux Russes, en face des dangers, des souffrances ou de la mort, une héroïque passivité. On sait avec quelle patience les paysans vont à la guerre d'où ils savent qu'ils ne reviendront pas. J'ai vu
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un petit enfant qui, jouant avec une hache, s'était coupé le bras jusqu'à Fos et qui se laissait bander sans môme pleurer. Dans un conte, « une vieille, en hachant des choux, se coupa le petit doigt; elle l'arracha et le jeta derrière le poêle » , avec un sans-façon que le conteur emprunte évidemment aux mœurs. On m'a souvent parlé de paysans qui, se sentant mourir, se couchent sur le poêle, la figure tournée vers l'image, et attendent avec une impassibilité prodigieuse. Une chanson populaire que je lis dans le recueil de Rybnikof montre les soldats dont les shakos « pèsent un poude » et dont les pas « sont pesants comme des pas d'animaux » : la bataille finit ainsi :
Si une maiu ne peut plus tirer, l'autre la remplace ;
Si une jambe tombe, l'autre reste debout ;
Qu'une épaule soit traversée,
Le cœur du soldat n'est pas ébranlé ;
Lorsque nous ne pouvons plus rien avec nos balles.
Nous résistons avec nos poitrines ;
Et quand nos poitrines ne suffisent plus.
Nous rendons nos âmes à Dieu.
Ces âmes sont des réservoirs de résignation.
J'ai dit tout à l'heure que le premier mot de la langue russe est « Zatchem ?» Je me suis trompé, c'est : « Nitchevo. — Ce n'est rien. »
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Il serait téméraire d'essayer d'aller plus loin dans cette déduction : les caractères généraux du travail sont un point de départ trop pauvre : nous tirerons plus de l'examen de la vie familiale et de la vie communale.
3** Faits moraux dérivant de la vie commu^ nautaire que le travail impose.
Le travail russe, pour préciser, est la culture extensive sur un sol peu occupé. De là, avonsnous vu, et sans doute aussi d'une origine pastorale, la famille quasi patriarcale et le groupement de plusieurs de ces familles en une communauté de village qu'on nomme le mir.
Ce système maintient l'homme en tutelle longtemps après sa majorité. D'où, chez le peuple, un air de soumission sur lequel je n'insiste pas, parce qu'il provient aussi de causes historiques, entre autres du servage.
De plus, la double communauté rei/rem//o«//w les initiatives.
« Le groupe communautaire, en effet, écrit M. Demolins dans la Route, — c'est le soutien, c'est la protection, c'est le patronage tutélaire vers lequel on tourne d'autant plus ses regards qu'on se sent plus faible, plus impuissant, qu*on sent la vie plus dure et le sort plus rigoureux.
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d'est surtout dans ces moments-là qu'un communautaire craint, par-dessus tout, Tisolement, qu'il redoute par-dessus tout de se sentir livré à lui-même, à ses seules forces, à sa seule initiative. Son initiative ! mais rien jusque-là ne l'y a dressé et préparé : il est encore trop près de la steppe pour y avoir été formé. »
Détaillons. Pas d'initiative dans le commandement, puisque le fils marié, restant au foyer paternel, n'apprend pas à être chef de famille. Pas d'initiative pour s'enrichir, puisque, faute de domaine personnel, on ne songe même pas à rendre les meubles confortables et les vêtements propres. Pas d'initiative dans la vertu, parce que la femme demeure chaste surtout par l'absence des tentations, et l'on sait ce que deviennent tant de servantes dans les villes.
Cherche-t-on à sortir de la communauté ? Vite on s'aperçoit qu'il faut y revenir. Lorsque des abroks distribués par le sort tombaient sur des moujiks qui ne se sentaient pas la force d'en profiter, ils n'avaient rien de plus pressé que de les vendre à de plus entreprenants, pour retomber eux-mêmes dans la sécurité du servage. Lorsqu'on émigrait, ce n'était pas en risque-tout cherchant dans le voyage des occasions d'initia-