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tive : à peine avait-on quitté la communauté de la famille qu'on se soumettait à la communauté de Tartèle. « Et voilà comment tout ce qui, ici, bat en brèche la communauté, a cependant pour ré. sultat de soutenir l'état d'esprit communautaire. » Si la communauté est un mal, il n'y a pas d'autre remède que le mal lui-même. Sa faiblesse fait sa durée.

Ce manque d'initiative se traduit par diverses conséquences :

A) Imprévoyance, A quoi bon s'inquiéter du lendemain, puisque la communauté s'en charge ? Jamais un vice n'a été arrêté par la peur de ses conséquences : fi du réalisme ! Il faut que l'Etat établisse l'assurance forcée contre l'incendie, car le paysan trouve immoral de lutter par une magie financière contre la volonté de Dieu.

B) Routine, Il faut faire comme les anciens, puisque ce sont les anciens les chefs. Des villages affamés aiment mieux laisser perdre l'oseille qui pousse toute seule que de faire avec elle une soupe « qui ne s'est jamais faite ». Quand Pierre le Grand réforma le calendrier, beaucoup se révoltèrent, sous prétexte que c'était un sacrilège de changer les saisons « établies par Dieu » .

C) Manque d'hygiène. On n'aère pas l'hiver

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les maisons doublement closes. On y couche tout habillé et, malgré les bains, on n'est pas propre. On ne pratique aucun sport. Dans ce milieu les maladies se propagent exagérément et il meurt beaucoup de petits enfants. C'est cette mortalité précoce qui, dans les statistiques, fait croire que la durée de la vie est plus courte en Russie.

Ce sont là des défauts sociaux plus que des défauts moraux. Mais notre méthode nous permet d'aller plus loin, et, après les faiblesses et les puissances, d'expliquer les vertus et les vices.

Le sens commun admet une première nomenclature des vices sous le nom de péchés capitaux. Le choix est un peu arbitraire. Une idée pourtant l'a guidé. Les péchés capitaux sont les vices élémentaires dont les autres sont faits, les vices presque physiologiques qu'on ne peut déraciner tout à fait qu'en déracinant la race elle-même du sol qui les a produits. Assurément, tout peuple en est possédé, mais la dose varie, et c'est ce qui importe.

Or, un court examen sufBt à reconnaître que le Russe commet, plus facilement que beaucoup d'autres, les péchés de paresse, de luxure et de gourmandise ; moins que la plupart des autres, les péchés d'orgueil, d'envie et d'avarice. Il n'est

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pas besoin de beaucoup de méditation pour s'en Tendre compte. La Russie a un minimum d'organisation. On y est souvent plus près de Tétat de nature que de l'état de société. On y commettra donc plus aisément les fautes primitives tirées de notre fonds animal que les fautes raffinées résultant de ce qu'on est groupé. Or, les premières constituent la paresse, la gourmandise et la luxure et les autres l'orgueil, l'avarice et l'envie.

A) Le moujik pèche par paresse. Vous vous en doutiez : toutes les pages précédentes ont prouvé son inertie, et il n'y a pas loin de l'indolence forcée à l'indolence voulue.

B) // pèche par gourmandise. Ce sont des moujiks devenus millionnaires qui se permettent, ^ fréquemment, ces extraordinaires ripailles, où, au dessert, on lance des bouteilles de Champagne contre les glaces, après avoir, du reste, ^appelé le propriétaire du restaurant pour dresser la note. Quant au moujik pauvre, il est si pauvre qu'il ne peut que boire, car son menu est fait souvent de gruau et de chchi, un maigre chchi sans viande et presque sans légumes, où vous ne reconnaîtriez guère le vaste plat que je vous ai montré. Ajoutons, comme circonstance atténuante, que le climat froid impose des toniques. Le seul qui

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soit à sa portée, en grande Russie, est la vodka, eau-de-vie de grain bien plus faible que notre eau-de-vie. Le paysan n'en boit que le dimanche, faute des huit kopeks nécessaires, mais comme aussi il se nourrit mal, le moindre verre suflSt à l'enivrer : il est souvent gris, rarement alcoolique, et je me suis laissé dire qu'en moyenne un Russe boit moins qu'un Français.

C) // pèche par luxure. C'est la faute de la promiscuité et de l'oisiveté. On y remédie par des mariages précoces : dix-sept ans pour les garçons ; mais cela n'empêche rien quand le mari est absent pour plusieurs mois. Le mari lui-même méprise trop la chair pour la contraindre quand il est à la ville. Après tout, les peuples voisins valent-ils mieux ? Au moins les Russes ignorent la coquetterie. Leurs mœurs manquent moins de pureté que de raffinement.

D) Par contre, les Russes n^ ont point (T orgueil. Us le doivent au régime communautaire qui ne leur donne aucune occasion de s'élever. L'artisan tient à faire des objets inélégants et solides ; il ne cherche pas à fignoler un chef-d'œuvre qu'il signera. Les ouvriers, aux temps des bombes, trouvent naturel qu'on les fouille quand ils entrent à l'usine. Les saints trop profonds des paysans

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me gênent. Mais ce qui m'émeut, c'est, après les remontrances, les < mea culpa » plus spontanés encore que les fautes. Le Russe sent très vive* ment non seulement sa petitesse, mais son péché.

E) Les Russes ne sont pas envieux. C'est que la plupart savent qu'il est impossible de monter de classe, c'est que la seule autorité qu'ils puissent acquérir se donne moins au mérite qu'à l'âge, c'est qu'ils n'aiment point les honneurs qu'on achète avec des responsabilités. Non seulement ils ne sont pas envieux, mais ils plaignent le barine russe, parce qu'il vit comme un loup, et le barine étranger, parce qu'il remue trop.

F) Pour les mêmes raisons, le Russe nest ptzx avare. Mais nous touchons là à la nature de la propriété. Nous y reviendrons tout à l'heure.

J'ai oublié la colère, qui est, comme chez tous les discontinus, rare et terrible. Vous me pardonnerez, je pense, de n'avoir pas observé servilement les symétries du catéchisme ?

Cet examen des péchés capitaux et des vertus contraires se résume en un mot : le Russe pra-" tique éminemment la troisième vertu théologale^ la charité.

Produit de vertus élémentaires, la charité est

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encore le fruit premier du régime patriarcal. J'adore ces vieux domestiques, qui entrent chez vous sans frapper, et dont le respect sans bornes s'allie si bien à un air protecteur, protecteur jasqu a la mort. C'était la règle générale dans l'ancien temps. Aujourd'hui le régime patriarcal s'affaiblit. Pourtant on en aperçoit des restes là où on croyait qu'il ne pourrait jamais pénétrer : teQe servante était humiliée d'avoir été augmentée d'un rouble, tel ouvrier supplia son patron de le tutoyer. Aussi, à la ville, vpit-on partout la charité, mêlée du reste à l'inertie, en un laisseraller familial. Lorsqu'un gorodavoï (un sergent de ville) rencontre un ivrogne, au lieu de le bousculer pour l'emmener au poste, il lui fait un long discours moral, en se laissant insulter avec une admirable patience. — Lorsqu'on a oublié de mettre un timbre sur une lettre, la poste n'y applique pas notre « vingt centimes à percevoir » , mais le facteur explique gentiment au destinataire ou à son dvornik que cela peut passer cette fois, mais qu'il faudrait tâcher de ne pas recommencer. — Entre les supérieurs et les inférieurs, il n'y a pas ces relations cassantes que nous croyons nécessaires pour maintenir le principe d'autorité: un grand-duc arrivant dans une école militaire

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commence par offrir des cigarettes au personner qu'il vient inspecter. — Quand, dans la rue, un paysan en rencontre un autre une cigarette à la bouche, il lui demande parfois : « Frère, veux-tu me laisser fumer? » L'inconnu lui laisse tirerquelques bouffées de sa cigarette et ils se séparent pour ne jamais plus se retrouver. — « Frère > est bien le nom du Russe au Russe : la Russie est une famille où nul n*ose gronder levoisin : il n'y a que la vie intense qui en souffre.

Le régime patriarcal a encore deux conséquences dont la portée apparaîtra surtout dans^ Tordre intellectuel.

A) A cause du régime communautaire, qui fait de chaque groupe un organisme achevé, la vie en Russie est mal différenciée. Mal différencié, le travail : ainsi il n'y a point d'ouvriers différents qu'on nommerait charpentier, menuisier, ébéniste .; le môme homme fait les trois besognes et les plus fines moulures d'une porte* sont taillées à la hache. Mal différenciée, la propriété, puisque certaines subventions accordées par le seigneur ont fait oublier si telle chose appartenait à lui ou aux paysans. Mal différenciés,, les pouvoirs publics, puisque le conseil des anciens est chargé à la fois du cadastre et de la jus-

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tice. Dès lors les rapports des hommes entre eux n'ont point exigé de code net. Bien des ouvriers ne font pas de prix, se contentant de ce qu'on jugera bon de leur donner, et voilà, entre parenthèses, une des origines du pourboire. Beaucoup d'autres aimeraient mieux travailler gratuitement <iue perdre un client qu'ils aiment. Les questions d'intérêt se compliquent, — ou se simplifient, — ^âce à des questions de sentiment. Dans ces affaires, on n'acquiert point l'habitude de parler net, et nous verrons que c'est un peu de là que vient le mépris du Russe pour les idées claires. B) Le Russe est absolu dans tous les moments de l'existence. L'Occidental a du relationnisme dans ses moindres événements. Les deux faits ont encore pour cause la différenciation plus ou moins grande du travail. Chez nous — société nettement hiérarchisée — on peut satisfaire une foule de désirs : — le peuple a des représentations gratuites et des trains de plaisir ; — mais on ne peut rien réaliser à fond : — on est arrêté par les libertés d'autrui, les sujétions mondaines on l'exemple qu'on doit donner. Nous sommes le pays des demi-mesures. — Passons en Russie.

Le principe de la vie, c'est le tout ou rien. Chaque puissance — le Tsar ou les chefs de famille —

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concentre en elle tous les pouvoirs, et les autres — sujets ou fils — n'ont presque d'autre vertu que l'obéissance. Voilà un premier exemple dii pouvoir absolu et du pouvoir nul. Mais le pou» voir lui-même varie de l'omnipotence au désarmement, suivant les occasions. Quand un maitre donne un ordre ordinaire, l'ordre est sans appel; quand il veut faire une réforme, il échoue totale* ment. On peut satisfaire à fond le désir d'une orgie, parce que l'ivresse qui la suit n'a point de conséquences, ne compromettant pas le travail qui n'est jamais pressé, ne perdant pas une réputation que le vin ne souille pas ; au contraire^ si on veut une robe, il faut faire venir à grands frais TétofiFe, le modèle et la couturière. Telle fantaisie se réalise largement, parce qu'il y a de la place, telle autre ne se réalise même pas à demi,, parce que cette place est vide. — Aussi voyonsnous le Russe extrême en tout, exigeant des aises fantastiques et se privant même d'habits propres, dévoué à ses amis jusqu'à l'exil et détestant ceux qu'il n'adore pas, trouvant que la société est parfaite ou qu'elle ne mérite même pas la bombe pour la détruire. Quand la Russie dort, c'est une léthargie. Mais qu'on la pique ! Lorsque, pour chasser les Polonais du Kremlin, on

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ordonna trois jours de jeûne, on fit jeûner aussi les enfants à la mamelle. La terre russe est démesurée : le peuple est comme elle : il exagère.

Nous verrons bientôt comment sa pensée cherche aussi l'absolu.

En me laissant entraîner à ces analyses, j'ai laissé de côté les phénomènes qui concernent la propriété ; j'aurais dû les placer entre le travail et la famille ; mais comme leurs conséquences morales sont moindres, il suffît d'ouvrir ici une parenthèse.

4'' Faits moraux dérivant de la propriété indistincte, — Du travail communautaire résulte une propriété mal définie, puisqu'on possède les produits de la terre sans posséder la terre, et que les objets mobiliers appartiennent à une famille sans appartenir à ses membres. Cette imprécision été au Russe, dans toutes les circonstances, la notion exacte du tien et du mien. De là des oppositions qui déroutent les étrangers.

Le paysan russe leur parait voleur : il vole le bois des propriétaires jusqu'à ravager des forêts ; il braconne sans aucun remords ; il n'y a presque pas d'intendants qui soient honnêtes. — D'autre part, on craint si peu le vol qu'à Moscou des éta-

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lages de fruits restent toute la nuit dehors, couverts d'une simple toile ; il n'y a pas de contremarques dans les vestiaires ; les portes ont rarement des serrures. — Ces deux tendances contraires ont la même origine. Avant 1861 les bois ou le gibier étaient à la disposition de tout le monde ; un décret ne change pas des mœurs ; toujours on considère le bien du barine comme à demi-public ; mais ce n'est qu'à lui qu'on fera payer, avec quelque indélicatesse, l'impôt du pourboire. — Contre-épreuve : le vague de la propriété rend le Russe aussi dédaigneux de sa propre fortune que de celle des autres ; il a des libéralités magnifiques ; combien l'Etat n'a-t-il pas reçu pour la dernière guerre, combien contre Napoléon, combien au temps de Minine et Pajarski ; et, s'il y a tant de mendiants, c'est un peu parce qu'il y a tant d'aumônes. Plus que dans tout autre pays, on reconnaît le grand seigneur à ce qu'il se laisse voler : n'est-ce pas la façon de donner la plus discrète ? Les étrangers qui comptent les vols des Russes devraient compter leurs générosités ; les uns et les autres se complètent comme des effets et des causes. On croit en Occident que c'est une atteinte au droit ; on sait en Orient que ce n'est qu'un roulement d'argent.

LES FAITS l?fTELLECTDELS

Nous voici à un point inexploré, la pensée russe.

Vous et moi avons appris, chez la plupart de nos philosophes, que les lois de la pensée étaient des lois universelles, malgré la diversité des climats. Ce n'est pas vrai jusqu'au détail. Notre ami Maurice Enoch, qui est d'abord un linguiste, se fait fort de trouver autant de logiques que de langues. Il a raison, il y a une ethnographie philosophique. On peut même en chercher la cause à l'origine du travail populaire. Si notre logique ne tombe pas du ciel, elle sort de la terre, avec nos institutions et nos mœurs ; c'est le geste du semeur qui trace nos raisonnements ; c'est un soc de charrue qui découpe nos concepts. A ceux

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qui crieraient au paradoxe, c'est précisément en Russie que je choisirais mes arguments.

1** Le Russe pense plus qu'il n*agii, — Le Russe n'est pas un actif : c'est sur cette simple proposition que se construit toute sa psychologie intellectuelle.

Mais les inactifs sont de deux espèces. — Il y a les peuples qui vivent de la cueillette dans des pays chauds et peuplés. Etant nombreux, ces gens voisinent ; ils parlent gaiment de leur voisinage et sont très occupés à en organiser les règles. Tels sont nos méridionaux. Us sont le contraire des actifs, parce qu'ils sont des bavards. — Les Russes sont des inactifs d'une autre sorte. Vivant dans une communauté isolée, ils n'ont pas grandes nouvelles à recevoir de loin. Vivant dans une communauté petite, ils n'ont pas grandes nouvelles à échanger entre eux. Enfin, l'hiver, chacun reste dans son izba, et la communauté de village se réduit alors à la communauté de famille. Le Russe est un inactif, mais sans agora. En conséquence, il ne parle pas, il songe. L'inaction avait produit l'art oratoire dans les pays ensoleillés et très peuplés ; l'inaction produit l'art du rêve dans les pays neigeux et peu peuplés.

2* La pensée russe est métaphysique. — A

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quoi rêve-t-on? Aux événements des contrées lointaines ? aux fantaisies du paysage environnant ? Mais rien ne vous enveloppe que l'étendue, et nulle nouvelle ne vous arrive ; au fond de la terre noire, on ne connaît les Français que parla ^erre de 1812, et les paysans qui s'indignent du manifeste de Yiborg ajoutent cependant : < Puisque c'est imprimé, c'est que le Tsar l'approuve » . Donc le monde humain ne fournit aucune matière à la critique, aucun accident de terrain n'accroche l'imagination. On ne prévoit que la famine prochaine ou l'incendie fatal. Le rêve se replie sur les problèmes de la destinée. La neige qui s'amoncelle autour des doubles fenêtres fait de chaque izba un merveilleux oratoire pour la vie intérieure.

Voilà pourquoi le paysan russe est extrêmement métaphysicien. Je vais contre l'opinion reçue. L'opinion estime qu'il est très arriéré, et même un peu brute ; il est simplement mal iniormé ; je viens de vous citer une de ses naïvetés sociales ; en voulez-vous d'autres ? Aux premiers temps de Nicolas P% il réclamait la constitution, « constitoutsia », qui était dans sa pensée la femme du grand-duc Constantin. A je ne sais plus quelle époque, il s'élevait contre le pouvoir

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absolu : « Encore un pouvoir nouveau ! nousavons notre Tsar : il nous a toujours suffi : qu'il fasse ce qui lui plaît ! » Je pourrais vous amuser pendant des pages. Elles ne prouveraient rien^ car nous avons appris à ne pas confondre un illettré et un sot. Parmi les paysans que j'ai vus, beaucoup avaient des figures fines de traits et d'expression, leur parole était nette, leur dialectique agile, leur sourire malicieux ; les nobles, qui pourtant ne leur ménagent pas plus le dédain que la bienveillance, les croient supérieurs aux beaucerons, et ils le sont, si Ton juge les beaucerons, comme eux, d'après Zola<. Ce ne sont pas des beaucerons qui abandonne»

raient toute une journée leurs champs pour ga^ loper à l'aventure et reviendraient tout tristes» parce qu'ils ont compris que le monde est mal fait. Vous connaissez les histoires anciennes d» paysans se réunissant au Kremlin pour des dis-* putes religieuses, et quand un riche personnage*, déguisé en moujik, s'y mêlait, ils s'étonnaient de l'entendre raisonner aussi bien qu'eux. Souvent aussi une dizaine se rassemblaient dans une izba ; un ou deux savaient lire, et encore; ils dé* chiffraient quelques lignes d'évangile et tous les commentaient. Les moujiks parlent, même ils

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parlent tous ensemble, mais la parole n'est pour eux que l'auxiliaire de la théologie. Leurs réunions ne sont pas des parlements, mais des conciles.

Rien n'est donc plus faux que de dire que la Russie « en est encore à notre xin* siècle » . Au^ nu* siècle français le travail de la terre émoussa l'esprit: au xix* siècle russe, les loisirs l'aiguisent. Le Russe ressemble plus à un nomade qu'à un agriculteur. Voilà pour le paysan. Quant au banne, inoccupé sur sa terre et voyageur par lemonde, il ressemble à un nomade bien plus que le moujik. Il est, plus encore que lui, enclin à la métaphysique. Ce penchant est donc caractéristique de la nation tout entière.

3** La pensée russe est finaliste, — Lefinalisme de la pensée russe résulte encore des conditions^ du travail. Un peuple actif, dont toute la pensée est dirigée vers une industrie ou une politique, manie à tout instant des causes efficientes. En présence d'une idée, son premier mot est : « Que faire pour la réaliser ? » Ainsi se tisse dans son esprit un canevas de causalité sur lequel s'appliquent toutes ses impressions, si bien que, étudiant spéculativement un événement passé, il necherche d'abord que les intrigues qui l'ont pro-

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duit. Le Russe, pas. Plus habitué aux grands rêves qu'aux menues réalisations, il ne trouve pas la causalité « intéressante ». La guerre est déclarée : un Occidental dirait : « Comment gagner? » un Russe dira : « Pourquoi Dieu nous Tenvoie-til ? » On propose une thèse d'histoire : l'Occidental cherche ses sources, le Russe dégage une philosophie. II voit globalement. Ses catégories sont prophétiques. C'est cela qui est extraordinairement séduisant dans la conversation des Russes. Un personnage de Dumas fils, je crois, disait que les hommes au salon ne peuvent être qu'inconvenants ou ennuyeux. Dumas fils était parisien. Moscovite, il n'eût point parlé ainsi. En prenant le thé, un Russe me demande à brûle-pourpoint : « Que pensez-vous de la Trinité ?» Le ton est si naturel que je me sens tout de suite à Taise, et nous causons jusque bien après minuit : mystères de l'avenir plus familiers que les certitudes présentes, paroles de cathédrale dites sur un ton de confidence, secrets de confession murmurés dans une cigarette. La pensée intérieure et la pensée finaliste s'appellent du reste l'une l'autre : rentrer en soi-même, c'est comprendre que la vie a un sens ; chercher le but du monde extérieur, c'est ne plus voir le monde extérieur; et ces deux

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actes de l'esprit sortent des conditions du travail.

4» Mépris de Vidée claire, — Je note encore chez le Russe un dédain de Tidée claire; beaucoup (liraient : une impuissance ; je maintiens le mot : dédain. 11 y a à cela une raison économique.

L'habitude journalière des contrats écrits ou verbaux que les Romains acquirent avec la conscience des bornes de leurs champs fut un singulier clarificateur d'idées : le droit romain est un des responsables de la clarté latine. L'autre, c'est, chez les peuples méditerranéens, le loisir et la joie de flâner au soleil de la place publique, et, naturellement, d'y traiter ses affaires en paroles habiles. En Russie, on n'a pas de ces conflits de droits, on n'a pas non plus de ces bavardages en plein air qui forcent chacun à préciser ainsi ses idées. La pensée courante est < vague » .

Le < vague » persiste naturellement dans la pensée raffinée. Le Russe distingue mal une faute et une erreur. C'est le fait d'être un ancien <)ui procure inséparablement l'infaillibilité et la vertu. Donc une faute est toujours un obscurcissement du bon sens et une erreur n'est jamais innocente. Les idées d'erreur de l'esprit seul et de faute où l'esprit n'aurait pas de part sont des idées abstraites et appauvries. Nous

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les sentons commmodes, le Russe les sent arti* ficielles. C'est pourquoi il leur préfère sincèrement la notion plus floue, plus riche, plus vraie^ où toutes les deux se combinent.

De la pensée raffinée allons à la pensée la plus abstraite, la pensée scientifique. La science provient d'une division du travail plus détaillée. On étudie à part le poids, la chaleur, la lumière. Des spécialistes n'emploient, l'un que la balance, l'autre que le thermomètre, l'autre que le prisme. Si ce que nous avons dit est vrai, les Russes — à part quelques isolés qui ne prouvent rien — n'auront pas des tempéraments de savants : c'est précisément un Russe qui disait de ses compatriotes : « Us n'ont donné au monde que le sama* var. » Ils ne sont pas des inventeurs parce qu'ils sont des poètes ou des artistes. Je ne compte pas les tètes, je songe à la masse des honnêtes gens ou du peuple. Presque tous les Russes que je connais ont imprimé, dans leur jeunesse, un volume de poésies, et un de mes parents passait des journées entières, dans son lit, à écrire des vers. Â la campagne, les plaisirs des jeunes filles sont de lentes rondes et les moujiks savent admirablement faire leur partie dans un chœur. L'esprit russe n'a point la puissance d'abstraction qui

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