L'AVENTURE
A moins que...
Je ne voudrais pas terminer ces analyses un peu lentes, mais, autant qu'il me semble, réelles et utiles, par un conte bleu. Cependant il n'est pas impossible de concevoir un autre tour donné aux mouvements de l'histoire future. Il suffirait de supposer qu'une lucide conscience du péril, unie à quelques actes de volonté sérieuse, suggère maintenant à l'Intelligence française, qui, depuis un siècle et demi, a causé beaucoup de désastres, de rendre un service signalé, qui sauverait tout.
Elle s'est exilée à l'intérieur, elle s'est pervertie, elle a couru tous les barbares de l'univers : supposez qu'elle essaye de retrouver son ordre, sa patrie, ses dieux naturels.
Elle a propagé la Révolution : supposez qu'elle enseigne, au rebours, le Salut public.
Imaginez qu'un heureux déploiement de cette tendance nouvelle lui regagne les sympathies et l'estime, non certes officielles, ni universelles, mais qui émaneraient de sphères respectées et encore puissantes*
Imaginez d'ailleurs que l'Intelligence française comprenne bien deux vérités : — ni elle n'est, ni elle ne peut être la première des Forces nationales, — et, en rêvant cet impossible, elle se livre pratiquement au plus dur des maîtres, à l'Argent. Veut-elle fuir ce maître, elle doit conclure alliance avec quelque autre élément du pouvoir matériel, avec d'autres Forces, mais celles-ci personnelles, nominatives et responsables, auxquelles les lumières qu'elle a en propre montreraient le moyen de s'affranchir avec elle de la tyrannie de l'Argent.
Concevez, dis-je, la fédération solide et publique des meilleurs éléments de l'Intelligence avec les éléments les plus anciens de la nation ; l'Intelligence s'efforcerait de respecter et d'appuyer nos vieilles traditions philosophiques et religieuses, de servir certaines institutions comme le clergé et l'armée, de défendre certaines classes, de renforcer certains intérêts agricoles, industriels, même financiers, ceux-là qui se distinguent des intérêts d'Argent proprement dits en ce qu'ils correspondent à des situations définies, à des fonctions morales. Le choix d'un tel parti rendrait à l'Intelligence française une certaine autorité. Les ressources afflueraient, avec les dévouements, pour un effort en ce sens. Peut-être qu'une fois de plus la couronne d'or nous serait présentée comme elle le fut à César.
Mais il faudrait la repousser. Et aussi, en repoussant cette dictature, faudrait-il l'exercer provisoirement. Non point certes pour relever un empire
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reconnu désormais fictif et dérisoire, mais, selon la vraie fonction de l'Intelligence, pour voir et faire voir quel régime serait le meilleur, pour le choisir d'autorité et, même, pour orienter les autres Forces de ce côté ; pareil chef-d'œuvre une fois réussi, le rang ultérieurement assigné à l'Intelligence dans la hiérarchie naturelle de la nation importerait bien peu, car il serait fatalement très élevé dans l'échelle des valeurs morales. L'Intelligence pourrait dire comme Romée dans le Paradis.
e ci 6 g H fece
Romeo, persona iimile e peregrina
« et Romée fit cela,
« personne humble et errant pèlerin. »
En fait d'ailleurs, et sur de pareils états de services, le haut rôle consultatif qui lui est propre lui reviendrait fatalement par surcroît.
Les difficultés, on les voit. Il faudrait que l'Intelligence fît le chef-d'œuvre d'obliger l'Opinion à sentir la nullité profonde de ses pouvoirs et à signer l'abdication d'une souveraineté fictive : il faudrait demander un acte de bon sens à ce qui est privé de sens ; mais n'est-il pas toujours possible de trouver des motifs absurdes pour un acte qui ne l'est point ?
Il faudrait atteindre et gagner quelques-unes des citadelles de l'Argent et les utiliser contre leur propre gré, mais là encore espérer n'est point ridicule, car l'Argent diviseur et divisible à l'infini peut jouer itne fois le premier de ces deux rôles contre luimême.
Il faudrait rassembler de puissants organes matériels de publicité, pour se faire entendre, écouter, malgré les volontés et les intérêts d'un Etat résolu à ne rien laisser grandir contre lui; mais cet Etat, s'il a un centre, est dépourvu de tête. Son incohérence et son étourderie éclatent à chaque instant: c'est lui qui, par sa politique scolaire, a conservé à l'Intelligence un reste de prestige dans le peuple ; par ses actes de foi dans la raison et dans la science, il nous a coupé quelques-unes des verges dont nous le fouettons.
Les difficultés de cette entreprise, fussent-elles plus fortes encore, seraient encore moindres que la difficulté de faire subsister notre dignité, notre honneur, sous le règne de la ploutocratie qui s'annonce. Cela, ce n'est pas le difficile; c'est l'impossible. Ainsi exposée à périr sous un nombre victorieux, la qualité intellectuelle ne risque absolument rien à tenter l'effort; si elle s'aime, si elle aime nos derniers reliquats d'influence et de liberté, si elle a des vues d'avenir et quelque ambition pour la France, il lui appartient de mener la réaction du désespoir. Devant cet horizon sinistre, l'Intelligence nationale doit se lier à ceux qui essayent de faire quelque chose de beau avant de sombrer. Au nom de la raison et de la nature, conformément aux vieilles lois de l'univers, pour le salut de l'ordre, pour la durée et les progrès d'une civilisation menacée, toutes les espérances flottent sur le navire d'une Contre-Révolution.
19 JANVIER 1798 — o SEPTEMBRE 1857
Quelquefois, au milieu des paisibles nuits de travail, une crise d'incertitude, causée par la fatigue, jette l'esprit dans le trouble et la confusion. La plume échappe, les idées cessent de se suivre régulièrement. On se lève, on secoue l'espèce de torpeur que donna l'immobilité ; mais, ni la promenade, ni le repos physique ne rendrait à l'esprit l'assurance perdue ; il lui faut un secours qui soit spirituel et qui l'émeuve avec des images dignes de lui. Ce n'est pas le moment de recourir aux poètes, ni d'ouvrir quelque répertoire de science ; la science toute pure semblerait froide, la poésie paraîtrait d'un vide infini. J'estime heureux les
1. Il existe à Paris deux sources bien distinctes de renseignements sur l'œuvre et la vie d'Auguste Comte, toutes deux précieuses : le célèbre immeuble de la Société positiviste, rue Monsieur-le-Prince, 10, et le local de l'Exécution testamentaire, 41^ rue Dauphine. Ce dernier rendez-vous est plus ignoré. C'est de là cependant que part la propagande la plus active. L'Appel a,ux Conservateurs, le Testament, la Synthèse, un volume de Lettres, ces dernières absolument inédites, ont été publiés rue Dauphine en très peu de temps. En tout cas, il ne faut jamais perdre de vue que tel livre de Comte, épuisé rue Monsieur-le-Prince, abonde parfois rue Dauphine, et réciproquement.
hommes de ma génération qui, sans être positivistes au sens propre du terme, peuvent, en pareil cas, se souvenir de la morale et de la logique de Comte.
S'il est vrai qu'il y ait des maîtres, s'il est faux que le ciel et la terre, et le moyen de les interpréter, ne soient venus au monde que le jour de notre naissance, je ne connais aucun nom d'homme qu'il faille prononcer avec un sentiment de reconnaissance plus vive. Son image ne peut être évoquée sans émotion.
Ce petit vieillard émacié, aux yeux doux, dont le masque rappelle Baudelaire et Napoléon, a réuni de grandes et précieuses ressources contre nos faiblesses soudaines et les trahisons du destin. Je ne suis pas de ceux qui se récitent quelques-unes des formules de Comte en les accompagnant de signes de cabale et de religion ; mais, familiarisé avec elles depuis longtemps, je ne puis donner à aucune un sens indifférent. Les plus abstraites en apparence me touchent, en passant, d'une magnétique lumière.
A demi-voix, dans le silence de la nuit, il me semble que je redis des syllabes sacrées :
« Ordre et Progrès.
« Famille, Patrie, Humanité.
« L'Amour pour principe et l'Ordre pour base : le Progrès pour but.
« Tout est relatif, voilà le seul principe absolu.
« Induire pour déduire, afin de construire.
« Savoir pour prévoir, afin de pourvoir.
« L'esprit doit toujours être le ministre du cœur, et jamais son esclave.
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« Le progrès est le développement de l'ordre.
« La soumission est la base du perfectionnement.
« Les phénomènes les plus nobles sont partout subordonnés aux plus grossiers.
« Les vivants seront toujours et de plus en plus gouvernés nécessairement par les morts.
« L'homme doit de plus en plus se subordonner à l'Humanité. »
Le poids même de ces sentences, leur austérité, leur rudesse, y ajoutent un charme d'une vigueur naïve. On ne le sent complètement qu'après le temps et le loisir de l'initiation. Mais un habitué de Comte finit par s'étonner d'entendre critiquer l'aridité de son langage philosophique. Il ne peut s'empêcher d'égaler de telles sentences aux plus beaux vers moraux et gnomiques d'un Lysis, d'un Virgile, d'un Pierre Corneille. Il les trouve gonflées de consolations pénétrantes, et d'encouragements subtils, comme toutes les vérités qui défient le doute. Douceur, tendresse, fermeté, certitudes incomparables, c'est tout ce que renferme pour l'élève de Comte ce terrible mot, si peu compris \ de Positivisme !
Nous ne comprendrions rien au maître, si nous ne nous formions d'abord une idée nette de son disciple. C'est par celui-ci qu'il faut commencer.
1. Le positivisme passe, en général, pour n'admettre que ce qui se voit et se touche !