‹ L'avenir de l'intelligenceChapitre 32 sur 61 · L'ANARCHIE AU XIX' SIECLE · texte numérisé non relu

L'ANARCHIE AU XIX' SIECLE

Dans les derniers jours de l'année 1847 ou les premiers de 1848, un jeune homme à peine majeur entendait au Collège de France je ne sais qui prononcer du haut d'une chaire ces paroles, peut-être soulignées d'applaudissements : « Le vainqueur, dans la grande « lutte à laquelle nous assistons encore, c'est le prin- « cipe de l'examen ; le vaincu, c'est le principe de « l'autorité. Ainsi le Gouvernement de l'avenir sera « le Gouvernement de l'Examen. Je ne dis pas que « ce soit un bien, j'en reconnais tous les inconvé- « nients, mais je le constate comme un fait. » Voilà les paroles du siècle. Tous les enfants du siècle dernier furent plus ou moins asservis à la constatation de ce prétendu fait.

Bien qu'il fût né dans cette période de crise, le jeune Charles Jundzill (ainsi se nommait l'auditeur du Collège de France) s'était contraint d'assez bonne heure à donner un sens aux mots dont il se servait. Il s'efforça en vain de trouver une signification quelconque à ces termes « gouvernement de l'Examen », et nul esprit normal, dans un des âges normaux de

l'anarchie au XIX^ SIÈCLE 111

l'humanité, ne trouverait cette signification, qui n'existe pas. Celui qui examine ne gouverne pas encore ; celui qui gouverne n'examine plus. L'acte propre du gouvernement, l'acte propre de l'examen s'excluent. Un gouvernement peut commencer par s'entourer des lumières de l'examen ; du moment qu'il gouverne, il a pris son parti, l'examen a cessé. De même, l'examen peut aboutir, par hasard, au gouvernement : tant qu'il reste lui-même, l'examen ne gouverne pas.

Et, sans doute, Charles Jundzill voyait bien que l'habitude d'examiner était établie dans son siècle et dans sa propre intelligence ; mais il ne voyait pas comment tirer de cette habitude une direction, et son expérience lui montrait en effet qu'on en tire tout le contraire.

« Etrange gouvernement que celui de l'examen ! » se dit-il. « Etrange situation mentale et sociale que celle qui consiste à examiner toujours, puis à examiner encore 1 Etranges esprits qui se décernent mutuellenient, ou qui s'attribuent eux-mêmes, les titres de philosophe et de penseur, et dont la vue est à ce point bornée, qu'ils prennent le moyen pour le but, qu'ils regardent comme le résultat de la crise ce qui n'est que la crise elle-même !... » Charles Jundzill traduisait ici l'étonnement, le scandale que lui causait cette gageure que son siècle tout entier soutenait en matière politique ; mais il en souffrait à beaucoup d'autres égards. 11 en souffrait dans l'organisation de sa vie, car le principe d'examen ne fournit non plus aucun moven d'ordonner la conduite privée ; il en souffrait

encore dans la marche de sa pensée : examiner n'apprend ni à choisir, ni à classer les idées utiles et les idées vraies.

Il en souffrait. J'aurais dû dire qu'il en avait souffert, car le malaise personnel de Charles Jundzill se trouvait déjà dissipé, quand il l'exposait à Auguste Comte dans une lettre ' que je résume et développe d'après les vraisemblances de son état desprit. Ce malaise préliminaire, dont la discipline positiviste avait eu raison, était éminemment typique et significatif. 11 représente avec beaucoup de netteté le malaise qu'ont éprouvé presque tous les esprits qui, nés dans la tradition catholique, sont devenus étrangers à la foi catholique. Charles Jundzill, originaire de Pologne, était de naissance et de formation purement romaines : avant sa dix-neuvième année, il avait constaté jusqu'à l'évidence son inaptitude à la foi, et surtout à la foi en Dieu, principe et fin de l'organisation catholique.

Etait-ce la philosophie, était-ce la science qui l'avait réduit à cette impossibilité de croire ? Quelle que fût l'influence subie par le jeune homme, tel était le fait. Il ne croyait plus, et de là venait son souci. On emploierait un langage biep inexact si l'on disait que Dieu lui manquait. Non seulement Dieu ne manquait pas à son esprit, mais son esprit sentait, si Ion peut s'exprimer ainsi, un besoin rigoureux de manquer de Dieu: aucune interprétation théologique du monde et de l'homme ne lui était plus supportable. Je n'examine

1. Auguste Comte a placé cette lettre en tète de la Synthèse subjective.

Page 1