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Cours de philosophie positive, t. IV

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Platon a remarqué que certaines questions politiques nous posent en gros caractères des problèmes écrits en traits menus et fins dans les cas individuels. Auguste Comte aurait peut-être été moins clairvoyant si les événements auxquels il assista '■ n'avaient pas posé devant lui, en des termes politiques et sociaux très pressants, sous une forme révolutionnaire et sanglante, ce qu'il appelle, dans la plus stricte et la plus émouvante de ses formules, l'iminense question de Vordre.

Pour trouver Tordre, Tordre intellectuel et Tordre moral autant que Tordre politique, il circonscrivit du mieux qu'il put le domaine de l'anarchie.

Un fait originel le frappa.

Si l'anarchie tenait : 1" la société presque entière, 2° diverses provinces du cœur, et 3" plusieurs départements de l'intelligence, il observa pourtant qu'il existait des régions sereines dans lesquelles cette anarchie ne régnait pas ou ne régnait plus. On trouve dans un de ses opuscules de 1822 cette remarcjue digne d'une longue mémoire, car elle inaugure une époque : « Il n'y a point de liberté de conscience en astrono-

1. On trouverait, en dépouillant la correspondance d'Auguste Comte, les traces de rémotion profonde queluicausaientles troubles contemporains. Il en éprouvait un étonnement douloureux, et les victoires de l'ordre lui causaient une admiration plus vive encore. « A voir les attitudes actuelles », écrivait-il, « on se demande ce « que deviendrait le monde social, si les vivants, malgré leur ré- « volte moderne, n'étaient pas, et même de plus en plus, gouvernés « par l'ensemble des morts, lieiireusement impassibles au milieu « de nos vaines paniques de rétrogradation ou d'anarchie ». I Lettres d'Auguste Comte, à divers, t. I, première partie.)

« mie, en physique, en chimie, en physiologie même, « en ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas « croire de confiance aux principes établis dans ces « sciences par des hommes compétents. S'il en est « autrement en politique, c'est uniquement parce que, « les anciens principes étant tombés et les nouveaux « n'étant point encore formés, il n'y a point encore, « à proprement parler, de principes établis ». Etablir des jirincipes j^olitiques nouveaux, et les établir de manière qu'ils soient inébranlables, c'est-à-dire les fonder sur les mêmes bases qui supportent les sciences inébranlées, voilà le projet que roulait ce cerveau de vingt-quatre ans quand il méditait son « Pla7i des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société ».

« Pour réorganiser >, c'était son idée principale : il se marquait ainsi son but.

« Les travaux scientifiques » étaient « nécessaires » : il marquait son moyen et le définissait.

Ce mot de scientifique est à prendre dans un sens strict. L'astronomie, la physique, la chimie, la physiologie cherchent et trouvent les lois des apparences * qu'elles étudient : il faut examiner comment elles s'y prennent pour cela, et, cette étude faite, fonder

1. Comte disait des phénomènes. On a traduit ici le terme grec par son équivalent littéral français, pour faire sentir à quel point cette doctrine, affirmative et positive comme la science, imite la circonspection de la science, et n'affirme des choses que ce qui en apparaît.

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de la même manière une science de la vie supérieure de l'homme. Cette science sera, comme les autres, relative à des apparences ; mais ces apparences seront, comme les autres, reliées par des lois. Substituer à la recherche des causes et des substances, qui, réelles ou imaginaires, nous demeurent insaisissables, la simple recherche des lois : ce fut la méthode nouvelle. Cette méthode était destinée à fournir la doctrine nouvelle qui serait le principe d'une nouvelle autorité, destinée elle-même à vaincre l'esprit d'examen et à remplacer notre anarchie transitoire par l'ordre nouveau.

Mais l'esprit d'examen n'est pas le seul fauteur de l'anarchie intellectuelle. Il détermine une absence d'ordre qui est presque aussi pernicieuse que cet esprit lui-même. Nos notions acquises, et même les mieux établies, sont mal classées entre elles. A l'intérieur de chaque science, on divise et on subdivise à l'excès. Un esprit cohérent n'y retrouve jamais l'unité dont il garde le modèle et l'amour. Mathématicien de profession, Auguste Comte s'efforça tout d'abord d'organiser chaque embranchement de la science qu'il enseignait. Mais le même ouvrage d'organisation était à construire dans chacune des autres sciences. Dans chacune, en effet, les spécialités luttaient pour la vie, et leurs empires éphémères, succédant à leurs confuses disputations, la balançaient de l'anarchie mortelle à la stérile tyrannie. Les spécialistes s'érigent en seigneurs et en maîtres dans chaque branche ; le souci du détail qui les intéresse noie la conception de l'en-

semble, et l'esprit du détail asservit et immobilise l'esprit humain.

Mais celui qui s'est élevé jusqu'à désirer que l'ensemble prévale enfin sur le détail est ici contraint de chercher quel est, en général, dans l'ordre scientifique, le détail et quel est l'ensemble, quelle est la sphère la plus vaste et la sphère subordonnée, quelle est donc la science-reine et quelles sont les sciences servantes : or, ces déterminations du rapport des sciences ou n'existent pas ou n'ont jamais été posées avec rigueur. Au démon de la liberté qui agite et divise chaque science s'est ajouté de l'une à l'autre le démon de l'égalité. Pour le chasser, il faut les examiner successivement, leur assigner le rang et la dignité qui conviennent. Ainsi s'obtient la hiérarchie des sciences.

Cette hiérarchie est un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Le philosophe a voulu naturellement qu'elle correspondît aux rapports intrinsèques des objets auxquels s'applique chaque science. Mais il exigeait aussi, d'une part, qu'elle aidât au développement futur des sciences en stimulant et en dirigeant les esprits, d'autre part, qu'elle reflétât l'ordre historique dans lequel ces sciences ont été successivement inventées par l'esprit de l'homme. Pour satisfaire au premier point et correspondre aux objets de la connaissance, Auguste Comte a disposé les sciences dans l'ordre de la généralité décroissante ou de la complication croissante : mathématique, astronomie, phj'sique, chimie, biologie, sociologie et morale. Chaque

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science se trouve ainsi déterminée et circonscrite, selon son objet propre et ses lois particulières. Mais, c'est un fait d'histoire que les sciences les plus générales et les moins compliquées sont réellement nées les premières : elles étaient et elles restent la condition d'existence des sciences plus compliquées, nées en effet postérieurement à elles. Toutefois, les cadettes ne sont pas inutiles aux aînées, car elles leur tracent une piste, elles leur indiquent la direction dans laquelle se fait normalement le progrès de l'esprit humain. Comte dit : elles leur fournissent des « des-, tinations » précises. Gomme la mathématique est indispensable à l'astronomie, l'astronomie à la physique, la physique à la chimie, la chimie à la biologie, la biologie à la sociologie, la sociologie à la morale, ainsi, inversement, la morale explique, perfectionne, dirige la sociologie ; la sociologie, la biologie ; la biologie^ la chimie ; la chimie, la physique ; la physique, l'astronomie ; et l'astronomie, la mathématique.

Si l'on veut un exemple bien particulier, les rapports de l'astronomie et de la mathématique nous le fournissent. On ne peut faire d'astronomie sans calcul, mais les observations de plus en plus délicates des astres obligent à des calculs de plus en plus compliqués. Le calcul permet donc à l'astronomie de se constituer, mais les progrès de l'astronomie obligent le calcul à se perfectionner.

Le même jeu d'influences d'avant en arrière et d'arrière en avant se reproduit nécessairement à l'autre

bout de la chaîne. La morale, cette politique suprême, cette espèce de religion à laquelle il faudra bien que Thomme donne sa foi quand il sentira qu'une telle foi, lui étant démontrée, demeure toujours démontrable, la morale n'existe point à l'état de science, tant que la sociologie n'est point avancée ; mais, à son tour, pour avancer, la sociologie a besoin de la morale, qui pose les cas à résoudre, les questions à élucider, les fins précises à atteindre. Enfin, toutes les deux, la sociologie et la morale, ne peuvent être conçues convenablement sans le secours de toutes les sciences antécédentes, la mathématique comprise ; mais la plus éloignée, la première, la plus ancienne mathématique elle-même est aussi attirée et comme aspirée par le développement de la sociologie, qui seule, d'après Comte, peut la régénérer, la systématiser et l'utiliser. La mathématique fournit à la sociologie les conditions d'existence ; elle en reçoit les règles de ses derniers mouvements.

Par cette vue belle et profonde, qu'il n'a cessé de préciser et de développer jusqu'à sa mort. Comte introduit dans les sciences un élément nouveau, qui leur semblerait étranger. Subordonner la mathématique à la science des sociétés, n'est-ce pas subordonner la science elle-même à son utilité pratique et retomber ainsi sous la critique de l'utilitarisme, telle qu'Auguste Comte l'avait lui-même formulée ?

Il avait écrit en 1830 :

« Les applications les plus importantes dérivent « constamment des théories formées dans une simple

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« intention scientifique et qui souvent ont été culti- « vées pendant plusieurs siècles sans produire aucun « résultat pratique. On peut en citer un exemple bien « remarquable dans les belles spéculations des géo- « mètres grecs sur les sections coniques, qui, après « une longue suite de générations, ont servi, en dé- « terminant la rénovation de Tastronomie, à conduire « finalement l'art de la navigation au degré qu'il a « atteint dans ces derniers temps et auquel il ne serait « jamais parvenu sans les travaux si purement théo- « riques d'Archimède et d'Apollonius ; tellement que « Condorcet a pu dire avec raison à cet égard : « Le « matelot qu'une exacte observation de la longitude « préserve du naufrage doit la vie à une théorie con- « çue, deux mille ans auparavant^ par des hommes « de génie qui avaient en vue de simples spécula- « lions géométriques. »

Cette difficulté qu'Auguste Comte s'était ainsi opposée à lui-même peut se résoudre par une observation bien simple. La situation des géomètres grecs était bien différente de celle des mathématiciens modernes. De leur temps, la science des sociétés était réduite à un empirisme assez vague, et l'utilité sociale dont on pouvait s'aviser alors était très bornée : la Science des sociétés est fondée aujourd'hui ; aux lois statiques découvertes par Aristote se sont ajoutées d'autres lois statiques, et les lois dynamiques, complètement inconnues autrefois, viennent d'être saisies. Toutes ces découvertes dont Auguste Comte est l'auteur changent la face du problème : la sociologie est

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constituée, elle avance. Une science parvenue à son degré d'organisation est devenue digne de son objet. Quand on se subordonne à elle, on ne sort pas de la sphère scientifique, on ne fait pas de l'empirisme utilitaire, on subit la loi générale des connaissances humaines, qui est la soumission de l'analyse à la synthèse et du détail à l'ensemble : la synthèse, l'ensemble étant l'explicateur unique et l'unique révélateur.

Mais classer véritablement les sciences, c'est auss classer les objets de la science. Si toutes les sciences convergent à la science des sociétés, c'est que l'homme en société représente le corps entier de la nature. Il le résume et le couronne. Nombre mathématique, membre du système solaire, élément physique, élément chimique, être vivant, l'homme est, de plus, un être sociable : c'est par cette dernière qualité qu'il est homme ; le meilleur type de l'homme, celui qui sera le plus normal et le plus humain, sera donc le plus éminemment sociable. Ce sera l'homme chez lequel la sociabilité s'imposera et régnera.

Dans le plexus de nos instincts, cette prééminence de l'instinct social établit un nouveau principe de classement, grâce auquel l'anarchie morale peut être éliminée, comme l'anarchie mentale l'a été grâce à la classification des sciences. La sociabilité, instinct des instincts, joue le même rôle que la sociologie, science des sciences : elle se subordonne complètement le reste. Gomme nous savons l'ordre dans lequel l'homme doit penser, nous atteignons ici à Tordre selon lequel il doit sentir.

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Peut-il sentir comme il le doit ? Un être comme l'homme, qui est éminemment social, c'est à-dire qui tire presque tout ce qu'il est de la société, sa substance et .son milieu, un être qui ne vit que d'autrui et par autrui, peut-il vivre aussi en autrui et pour autrui ? Peut-il vivre de plus en plus hors de lui-même ? On ne saurait nier qu'il y prenne souvent plaisir et que le désintéressement, le dévouement et le sacrifice appartiennent au genre humain. Les pouvoirs naturels de l'homme vont certainement jusque-là. Il y eut de tout temps, partout, sous toutes les disciplines de morale ou de religion, des esprits et des cœurs, dont le naturel atteignit au sublime quand ils se renonçaient eux-mêmes et préféraient autrui. Mais, comme dit Comte, « le saint problème humain » consiste à « instituer » d'une manière continue et permanente, d'une manière « habituelle », cette « prépondérance », ordinairement temporaire et accidentelle ou fort exceptionnelle « de la sociabilité sur la personnalité ». Il s'agit de subordonner constamment « l'homme à l'humanité », de perfectionner l'homme en le rendant plus digne de lui, plus humain.

Comment faire ? C'est là un problème nouveau.

La sociologie a fait saisir sur le fait la nature éminemment sociable de l'homme ; la morale vient de préciser quelle est la règle qui doit prévaloir pour développer le meilleur élément, l'élément sociable de la nature humaine. Grâce à ces deux sciences, nous connaissons ce qu'il faut faire. Reste à fonder la pratique. Reste à découvrir les moyens d'assurer l'avantage

au meilleur type humain ; ces moyens trouvés, reste encore à trouver la force qui les mette en usage.

Auguste Comte est un des rares moralistes qui n'aient pas confondu ces deux ou trois points de vue très distincts. Dès 1826, il écrivait : « Ni Tindividu, | ni l'espèce ne sont destinés à consumer leur vie dans une activité stérilement raisonneuse en dissertant continuellement si/r la conduite qu'ils doivent tenir. Cesi à Tactivité qu'est appelée essentiellement la masse des hommes, » Or, de bons sentiments ne suffisent pas à diriger l'activité. « Les meilleures impulsions sont habituellement insuffisantes pour diriger la conduite privée ou publique, quand elle reste toujours dépourvue des convictions destinées à prévenir ou à corriger ces déviations *. » Il faut des convictions, c'est-àdire une foi, c'est-à-dire un dogme. La « règle volontaire > doit toujours reposer sur « une discipline involontaire », et cette discipline doit être « chérie ». « Toute consistance est interdite aux sentiments qui ne sont point assistés par des convictions *. » En d'autres termes, il faut un dogme : un dogme aimé. Et, pour être présentées aux imaginations, pour retentir dans les cœurs, ces convictions exigent un ensemble de pratiques habituelles. Le dogme appelle un culte. A cette condition seulement la religion sera complète, et la religion est indispensable à toute morale qui veut être pratiquée et vécue. Sans religion, point de morale efficace et vivante : or, il nous faut une morale pour

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