‹ L'avenir de l'intelligenceChapitre 36 sur 61 · Appel aux Conservateurs · texte numérisé non relu

Appel aux Conservateurs

l'ordre positif d'après comte 129

mettre fin à l'anarchie des sentiments, comme il a fallu une classification des sciences pour mettre fin à l'anarchie des esprits.

Auguste Comte institua donc une religion. Si la tentative prête à sourire, je sais bien, par expérience, qu'on n'en sourit que faute d'en avoir pénétré bien profondément les raisons.

Le dogme catholique met à son centre l'être le plus grand qui puisse être pensé, id qiio majus cogitari non potest ', l'être par excellence, l'être des êtres et celui qui dit : sum qui suni. Le dogme positiviste établit à son centre le plus grand être qui puisse être connu, mais connu « positivement », c'est-à-dire en dehors de tout procédé théologique ou métaphysique • Cet être, les sciences positives l'ont saisi et nommé au dernier terme de leur enchaînement, quand elles ont traité de la société humaine : c'est le même être que propose à tout homme, comme son objet naturel, l'instinctive révélation de l'amour dans la silencieuse solitude d'un cœur, qui ne cherche jamais que lui: être semblable et différent, extérieur à nous et présent au fond de nos âmes, proche et lointain, mystérieux et manifeste, tout à la fois le plus concret de tous les Etres, la plus haute des abstractions, nécessaire comme le pain et misérablement ignoré de ce qui n'a la vie que par lui ! Ce que dit la synthèse, ce que la sympathie murmure, une synergie religieuse de tous nos

1. Saint Thomas, résumant saint Augustin et saint Anselme {Sum. Ihéol., prima primae, q. II, art. I, 2).

Maurras. Avenir

pouvoirs naturels le répétera : le Grand-Etre est THumanité.

Comme le fait très justement remarquer l'un des meilleurs disciples de Comte, M. Antoine Baumann, humanité ne veut aucunement dire ici Tensemble des hommes répandus de notre vivant sur cette planète, ni le simple total des vivants et des morts. C'est seulement l'ensemble des hommes qui ont coopéré au grand ouvrage humain, ceux qui se prolongent en nous, que nous continuons, ceux dont nous sommes les débiteurs véritables, les autres n'étant parfois que des « parasites » ou des « producteurs de fumier ». Cette nombreuse élite humaine n'est pas une image vaine. Elle forme ce qu'il y a de plus réel en nous. Nous la sentons dès que nous descendons au secret de . notre nature. Sujets des faits mathématiques et astronomiques, sujets des faits physiques, des faits chimiques et des faits de la vie, nous sommes plus sujets encore des faits spéciaux à la famille humaine. Nous dépendons de nos contemporains. Nous dépendons bien plus de nos prédécesseurs. Ce qui pense en nous, avant nous, c'est le langage humain, qui est, non notre œuvre personnelle, mais l'œuvre de l'humanité; c'est aussi la raison humaine, qui nous a précédés, qui nous entoure et nous devance ; c'est la civilisation humaine, dans laquelle un apport personnel; si puissant qu'il soit, n'est jamais qu'une molécule d'une énergie infime dans la goutte d'eau ajoutée par nos contemporains au courant de ce vaste fleuve. Actions, pensées ou sentiments, ce sont produits de l'âme hu-

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