‹ L'avenir de l'intelligenceChapitre 40 sur 61 · Emile Antoine, Revue occidentale du l" mars · texte numérisé non relu

Emile Antoine, Revue occidentale du l" mars

on ne peut s'écarter beaucoup des conséquences qu'il a déduites.

Le culte rendu à THumanité sert proprement d'excitateur continuel et régulier aux puissances d'enthousiasme et dénero^ie accumulées dans le doçrme. Ou l'Humanité ne sera qu'un terme vague, général et sans efficacité, ou nous devrons préciser rigoureusement ce qu'il faut vénérer en elle : moment, lieu et personnes. Il faudra nommer les grands hommes, leur consacrer des jours, des semaines, des mois. 11 faudra vous montrer l'élément religieux, la poussière d'Humanité qui flotte autour de vous et, comme toujours, la classer et l'organiser. Vous la verrez dans la famille : vous lui élèverez l'autel domestique. Vous la verrez dans la patrie, et le patriotisme en aura ses rites particuliers. La femme que vous aimerez vous sera aussi, de toute nécessité, une image sensible, vive et puissante, de la flamme d'amour qui chasse l'homme de lui-même et lui révèle qu'il est fait pour d'autres que lui. Mais, si le fondateur de votre culte aima avant vous, pourrez-vous refuser à son élue le rang de patronne et de bienheureuse ? Elle figurera la Femme dans l'Humanité. Avec une exactitude qui touchera même vos sens, elle signifiera le règne du cœur ', mais d'un cœur assisté de toutes les clartés

1. Il faut s'entendre, en effet, quand on écrit que la morale de Comte établit le règne du sentiment. Avec quel dédain il écrit d'une personne qui lui déplaît : « Emanée d'un père stupide et anarchique, cette jeune dame croit et dit que la vie n'a jamais besoin d'être systématiquement réglée, et que le sentiment suffit pour nous conduire ». (90° lettre au D' Audiffrend, 26 Aristote, 69).

l'ordre positif d'après comte 139

de l'intelligence, d'un cœur réorganisé et régénéré : elle épanouira le triomphe de l'âme arrivée à sa plénitude sur une raison sèche et nue. — Rien d'inorganique, rien d'impersonnel, ni rien de confus ne peut être souffert dans les prescriptions du positivisme. C'est ime philosophie extrêmement vivante, figurée avec la dernière précision. La couleur et la vie qui lui sont naturelles sont avivées encore par cette force et cette clarté du dessin.

Tous les détails minutieux auxquels Comte descend s'expliquent de même. Ou la religion, la morale, la politique, la poésie se donneront la main ; ou la synthèse positive formée dans les esprits n'agira point sur la conduite. Un positiviste peut s'abstenir, par aridité naturelle, de répéter les célèbres formules établies par Auguste Comte avec les fragments des poètes qu'il préférait :

Vergine Madré, ficjlia ciel Ino figlio, Quella. cKemparadisa la mia menle Ogni basso pensier dal cor m'aviilse ! etc.

Mais ce positiviste est exactement dans le même cas que le catholique dénué de mysticité. Leur culte n'est pas complet, précisément parce que leur type est inachevé. Pure infirmité personnelle, qui ne peut arrêter notre jugement. Les différentes parties du positivisme de Comte concourent à tirer de l'anarchie l'esprit ou le cœur qu'elle fait souffrir ; mais l'œuvre entière ou quelque œuvre conçue sur un plan aussi

général que celle-ci sera seule capable' d'organiser complètement, définitivement, tête et cœur, personne et Etat. L'influence de cette œuvre peut être infinie : ce n'est pas vainement que, dans un langage digne de la plus haute algèbre, d'une poésie sans égale, Auguste Comte se flatta de rendre l'homme « phis régulier que le ciel ' ».

Régulier, nullement esclave. Du jour où s'établit cette Religion Positive, l'ordre, devenu la condition du progrès, impose le respect spontané de la tradition, bien mieux, « l'amour » de ce « noble joug du passé », et, d'une façon plus générale, le sentiment de la supériorité de l'obéissance et de la soumission sur la révolte. Tout le monde subit la loi, le sage la connaît, mais l'homme pieux l'afîectionne. Si donc le culte du Grand-Etre humain se propageait et s'imposait, les relations de dépendance universelle et d'universelle hiérarchie seraient précisément l'objet de ces exaltations, de ces enthousiasmes et de toutes les agitalions sensitives qui s'exercent aujourd'hui en sens opposé ; ce grand facteur révolutionnaire, l'humeur individuelle, le sentiment, l'Amour serait l'auxiliaire de la paix générale.

Qui a de grands devoirs doit disposer de grands pouvoirs, même matériels, même pécuniaires ; on ne chicane plus aux Gouvernements ni aux autres forces sociales, qui sont chargées de plus lourdes responsabilités, les capitaux matériels et moraux qui leur sont

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