Le poète de la Justice procède évidemment de Kant
l'ordre positif d'après comte 135
Le Grand-Fétiche anime la cadence de ces beaux vers :
... J'ignorais tout de toi, vierge^ ô blanche voi;ùne !
Mais notre pays même ai^ec grâce et douceur
M'a conduit vers le bien qui manquait à mon cœur,
Et, m'étant approché du parfum des prairies,
Invité par l'éclat des pelouses fleuries.
Un jour, il m'a suffi, le plus doux de mes jours,
De faire sous mes pas plier leur fin velours.
De suivre à l'abandon le ruisseau qui serpente,
De me laisser aller, comme lui, sur la pente,
D'entendre d'un esprit docile le conseil
Que la forme du sol, sous l'éternel soleil.
Avait déposé là, dès l'origine ancienne,
Vierge ! et je t'ai trouvée et je l'ai faite mienne!
Les poètes de tous les temps ont dû reconnaître à Cjbèle un corps vivant, un esprit, une volonté, des désirs. Mais cette attribution, ordinairement due au souffle de l'instinct, est chez M. de Pomairols systématique ', et telle que l'esprit de Comte l'eût souhaitée.
Prenons bien garde au caractère principal de ce système, qui est le naturel: Fauteur de la Synllihse subjective ne se flattait pas de créer ses matériaux. A peine eût-il osé dire comme Pascal : « L'ordre est de moi. » L'ordre, en effet, était lui-même inscrit dans la nature des choses. Comte s'est borné à l'y découvrir, et il a composé dans une suite rigoureuse des sentiments, des idées et des habitudes qui, avant lui,
J. Ch. de Pomairols, Regards iiiliines (Lemerre, éditeur).
avaient toujours plus ou moins existé à l'état flottant. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier si l'on veut connaître, comprendre, apprécier ce que cet homme, qui passe pour orgueilleux et qui fut si humble, avait dans la pensée quand il fondait sa religion. Le dogme en est si peu arbitraire que l'Olympe de Comte a toujours fait l'objet du culte des sensibilités délicates et des imaginations exaltées, à quelque genre de religion qu'elles appartinssent.
Il a pareillement classé, nommé, qualifié toutes les autres vénérations instinctives. Il a organisé et pour ainsi dire, ajusté en moraliste, mais aussi en mathématicien, avec précision et finesse, les plus nobles ressorts de Thomme moderne : honneur^ gloire^ pudew\ enthousiasme, dignité, intégrité. 11 ne s'est jamais flatté de les inventer. Les formules de ce système et de cet ordre peuvent être trouvées surprenantes ou choquantes. Avant de les railler ou de les censurer, il faut voir si elles ne correspondent pas à des faits reconnus.
C'est un fait que, dans beaucoup d'esprits, la vie religieuse est devenue affaire de tradition plus que de foi, de point d'honneur personnel ou domestique plus que de certitude individuelle.
C'est un fait que le culte des morts se développe dans les grandes villes du monde occidental.
C'est un autre fait que les jugements de la postérité, les visions de l'avenir impressionnent et déterminent les grandes âmes. Avant que Comte eût pu parler d'immortalité subjective, le fier Danton^ avait
l'ordre positif d'après comte 137
lancé au Tribunal révolutionnaire sa réponse : « Ma « demeure ? Demain dans le néant, et mon nom au « Panthéon de l'histoire ' ! » Comte observe ce qui nous émeut et ce qui nous règle : il le médite, l'analyse, le généralise et le codifie.
Le culte qu'il ajoute au dogme et à la morale de sa religion n'est que le développement du culte catholique, et c'est sans doute ce qui en fait, au premier abord, la bizarrerie. Ces invocations, ces confessions, ces effusions, ces neuf sacrements, ce calendrier dans lequel les jours et les mois de l'année sont consacrés aux « grands types de l'humanité », prennent tantôt l'aspect d'un décalque tout pur et tantôt celui d'une charge. De même, les anges gardiens (la mère, la fille, l'épouse, qui sont aussi nommées déesses domestiques), l'utopie de la Vierge-Mère, le sacerdoce, le temple de l'Humanité. De même, l'établissement du pouvoir spirituel présidé par im grand-prêtre de l'Humanité, pape de l'avenir. Eh ! le rituel du catholicisme ne doitil pas aussi au rituel des religions qui l'ont précédé ? Toutes les institutions religieuses qui ont vécu ont tiré leur substance de devanciers immédiats. Celui qui regarde de près les rêves d'Auguste Comte saisit promptement les raisons de chaque rite ou de chaque observance. Ici, la critique se borne à cette observation qu'il n'y a guère exemple d'un culte ainsi organisé d'im jet dans une seule tête ; encore y a-t-il réponse à cela: les prémisses de Comte une fois posées,